Locus Solus

Chapter 9

Chapter 93,684 wordsPublic domain

Sur la page où son comptage avait pris fin il écrivit à son habituelle manière, mais uniquement en majuscules d'imprimerie, au milieu tout en haut: «Jours de cellule»,--au-dessus de la colonne gauche: «Actif»,--au-dessous de la droite: «Passif». Ce dernier nom fut directement tracé à l'envers, sans nulle peine grâce à la simplicité géométrique des caractères adoptés.

Ensuite Gérard biffa le mot réellement imprimé par lequel débutait la première colonne.

La provision de poudre avait juste suffi à dorer l'eau des lettres et de la rature. Quand toute humidité eut disparu du papier, Gérard rendit un moment le volume perpendiculaire à la table, où dégringolèrent avec légèreté les grains ayant échappé au fragile engluement.

Après avoir posé son doigt sous le chiffre qui suivait immédiatement le mot biffé, il feuilleta l'ouvrage à son début, semblant chercher une page déterminée.

*

* *

Canterel nous fit à ce moment marcher un peu vers la droite, au long de l'immense cage transparente, et nous arrêta devant un autel catholique bien décoré, se présentant de face derrière la paroi de verre, avec un prêtre en chasuble devant son tabernacle. L'aide au chaud équipement, qui s'éloignait de là après l'accomplissement de quelque besogne, se dirigea vers la retraite de Gérard, où il entra un instant.

Sur la table sacrée, à droite, un luxueux coffret métallique, d'aspect fort ancien, portait sur sa face principale, au-dessous de la serrure, ces mots: «Étau indu des Noces d'Or», en lettres formées de grenats.

Le prêtre marcha vers lui et, soulevant le couvercle, en retira un étau assez grand, qui, de modèle très simple, fonctionnait au moyen d'un écrou à oreilles.

Descendant les marches de l'autel, il s'arrêta devant un très vieux couple, qui s'était levé à son approche, laissant vides deux fauteuils d'apparat posés côte à côte, dont les dossiers nous présentaient leur envers. L'homme, sans chapeau, était simplement vêtu d'un frac, alors qu'à sa gauche, la tête enveloppée d'un châle noir, la femme, en grand deuil, portait frileusement un lourd manteau bien qu'ayant, comme lui, les mains nues.

Mettant les deux vieilles gens face à face, le prêtre unit leurs mains droites, qu'il plaça bien agrippées entre les mâchoires écartées de l'étau, puis commença de tourner doucement l'écrou, ostensiblement orienté vers nous.

Mais l'homme, en souriant, intervint au moyen de sa main gauche et força le prêtre de lui abandonner les oreilles métalliques, qu'il tourna gaîment lui-même à plusieurs reprises avec une espiègle vigueur intentionnée, tandis que la femme sanglotait en s'attendrissant.

Les mâchoires devaient être faites en quelque souple imitation de fer, car elles cédaient sans infliger aucune torture aux deux dextres entrelacées.

Redevenu libre, l'écrou fut longuement détourné par le prêtre, qui bientôt, emportant l'étau, remonta les marches de l'autel pour se diriger vers le coffret, tandis que se rasseyait le couple, dont la longue et solennelle poignée de main avait pris fin.

*

* *

Côtoyant la cage géante, Canterel nous conduisit alors, à quelques mètres plus loin, devant un somptueux local, d'où nous vîmes s'échapper, allant avec empressement vers le couple âgé, l'aide aux fourrures, qui tout à l'heure s'était rendu là discrètement par voie indirecte, en passant derrière l'autel.

A très courte distance du mur de verre séparateur, s'offrait de face une scène de théâtre non surélevée, évoquant par son décor quelque luxueuse salle d'un château moyen âge. L'absence de toute rampe avait permis à l'aide d'entrer et de sortir sans peine par devant.

Vers le fond, un peu à gauche, assis à une table placée en biais, un seigneur au cou nu, vu de profil perdu, annotait un ouvrage, vis-à-vis un pan coupé où s'ouvrait une large fenêtre.

Sur sa nuque apparaissait, en gris foncé, un monogramme gothique formé de ces trois lettres: _B_, _T_, _G_.

Au milieu, tout au fond, porteur d'un parchemin, un homme debout, que nous voyions de face devant une porte close, était à la droite précise du seigneur, dont le séparaient quelques pas.

Les costumes des deux acteurs cadraient bien, comme époque, avec le décor.

Sans interrompre ses annotations ni rien changer à son attitude, le seigneur dit, sur un ton nettement ironique:

«Vraiment... une cédule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...»

La voix nous atteignait par une ouverture ronde, qui, grande comme une assiette et simplement garnie d'un disque en papier de soie dont les bords, en les dépassant, se collaient extérieurement sur les siens, était ménagée dans la paroi de verre, à deux mètres du sol.

Postée, pour bien entendre, juste au-dessous de cet œil-de-bœuf, une jeune fille en noir dévorait sans cesse du regard, à travers le vitrage, celui qui venait de parler.

A la question posée l'homme au parchemin fit cette brève réponse:

«Un cob.»

Juste à l'instant où résonnait le dernier mot, le seigneur, ouvrant les doigts, tourna la tête à droite avec une prodigieuse brusquerie et porta aussitôt ses deux mains vers sa nuque, comme par l'effet d'une douleur d'ailleurs vite oubliée.

Puis, se mettant debout, il alla en chancelant jusqu'à l'homme, qui lui dressa devant les yeux son parchemin, où le mot «Cédule» servait de titre à quelques lignes suivies d'un nom sous lequel était grossièrement dessiné un cheval à courte encolure épaisse.

Sur un ton de suprême angoisse le seigneur répétait, le doigt tendu vers le croquis équestre:

«Le cob!... le cob!...»

*

* *

Mais déjà Canterel nous faisait franchir, dans le sens habituel, une brève étape et s'arrêtait devant un enfant de sept ans environ, qui, tête et jambes nues, était assis, en simple costume bleu d'intérieur, sur les genoux d'une jeune femme en deuil très couverte, installée sur une chaise posant à même le sol.

L'aide, par un détour fait derrière la scène, s'était un instant approché de l'enfant et se dirigeait maintenant à grands pas vers l'acteur au cou dégagé.

Un second œil-de-bœuf, en tout semblable au premier, nous permit d'entendre clairement le garçonnet, d'ailleurs peu éloigné de nous derrière le mur transparent, énoncer ce titre: «_Virelai cousu de Ronsard_» puis réciter avec justesse toute une pièce de vers, pendant que son regard se mêlait à celui de la jeune femme et que ses gestes, pleins d'à-propos, soulignaient chaque intention contenue dans le texte.

*

* *

Quand l'enfantine voix se fut tue, nous parcourûmes, dans la direction coutumière, un court espace avec Canterel et stationnâmes bientôt, aux côtés d'un jeune observateur, devant un homme en blouse beige, assis à une table collée intérieurement contre la paroi de verre, à laquelle il faisait face. L'aide s'éloignait de lui pour aller vers le garçonnet, derrière lequel, pendant la récitation, il était passé non sans décrire humblement, afin de ne rien troubler, une courbe assez prononcée.

Montrant une noble tête d'artiste aux longs cheveux gris, l'homme en blouse, penché sur une feuille de papier entièrement noircie d'encre bien sèche, commença d'y faire apparaître du blanc à l'aide d'un fin grattoir, non sans évincer de temps à autre, avec l'extrémité latérale de son auriculaire, la légère râpure produite.

Peu à peu, sous la lame, qu'il maniait avec une suprême habileté, s'indiqua, blanc sur fond noir, le portrait de face d'un pierrot--ou mieux d'un Gilles, vu tels détails imités de Watteau.

Au milieu de nous, le jeune observateur, appuyant presque son front au vitrage, épiait avec grande attention les subtils agissements de l'artiste, qui prononçait parfois, en riant malgré lui, cette phrase: «_Une grosse dito_», qu'un troisième œil-de-bœuf, identique aux autres, laissait porter au dehors.

Le travail marcha rapidement, et le Gilles, très poussé comme exécution malgré l'étrangeté du procédé purement éliminatoire, se montra finalement plein de vie exubérante, les mains aux hanches et le visage épanoui par le rire.

Les délicats traits d'encre savamment laissés par l'acier constituaient un vrai chef-d'œuvre de grâce et de charme, dont nous pouvions apprécier la valeur, bien qu'obligés, de notre place, à l'apercevoir sens dessus dessous.

Quand tout y fut achevé, le grattoir, prouvant à nouveau la maîtrise de la main qui le tenait, campa plus bas, toujours en blanc sur la feuille préalablement noircie, le même Gilles vu de dos; l'absolue similitude de pose, d'allure et de proportions des deux résultats rendait indubitable le fait d'unicité touchant la conception de l'artiste.

Ici encore, les volontaires oublis de l'astucieuse lame suppressive composaient un admirable ensemble, qui, même contemplé à rebours, nous séduisait par l'élégance de son fini.

La dernière retouche accomplie, l'artiste, lâchant son grattoir, se leva en emportant la feuille, qu'il étendit, un peu plus loin de nous, sur la plate-forme à pivot d'une selle de sculpteur,--où une petite armature en fil de fer, à structure humaine, se dressait près d'une foule d'ébauchoirs et d'une boîte de carton blanc sans couvercle, sur laquelle se lisaient de face, en grosses lettres, ces mots écrits à l'encre: «Cire nocturne».

Manipulant l'armature, fixée par le dos à une solide tige métallique verticale, dont la base, épanouie en rondelle, était assujettie au moyen de vis à une tablette de bois posée sur la plate-forme pivotante, l'artiste lui donna aisément, grâce à la souplesse du fil de fer, l'attitude exacte du Gilles que son grattoir venait de créer.

Puis sa main, plongeant dans la boîte, en sortit un épais bâton de certaine cire noire mouchetée de minuscules grains blancs, qui, faisant penser à une nuit étoilée, justifiait le nom tracé sur le carton.

Avec cette _cire nocturne_ il enveloppa successivement la tête, le tronc et les membres de l'armature et remit ensuite dans la boîte toute la portion restante du bâton.

A l'œuvre ainsi préparée il commença de donner, au moyen de ses doigts seuls, une forme assez précise et continua son travail avec un ébauchoir, qui, choisi dans sa provision nombreuse, était fait évidemment, vu sa teinte blanchâtre, son grain spécial, son aspect de sécheresse et de dureté, en mie de pain pétrie puis rassise.

A mesure que l'ouvrage avançait, nous reconnaissions sans cesse mieux, en la figurine, le Gilles de tout à l'heure, dont elle était la servile copie sculpturale, comme en témoignaient, au reste, de continuels coups d'œil interrogateurs jetés par l'artiste sur la feuille à fond noir.

Les ébauchoirs, de formes variées et très particulières, servaient tous à tour de rôle, constitués, sans exception, uniquement de mie dure.

La cire qu'ôtait l'artiste en modelant s'accumulait entre les doigts de sa main gauche en une boule exiguë, à laquelle il puisait parfois pour divers rajoutages.

Parallèlement à sa besogne de statuaire, l'actif créateur en accomplissait une autre, qui, pure superfétation en soi, semblait lui être, par l'effet de quelque impérieuse routine, d'un indispensable secours; sur la surface de la statuette il cueillait puis alignait, avec chaque ébauchoir, tels grains blancs de la cire nocturne, pour en former des traits reproduisant strictement ceux à l'encre du modèle qui le guidait; même quand vint le tour du visage rieur il s'acquitta de cette tâche singulière, là plus délicate que partout ailleurs.

Parfois il faisait pivoter plus ou moins la plate-forme de la selle, afin de s'attaquer à un autre côté de l'œuvre, déplaçant alors la feuille indicatrice pour avoir toujours bien devant son regard les deux images qui lui servaient tour à tour--et repoussant la boîte de cire en cas de gêne.

Le Gilles avançait vite, acquérant une finesse incomparable. Ici, l'artiste cachait sous la cire des grains blancs de rebut faisant tache; là, au contraire, insuffisamment fourni par la surface, il creusait légèrement pour s'en procurer.

A la fin nous eûmes sous les yeux une exquise figurine noire, parfait négatif en somme, grâce à son discret rehaussement blanc, du Gilles espiègle dont la feuille offrait le positif.

*

* *

Après une nouvelle pointe faite en même direction sur un signe de Canterel, notre groupe se posta devant une grille de fer circulaire presque haute de deux mètres, formant, à faible distance du mur transparent qui nous séparait d'elle, une étroite cage baignée de lumière bleue, dont le diamètre pouvait égaler un pas.

Deux cercles de fer horizontaux, l'un en haut, l'autre en bas, servaient de liens à l'ensemble, paraissant complètement traversés par tous les barreaux, dont quatre, d'une grosseur particulière, placés aux quatre angles d'un carré imaginaire ayant deux côtés parallèles à la paroi de verre, entraient dans un assez vaste plancher que n'atteignaient pas les autres.

S'éloignant d'un étique malade couché en peignoir et sandales sur un brancard avec une sorte de casque bizarre comme coiffure, l'aide, qui, selon la coutume adoptée, nous avait précédés par un détour, sortit de sa poche une forte clé, qu'il alla introduire dans une serrure établie à mi-hauteur d'un des quatre gros barreaux, celui de gauche le plus distant de nous.

Après fonctionnement de la clé, il ouvrit grande, en tirant vers sa droite, une porte courbe, qui, simplement constituée par le quart de la grille circulaire et jouant grâce à deux charnières mises chacune à l'un des cercles horizontaux, présenta dès lors à nos yeux ces mots désignatifs: «_Geôle focale_», gravés, pour être lus de l'extérieur, dans une plaque de fer recourbée, tenant assez haut, par son revers, à trois barreaux voisins.

Le malade, à gauche, venait de se dresser devant le brancard, en ôtant son peignoir, pour apparaître en caleçon de bain. Son casque retenait l'attention. Une petite calotte métallique, posée sur le sommet de la tête et solidement fixée par une jugulaire de cuir passant sous le maxillaire inférieur, était surmontée d'un court pivot, sur lequel s'emmanchait, en son milieu, une mobile et ronde aiguille horizontale, qui, puissamment aimantée suivant Canterel, devait mesurer près de cinq décimètres. Au-dessus de l'épaule droite du malade, un vieux cadre carré se trouvait suspendu par deux petits crochets distants, vissés verticalement dans la portion extrême de son bord supérieur et passés dans deux trous horizontaux qu'offrait l'aiguille perpendiculairement à elle-même. Dans le cadre se présentait, dépourvue de verre protecteur, une gravure sur soie, manifestement très ancienne, montrant, identifié par ces trois mots: «_Plan de Lutèce_» établis sur trois lignes dans le coin gauche du haut, le tracé détaillé de l'ancien Paris; une large ligne noire, parfaitement droite, traversait le quartier le plus nord-ouest et, véritable sécante, dépassait à chaque bout la courbe, très régulière, formée là par l'enceinte. Également sans verre, un cadre neuf carré, suspendu, identiquement comme le vieux, à l'autre partie de l'aiguille, au-dessus de l'épaule gauche du sujet, offrait aux regards une gravure caricaturale sur papier, qui, soulignée par cette légende: «_Nourrit dans le rôle d'Énée_», représentait de profil, au milieu de l'espace sans bornes, un chanteur en costume de prince troyen, debout sur le globe terrestre isolé, la figure tournée vers le centre et le cou congestionné par un violent effort vocal; ses pieds foulaient l'Italie, placée au sommet de la sphère, très penchée sur son axe; de sa bouche, colossalement ouverte, partait une verticale ligne de points, qui, après avoir traversé diamétralement la terre, en demeurant sans cesse visible parmi de vagues indications géographiques, descendait longuement sans dévier, pour se terminer, au milieu d'un groupe d'astres où se lisait le mot «_Nadir_», par une portée à clé de sol montrant un ut aigu accompagné de trois _f_.

Faisant quelques pas, le malade entra, non sans crainte patente, dans la prison de forme cylindrique s'offrant à lui.

La porte fut fermée à double tour, et le barreau à serrure, auquel, pendant un moment, avait manqué dans le sens de la longueur, d'un cercle de fer à l'autre, une portion de lui-même, se retrouva complet.

Emportant la clé, l'aide, au pas de course, alla vers l'artiste, encore occupé à sa statuette.

En franchissant directement du regard, à partir du malade emprisonné, un espace de trois mètres environ vers la droite, parallèlement au mur de verre, on trouvait, dressée verticalement suivant un plan perpendiculaire au parcours effectué, une immense lentille ronde, qui, juste aussi haute que la grille circulaire, avait son bord entier pris dans un cercle de cuivre soudé en bas au point central d'un disque de même métal solidement appliqué au plancher par de fortes vis.

Intrigués par une source lumineuse existant derrière elle, nous reculâmes de deux pas et pûmes dès lors examiner sans obstacle un cylindre noir, lourd d'apparence, qui, debout sur le plancher, était surmonté d'une grosse ampoule sphérique en verre, d'où émanait une clarté bleue, visible malgré le plein jour.

L'ampoule, en s'éteignant accidentellement pendant une fraction de seconde, montra que son verre n'avait aucune couleur et que la lumière était bleue par elle-même.

Les trois centres respectifs de l'ampoule, de la lentille et de la geôle se trouvaient horizontalement en ligne droite.

Portant lourde pelisse et douillette coiffure, le célèbre docteur Sirhugues, dont les traits populaires s'identifiaient d'eux-mêmes, manœuvrait sur la plate-forme du cylindre noir divers boutons cliquetants, disposés derrière l'ampoule eu égard à la lentille, à laquelle lui-même faisait face. Sans cesse il regardait un miroir rond à orientation spéciale et inchangeable, établi un peu en avant de lui, à sa droite, au sommet d'une verticale tige de métal fixée au plancher.

Ramenés par une progression de deux pas jusqu'à la paroi de verre, nous vîmes le malade donner les signes d'une extrême surexcitation, sans doute causée par l'action de la lumière bleue,--plus intense que partout ailleurs au lieu qu'il occupait, car c'était au centre de la geôle focale, judicieusement nommée, que tombait de façon flagrante le foyer de la lentille.

Derrière la geôle, par rapport à nous qu'il avait pour vis-à-vis, un homme, ganté de laine et frileusement boutonné dans une forte capote dont le capuchon lui enveloppait le chef, tenait horizontalement dans sa main droite levée une courte barre de fer, que, par un mot de Canterel, nous sûmes être un aimant. Épiant le casque du malade, il s'arrangeait pour que les deux gravures fissent constamment face à la source lumineuse, n'ayant pour cela, les pôles étant combinés en conséquence, qu'à toujours tendre de près son aimant à la pointe voulue de l'aiguille pivotante, de telle sorte que celle-ci fût, à n'importe quel moment, dans une ligne perpendiculaire à notre paroi de verre.

Canterel nous fit appuyer un peu sur notre droite, en nous conseillant d'observer la gravure dont Nourrit était le héros. Déjà très pâlie depuis l'incarcération du malade, elle s'effaçait à vue d'œil. C'était, nous apprit le maître, sur la plus ou moins grande rapidité de son abolition graduelle que le docteur Sirhugues, apercevant parfaitement dans son miroir la geôle dont le séparait la lentille, se basait uniquement pour se livrer, sur les boutons du cylindre, à ses manœuvres, qui, paraissait-il, créaient dans l'intensité de la lumière bleue des fluctuations sérieuses bien qu'inappréciables pour le regard. Entendu un certain temps encore, le cliquettement des boutons, à l'instant où le cadre neuf ne montra plus que du papier blanc, prouva, en cessant, que la mise au point de la clarté se trouvait définitivement effectuée. Quant au plan de Lutèce, il gardait sa vigueur primitive.

Atteignant peu à peu au comble de l'agitation, le malade ne se possédait plus. Pressé de fuir quelque souffrance, il cherchait, des pieds et des mains, à ébranler divers barreaux de la geôle; puis il sautait, tournait sur lui-même, s'agenouillait, se relevait, visiblement en proie à d'insupportables angoisses.

En dépit de ces trémoussements et pirouettes, les deux cadres ne cessaient pas de faire face, de loin, à la lentille, grâce à l'homme encapuchonné, qui, portant vers sa droite ou sa gauche sa vigilante main qu'il élevait ou baissait, ne manquait à aucun moment d'amener où il fallait l'impérieux aimant dont l'aiguille pivotante était l'esclave, sans jamais l'entrer dans la geôle ni le laisser accidentellement se coller aux barreaux.

Quelque temps nous regardâmes le malade se démener ainsi en forcené. Sans attendre la fin de l'épreuve, Canterel nous fit reprendre notre marche. En passant à proximité du cylindre noir, nous vîmes le docteur Sirhugues qui, les mains au-dessus des boutons de la plate-forme, fixait toujours son miroir sans avoir changé de posture; le maître nous révéla que depuis la disparition de la gravure-charge il y surveillait le plan de Lutèce, qui, doué d'une grande résistance, lui eût prouvé, s'il se fût mis à pâlir, que son appareil photogène, tout à coup déréglé, fonctionnait avec une force exorbitante réclamant sa brusque intervention.

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* *

Continuant d'aller, nous aperçûmes, derrière le docteur Sirhugues, l'envers d'une sorte de décor, que nous dépassâmes avant de nous arrêter et dont l'endroit nous apparut alors sous l'aspect partiel d'une riche façade de plâtre peinte et moulurée,--perpendiculaire au mur de verre, touché par elle un peu à notre gauche.

Tout près de nous, dans cette façade, s'ouvraient grands vers l'intérieur les deux battants véritables d'une porte d'entrée, qui, surmontée de ces mots: «Hôtel de l'Europe», donnait sur une espèce de hall dallé, dont de simples toiles peintes établies sur châssis figuraient les murs.

En haut de l'entrée, juste au-dessus du milieu de la partie horizontale du chambranle, pointait vers l'extérieur, perpendiculairement à la façade, une courte tige en fer forgé, au bout de laquelle pendait une vaste lanterne fixe, montrant, peinte sur celui de ses quatre verres qui s'offrait de face à quiconque marchait droit vers le seuil, une carte toute rouge de l'Europe.

S'avançant, réelle, au-dessus de l'entrée,--non sans contraster avec les fenêtres du soi-disant édifice, simplement peintes en trompe-l'œil,--une grande marquise vitrée laissait passer un vif rais de lumière, qui, parti d'une lampe électrique à réflecteur, fixée, tout en haut, à l'une des traverses en fer du plafond transparent de l'immense cage, tombait obliquement sur la voyante carte géographique. On eût dit que le soleil dardait là un rayon, malgré un nuage qui le cachait en ce moment.

Un homme en grand noir, couvert comme pour sortir par le gel, stationnait devant l'entrée à quelques pas du seuil, auprès d'un très jeune groom ayant, par contraste, une livrée d'été.

L'aide, que tout à l'heure, pendant notre halte devant le malade, nous avions vu passer, assez loin, se dirigeant vers la droite, sortit soudain du hall dallé puis, avançant vite, le dos tourné vers nous dont il s'éloignait directement, longea la façade jusqu'à son extrémité pour s'éclipser à gauche. En reculant la tête nous pûmes l'apercevoir comme il atteignait en courant la geôle focale.

Portant une élégante et légère tenue de plage, une belle jeune femme, dont les ongles, fascinants, étincelaient ainsi que des miroirs à chaque mouvement de doigts, sortit à son tour du hall, poursuivie par un vieillard en livrée d'hôtel, qui, le seuil à peine franchi, l'arrêta par la remise d'un pli.

Malgré une rose-thé qu'elle y tenait par le milieu de la tige, ce fut avec sa main droite, moins encombrée que l'autre où se réunissaient ombrelle et gants, que la jeune femme prit la lettre, sur laquelle, grâce à notre proximité, nous remarquâmes le mot «pairesse» écrit, seul entre tous, à l'encre rouge.

Visiblement troublée par quelque détail de la suscription, la séduisante personne, semblant soudain prendre racine, eut un tressaillement qui la fit se piquer à une épine subsistant sur la tige, placée alors entre l'enveloppe et son pouce.