Locus Solus

Chapter 7

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Quand l'obéissante bête sut accomplir ce tour de force, l'esclave, toujours étendu, l'entraîna, durant de multiples séances, à lui ceindre largement la figure avec l'énorme boucle, en la faisant reposer d'une part sur son cou, de l'autre contre le sommet de sa tête; puis, imitant les divers retournements d'un dormeur, il lui apprit à saisir toute occasion de glisser peu à peu jusque sous sa nuque le dangereux fil d'or, suffisamment grêle pour s'immiscer sans peine entre les cheveux et le coussin. Alexandre, notoirement, avait un sommeil agité, qui, le moment venu, faciliterait la tâche d'Asnorius.

Arrivé à cette phase de l'éducation entreprise, Guzil, agrippant à deux mains son terrible collier pour éviter sa propre strangulation, accoutuma l'oiseau à s'enfuir brusquement dans la direction propice puis à tirer sur le fil en utilisant l'entière vigueur de ses ailes immenses. Étant donnée la force exceptionnelle représentée par l'effrayante envergure d'Asnorius, le procédé, mis en pratique, amènerait infailliblement la mort immédiate d'Alexandre; en outre, tout se passerait dans des conditions de silence que rendrait nécessaires la présence de l'athlète Vyrlas, défenseur invincible et dévoué qui, chaque nuit, veillait dans la pièce voisine pour garder le repos du roi.

Guzil avait pleine confiance en la résistance du fil, tressé fort solidement pour empêcher toute évasion du volateur aux puissantes rémiges.

Quand tout fut au point, le jeune esclave s'empressa de réaliser son projet.

Exprès il s'était chaque fois mis à plat sur le lit depuis le commencement du dressage, afin que la seule vue d'un homme allongé devînt pour Asnorius un signal d'action. Jusqu'alors il n'avait pas eu lieu de craindre une exécution même partielle de la tâche confiée à l'oiseau, celui-ci dormant toujours profondément pendant la durée complète de la nuit. A la date voulue l'adolescent lui administra simplement une drogue pour le tenir éveillé, certain qu'en présence d'Alexandre endormi sur sa couche il finirait par manœuvrer suivant les plans secrètement conçus.

Ainsi qu'on put s'en rendre compte plus tard, tout s'accomplit selon les prévisions de Guzil. Durant le premier assoupissement du roi, Asnorius fit adroitement son nœud coulant, parvint à le passer au cou du dormeur et prit à souhait son essor, halant puissamment le fil en battant des ailes. Mais, dans un sursaut d'agonie, Alexandre, inconsciemment, frappa d'un revers de main une proche coupe en métal, qui, pleine encore d'un breuvage qu'on lui préparait pour chaque nuit, rendit au choc une note vibrante.

Aussitôt l'athlète Vyrlas se précipita dans la chambre, faiblement éclairée par une lampe nocturne, et vit la face violacée du roi, dont les membres s'arquaient au cours d'une suprême convulsion. Il fonça droit sur Asnorius, promptement maîtrisé, puis élargit de ses doigts robustes le nœud mortel qui étreignait Alexandre, auquel des soins immédiats furent efficacement prodigués.

Une enquête amena l'arrestation de Guzil, qui seul avait pu enseigner à l'oiseau les finesses d'un pareil manège.

L'esclave, pressé de questions, fit des aveux et nomma l'instigateur du meurtre. Mais Brucès, ayant appris l'échec de la tentative homicide, s'était hâté de fuir sans laisser aucune trace.

Par ordre d'Alexandre on mit Guzil à mort ainsi que le dangereux Asnorius, qui dans l'avenir eût toujours été capable d'essais criminels sur la personne d'un dormeur quelconque.

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2º Une assertion de saint Jean suivant laquelle Pilate, après le crucifiement de Jésus, aurait, pendant toute sa vie, enduré un tourment terrible, sans pouvoir goûter les bienfaits de l'ombre apaisante et soporifère.

Selon l'évangéliste, Pilate, quand tombait le soir, sentait sur son front une affreuse cuisson, qui, empirant à mesure que s'évanouissait la lumière, provenait d'un signe phosphorescent représentant le Christ en croix entre la Vierge et Madeleine agenouillées auprès de lui. L'éclat des contours croissait progressivement, et, à la nuit noire, l'étrange attribut, intense et aveuglant, semblait tracé avec du soleil, pendant que le patient subissait une véritable torture, pareille à quelque brûlure infernale sans cesse renouvelée.

Le supplice moral s'adjoignait à la douleur physique, Pilate ayant exactement conscience de l'image flamboyante, analogue à l'obsession d'un remords. La marque de feu, occupant le milieu du front, s'étendait jusqu'aux paupières, où aboutissaient, avec symétrie, d'une part la robe de Madeleine, de l'autre celle de la Vierge.

La seule ressource qui restât dès lors au malheureux était de s'exposer à une vive illumination; aussitôt l'emblème phosphorescent disparaissait ainsi que la brûlure.

Mais cette perpétuelle clarté constituait par elle-même un atroce martyre, et Pilate pouvait à peine trouver quelques instants d'un assoupissement fiévreux et incomplet. Quand, pendant ces repos fugitifs, il essayait inconsciemment de se soustraire à la fatigante irradiation en couvrant de sa main son front et ses yeux, l'effroyable motif ignescent revenait sur-le-champ à cause de l'ombre formée, amenant de nouveau sa cuisson aiguë.

Dans la journée même, le maudit devait affronter sans cesse la grande lumière; lorsqu'il se tournait par hasard vers le coin obscur d'une chambre, la frappe rutilante surgissait incontinent, lui infligeant, aux yeux de tous, un véritable sceau d'infamie.

La situation finit par devenir intolérable. Ignorant presque le sommeil, Pilate, les yeux abîmés par l'ininterruption de l'étincellement subi, eût tout donné pour pouvoir se plonger un moment dans d'épaisses ténèbres. Mais, quand, cédant à son irrésistible désir, il faisait le noir autour de lui, le stigmate, brillant soudain de la plus somptueuse coruscation, le brûlait de telle manière qu'il se hâtait de rappeler à son aide l'intense éclairage détesté.

Jusqu'à sa dernière heure, le réprouvé endura sans trêve le même mal inguérissable.

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3º Un épisode noté par le poète Gilbert dans ses _Rêves d'Orient vécus_.

Vers 1778, Gilbert, en dilettante curieux et noblement avide de sensations artistiques, effectuait en Asie Mineure un important voyage, en vue duquel, pendant de longs mois, il s'était livré à de fortes études sur l'arabe.

Après avoir visité divers sites et villes secondaires, il arriva sur les ruines de Balbek, but essentiel de ses pérégrinations.

Le principal attrait que l'illustre cité morte exerçait sur son esprit résidait dans le souvenir du grand poète satirique Missir, dont les œuvres, parvenues en partie jusqu'à nous, avaient jadis coïncidé par leur apparition avec l'apogée de Balbek.

Satirique lui-même, Gilbert admirait fanatiquement Missir, qu'il considérait à juste titre comme son aïeul spirituel.

Dès le premier jour, le voyageur se fit conduire sur la place publique où, d'après la tradition, Missir venait à certaines dates fixes réciter devant la foule, religieusement attentive, ses vers nouvellement éclos, en scandant sa déclamation un peu chantante par les tintements continuels d'un _sistre impair_.

Gilbert avait lu maintes pages contradictoires et pleines de passion véhémente, inspirées aux divers commentateurs de Missir par cette assertion populaire, qui, fort accréditée, prêtait au grand poète un sistre exceptionnel. Certains déclaraient le fait impossible, en s'appuyant sur ce que les vibrantes tiges métalliques transversales de _tous_ les sistres antiques représentés sur les dessins et documents se trouvaient au nombre de quatre ou de six; ceux-là invoquaient en outre le témoignage des fouilles, qui _jamais_ n'avaient mis au jour un sistre impair. Selon d'autres, il fallait, en s'inclinant malgré tout devant des dires autorisés, admettre que Missir avait voulu se distinguer par l'emploi d'un instrument unique dans son genre.

Envoyant ses guides l'attendre à distance, Gilbert était resté seul, pour méditer sur les lieux sanctifiés par l'ombre vénérée de son maître lointain. Dans les ruines qui l'entouraient il cherchait à retrouver l'ancienne cité populeuse et splendide, en songeant avec émotion qu'il foulait sans doute l'empreinte des pas de Missir.

Le soir tombait, et Gilbert, oubliant l'heure, prolongeait sa rêverie, maintenant assis, immobile, au milieu des vieilles pierres éparses qui jadis faisaient partie des édifices.

Ce fut seulement à la nuit close qu'il songea enfin à quitter l'endroit captivant. Comme il se levait, une lumière peu éloignée brilla devant ses yeux, mince rais mouvant qui, prenant sa source dans quelque profonde cave, s'immisçait verticalement par un interstice.

Gilbert s'en approcha et fit plusieurs pas sur le vieux dallage d'un palais détruit. C'était par l'écart de deux dalles un peu disjointes que passait la clarté mobile.

Le poète, plongeant ses regards dans la fente éclairée, vit une vaste salle où deux inconnus, dont l'un tenait une lampe allumée, erraient parmi de curieux amas d'objets, d'étoffes et de parures.

Écoutant les deux compagnons, hommes du pays l'un et l'autre, Gilbert démêla tout un complot dans leur conversation. Le plus jeune des interlocuteurs avait découvert, au sein d'appartements souterrains jusqu'alors insoupçonnés, toutes sortes d'antiquités, qui se trouvaient maintenant réunies grâce à lui dans la présente salle, rendue très sûre par son entrée spécialement difficultueuse. Le plus âgé, marin de son état, comptait venir chaque année prendre une partie de ces richesses, qu'il transporterait nuitamment en chariot jusqu'à la mer; là, il les embarquerait sur son navire--puis irait au loin les vendre à prix d'or; les deux compères partageraient le bénéfice, en tenant la besogne secrète pour éviter les justes revendications de leurs compatriotes, qui possédaient les mêmes droits qu'eux sur ce trésor commun.

Tout en parcourant la galerie, les deux hommes choisissaient différentes pièces qu'ils voulaient enlever au milieu de la nuit pour les diriger vers la mer. Ce classement fait, ils s'éloignèrent et sortirent par une issue dont Gilbert ne put deviner l'emplacement ni la disposition; ce fut en vain qu'attentivement il s'efforça de les voir surgir en quelque point des ruines.

N'entendant plus rien, le poète, envahi par une folle curiosité, eut l'idée de toucher et d'admirer, seul avant tous, les merveilles inconnues accumulées si près de lui. La lune, apparue depuis peu, inondait de rayons les deux dalles séparées. Gilbert découvrit que l'une d'elles semblait dépouillée de tout vestige cimentaire; ses mains, trouvant une certaine prise dans l'intervalle, parvinrent à soulever la lourde pierre et à la rejeter de côté.

Les doigts cramponnés au bord de la nouvelle ouverture, dans laquelle son corps s'était facilement immiscé, Gilbert allongea les bras pour diminuer sa chute de toute leur longueur puis se laissa tomber légèrement.

A flots, la clarté lunaire entrait par l'alvéole de la dalle, et, fureteur enthousiaste, le poète contemplait avec ravissement bijoux, tissus, instruments de musique et statuettes entassés dans le captivant musée.

Soudain il s'arrêta, tremblant de surprise et d'émotion. Devant lui, en pleine lumière blafarde, se dressait, parmi divers bibelots, un sistre à cinq tiges! Il le saisit hâtivement pour l'examiner de près et, discernant sur le manche le nom de Missir gravé en caractères authentiques, fut certain d'avoir dans la main le fameux sistre impair qui avait soulevé tant de discussions.

Ébloui par sa trouvaille, Gilbert, en échafaudant plusieurs meubles, put se faire un chemin jusqu'à l'orifice créé par lui.

Foulant de nouveau le sol de la place, il regagna l'endroit où sa rêverie s'était prolongée si tardivement et là, ivre de joie, déclama de mémoire, dans leur langue originale, les plus beaux vers de Missir, en agitant doucement le sistre manié jadis par le grand poète.

Sous l'intense clair de lune, Gilbert, exalté, croyait sentir le souffle de Missir revivre en sa poitrine. Il occupait l'emplacement exact où son dieu, au temps passé, récitait mélodieusement à la foule ses strophes nouvelles, scandées par l'instrument même dont les tintements ébranlaient maintenant l'air nocturne!

Après s'être longuement grisé de poésie et de souvenirs, Gilbert alla rejoindre ses guides, qui apprirent de sa bouche l'existence des trésors groupés dans la salle souterraine et les termes de la conversation captée. Un piège fut tendu aux deux complices, qu'on surprit la nuit même dans leur travail clandestin et accapareur.

En témoignage de gratitude pour l'important service rendu, le sistre de Missir fut offert à Gilbert, qui, toujours, conserva pieusement cette inappréciable relique.

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4º Cette légende lombarde, qui offre un saisissant rapport avec l'apologue de la _Poule aux œufs d'or_.

A Bergame vivait jadis un nain appelé Pizzighini.

Chaque année, au premier jour du printemps, Pizzighini voyait ses pores se dilater sous l'influence climatérique du renouveau, et son corps entier suait du sang.

D'après la croyance populaire, cette hématidrose, quand elle se produisait avec force, annonçait une saison propice et assurait d'avance une abondante moisson; faible et restreinte, elle prédisait au contraire une grande sécheresse suivie de disette et de ruine. Or les faits avaient toujours donné raison à ce credo.

Au moment de son étrange maladie, qui n'allait pas sans être accompagnée d'un accès de fièvre dont l'intensité le forçait de s'aliter, Pizzighini était toujours épié par un groupe de cultivateurs, et, suivant la quantité de sang exsudé, l'allégresse ou la consternation se répandait de proche en proche dans toutes les plaines de la contrée.

Quand le pronostic était satisfaisant, les campagnards, certains qu'une superbe récolte leur donnerait de longs jours de repos et de joie, remerciaient le nain en lui envoyant maintes offrandes. Leur superstition faisait de lui une sorte de dieu. Prenant un effet purement météorique pour une cause, ils pensaient que de son plein gré Pizzighini décrétait la bonne ou mauvaise moisson et, en cas de prédiction heureuse, l'incitaient, par la richesse intéressée de leurs dons, à les contenter encore l'année suivante. Par contre, une suée minime ne provoquait aucun présent.

Pizzighini, paresseux et débauché, appréciait fort des bénéfices qui lui coûtaient si peu de peine. Toutes les fois que le sang mouillait à souhait son linge et sa couche, les largesses venant à lui des divers points de la région le faisaient vivre un an dans une plantureuse et sereine oisiveté. Mais, trop lâchement imprévoyant pour épargner, il tombait dans la misère après chaque sudation médiocre.

Une année, à l'habituelle date printanière, avant de se mettre au lit pour subir sa fiévreuse transpiration périodique, il cacha un couteau sous ses draps dans le but d'aider le phénomène en cas de besoin.

Justement l'avorton n'eut ce jour-là qu'une moiteur fort pauvre; quelques rares gouttelettes rouges perlaient à peine sur son visage. Effrayé par la perspective des longs mois d'indigence qui l'attendaient, il saisit le couteau et, sous prétexte de mouvements nerveux dus à la fièvre, réussit à se faire aux membres et au torse une série d'entailles profondes sans éveiller les soupçons des observateurs groupés autour de lui.

Le sang, dès lors, inonda les linges, à la grande joie de tous. Mais le nain blessé n'était plus maître d'arrêter l'hémorragie; c'est en le laissant exsangue et à demi mort que les assistants se retirèrent, émerveillés, pour annoncer au peuple que jamais, à beaucoup près, la sueur rouge n'avait coulé avec une telle profusion.

Des offrandes particulièrement belles et nombreuses parvinrent à Pizzighini, qui, faible et anémié, ne se traînant qu'avec peine, effrayait chacun par l'affreuse blancheur de son teint.

Or une terrible sécheresse ne cessa de régner pendant cette saison-là, et partout la famine sévit cruellement. Pour la première fois les événements contredisaient les présages de la suette.

Ceux qui avaient épié le nain pendant sa crise sudatoire flairèrent quelque supercherie et tinrent désormais pour suspects ses prétendus gestes fiévreux; en le forçant à montrer son corps on découvrit les cicatrices laissées par les entailles volontaires qu'il s'était faites.

La divulgation du subterfuge déchaîna un immense tollé contre l'imposteur, qui, en extorquant de magnifiques dons, avait d'avance rendu plus cruelle la misère présente des masses.

Mais la superstition préservait Pizzighini de toutes représailles, et l'on ne tenta rien contre celui qui, pareil à un fétiche, pouvait encore, suivant la conviction unanime, provoquer à l'avenir quantité de beaux rendements agricoles. On se promit seulement de faire espionner de plus près dorénavant la venue du suintement vermeil.

Le nain, riant sous cape, continua donc de dilapider effrontément au grand jour, pendant que tout le pays agonisait, les biens acquis par sa fourberie.

Cependant sa pâleur et son épuisement demeuraient extrêmes, et c'est avec l'apparence d'un spectre qu'il se livrait, selon sa coutume, à de continuelles orgies.

L'année suivante, à l'ordinaire échéance vernale, Pizzighini, étroitement guetté cette fois, s'étendit sur sa couche. Mais on attendit vainement l'humectation purpurine. Resté exsangue depuis son effroyable hémorragie, l'avorton n'était plus apte au curieux enfantement du phénomène cutané qui jusqu'alors, à des degrés divers, s'était produit si régulièrement.

Il ne reçut aucunes libéralités.

Or, au bout de quatre mois, un engrangement surabondant et splendide vint prouver l'incapacité prophétique du nain.

Voué à la solitude et au mépris, Pizzighini, tueur contrit de la poule aux œufs d'or, connut dès lors le dénuement sans remède, car son sang ne se reforma point et, dans la suite, jamais la diaphorèse annuelle ne fit de nouvelle apparition.

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5º Un passage de la mythologie, suivant lequel Atlas, épuisé de fatigue, aurait un jour laissé choir la sphère céleste du haut de ses épaules, pour assener ensuite, comme un enfant rageur, un terrible coup de pied au fardeau importun qu'il était condamné à porter éternellement. Le talon eût donné en plein dans le Capricorne, expliquant, par son intervention perturbatrice, l'extraordinaire incohérence de figure présentée depuis lors par les étoiles de cette constellation.

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6º Une anecdote sur Voltaire, puisée dans la Correspondance de Frédéric le Grand.

Durant l'automne de 1775, Voltaire, alors octogénaire et saturé de gloire, était l'hôte de Frédéric au château de Sans-Souci.

Un jour les deux amis cheminaient aux environs de la résidence royale, et Frédéric se laissait charmer par les entraînants discours de son illustre compagnon, qui, fort en verve, exposait avec esprit et feu ses intransigeantes doctrines antireligieuses.

Oubliant l'heure en causant, les deux promeneurs, quand vint le coucher du soleil, se trouvèrent en pleine campagne.

A ce moment Voltaire était lancé dans une période particulièrement virulente contre les vieux dogmes qu'il combattait depuis si longtemps.

Tout à coup il se tut au milieu d'une phrase et resta sur place, gagné par un trouble profond.

Non loin de lui, une jeune fille à peine adolescente venait de s'agenouiller au tintement d'une cloche reculée, qui, du sommet d'une petite chapelle catholique, sonnait l'angélus. Récitant haut avec ferveur une prière latine, les mains jointes et la face tournée vers les cieux, elle ignorait la présence des deux étrangers, tant son extase l'emportait rapidement vers des régions de rêve et de lumière.

Voltaire la regardait avec une angoisse indicible, qui répandit sur sa face jaune et parcheminée une teinte plus terreuse encore que de coutume. Une émotion terrible crispa ses traits, tandis qu'influencé par l'idiome sacré de la prière entendue il laissait échapper inconsciemment, ainsi qu'un répons, ce mot latin: «Dubito».

Son doute s'appliquait manifestement à ses propres théories sur l'athéisme. On eût dit qu'une révélation de l'au-delà s'opérait en lui à la vue de l'expression extra-humaine prise par la jeune fille en prière et qu'aux approches de la mort, forcément imminente à son âge, une terreur des châtiments éternels s'emparait de tout son être.

Cette crise ne dura qu'un instant. L'ironie crispa de nouveau les lèvres du grand sceptique, et la phrase commencée s'acheva sur un ton mordant.

Mais la secousse avait eu lieu, et Frédéric n'oublia jamais sa courte et précieuse vision d'un Voltaire éprouvant une émotion mystique.

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7º Un fait se rapportant directement au génie de Richard Wagner.

Le 17 octobre 1813, à Leipzig, une trêve observée entre les Français et les troupes alliées interrompait la terrible lutte qui, engagée la veille, devait se continuer avec tant d'acharnement pendant les deux jours subséquents.

Sur un boulevard extérieur on voyait une foule de ces bateleurs et marchands nomades que les armées traînent toujours à leur suite. Nombre d'habitants de la ville erraient là parmi les soldats, et l'ensemble, d'aspect très animé, donnait un peu l'impression d'une foire.

Dans la cohue circulait joyeusement un essaim de quelques jeunes femmes, qu'amusaient fort le clinquant des étalages et l'extravagance des boniments; l'une d'elles portait son fils, qui, presque âgé de cinq mois, n'était autre que Richard Wagner, né à Leipzig le 22 mai précédent.

Tout à coup un vieillard à longue chevelure, debout derrière une petite table, interpella de loin la jeune mère pour l'inviter à se faire prédire l'avenir de son enfant. Purement Français d'allure et d'accent, l'homme s'exprimait dans un allemand comiquement pénible qui fit rire les gaies promeneuses; dès lors, sentant sa cause gagnée, il n'eut qu'à insister légèrement pour amener leur groupe devant lui.

D'un air mystérieux, le vieillard, après avoir examiné l'enfant, prit sur sa table une coupe à fond plat, dans laquelle s'étalait régulièrement une mince couche d'éclatante limaille de fer.

Tenant lui-même l'objet par le pied, il pria la jeune mère d'en frapper trois fois le bord avec un doigt en pensant au destin de son fils. Passivement obéissante, elle donna du bout de l'index, sans lâcher son vivant fardeau, les trois chocs demandés.

Le charlatan, avec précaution, reposa la coupe et, chaussant d'énormes lunettes, examina les remous et perturbations que le triple coup avait produits dans la limaille, tout à l'heure parfaitement lisse.

Soudain il fit un grand geste d'ébahissement et, avisant une écritoire placée devant lui, prit une feuille blanche pour y copier à l'encre la figure tracée dans la poussière métallique.

Puis il tendit le papier à la jeune femme, qui put y voir ces deux mots français: «Sera pillé», assez lisibles malgré les contours incohérents des lettres, penchées en tous sens et fort inégales.

En même temps, le charlatan, désignant la coupe, faisait constater l'entière similitude du modèle et de la reproduction. Effectivement un grêle ravin très contourné s'était creusé dans la limaille à la suite des heurts et formait les deux mots transcrits.

Donnant à sa cliente la traduction germanique de la courte phrase, le vieillard s'efforça, dans son mauvais allemand, de lui en montrer la portée. D'après lui les plus hautes destinées artistiques résidaient en germe dans cette laconique formule, exclusivement applicable à quelque puissant novateur en mesure de susciter, comme chef d'école, une pléiade d'imitateurs.

L'heureuse mère, tant soit peu fétichiste, paya généreusement le devin et emporta le papier, qu'elle conserva comme un précieux document. Plus tard elle en fit don à son fils, en lui contant l'aventure dont on l'avait vu, jadis, être le héros inconscient.