Chapter 8
Sur la fin de sa vie, Wagner, dont l'œuvre enfin connue et comprise devenait déjà la proie d'une foule de plagiaires sans scrupules, se plaisait à narrer l'anecdote,--avouant que la prédiction, alors si bien réalisée, avait eu sur toute sa carrière une influence bienfaisante, en lui fournissant un encouragement superstitieux durant les interminables années de déconvenues et de luttes stériles où le désespoir s'était souvent emparé de lui.
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Son choix arrêté sur ces divers matériaux, Canterel fit exécuter les ludions suivant certaines indications précises.
Muni d'une base judicieusement lestée en vue d'un constant équilibre, chacun d'eux devait avoir une petite cavité intérieure, garnie d'un métal spécial fait pour capter et isoler chimiquement, en son voisinage immédiat, la dose supplémentaire d'oxygène éparse dans l'aqua-micans. Peu à peu l'excavation, en se remplissant de gaz, allégerait le ludion, qui, du fond, monterait de lui-même vers la surface. Mais, à une certaine tension, l'oxygène, dix secondes juste après le début calculé de la phase ascensionnelle, forcerait l'antre minuscule,--dont la partie supérieure, en se soulevant momentanément comme un couvercle pour livrer passage vers le dehors à la bulle tout entière, ébranlerait certain mécanisme déterminant un agissement quelconque du ludion en rapport avec le fait inspirateur. L'alvéole une fois dépourvu d'air, le sujet descendrait par l'effet de son propre poids, et l'oxygène, prompt à se reformer intérieurement, provoquerait avant peu un nouvel envolement.
Quelques-unes des manifestations automatiques à obtenir réclamaient un agencement particulièrement délicat. Ainsi, pour l'apparition du signe lumineux sur le front de Pilate, l'allumage passager d'une petite lampe électrique interne devenait nécessaire. Le mot «Dubito», en qui se concentrait toute l'importance du récit touchant Voltaire, se trouverait projeté hors des lèvres entr'ouvertes du grand penseur sous l'aspect de nombreux globules d'air, qui, habilement groupés dans un ordre calligraphique, ne seraient autres que la bulle elle-même très divisée. Pour imiter une sueur sanglante, le mécanisme adapté au nain Pizzighini expulserait à chaque manœuvre, par une foule d'exutoires, telle quantité minime de certaine poudre rouge, qui, prise à une abondante provision intérieure, colorerait l'eau pendant un moment, pour disparaître aussitôt grâce à un phénomène de complète dissolution. Dans la coupe du charlatan de Leipzig, une fausse limaille de fer se sillonnerait suivant la figure voulue, aux trois secousses du doigt percuteur.
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Ces différents points élucidés, Canterel songea qu'il n'avait pas encore goûté son eau. Il en fabriqua donc une petite réserve spéciale destinée à une ingurgitation attentive.
Une fois versée, l'aqua-micans, pareille à du diamant fluide, semblait faite pour réjouir un gosier altéré; le maître, dès les premières gorgées, lui découvrit une légèreté remarquable et une saveur très fine; avidement il absorba trois verres consécutifs de l'étincelant breuvage, dont l'oxygénation excessive lui procura une griserie particulière.
Canterel voulut alors savoir quel genre de sensations il éprouverait en ajoutant l'ivresse du vin à son ébriété présente.
Il se fit apporter un sauternes très capiteux et commença d'en remplir le verre qui venait de lui servir; mais un peu d'eau restait au fond, et le maître s'arrêta en voyant le premier flot de vin blanc s'y changer immédiatement en un bloc compact; l'onde bizarre prêtait son prodigieux éclat au nouveau solide immergé, qui, vu sa teinte, prenait une fulguration de soleil. La composition de l'aqua-micans empêchait tout mélange des deux liquides, et une soudaine oxygénation déterminait le durcissement du bordeaux.
Canterel, maniant le bloc avec ses doigts, le trouva fort malléable.
Oubliant l'expérience de double enivrement récemment conçue, il forma un projet basé sur la souplesse docile et sur l'irradiation solaire du vin massif.
Il se livrait depuis peu à de multiples essais d'acclimatation, s'efforçant notamment d'habituer certains poissons de mer à vivre dans l'eau douce.
Une très lente dessalaison progressive du liquide natal, momentanément suspendue au moindre trouble organique remarqué chez les sujets en cause, constituait son seul procédé, qui pour réussir exigeait beaucoup de patience et de doigté.
Canterel avait d'abord triomphé avec un groupe d'hippocampes, dont l'adaptation était déjà complète. Trois sur dix avaient succombé au cours de la périlleuse accoutumance, mais désormais les sept survivants occupaient définitivement, sans malaise ni révolte, un bocal d'eau naturelle.
Le maître se proposa de les immerger dans le grand diamant, pour leur faire traîner une sphère qui, faite en sauternes solidifié, aurait, grâce aux feux que lui prêterait l'aqua-micans, l'apparence exacte d'un soleil en miniature; l'ensemble évoquerait ainsi une espèce de char d'Apollon aquatique.
Tout d'abord il plongea seuls, à titre d'essai, les hippocampes dans le récipient facetté, pour voir si quelque particularité de l'eau nouvelle n'était pas préjudiciable à leur nature.
Or, au bout d'un moment, les gracieux animaux, manifestant de grandes souffrances, cherchèrent à fuir de tous côtés l'aqua-micans.
Canterel comprit soudain la cause très simple de leur angoisse, tout en se reprochant de n'avoir pas prévu l'incident; convenant à la respiration d'êtres purement terrestres, le liquide spéculaire était forcément trop oxygéné pour des créatures aquatiques, et les hippocampes n'y couraient pas moins de dangers qu'à l'air libre.
Au moyen d'une pêchette, le maître se hâta de les réintégrer dans leur bocal.
Puis, cherchant quelque remède contre l'énorme inconvénient destructeur de tous ses projets, il voulut traverser chaque poitrail avec une sorte de séton, qui, en maintenant toujours deux ouvertures praticables, laisserait échapper l'excès d'oxygène formé dans l'organisme des chevaux marins.
D'abord tentée sur un seul hippocampe muni d'un séton provisoire, l'expérience eut le plus entier succès; des bulles légères se frayaient de force un passage par les deux orifices nouveaux dès qu'on plongeait dans l'aqua-micans l'animal opéré, qui, n'éprouvant aucune gêne, se mouvait paisiblement parmi l'étincellement des reflets. Dans l'eau ordinaire, les bords du double exutoire, cessant d'être expulsés par un trop-plein d'air intérieur, adhéraient complètement au séton, et, de chaque côté, la fermeture devenait hermétique.
Canterel, qui cherchait un mode d'attelage pour l'emblème mythologique projeté, résolut d'utiliser chaque séton à deux fins, en lui donnant la longueur nécessaire à l'agrippement de la sphère vineuse.
L'équipage devant, dans sa pensée, faire gracieusement le tour intérieur du diamant, il se proposa de corser le spectacle en instituant la première course de chevaux marins. Une élasticité relative conférée aux sétons permettrait aux plus agiles concurrents de prendre telle victorieuse avance, qui ne serait jamais que fort minime, vu les piètres moyens de locomotion dont disposent les hippocampes.
Pour que les parieurs pussent reconnaître sans peine leur candidat, le maître donna ingénieusement à chacun des sept longs sétons en cause une des sept teintes du prisme, remplaçant ainsi le guide visuel fourni sur le turf par les couleurs des jockeys. Il avait au préalable étudié par une série d'épreuves la vitesse des sept coursiers, qui, échelonnés du plus mauvais au meilleur, avaient reçu pour leurs sétons, du violet au rouge, les nuances de l'arc-en-ciel dans l'ordre exact.
Songeant au moyen de souder les traits bizarres à la sphère jaune, Canterel se demanda si l'électricité transmise par l'aqua-micans à tout ce qu'elle enveloppait ne suffirait pas à créer une certaine aimantation entre le vin solide et quelque substance conductrice pouvant se fixer à leurs bouts. Après divers tâtonnements plus ou moins affirmatifs, il réunit les deux extrémités de chaque séton dans une fine enveloppe brillante, qui, faite d'un métal choisi entre tous pour les résultats donnés, ne manquerait pas d'aller spontanément, dès qu'elle en serait tant soit peu voisine dans l'aqua-micans, se coller au minuscule phébus.
Soucieux de créer un parcours nettement défini, Canterel immergea, non loin du chef de Danton, un simple petit fût de colonne, qui, vu sa densité calculée avec soin, devait rester fixe à une faible profondeur sans nulle velléité d'ascension ni de descente. Pour exécuter un tour de piste, l'attelage contournerait, en ayant constamment le centre du parcours à sa gauche, d'une part le fût immobile, de l'autre le groupe des ludions, qui fonctionneraient à l'opposite; ces derniers, grâce à leur nombre et à des manques d'ensemble inévitables dans leurs mouvements alternatifs de chute et de montée, marqueraient toujours, au moins par l'un d'eux, quelque point de la région supérieure où la course aurait lieu.
Jugeant digne d'intérêt le spectacle du sauternes brusquement solidifié par le contact de l'aqua-micans, le maître décida de verser au dernier moment la ration intruse--et de dresser les hippocampes à former eux-mêmes le globe solaire en malaxant tous à la fois, avec leur côté gauche qu'il aplanit au moyen d'une couche de cire offrant la même teinte qu'eux, les blocs bruts qui leur seraient livrés.
L'éducation ayant réussi à souhait, ainsi que le soudage des blocs, qui ne laissait aucune trace, il habitua ses élèves à lâcher tout à coup leur sphère puis à se placer aussitôt sur un seul rang, pour que les enveloppes métalliques des sétons, en se collant côte à côte contre l'astre minime arrêté au passage pendant sa chute lente, pussent former un attelage correct et régulier.
Enfin il leur apprit à effectuer sur un signal le parcours voulu en s'efforçant de se dépasser mutuellement. Le but devait être le fût de colonne, regardé d'un seul œil très reculé à travers un cercle étroit qu'on traça en noir sur une facette du grand diamant.
C'est suivant la disposition réelle des sept nuances du prisme que Canterel avait accoutumé les porteurs de sétons colorés à s'aligner esthétiquement de front au moment de composer leur curieux attelage. Des chevaux de course ne pouvant se passer de noms, le maître, pour éviter à quiconque toute fatigue de mémoire, donna en latin aux sept champions, en se basant du violet jusqu'au rouge sur la diaprure de l'arc-en-ciel, un simple baptême numérique. Détenant le séton violet, _Primus_, le moins rapide de tous, marquait l'extrémité gauche du rang et bénéficiait ainsi d'un constant avantage,--alors que _Septimus_, le plus alerte, avait au contraire en partage, étant le dernier à droite avec le séton rouge, le plus long des sept parcours. Et le parfait rapport existant entre la somme de privilège attachée à chacune des cinq places intermédiaires et les capacités de son occupant achevait de rendre absolument équitable le subtil handicapage, basé sur l'inhabituelle obligation où se trouvaient les concurrents, attelés à un fardeau unique, de conserver éternellement les mêmes numéros de rangée.
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Pendant que le maître parlait, Khóng-dĕ̃k-lèn n'avait cessé de lutiner la boule solaire, traînée avec lenteur par les chevaux marins.
Ayant terminé, Canterel contourna la gemme en retroussant haut sa manche droite puis, faisant un signe à Faustine qui aussitôt plaça Khóng-dĕ̃k-lèn sur son épaule, monta de nouveau à l'échelle.
Agrippé au passage par ses doigts, qui rompirent l'adhérence des fourreaux métalliques, le soleil nain reposa bientôt contre la bouteille de sauternes.
A tour de rôle, les hippocampes, enlevés dans la pêchette, réintégrèrent le bocal, où cessa toute élaboration pectorale de bulles d'air.
Canterel mit sa main sous l'occiput de Faustine, qui, face à lui rejeta la tête en arrière non sans saisir le bord de l'ouverture circulaire, tandis que Khóng-dĕ̃k-lèn se frottait contre sa joue. Soulevée par la nuque, elle put, grâce à un prompt rétablissement, s'agenouiller sur le plafond de verre puis descendre l'échelle nickelée à la suite du maître, qui, ayant avec son mouchoir séché son bras et sa main, rabattit lestement sa manche.
Sautant jusqu'à terre, le chat s'enfuit du côté de la villa, et notre groupe, augmenté de Faustine, reprit sa marche paisible. A nos observations sur les chances de refroidissement qu'elle courait, la danseuse répondit que celles-ci se trouvaient complètement écartées par une intense et durable réaction qui toujours se produisait dans son être entier au sortir de l'aqua-micans.
CHAPITRE IV
Achevant, à la suite de Canterel, la traversée de l'esplanade, nous descendîmes, au milieu de riches pelouses, une rectiligne allée de sable jaune en pente douce, qui, devenant avant peu horizontale, s'élargissait tout à coup pour entourer, ainsi qu'un fleuve une île, certaine haute cage de verre géante, pouvant recouvrir rectangulairement dix mètres sur quarante.
Uniquement constituée d'immenses vitres que supportait une solide et fine carcasse de fer, la transparente construction, où la ligne droite régnait seule, ressemblait, avec la simplicité géométrique de ses quatre parois et de son plafond, à quelque monstrueuse boîte sans couvercle posée à l'envers sur le sol, de manière à faire coïncider son axe principal avec celui de l'allée.
Parvenu à l'espèce de large estuaire que formaient, en obliquant avec divergence, les bords de celle-ci, Canterel, nous entraînant du regard, appuya vers la droite et fit halte après avoir contourné l'angle du fragile édifice.
Debout, des gens s'échelonnaient au long de la paroi de verre que nous avions maintenant près de nous et vers laquelle se tourna tout notre groupe.
A nos regards s'offrait, isolément établie sur le sol même, derrière le vitrage, dont la séparait moins d'un mètre, une sorte de chambre carrée, où manquaient, pour qu'on pût bien et clairement la voir, le plafond et celui des quatre murs qui nous eût fait face de tout près en nous montrant son côté extérieur. Elle avait l'aspect de quelque chapelle en ruines, utilisée comme lieu de détention. Munie de deux traverses courbes horizontales très distantes, fixant une rangée de barreaux terminés par de fins piquants, une fenêtre s'ouvrait à mi-longueur de la paroi dressée à notre droite, et deux grabats, un grand et un petit, traînaient sur un dallage effrité, ainsi qu'une table basse et un escabeau. Au fond s'élevaient contre la muraille les restes d'un autel, d'où était tombée, en se cassant, une grande Vierge de pierre,--des bras de laquelle l'accident avait, sans d'ailleurs l'abîmer, arraché l'Enfant Jésus.
Un homme portant paletot et bonnet fourrés, que de loin nous avions vu errer à l'intérieur de l'énorme cage et qu'en deux mots Canterel nous donna pour l'un de ses aides, s'était, à notre approche, introduit par le côté béant dans la chapelle, d'où il venait de ressortir, allant vers la droite.
Allongé sur le plus important grabat, un inconnu, aux cheveux grisonnants, semblait réfléchir.
Bientôt, comme prenant une décision, il se leva pour marcher vers l'autel, ne posant qu'avec précaution sa jambe gauche, manifestement douloureuse.
A côté de nous des sanglots éclatèrent alors, poussés par une femme en voile de crêpe, qui, appuyée au bras d'un jeune garçon, cria: «Gérard... Gérard...», la main désespérément tendue vers la chapelle.
Arrivé près de l'autel, celui qu'elle nommait ainsi ramassa l'Enfant Jésus, qu'il coucha sur ses genoux après s'être assis sur l'escabeau.
Sortie de sa poche du bout de ses doigts, une boîte ronde en métal, quand son couvercle à charnière fut soulevé, laissa paraître une sorte d'onguent rose, dont il se mit à étaler une fine couche sur l'enfantin visage de la statue.
Aussitôt, la spectatrice au voile noir, comme faisant allusion à l'étrange maquillage, dit au jeune garçon, qui hochait affirmativement la tête en pleurant:
«C'était pour toi... pour te sauver...»
Sans cesse aux écoutes, Gérard, semblant talonné par la crainte de quelque surprise, allait vite en besogne, et, avant peu, toute la figure de pierre fut rose d'onguent, ainsi que le cou et les oreilles.
Couchant la statue dans le petit grabat, qui s'allongeait contre le mur de gauche, il l'examina un moment et, remettant dans sa poche la boîte d'onguent refermée, se dirigea vers la fenêtre.
A la faveur de la forme un peu ventrue adoptée, vers l'espace, par l'ensemble des barreaux, il se pencha pour regarder en bas au dehors.
Accomplissant avec curiosité quelques pas à droite, nous vîmes la face opposée du mur. Un peu en retrait, la fenêtre était située entre deux encoignures, dont la plus éloignée servait de réceptacle et d'appui à un amas varié de détritus, comprenant notamment d'innombrables reliefs de poires, parmi lesquels, négligeant les pelures, Gérard, le bras allongé entre deux barreaux, ramassa tous les groupes de filaments intérieurs faisant corps avec les pépins et les queues.
Sa récolte achevée, il rentra, et nous regagnâmes, à gauche, notre ancien poste d'observation.
Prestement ses doigts séparèrent des queues puis des parties à pépins les filaments recueillis, obtenant ainsi de grossiers cordons blanchâtres, qu'ils divisèrent ensuite, avec patience, en un grand nombre de fils ténus.
A l'aide de ces brins, qu'il nouait finement à plusieurs, bout à bout, pour combattre leur défaut de longueur, Gérard, plein d'une ardeur tenace propre à triompher d'une évidente absence de capacités professionnelles, entreprit un curieux travail simultané de tissage et de confection.
Finalement, à force d'enchevêtrements étroits visant sans cesse à une sorte de bombage général de l'article enfanté, il eut en mains un passable bonnet de nourrisson pouvant donner une illusion de linge. Il en coiffa la statue au teint rose, qui, tournée vers la muraille, les couvertures au cou, prit, maintenant que sa chevelure de pierre était cachée, l'aspect d'un poupon réel.
Avec soin il ramassa sur le sol, pour le jeter aussitôt par la fenêtre vers sa gauche, tout le déchet de son travail.
Après quoi, son attitude, pendant un bref instant, sembla trahir un peu de vague et d'absence.
Sa lucidité retrouvée, il abaissa brusquement sa main gauche, le coude haut et les doigts allongés en groupe serré, pour laisser glisser de son poignet jusque dans le creux de sa dextre un bracelet d'or fait d'une chaînette à laquelle pendait un vieil écu.
Rayant longtemps l'antique pièce de monnaie après la pointe inférieure d'un des barreaux de la fenêtre, Gérard obtint, recueillie continuellement sur le plat de sa main gauche inoccupée, une dose conséquente de poudre d'or.
Sur la table, où il contrastait avec quatre in-octavo modernes, un livre ancien, très gros, portant au dos de sa reliure, en larges lettres, ce titre net et lisible: _Erebi Glossarium a Ludovico Toljano_, voisinait avec une cruche pleine d'eau et une tige de fleur.
Enfouissant le bracelet dans sa poche, Gérard approcha l'escabeau de la table, appuyée, assez près de nous, contre le mur où béait la fenêtre, et s'assit devant le _Dictionnaire de l'Érèbe_, qu'il plaça convenablement, pour l'ouvrir ensuite à son début strict, en ne faisant, vers sa gauche, pivoter autour de son axe horizontal que le carton de la reliure, prompt à entraîner la garde, exempte de tout gondolement.
Bien à plat, la première feuille ou _fausse garde_ montra son recto entièrement blanc.
Gérard, saisissant ainsi qu'un porte-plume la tige sans fleur entre trois doigts, en trempa légèrement l'un des bouts, encore armé d'une longue épine, dans l'eau presque débordante de la cruche.
Puis, avec la pointe de l'épine, il se mit à écrire sur la feuille blanche du dictionnaire en manifestant toujours une sorte de hâte inquiète.
Au bout de quelques lignes, posant la tige, il prit, sur sa main gauche toujours étendue, une pincée de poudre d'or et la répandit peu à peu, en remuant le pouce et l'index, sur sa fraîche écriture invisible, qui aussitôt se colora.
Sous le mot «ODE», tracé en gros caractères de titre, venait une strophe de six alexandrins.
Laissant, après l'accomplissement de sa courte besogne, retomber sur la réserve de sa main gauche ce qui lui restait de sa pincée de poudre, Gérard retrempa dans la cruche la bonne extrémité de la tige et continua d'écrire avec l'épine.
Une seconde strophe fut bientôt couchée sur la feuille puis saupoudrée d'or.
Le même travail alternatif de griffonnage et de poudrement se poursuivit ainsi, et jusqu'au bas de la page des strophes s'étagèrent.
Donnant à l'asséchement le temps de se produire, Gérard souleva momentanément la feuille en la roulant à demi et conduisit de la sorte sur la marge de gauche tous les grains de poudre non captés par l'eau, qui glissèrent sur le tas d'or encore gros de sa main passive prête à les recevoir, quand il eut, en l'agrippant par le haut, dressé le dictionnaire presque verticalement.
Libéré de tous préjudiciables entours déroutants pour l'œil, le fragile texte d'or, jusqu'alors flou, apparut dans son entière pureté.
Gérard laissa, en le retenant, doucement retomber le dictionnaire sur la table et, d'une seule main, mit en pile les quatre in-octavo sous le premier plat de la reliure, pour qu'au lieu d'être en pente il reposât horizontalement sur eux.
Tournée, la fausse garde montra son verso blanc, que Gérard, sans changer de procédés, couvrit de strophes en caractères d'or bientôt secs jusqu'au dernier.
Ici ce fut sur la marge de droite qu'un précautionneux ploiement de la feuille amena les grains d'or restés libres, qui, en fine cascatelle, firent retour à la réserve, grâce à un nouveau redressement momentané du pesant livre.
Au terme d'une manœuvre exécutée par Gérard à la façon d'un manchot, les in-octavo empilés se trouvèrent soutenir, à sa droite, l'autre plat de la reliure, sur lequel s'étalaient parfaitement une garde et une fausse garde, celle-ci montrant à côté de la page ultime du dictionnaire--ouvert maintenant, avec tous ses feuillets bien horizontalement tassés, comme un volume qu'on est en train d'achever--son recto vierge qui peu à peu se remplit de strophes nouvelles, une par une écrites à l'eau avec l'épine puis dorées.
Après constat de siccité et routinière récupération de grains d'or, Gérard tourna la fausse garde, sur le verso de laquelle, fidèle jusqu'au bout à ses artifices de scribe étrange, il termina et signa son ode, dont toutes les strophes offraient le même type.
Seuls quelques grains de la poudre précieuse restaient alors dans sa main gauche, qu'il secoua pour les faire tomber.
Quand la signature d'or, située au bas de la page, eut elle-même séché complètement, Gérard laissa cette fois choir au hasard sur la table toute la râpure métallique étrangère au texte, en mettant debout d'emblée l'opulent volume,--pour le fermer ensuite et le poser.
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Après un long moment pendant lequel il avait paru se livrer à d'intenses réflexions, Gérard, avisant la pile d'in-octavo, prit le volume du dessus, qui, simplement broché, portait sur sa couverture ce titre: «L'Éocène».
Le plaçant devant lui sur la table après avoir repoussé le dictionnaire, il le feuilleta vers la fin et s'arrêta bientôt à la première page d'un index à deux colonnes. Là se succédaient sous forme de nomenclature, chacun suivi d'une série de chiffres, des mots qu'il toucha rapidement du doigt l'un après l'autre pour les compter.
Puis, sur les pages suivantes, où se continuait l'index, Gérard, sans rien sauter, se livra aux mêmes prompts attouchements numératifs, qu'il cessa, tout en se levant, au dernier mot de l'une d'elles.
S'éloignant de nous en marchant vers la fenêtre, il sortit momentanément de sa poche le bracelet d'or et, rayant de nouveau l'écu à la pointe de barreau déjà utilisée, recueillit dans sa main gauche une dose, minime cette fois, de poudre brillante, pour venir aussitôt se réinstaller devant _l'Éocène_.