Chapter 6
Les sept poitrails créaient maintenant une masse de perles gazeuses, qui prouvaient par leur nombre combien l'excitation de la course activait les échanges respiratoires; quelques-unes se mélangèrent, au tournant des ludions, avec un nouveau «Dubito» aérien échappé aux lèvres de Voltaire.
Canterel quitta le sommet de l'échelle et, revenant parmi nous, prit position, à droite, devant une facette spéciale, au milieu de laquelle un cercle fort exigu était marqué en noir. Reculant de trois pas, il bornoya pour apercevoir nettement dans la minime circonférence foncée le fût de colonne, maintenant converti en poteau d'arrivée.
Sur la _ligne droite_, les chevaux, semblant conscients du terme prochain de la lutte, fournirent un suprême effort, et _Secundus_ prit soudain un avantage définitif, aux applaudissements de ceux qui avaient parié juste. Canterel le proclama vainqueur puis décréta la fin de l'épreuve par un cri net à l'adresse du peloton docile, dont l'allure se changea en flânerie de parade.
Resté à l'écart pendant la fougueuse randonnée, Khóng-dĕ̃k-lèn, voyant le calme rétabli, se mit à poursuivre comme une balle fugace la resplendissante sphère solaire, qu'en joueur espiègle et doux il gratifiait incessamment de gracieux coups de pattes.
Pendant que nos yeux captivés allaient de Faustine aux ludions, du chat folâtre aux hippocampes, le maître nous parlait du diamant et de son contenu.
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* *
Canterel avait trouvé le moyen de composer une eau dans laquelle, grâce à une oxygénation spéciale et très puissante qu'il renouvelait de temps à autre, n'importe quel être terrestre, homme ou animal, pouvait vivre complètement immergé sans interrompre ses fonctions respiratoires.
Le maître voulut construire un immense récipient de verre, pour rendre bien visibles certaines expériences qu'il projetait touchant plusieurs partis à tirer de l'étrange liquide.
La plus frappante particularité de l'onde en question résidait de prime abord dans son éclat prodigieux; la moindre goutte brillait de façon aveuglante et, même dans la pénombre, étincelait d'un feu qui lui semblait propre. Soucieux de mettre en valeur ce don attrayant, Canterel adopta une forme caractéristique à multiples facettes pour l'édification de son récipient, qui, une fois terminé puis rempli de l'eau fulgurante, ressembla servilement à un diamant gigantesque. C'était sur l'endroit le plus ensoleillé de son domaine que le maître avait placé l'éblouissante cuve, dont la base étroite reposait presque à ras de terre dans un rocher factice; dès que l'astre luisait, l'ensemble se parait d'une irradiation presque insoutenable. Certain couvercle métallique pouvait au besoin, en bouchant un orifice rond ménagé dans la partie plafonnante du joyau colossal, empêcher la pluie de se mélanger avec l'eau précieuse, qui reçut de Canterel le nom d'_aqua-micans_.
Pour jouer l'indispensable rôle d'ondine, le maître, tenant à choisir une femme séduisante et gracieuse, manda par une lettre prodigue d'instructions précises la svelte Faustine, danseuse réputée pour l'harmonie et la beauté de ses attitudes.
Arborant un maillot couleur chair et laissant tomber naturellement, comme l'exigeait son personnage, tous ses immenses et magnifiques cheveux blonds, Faustine monta sur une luxueuse et délicate échelle double en métal nickelé, installée près du grand diamant, puis pénétra dans l'onde photogène.
Malgré les encouragements de Canterel, qui en s'immergeant lui-même avait souvent expérimenté la facile respiration sous-marine que procurait l'oxygénation particulière de son eau, Faustine n'enfonça qu'avec précaution, s'agrippant des deux mains au bord surplombant de la cuve et ressortant plusieurs fois la tête avant de plonger définitivement. Enfin, divers essais, toujours plus prolongés, l'ayant pleinement rassurée, elle se laissa choir et prit pied sur le fond du récipient.
Ses cheveux touffus ondulaient doucement avec une tendance à monter, pendant qu'elle esquissait maintes poses plastiques, embellies et facilitées par l'extrême légèreté que lui donnait la pression liquide.
Peu à peu une riante griserie s'empara d'elle, due à une trop grande absorption d'oxygène. Puis, à la longue, une résonance vague s'exhala de sa chevelure, enflant ou diminuant selon que sa tête remuait plus ou moins. L'étrange musique prit bientôt plus de corps et d'intensité; chaque cheveu vibrait comme une corde instrumentale, et, au moindre mouvement de Faustine, l'ensemble, pareil à quelque harpe éolienne, engendrait, avec une infinie variété, de longues enfilades de sons. Les soyeux fils blonds, suivant leur longueur, émettaient des notes différentes, et le registre s'étendait sur plus de trois octaves.
Au bout d'une demi-heure, le maître, perché sur l'échelle double, aida Faustine, en l'agrippant d'une main par la nuque, à se hisser près de lui sur le haut du récipient afin de redescendre jusqu'au sol.
Canterel, qui avait assisté à toute la séance, examina la splendide crinière musicale et découvrit autour de chaque cheveu une sorte de fourreau aqueux excessivement mince, provenant d'un dépôt subtil occasionné par certains sels chimiques en dissolution dans l'aqua-micans. Violemment électrisée par la présence de ces imperceptibles enveloppes, la tignasse entière s'était mise à vibrer sous le frottement de l'eau brillante, qui--le maître l'avait constaté antérieurement--joignait une grande puissance acoustique à ses incomparables propriétés lumineuses.
Dès lors Canterel se demanda quel effet produirait un pareil phénomène sur une toison de chat, déjà si facilement électrisable par elle-même.
Il possédait un matou blanc du Siam nommé Khóng-dĕ̃k-lèn[2], remarquable par son intelligence; l'ayant fait quérir sur l'heure, il l'immergea dans le récipient.
[2] Mot siamois qui signifie _joujou_.
Khóng-dĕ̃k-lèn s'enfonça doucement en continuant à respirer de façon normale et, d'abord effrayé, s'habitua vite à la nouvelle ambiance. Il toucha le fond et se mit à errer curieusement.
Bientôt, se sentant plus léger que de coutume, il exécuta de grands sauts qui le divertirent fort; peu à peu il parvint, après s'être élevé brusquement, à ralentir sa chute par d'adroits mouvements de pattes, s'essayant ainsi dans l'art de la natation, qui parut appelé à lui devenir promptement familier.
L'électrisation de la toison s'accomplit selon l'attente, et les poils, un peu hérissés, commencèrent à vibrer; mais, courts et presque uniformes de longueur, ils ne donnèrent qu'un bourdonnement faible et confus. Par contre,--phénomène nouveau que la chevelure de Faustine n'avait pas connu,--le tégument se couvrit d'une phosphorescence crue et blanchâtre, assez intense pour poindre en plein jour et trancher violemment sur l'éclat déjà si vif de l'eau elle-même. D'éblouissantes flammes blafardes semblaient environner Khóng-dĕ̃k-lèn, sans le gêner ni troubler ses évolutions natatoires, désormais faciles et continuelles.
Constatant chez le chat l'inévitable éréthisme provoqué par l'intense oxygénation de l'eau, Canterel voulut arrêter l'expérience et, gagnant le haut de l'échelle, appela Khóng-dĕ̃k-lèn, qui nagea jusqu'à la surface. Il agrippa le félin en lui pinçant la peau derrière le cou et descendit pour le déposer sur le sol. Mais, pendant le court trajet, d'incessantes décharges électriques l'avaient ébranlé, dues au contact de sa main avec la fourrure blanche, dont chaque poil était ceint d'un mince fourreau aqueux transparent.
Encore endolori, Canterel conçut une idée soudaine, qui, directement issue de la violence même des commotions éprouvées, reposait sur un curieux fait familial.
Philibert Canterel, le propre trisaïeul du maître, avait grandi fraternellement auprès de Danton, né en même temps que lui dans la petite ville d'Arcis-sur-Aube. Plus tard, au cours de sa brillante carrière politique, Danton n'oublia jamais son ami d'enfance, qui, devenu financier, menait à Paris une vie active mais obscure, en évitant soigneusement la publicité dont il se sentait menacé en tant qu'_alter ego_ du célèbre tribun.
Quand Danton fut condamné à mort, Philibert put pénétrer jusqu'à lui et reçut ses dernières volontés.
Ayant eu vent de certains propos tenus par ses ennemis, qui semblaient décidés à jeter ses restes à la fosse commune sans aucune indication apte à les faire jamais reconnaître, Danton supplia son camarade fidèle de tenter l'impossible pour s'approprier au moins sa tête en recueillant diverses complicités.
Aussitôt Philibert alla trouver Sanson pour lui exposer le vœu suprême du prisonnier.
Admirateur fanatique de l'illustre orateur, Sanson résolut de commettre, pour un pareil cas, une infraction à sa consigne et donna les instructions suivantes à Philibert, en le chargeant de les communiquer au condamné. Juste à l'instant fatal, Danton, par une sorte de bravade emphatiquement éloquente qui n'étonnerait personne de la part d'un tel improvisateur, prierait Sanson de montrer sa tête au peuple, en prenant pour prétexte ironique la laideur proverbiale de son facies. Après la chute du couperet, Sanson, obéissant aux injonctions du supplicié, prendrait dans le panier la tête sanglante et l'exposerait pendant une fraction de minute à l'avide regard de la foule. Au moment de la lâcher, d'un adroit coup de main il l'enverrait dans un second panier qui, toujours placé non loin du premier, contenait les linges destinés à essuyer le couteau ainsi que divers outils pour affûter la lame ou faire à l'appareil telle réparation urgente. Exprès les deux paniers seraient, ce jour-là, plus contigus encore que de coutume, et le subterfuge ne pourrait manquer de s'accomplir à l'insu de tous.
Heureux du résultat de sa mission, Philibert parvint de nouveau jusqu'à Danton et lui notifia les recommandations du bourreau.
Le tribun émit alors un souhait touchant: il voulait que, si le complot réussissait, sa tête fût embaumée--puis transmise de père en fils dans la famille de son ami en souvenir de l'héroïque dévouement qui n'allait pas sans être entouré de risques mortels. Philibert promit à Danton d'exaucer ponctuellement ses désirs et lui fit en pleurant de longs adieux, car l'exécution était imminente.
Le lendemain, avant de s'incliner sous le couperet, Danton, se conformant aux ordres reçus, dit à Sanson la célèbre phrase: «Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine.» Quelques instants plus tard la lame accomplissait son œuvre, et Sanson extrayait la tête du panier pour la présenter à la foule frissonnante. Ensuite, en la lâchant de haut, il n'eut qu'à lui donner légèrement un certain élan oblique pour la faire tomber dans le panier aux outils, strictement adjacent à l'autre. Seul Philibert, placé au premier rang des curieux, s'était rendu compte de la fraude, en spectateur averti et attentif.
Le soir même Philibert alla chez Sanson, qui lui remit sous forme de paquet nullement suspect le chef précieux, facile à emporter sans éveiller aucun soupçon.
Rentré chez lui, le financier chercha le moyen d'embaumer la tête sans courir le risque de voir son secret divulgué.
Certain que, s'il confiait la besogne à des gens du métier, les traits populaires de Danton seraient immédiatement reconnus, Philibert résolut de tout faire lui-même et acheta dans ce but plusieurs traités d'embaumement dont il se pénétra de son mieux.
Une fois au courant de la méthode la plus communément usitée, il fit subir à la tête les multiples bains chimiques et préparations de toute nature qui devaient en assurer la conservation.
Depuis lors, suivant le vœu du grand patriote, l'étrange reste, veillé tour à tour par cinq générations, s'était maintenu dans la famille Canterel.
Mais Philibert, trop novice dans la spécialité d'embaumeur, avait sans doute accompli sa tâche de façon imparfaite, car la putréfaction s'était peu à peu attaquée aux tissus, respectant toutefois le cerveau et les fibres faciales, qui, après plus de cent ans, se trouvaient encore intacts, sans qu'on pût découvrir nulle part le moindre vestige de chair ou de peau.
Voyant la complexion irréprochable de cette matière cérébrale et de ces fibres, Canterel, entraîné par son esprit chercheur, s'était longuement employé, en essayant maints procédés électriques, à obtenir de l'ensemble quelque mouvement réflexe; la réussite eût présenté un merveilleux intérêt, tant par l'époque lointaine de la mort que par l'importance du rôle historique départi au sujet.
Mais toutes ses tentatives étaient restées infructueuses.
Or, en subissant au simple toucher du félin humide une série de fortes secousses, le maître s'était demandé si une immersion durable de la tête fameuse dans l'eau diamantaire n'amènerait pas une électrisation assez puissante pour rendre accessible, sous l'influence passagère d'un courant quelconque, la production du réflexe désiré.
Il détacha soigneusement du chef légendaire cerveau, muscles et nerfs, en laissant de côté comme encombrement inutile toute la partie osseuse, puis tailla dans une matière légère et mauvaise conductrice une mince carcasse ingénieuse qui soutint l'ensemble flasque en lui conservant sa forme primitive.
Le tout fut plongé dans l'eau splendide au bout d'un fin câble à suspension pneumatique, dont l'extrémité basse, en se ramifiant, attrapait, au-dessous du cerveau, trois points extérieurs de la carcasse.
Après un jour entier volontairement consacré à l'attente, les moindres filaments étaient recouverts de fourreaux aqueux, pareils, en plus épais, à ceux déjà récoltés par la chevelure de Faustine et par les poils de Khóng-dĕ̃k-lèn.
Canterel sortit le bizarre objet et, l'emportant dans un de ses laboratoires, électrisa fortement le cerveau; à sa vive joie il obtint quelques imperceptibles sursauts dans les nerfs qui mouvaient jadis la lèvre inférieure.
Sûr de s'être engagé dans une bonne voie, il fit, mais en vain, des efforts suivis pour acquérir de plus grands résultats. Le réflexe, changeant de place, ne consistait qu'en un frisson à peine appréciable agitant furtivement l'une ou l'autre région de la face.
Ne pouvant se contenter d'une aussi faible victoire, Canterel voulut envoyer un courant dans la tête pendant son immersion même au sein de l'onde aveuglante, songeant, avec raison, que les effluves électriques emmagasinés à une haute tension dans le surprenant liquide s'emploieraient sûrement, en les enveloppant de toutes parts, à augmenter la puissance magnétique des fibres et du cerveau.
Il noya de nouveau le chef dans le grand diamant puis, installé au bout de l'échelle, posa sur le bord rentrant une pile en activité, dont les fils plongèrent profondément pour se mettre en contact avec les lobes cérébraux.
Les conséquences furent de beaucoup supérieures aux précédentes; les nerfs labiaux semblèrent ébaucher certains mots, pendant que les muscles des yeux et des sourcils remuaient timidement.
Le maître, enthousiasmé, recommença maintes fois de suite l'expérience; c'était toujours dans la région buccale que la mise en branle s'effectuait le plus vivement; selon toute évidence, le cerveau, par une sorte de routine, agissait de préférence sur les lèvres grâce à l'étonnante faconde qui pendant la vie entière avait constitué la particularité dominante du glorieux orateur.
Voyant la réserve d'énergie latente que gardait malgré le temps l'étrange agglomérat de cellules, Canterel, acharné, tâcha d'en extraire, avec leur maximum d'intensité, les plus nombreux effets possibles.
Mais il eut beau mettre à l'épreuve divers genres de courants et accroître sans cesse la force des piles employées, le sous-facies, toujours immergé, ne donna que les mêmes tressaillements oculaires et vagues esquisses de paroles constatés lors du premier essai fait au sein de l'aqua-micans.
Le maître se mit à chercher ailleurs une puissance propre à tirer quelque parti plus complet de la précieuse relique humaine qu'il avait le bonheur de posséder.
D'anciens travaux personnels sur le magnétisme animal lui revinrent dès lors à la pensée. Il se rappela une substance rouge de son invention, baptisée par lui _érythrite_, qui, absorbée sous le volume d'une tête d'épingle, électrisait en s'y répandant tous les tissus d'un sujet au point de le transformer en véritable pile vivante; il suffisait d'introduire, après assimilation, le visage du patient dans la partie évasée d'un grand cornet métallique spécial, percé de quelques trous d'aérage, pour obtenir une concentration de toute l'électricité emmagasinée dans le corps; aussitôt la pointe du cône pouvait, par un simple contact, créer tel courant ou actionner un moteur. La découverte ne s'étant prêtée à nulle application pratique, le maître l'avait promptement laissée de côté,--non sans conserver toutefois la formule de l'érythrite, qu'il songeait à utiliser désormais pour ses nouvelles recherches.
En effet le magnétisme animal semblait désigné pour l'accomplissement d'une expérience mi-biologique visant à une sorte de résurrection artificielle.
Mais la médiocrité des réflexes physionomiques fournis jusque-là par les plus fortes piles prouvait que seule une dose énorme d'érythrite agirait efficacement. Or une consommation exagérée du médicament rouge entraînerait des dangers graves, et l'essai n'en pourrait être fait que sur un animal.
Canterel, évoquant la façon aisée dont Khóng-dĕ̃k-lèn avait appris seul à se mouvoir dans l'onde respiratoire, voulut exploiter l'intelligence du chat et ses évidentes aptitudes pour une prompte initiation quelconque. Mais avant de rien tenter il fallait supprimer l'épaisse toison blanche, qui, par ses trop intenses facultés d'électrisation, eût fatalement produit de multiples contre-courants préjudiciables au but poursuivi. Un enduit très actif, dont l'animal entier fut recouvert, détermina une radicale et indolore chute de tous les poils.
Le maître fabriqua ensuite, dans le métal voulu, un cornet s'adaptant juste au museau du chat. Forés çà et là, plusieurs trous, qui en même temps donneraient au félin la faculté de voir, favoriseraient le continuel va-et-vient de l'aqua-micans dans l'intérieur du cône, où circulerait ainsi un oxygène toujours neuf.
Khóng-dĕ̃k-lèn, désormais rose et bizarre, fut de nouveau englouti dans le grand diamant, le museau ceint du cornet métallique; sans lui donner encore aucun atome d'érythrite, Canterel le dressa patiemment à frôler le cerveau de Danton avec la pointe du cône. Comprenant vite ce qu'on exigeait de lui, le siamois, qui, à l'aide de quelques mouvements de pattes, se maintenait sans peine entre deux eaux, sut, avant peu, effectuer le contact avec une telle délicatesse que la tête fragilement pendue n'en subissait, pour ainsi dire, aucun élan oscillatoire. Le maître lui apprit aussi à se délivrer seul du cornet avec ses pattes de devant--puis à le ramasser au fond du récipient en y mettant son museau pendant que la pointe portait sur le revers d'une des facettes.
Après l'obtention de ces divers résultats, Canterel composa une provision d'érythrite. Mais, au lieu de diviser la substance en fractions infinitésimales comme jadis, il en fit de fortes pilules. La dose ancienne se trouvant dès lors centuplée, de sérieux risques menaçaient Khóng-dĕ̃k-lèn. Par prudence, le maître, morcelant la première perle, soumit l'animal à un entraînement progressif, lui donnant d'abord de minimes parcelles puis augmentant chaque jour la ration.
Quand pour la première fois le chat eut ingurgité une pilule entière, Canterel le plongea dans l'irradiant aquarium puis, accordant quelques minutes à l'érythrite pour agir, fit un certain signe de commandement. Aussitôt Khóng-dĕ̃k-lèn, parfaitement dressé, alla jusqu'au fond se masquer du cornet pour nager ensuite vers la cervelle de Danton, qu'il effleura doucement avec la pointe de l'appendice métallique. Le maître, joyeux, vit son espoir se réaliser pleinement. Sous l'influence du puissant magnétisme animal que dégageait le cône, les muscles faciaux tressaillirent, et les lèvres sans enveloppe charnue remuèrent distinctement, prononçant avec énergie une foule de mots dépourvus de résonance. Employant l'adminicule des sourds, Canterel parvint à comprendre différentes syllabes par l'articulation; il découvrit alors de chaotiques bribes de discours se succédant sans lien ou se répétant parfois à satiété avec une singulière insistance.
Ébloui par un tel succès, Canterel, à divers intervalles, recommença l'expérience, immergeant le chat d'avance et l'habituant à engouler dans l'eau même, après l'avoir happée au passage, une perle d'érythrite lancée au hasard.
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Rêvant quelque nouvelle utilisation de l'aqua-micans, le maître eut la pensée de fabriquer pour l'intérieur du grand diamant une collection de ludions capables de s'élever automatiquement vers la surface par l'effet d'une poche respective où s'accumulerait peu à peu une portion de l'oxygène si abondamment répandu dans l'ambiance--puis de redescendre jusqu'au fond grâce à la désertion subite du gaz amassé.
Adapté à chaque figurine aquatique, un mécanisme subtil serait mû par la fuite brusque de l'oxygène, afin d'engendrer un mouvement ou un phénomène quelconques--ou encore une phrase typique et brève qui s'écrirait en fines bulles d'air disposées graphiquement.
Cherchant dans sa mémoire, Canterel choisit différentes choses susceptibles de lui fournir des sujets curieux à exécuter:
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1º Une aventure d'Alexandre le Grand rapportée par Flavius Arrien.
En 331, lors de son passage victorieux en Babylonie, Alexandre avait beaucoup admiré un immense et magnifique oiseau de plumage vert appartenant au satrape Séodyr, qui le gardait toujours auprès de lui dans sa chambre, la patte emprisonnée par un long fil doré fixé au mur. Le roi s'appropria le merveilleux volateur et lui conserva son nom d'Asnorius, qu'il connaissait fort bien. Guzil, jeune esclave encore adolescent, fut spécialement affecté au service de l'oiseau, qu'il dut nourrir et soigner avec sollicitude.
Peu après, pendant le séjour de l'armée conquérante à Suse, l'animal fut installé dans l'appartement d'Alexandre, qui appréciait fort l'effet décoratif de son splendide plumage; l'extrémité du fil d'or fut assujettie à la muraille non loin de la couche royale, et Asnorius, errant tout le jour à travers la pièce dans les limites que lui assignaient les dimensions de son entrave, dormait la nuit sur un perchoir à quelques pas de son maître.
Cependant l'oiseau, apathique et froid, ne témoignait aucune affection au roi, qui ne le conservait que pour sa resplendissante beauté.
Il y avait à ce moment, parmi les chefs perses qu'Alexandre avait admis dans son entourage, un certain Brucès, qui haïssait profondément son nouveau maître tout en lui donnant d'hypocrites marques d'attachement.
Entraîné par son patriotisme, Brucès songeait à soudoyer un des serviteurs d'Alexandre dans le but d'arrêter, par un assassinat auquel il ne prendrait qu'une part indirecte, la marche triomphante de l'envahisseur.
Il jeta son dévolu sur Guzil, qui, vu le poste qu'il occupait auprès d'Asnorius, pénétrait librement à toute heure dans la chambre royale, et promit au jeune esclave de l'enrichir pour jamais s'il faisait périr l'oppresseur de l'Asie.
Ayant accepté le marché, Guzil chercha un moyen de gagner sa prime sans se compromettre.
L'adolescent avait remarqué, depuis de nombreux jours qu'il s'en occupait sans cesse, qu'Asnorius, très docile, semblait remarquablement doué pour toute espèce de dressage. Il imagina un plan d'éducation qui devait amener l'oiseau à tuer Alexandre, dont le trépas n'incomberait ainsi à personne.
Chaque fois qu'il fut seul dans la chambre souveraine, Guzil se coucha sur le lit du roi et habitua patiemment Asnorius à faire lui-même, en s'aidant de son bec, un vaste nœud coulant avec le fil d'or qui lui tenait la patte.