Chapter 5
En réalité, ainsi qu'on s'en rendait compte de tout près, le diamant n'était autre qu'un immense récipient rempli d'eau. Quelque élément exceptionnel entrait sans nul doute dans la composition de l'onde captive, car c'était d'elle et non des parois de verre que venait toute l'irradiation, qu'on sentait présente en chaque point de son épaisseur.
Les yeux appliqués contre l'une quelconque des facettes, on embrassait d'un seul regard circulaire tout l'intérieur du récipient.
Au milieu, une jeune femme gracieuse et fine, revêtue d'un maillot couleur chair, se tenait debout sur le fond et, complètement immergée, prenait maintes poses pleines de charme esthétique en balançant doucement la tête.
Un gai sourire aux lèvres, elle semblait respirer librement dans l'élément liquide l'enveloppant de toutes parts.
Entièrement éployée, sa chevelure, blonde et superbe, tendait à s'élever au-dessus d'elle, sans toutefois atteindre la surface. Au moindre mouvement, chaque cheveu, entouré d'une sorte de mince fourreau aqueux, vibrait sous le frottement des nappes fluides, et la corde ainsi formée engendrait, selon sa longueur, un son plus ou moins haut. Ce phénomène expliquait la séduisante musique entendue aux approches du diamant. L'habile jeune femme la produisait à dessein, réglant savamment ses crescendo ou diminuendo par le degré variable de force et de rapidité choisi pour les oscillations de son cou. Les gammes, traits ou arpèges, dans leurs ascensions et dégringolades mélodieuses, pouvaient s'égrener sur un champ d'au moins trois octaves. Souvent l'exécutante, se bornant à mollement accomplir de légers dandinements du crâne, restait confinée dans un registre fort restreint. Puis, se déhanchant pour imprimer à son buste un large et continuel mouvement de roulis, elle employait toutes les ressources de son curieux instrument, qui donnait alors son maximum d'étendue et de sonorité.
Cet accompagnement mystérieux convenait idéalement aux poses plastiques de la jeune femme, semblable à quelque troublante ondine. Le timbre avait une saveur singulière, due au milieu liquide où les sons se propageaient.
Passant parfois devant elle, un surprenant animal explorait l'énorme cuve en nageant allégrement,--sujet terrestre à coup sûr, comme en témoignait sa structure de quadrupède griffu. Rose et exempte de tout pelage, sa peau impressionnante déroutait l'observateur; mais un formel renseignement spécifique était fourni par ses yeux, qui sans conteste appartenaient à un chat.
A droite, un objet peu consistant, immergé à une profondeur de cinq décimètres, pendait au bout d'un fil. Ce ne pouvait être que le résidu interne d'une face humaine, sans nul vestige d'éléments osseux, charnels ou cutanés. Sous le cerveau, demeuré intact, les muscles et nerfs développaient de tous côtés leurs réseaux complexes. Grâce à une mince carcasse presque invisible soutenant délicatement ses moindres coins, l'ensemble conservait sa forme originelle, et rien qu'à la configuration de tel plexus on reconnaissait clairement la place des joues, de la bouche ou des yeux. Chaque fibre avait une enveloppe aqueuse rappelant, en plus épais, les fourreaux ténus mis aux cheveux de l'ondine. C'était par trois points périphériques de la carcasse, situés juste sous la cervelle, que le fil, se détriplant dans son extrême portion inférieure, supportait le tout.
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En poursuivant l'examen vers la droite on apercevait un minuscule fût de colonne, qui, parfaitement vertical, se maintenait immobile entre deux eaux.
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Sur le fond du vaste réservoir gisait un long cornet métallique très pointu, percé de plusieurs trous.
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Attirés à gauche par Canterel et postés devant d'autres facettes, nous pûmes contempler de près une série de petits individus tantôt seuls, tantôt accouplés ou groupés, qui, pareils à des ludions, montaient verticalement dans l'eau puis, sans gagner la surface, retombaient jusqu'au fond, où un bref repos les séparait d'une nouvelle ascension.
Le maître, désignant en premier lieu deux personnages solidaires, nous donna cette explication:
«L'athlète Vyrlas entrave l'élan d'un oiseau robuste, qui, par l'effet de certain dressage criminel, tente d'étrangler Alexandre le Grand.»
L'objet en cause évoquait tout un drame. Héros inconscient d'une scène tragique, un homme était mollement endormi sur une somptueuse couche orientale. Fixé au mur près du chevet, un fil d'or s'enroulait en nœud coulant autour de son cou et tenait, par son extrémité libre, à la patte d'un gigantesque oiseau vert, qui, déployant ses ailes, semblait sur le point de resserrer la mortelle étreinte par une forte traction préparée dans le sens voulu. Debout et ferme, un sauveur à musculature d'athlète avançait les deux mains comme pour empoigner le volatile assassin, que le fil, par une évidente interversion de rôles, soutenait dans l'espace grâce à une secrète rigidité.
L'ensemble montait rapidement. A courte distance de la surface, une grosse bulle d'air s'enfuit soudain par une ouverture pratiquée dans le sommet du mur auquel se rattachait le fil d'or; son passage avait dû provoquer dans un mécanisme intérieur quelque déclenchement subtil, d'où résultèrent plusieurs mouvements; porté en avant par un battement d'ailes pendant que le nœud comprimait brusquement le cou du dormeur, l'oiseau tomba au pouvoir de l'athlète, dont les mains se rapprochèrent pour le saisir. Effet et non cause, l'essor du volateur provenait d'une poussée du fil, qui, se resserrant de lui-même, avait légèrement allongé sa portion de soutènement.
Après le départ de la bulle aérienne la descente commença, pendant que les mains de l'athlète s'écartaient et que le nœud, en se relâchant, ramenait l'oiseau à sa place primitive. Une fois posé sur le fond du récipient, l'objet demeura quelque temps stationnaire--puis effectua une nouvelle ascension qui, à la même hauteur, se termina par une récidive des mouvements déjà observés, coïncidant avec une forte expulsion d'air.
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«Pilate ressentant la brûlure du sceau terrible marqué en traits de flamme sur son front,» dit Canterel en nous indiquant un autre ludion, qui se rapprochait verticalement de la surface.
Debout, les mains levées vers son visage crispé par la souffrance, Pilate fermait à demi les yeux avec une expression d'angoisse et de terreur. Au point culminant de la montée, un globule d'air s'évada par quelque ouverture occipitale, tandis qu'un signe lumineux, dû sans doute à une lampe électrique placée dans la tête, apparaissait, éblouissant, sur le front du personnage. C'était, rien qu'en lignes de feu, un dessin représentant le Christ à l'agonie; Canterel nous montra qu'au pied de la croix divine la Vierge d'un côté, Marie-Madeleine de l'autre étaient pieusement agenouillées et que chacune des deux robes, avec sa partie basse, marquait un linéament incandescent sur une paupière de Pilate.
Pendant la chute lente du bibelot le signe s'éteignit, prêt à se rallumer au faîte de la prochaine escalade.
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Canterel, l'index braqué vers une nouvelle figurine, articula cette brève annonce:
«Gilbert agite sur les ruines de Balbek le fameux sistre impair du grand poète Missir.»
Une joie folle empreinte sur la face, Gilbert foulait un amas de pierres semblant provenir de décombres fort anciens. Dressant fièrement sa main droite armée d'un sistre à cinq tiges, il ouvrait la bouche comme pour déclamer quelque strophe.
Cette fois, à l'apogée du trajet ascendant, le départ d'une bulle d'air moyenne fusant hors de l'épaule droite détermina un geste du bras levé, qui agita gaiement le sistre comme pour le faire vibrer.
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«A l'aide d'un couteau dissimulé dans son lit, le nain Pizzighini se fait sournoisement une série d'entailles sur le corps, pour que sa sueur de sang annuelle, guettée par trois observateurs, paraisse plus abondante.»
Ce commentaire de Canterel s'appliquait à un groupe actuellement immobile sur le fond de la vaste cuve. Très en vue, un être à figure d'avorton était couché, les draps jusqu'au menton, dans une sorte de berceau adapté à sa taille enfantine; une expression de fourberie animait ses yeux, fixés vers trois surveillants attentifs qui épiaient sur sa personne l'apparition de quelque phénomène. Bientôt le tout, s'enlevant légèrement, partit pour de grandes altitudes, et, au moment voulu, un brutal exeat que le plus haut coin de l'oreiller délivra par une secrète ouverture à un fort ballon d'air eut, par suite du déclenchement produit, un saisissant résultat. Une sueur sanglante fort minime perla sur l'affreux minois de l'avorton, tandis que, par contraste, les draps se teignaient d'immenses taches rouges semblant dues à une terrible hémorragie. Intense ou faible, cette coloration vermeille provenait partout d'une poudre légère sortie subitement par une masse de trous microscopiques. Pendant que les quatre quidams regagnaient leur profond point de départ, la poussière incarnate, en se dissolvant de façon parfaite, débarrassa l'eau de tous vestiges tinctoriaux.
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«Atlas envoie dans la sphère céleste, dont il vient de décharger momentanément ses épaules, un coup de pied rageur qui atteint la constellation du Capricorne.»
Détaillé par ces paroles de Canterel, un nouveau ludion, en plein essor ascensionnel, subit notre examen. Pliant le genou et montrant la plante de son pied droit prêt à frapper, Atlas, aperçu de dos, tournait la tête pour décocher un furieux regard à un globe scintillant qui, tombé derrière lui, comprenait seulement une multitude de petites étoiles faites chacune d'un brillant et reliées par un imperceptible réseau de rigides fils d'argent les disposant suivant les véritables configurations cosmographiques. Parvenu en de hauts parages, où, d'un seul coup, s'effectua hors du sommet de son crâne la sortie de plusieurs centimètres cubes d'air, Atlas, lançant brusquement son talon dans le Capricorne, corrigea par un déplacement d'astres une légère et unique faute d'uranographie. A la descente la jambe percutrice reprit sa position initiale et la faute reparut.
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Canterel, s'occupant d'un trio qui suivait de près Atlas dans sa chute, reprit succinctement:
«Voltaire doute un instant de ses doctrines athéistes à la vue d'une jeune fille extasiée par la prière.»
Crispant sa main sur le bras d'un compagnon de promenade, Voltaire, vu de profil perdu, contemplait avec angoisse une adolescente qui, agenouillée à quelques pas de lui, priait ardemment, la face tournée vers le ciel. Après un stage de repos sur l'appui solide trouvé au terme de sa plongée, la légère bagatelle s'envola doucement. Tout en haut, l'étrange assomption fut enrayée par le mot latin _Dubito_, qui s'échappa des lèvres de Voltaire sous forme de nombreux globules d'air dont le groupement créait six lettres parfaitement calligraphiées.
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«Agé de cinq mois, Richard Wagner, dormant dans les bras de sa mère, inspire à un charlatan une prédiction caractéristique,» déclara le maître, passant à la dernière œuvre d'art sous-marine.
Là, une femme, dont le bras gauche supportait un enfant étendu, pointait l'index de sa main libre vers un vieillard aux allures de bateleur, qui lui présentait, au-dessus d'une petite table où reposait une écritoire dont l'encrier était ouvert, certaine coupe à fond plat contenant en couche uniforme une poudre grise pareille à l'ordinaire limaille de fer. Cette fois, proche l'affleurement de l'onde, la défection d'une masse d'air indivise, dégorgée par l'encrier de l'écritoire, fit osciller le poignet de la femme, dont l'index appliqua trois coups secs sur le bord de la coupe. Dès lors la limaille se creusa de sillons qui, rendus plus nets par chaque secousse, finirent par composer, en lettres bizarres mais suffisamment lisibles, ces deux mots: «Sera pillé», s'appliquant à souhait au futur auteur de _Parsifal_. Pendant le retour du groupe vers de plus grandes profondeurs, on vit s'aplanir la limaille, qui, factice et compacte, n'avait produit l'effet voulu que par trompe-l'œil, grâce à des fentes sinueuses préparées d'avance avec une triple phase d'épanouissement mécanique.
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Les sept délicates pièces nautiques, effectuant leurs continuelles allées et venues verticales sans aucun ensemble, occupaient à chaque moment donné des hauteurs très diverses.
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La revue des ludions terminée, Canterel nous fit reculer un peu, en désignant le haut du récipient. Les bords, qui étaient rentrants et horizontaux pour prêter au tout l'apparence complète d'une gemme démesurée, encadraient une ouverture centrale de forme circulaire, près de laquelle se dressaient côte à côte une bouteille de vin blanc dont l'étiquette portait le mot «Sauternes» et un grand bocal où évoluaient sept chevaux marins. Le poitrail de chaque hippocampe était finement traversé en sa partie la plus saillante par le milieu précis d'un long fil, dont les deux bouts pendants se réunissaient au sein d'un minuscule étui métallique. Chacun des sept fragiles sétons ainsi créés avait son coloris propre évoquant une des nuances de l'arc-en-ciel.
Une pêchette gisait auprès du bocal.
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Le maître venait d'ouvrir avec précaution, après l'avoir sorti de sa poche, un drageoir contenant plusieurs grosses pilules rouge vif. Il en prit une et, faisant quelques pas, la lança fort adroitement dans l'orifice du grand diamant. Postés de nouveau contre les facettes, nous vîmes la légère muscade écarlate choir dans l'eau puis descendre lentement, pour être soudain avalée au passage par l'animal à peau rose et nue, que Canterel nous présenta, sous le nom de Khóng-dĕ̃k-lèn, comme un chat véritable entièrement épilé. L'_aqua-micans_--le maître appelait ainsi l'eau scintillante offerte à nos yeux--possédait, par suite d'une oxygénation spéciale, diverses propriétés exceptionnelles et permettait notamment aux êtres purement terrestres de respirer sans contrainte au sein de ses ondes. C'est pourquoi la femme à chevelure musicale, qui--nous l'apprîmes de la bouche de Canterel--n'était autre que la danseuse Faustine, pouvait supporter impunément, ainsi que le chat, une immersion prolongée.
Dirigeant d'un geste nos regards vers la droite, le maître désigna le chef humain composé uniquement de matière cérébrale, de muscles et de nerfs--et nous le donna pour tout ce qui restait de la tête de Danton, devenue sa propriété par suite de lointaines circonstances. Déposés par l'aqua-micans, les fourreaux revêtant les fibres sur toute leur longueur électrisaient puissamment l'ensemble; c'étaient d'ailleurs les gaines analogues présentées par la chevelure de Faustine qui provoquaient les vibrations mélodieuses servant en ce moment même d'accompagnement aux paroles de Canterel.
Celui-ci se tut et fit un signe à Khóng-dĕ̃k-lèn. Se laissant tomber au fond, le chat introduisit solidement jusqu'aux oreilles sa face dans le cornet de métal, qui appuyait sa pointe contre la paroi du récipient. Paré de la brillante annexe, dont les trous livraient de tous côtés passage à ses regards, il nagea vers la tête de Danton.
Canterel nous dit que, par l'effet d'une composition chimique particulière, la boulette rouge absorbée tout à l'heure sous nos yeux avait momentanément changé le corps entier du chat en une pile vivante extrêmement forte, dont le pouvoir électrique, concentré dans le cornet, était prêt à se manifester au moindre contact de la pointe avec une substance conductrice. Grâce à un dressage subtil, Khóng-dĕ̃k-lèn savait toucher délicatement le cerveau de Danton avec la partie effilée de son étrange masque; dès lors muscles et nerfs, déjà électrisés par leurs revêtements aqueux, subissaient une vigoureuse décharge qui les faisait agir comme sous l'influence mnémonique d'anciennes routines.
Arrivé au but, le chat mit légèrement le bout du cône métallique sur l'encéphale exposé devant lui, et les fibres exécutèrent soudain une impressionnante gymnastique. On eût dit que la vie animait de nouveau ce résidu de facies tout à l'heure immobile. Certains muscles semblaient faire tourner en tous sens les yeux absents, tandis que d'autres s'ébranlaient périodiquement comme pour lever, abaisser, crisper ou détendre la région sourcilière et frontale; mais ceux des lèvres surtout remuaient avec une agilité folle tenant sans nul doute aux prodigieuses facultés oratoires possédées jadis par Danton. Vu de profil, Khóng-dĕ̃k-lèn, par quelques mouvements de natation, se maintenait fixement à côté de la tête sans nous en rien cacher, interrompant parfois malgré lui le contact du cornet et de la dure-mère pour le rétablir presque aussitôt. Pendant la trêve l'agitation faciale cessait, pour reprendre dès que le courant circulait à nouveau. Et l'animal gardait tant de précautionneuse douceur dans ses attouchements que c'est à peine si la tête, en ses moments de liberté, tendait à se balancer quelque peu au bout de son fil, muni tout en haut d'une simple ventouse de caoutchouc adhérant au plafond transparent de l'immense gemme.
Canterel, qui précédemment, au cours d'expériences analogues, avait habitué ses regards à interpréter le manège des muscles buccaux, nous révélait, au fur et à mesure de leur apparition, les phrases passant sur les vestiges de lèvres du grand orateur. C'étaient d'incohérents fragments de discours empreints de vibrant patriotisme. Pêle-mêle, d'entraînantes périodes prononcées naguère en public surgissaient des cases du souvenir pour se reproduire automatiquement au bas du débris de masque. Provenant également de multiples réminiscences qu'envoyaient du fond des temps révolus certaines heures marquantes de pleine activité parlementaire, l'intense trémoussement du restant de la musculature physionomique montrait combien le hideux mufle de Danton devait se rendre expressif à la tribune.
Sur un mot de commandement crié par Canterel, le chat s'éloigna de la tête, soudain inerte, puis eut recours à son bipède antérieur pour se libérer du cornet, qui bientôt s'affala paresseusement sur le fond.
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Tout en nous prescrivant l'immobilité, Canterel contourna le monstrueux diamant et, gravissant une fine échelle double qui, faite en métal luxueusement nickelé, se dressait du côté opposé au nôtre, finit par dominer l'ouverture circulaire.
A l'aide de la pêchette, il souleva un par un les chevaux marins hors du bocal pour les plonger dans l'aqua-micans, où se produisit un spectacle imprévu. A droite et à gauche de chaque poitrail, les bords des deux ouvertures artificielles, s'écartant parfois sous l'action d'une poussée interne, livraient passage à une bulle d'air puis se recollaient d'eux-mêmes sur le séton. Lentement périodique au début, le phénomène acquit avant longtemps une extrême fréquence. Les hippocampes--le maître nous l'affirma--n'auraient pu vivre dans le grand diamant sans leur double exutoire, par où s'échappait le trop-plein d'oxygène que l'onde éblouissante, bien adaptée à la respiration des êtres terrestres, livrait forcément aux animaux aquatiques.
Une plate couche de cire, de la même couleur qu'eux, recouvrait le côté gauche de chacun des sept lophobranches.
Canterel, débouchant la bouteille de sauternes, se mit à verser un mince filet de son contenu dans l'étrange réservoir. Or le vin, sans nulle velléité de mélange, se solidifiait au contact de l'aqua-micans et, soudain revêtu d'un éclat magique emprunté à l'ambiance, tombait superbement sous forme de blocs jaunes pareils à des morceaux de soleil. Les chevaux marins, qui, à la vue de ce phénomène, s'étaient spontanément groupés en un cercle étroit placé à souhait, recevaient au milieu d'eux les flamboyantes avalanches, qu'ils malaxaient avec le côté aplani de leurs corps pour en faire un seul conglomérat. Le maître, continuant à pencher le goulot, envoyait sans cesse de nouveaux matériaux à la horde attentive, qui les arrêtait dans leur chute sans en laisser rien perdre.
Enfin, jugeant la dose suffisante, le strict échanson rangea près du bocal la bouteille vivement rebouchée.
Les hippocampes détenaient alors, formée par leur pétrissage continuel, une étincelante boule jaune dont le rayon mesurait à peine trois centimètres. Assiégeants pleins d'adresse, ils la faisaient tourner sur place en tous sens et, par un modelage soigneux uniquement effectué aussi avec leur côté revêtu de cire, s'efforçaient de lui donner une rotondité sans défauts.
Avant peu ils furent possesseurs d'une sphère absolument parfaite et homogène, dont aucune marque de soudure ne déparait la surface ou l'intérieur. L'abandonnant brusquement d'un commun accord, ils se placèrent côte à côte sur un seul rang, dans l'ordre que réclamaient leurs sétons pour constituer un arc-en-ciel exact.
Derrière eux la sphère descendait librement. Arrivée au niveau marqué par l'extrémité double de chaque séton, elle attira comme un aimant le métal des sept courts étuis marieurs. L'attelage s'étant mis en marche les traits se tendirent horizontalement, grâce au poids résistant du globe magnétique, entraîné dans le brusque élan général.
Un cri de surprise nous jaillit des lèvres: l'ensemble évoquait le char d'Apollon. Vu son ardente participation à l'éclat de l'aqua-micans, la boule, jaune et diaphane, s'environnait en effet d'aveuglants rayons la transformant en astre du jour.
A la surface de l'eau venaient continuellement éclore de nombreuses bulles d'air expulsées par le poitrail des coursiers, qui, bientôt, contournèrent le petit fût de colonne à immersion fixe. La tension des sétons laissait le fond seul des étuis de métal en contact avec la sphère solaire, dont la masse décrivit passivement une impeccable courbe. Filant à gauche, l'équipage, après avoir masqué successivement Danton et Faustine, doubla le royaume des ludions puis marcha vers la droite pour passer devant nous.
Canterel annonça une course, en nous priant de choisir nos candidats, puis déclara qu'aux hippocampes--handicapés par leurs places, plus ou moins proches d'une _corde_ imaginaire--il donnait en guise de noms, visant ainsi au plus simple, leurs chiffres latins ordinaux, en partant du séton violet, possédé par _Primus_, le plus privilégié. Chacun de nous désigna tout haut son élu, en se bornant à parier pour l'honneur.
Au moment où le rang vagabond, parfaitement aligné, gagnait le fût de colonne, Canterel, fixant d'avance à trois complets tours de piste la longueur de la course, fit du bras un grand signal impérieux, fort bien compris des intelligentes bêtes, qui, mues délicatement par leurs trois nageoires pectorales et dorsale, s'empressèrent à l'envi d'accélérer leur marche.
Après un élégant virage, les concurrents s'élancèrent fougueusement vers la gauche; _Tertius_ menait le train, suivi de près par _Sextus_, _Primus_ et _Quintus_; malgré le trouble apporté dans la rectitude initiale de l'escouade, les sétons, doués d'une certaine élasticité, demeuraient tous absolument rigides, sans que la sphère, exempte d'avances et de retards, eût à subir le plus léger cahot.
Faustine balançait toujours mélodieusement sa chevelure, qui servait d'orchestre accompagnateur à la mythologique chevauchée.
L'attelage évolua autour de Pilate, dont le front venait de s'illuminer, puis détala devant nos yeux, _Quartus_ en tête.
Lorsque après une souple manœuvre autour du fût de colonne l'équipage occulta Danton impassible, _Septimus_, peinant impétueusement, dépassa _Quartus_.
Le poste des ludions fut serré de trop près, et la boule solaire frôla quelque peu la sphère céleste au moment où le pied d'Atlas y décochait son coup périodique.
_Septimus_ fut salué par maints vivats de ses parieurs puis garda sans cesse l'avantage autour de la colonnette.