Locus Solus

Chapter 4

Chapter 43,515 wordsPublic domain

Gagnée incontinent à la mauvaise cause des solliciteurs, la fée, avec regret, déclara sa puissance trop limitée pour provoquer directement le trépas de la jeune fille. Elle pouvait seulement la métamorphoser en colombe pendant l'espace d'une année, au cours de laquelle les onze frères lui donneraient facilement la mort s'ils réussissaient à la découvrir dans le _Fuglekongerige_--ou _Royaume des Oiseaux_,--lieu de retraite au sein duquel se passerait tout son temps d'exil.

Les jeunes gens acceptèrent l'offre de Gunvère, qui, après avoir nasillé une formule magique, leur annonça qu'Ulfra, soudainement changée en colombe, venait de prendre son vol en leur laissant le champ libre pour l'accaparement de ses trésors.

Avec mille recommandations la fée leur remit une cage contenant un linot qui, une fois lâché, devait les conduire, en voletant, jusqu'au royaume des oiseaux--puis leur apprit un mot cabalistique propre à les préserver d'un péril mortel au moment de toucher au but.

En effet, le Fuglekongerige était gardé par un génie terrible qui, sous la forme d'une sphère d'eau aérienne, de moyenne grosseur, en interdisait l'accès aux chasseurs aventureux.

Tout être vivant effleuré par l'ombre de l'étrange boule mourait à l'instant. Le danger persistait durant la nuit, où, dans le ciel toujours pur d'un climat privilégié, la lune ou les étoiles produisaient une clarté suffisamment brillante pour être occultée de façon appréciable.

Articulé à voix haute, le vocable magique livré par Gunvère forcerait le globe liquide à fuir au loin.

Les onze frères quittèrent la fée, qui leur recommanda de faire diligence, car, s'ils ne lui ôtaient l'archée, Ulfra, au bout d'une année, désertant le Fuglekongerige à tire-d'aile, retrouverait sa forme première pour occuper de nouveau son rang et jouir de sa fortune au détriment des spoliateurs.

Avant tout, les jeunes gens allèrent prendre possession des richesses paternelles, que la disparition de leur sœur venait de laisser vacantes.

Oubliant que Gunvère leur avait enjoint de se hâter, ils menèrent pendant près d'un an accompli une vie de folle bombance, jetant l'or à pleines mains et profitant du présent joyeux sans souci de l'avenir.

Quelques jours seulement avant la date fatale, se souvenant brusquement du danger qui les menaçait, ils se mirent en route en lâchant le linot, dont la cage, depuis la première heure, avait toujours été munie régulièrement de grains nourrissants et variés.

A la suite de l'oiseau, qui, sûr de son chemin, voletait dans une direction fixe, ils fournirent plusieurs longues étapes et eurent enfin connaissance d'un bois immense plein de bruissements de plumes et de pépiements. Le linot s'arrêta, leur indiquant ainsi qu'ils venaient d'atteindre le Fuglekongerige.

Il faisait grand jour, et le soleil étincelait dans un ciel radieux.

Tout à coup les onze frères, terrifiés, virent apparaître la sphère d'eau annoncée par la fée; ils cherchèrent vainement le mot préservateur, depuis longtemps oublié au milieu d'innombrables orgies.

La boule approchait, dessinant sur le sol une ombre pâle qui d'abord éclipsa le linot, réduit par la fatigue à sautiller péniblement sans faire usage de ses ailes. L'oiseau, comme foudroyé, tomba mort avant d'avoir pu exhaler une plainte.

Dès lors une chasse effroyable commença. Les jeunes gens, ployés par l'épouvante, cherchaient à fuir le fléau aérien qui les poursuivait avec acharnement. La lutte ne pouvait durer, tant le globe fluide mettait d'agilité à déjouer les feintes brusques tentées par les condamnés pour se soustraire à l'ombre mortelle.

Mais, depuis quelques instants, une colombe, s'élevant hors du Fuglekongerige, avait pris sa course à plein vol vers le lieu découvert où se jouait la scène angoissante.

Planant au-dessus de la sphère pour éviter l'obscurcissement meurtrier, la nouvelle venue, en baissant le bec, but avidement jusqu'à la dernière goutte l'eau vagabonde et terrible.

Les onze frères, comprenant qu'ils se trouvaient en présence d'Ulfra, mirent un genou en terre, émus et repentants.

La colombe, se faisant guide à la place du linot, les entraîna sur la route du retour, où ils la suivirent docilement.

Le domaine familial une fois en vue, les temps maléfiques étant révolus, la douce Ulfra reprit sa forme féminine--et prononça quelques paroles de touchante conciliation, en tendant les bras à ses frères, dont elle avait su pénétrer les ténébreux agissements.

Les jeunes gens, amendés, vécurent désormais auprès de leur sœur, qui, rentrée en possession de son immense avoir, les combla de tendresse et de libéralités.

* * * * *

Au fond de la grotte où le baron Skjelderup venait de l'enterrer vivant, Aag avait conquis un peu d'oubli dans sa lecture.

Se voyant gagné par le sommeil, il posa le volume auprès de lui et, le corps à l'abandon, ne tarda pas à s'endormir.

Un rêve, inspiré par le texte récemment assimilé, lui montra bientôt les onze frères de la légende fléchis de terreur par la sphère d'eau, dont l'ombre estompait mortellement le linot conducteur,--tandis qu'au loin une neigeuse colombe s'élançait pour porter secours à ses persécuteurs.

Peu à peu la colombe s'accentua davantage, et le reître se sentit frôlé par elle. Ouvrant les yeux, il vit à ses côtés Christel, qui lui pressait la main pour l'éveiller.

En quelques mots la jeune femme lui conta les événements qui avaient suivi l'apposition des pierres rouges sur l'orifice de la crypte.

Obsédée par la pensée de la mort affreuse réservée à son agresseur, Christel avait pris dans la bibliothèque du château puis transféré jusqu'à sa chambre une réunion de vieux manuscrits émaillés de plans et d'indications concernant la construction fort ancienne du domaine des Skjelderup.

Elle espérait trouver dans ces documents le signalement révélateur de quelque passage clandestin, suffisamment praticable pour lui permettre d'arriver seule jusqu'au reître, en évitant les risques d'indiscrétion que lui eût fait courir toute aide étrangère.

De minutieuses recherches lui apportèrent la réalisation de ses désirs.

Après avoir gravé dans sa mémoire chaque terme d'un long paragraphe complexe et précis, elle se rendit au milieu de la nuit dans les caves du château et, levant beaucoup la main, pressa un ressort invisible masqué par une des nombreuses aspérités de certain mur sombre et rugueux.

Bientôt une dalle du sol, sans pencher d'aucune manière, monta d'elle-même assez haut puis s'arrêta, soutenue au-dessus de son alvéole par quatre épaisses tiges verticales; l'ouverture mise à nu était comblée par une nappe d'eau.

Christel poussa un nouveau ressort, plus à droite, dans la même région du mur, et, dès lors, l'eau, en baissant, découvrit quelques marches aboutissant à un couloir souterrain. La jeune femme descendit et s'engagea dans le tunnel obscur, parmi les suintements de l'onde glacée qui, l'instant d'avant, en garnissait toute la longueur.

Elle déboucha ainsi dans la crypte du reître, juste sous l'affleurement habituel de l'étang, dont un décroissement initial, dû au second ressort manœuvré, avait amené le vidage du tunnel. En marchant avec précaution sur une saillie interne en pente douce elle atteignit le sol même de l'antre--et put s'approcher du prisonnier pour le tirer de son lourd sommeil.

* * * * *

Bouleversé par ce récit, Aag fut frappé, malgré lui, du rapport établi à la dernière seconde par son rêve entre Christel et cette blanche colombe dont il s'était cru effleuré en percevant l'attouchement libérateur qui l'avait éveillé. Dans les deux cas l'innocence lâchement persécutée venait victorieusement secourir l'instrument même de ses maux ou de ses périls.

Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, Christel, non sans lui faire signe de la suivre, avait regagné, par la même saillie déclive, le passage souterrain ouvert dans la paroi humide de l'étang.

Après un trajet silencieux, tous deux sortirent par l'issue mystérieuse dissimulée dans les caves du château.

En faisant jouer successivement tout au bas du mur, à droite puis à gauche, deux ressorts encore inemployés coïncidant verticalement avec les deux premiers, Christel provoqua d'abord le retour des eaux, qui, atteignant leur ancien arasement, prouvèrent que l'étang de la grotte s'était de nouveau empli jusqu'au bord,--ensuite la descente de la dalle, dont la masse régulière combla hermétiquement l'étroite percée occulte. La jeune femme admirait la prévoyance avec laquelle l'architecte avait jadis ménagé ce passage secret, utile à quelque fuite désespérée même au temps où une simple porte--exempte d'éboulis mais susceptible d'être facilement condamnée par un envahisseur perspicace--séparait seule la crypte du château. En pensée elle voyait le mécanisme caché, dont les documents de la bibliothèque feuilletés quelques heures auparavant lui avaient montré le fonctionnement grâce à diverses coupes de sous-sol commentées par un texte précis: un boyau souterrain reliait l'étang de la caverne au lac Mjösen, qui s'étendait juste au même niveau à trois kilomètres à l'est; le second ressort, pendant tout le temps où on appuyait sur lui, lâchait le jet d'une conduite hydraulique dans l'intérieur d'un récipient qui, une fois alourdi, descendait en formant contrepoids; actionné par ce fait, un délicat système de bielles et de leviers obstruait le boyau, ouvrant en même temps un déversoir foré à deux mètres de profondeur dans une des parois de l'étang, qui aussitôt se vidait partiellement dans un puits naturel; c'est alors que la communication devenait praticable entre la crypte et le château, par suite de l'abaissement des eaux. Le troisième ressort, pressé avec vigueur, enfonçait de force et temporairement le résistant obturateur à refoulement automatique de certain orifice ménagé dans le bas du récipient, qui, promptement délesté de tout son liquide, remontait jusqu'à sa place primitive,--pendant que bielles et leviers, détruisant leur premier travail, bouchaient le déversoir du puits et libéraient le boyau, par lequel le lac Mjösen emplissait de nouveau l'étang. C'était d'ailleurs par un principe analogue de contrepoids à eau tour à tour gorgé puis tari que le premier et le quatrième ressort remuaient la dalle.

Entraînant le reître par d'obscurs escaliers, Christel, avec deux clés dont elle s'était munie d'avance, ouvrit la porte du perron puis celle du parc et accorda en même temps à son agresseur la liberté complète et le pardon.

Au lieu de saisir une occasion si tentante de perpétrer l'enlèvement qui devait lui rapporter une fortune, Aag, influencé par l'amendement des onze frères dépeints dans les Kaempe Viser, se jeta aux genoux de Christel pour lui exprimer son repentir et sa reconnaissance.

Puis il se sauva dans la nuit, pendant que la jeune femme réintégrait silencieusement ses appartements.

* * * * *

Adoptant ce sujet, qui lui fournissait la fuligineuse crypte souhaitée, Canterel choisit dans son parc une place très découverte, remarquable par l'instabilité de direction observée dans les souffles la parcourant. Ces changements continuels ne pouvaient que favoriser les nombreux va-et-vient que la _demoiselle_ aurait à effectuer pour l'exécution du tableau. Il fit aplanir avec une rigoureuse perfection toute la région qu'il se promettait d'utiliser--puis attendit patiemment l'apparition dans ses pronostics d'une future période de deux cent quarante heures qui, partant de la fin d'un coucher de soleil, ne comportât ni pluie ni tempêtes. L'expérience ne pouvait en effet se concevoir par un vent excessif, et une averse plus ou moins fouettante eût dérangé maintes combinaisons en alourdissant l'enveloppe de l'aérostat et en ternissant miroirs et lentille.

Le moment venu, il amena sur la place ventilée la hie aérienne ainsi qu'une caisse volumineuse contenant les dents extraites par lui depuis la découverte de ses deux métaux attractifs.

Là, ses prévisions météorologiques sous les yeux, il se livra pendant une nuit complète à un terrible labeur, distinguant sans erreurs les multiples coloris subtils de ses matériaux dentaires grâce à l'étrange et prodigieuse lumière d'un phare spécial, qui, inventé par lui depuis peu, avait révolutionné le monde des ateliers et académies en permettant à n'importe quel peintre de travailler après l'apparition des étoiles avec la même sûreté qu'en plein jour. Exprès il s'était assigné le soir comme point de départ des vingt tours de cadran prophétiques, afin de ménager à ses complexes préparatifs de longues heures noires forcément nulles pour la _demoiselle_, qui, en commençant sa tâche dès l'aube subséquente pour la terminer au serein du dixième jour, emploierait sans en rien perdre toute la partie diurne et utilisable du laps de prédictions.

Attentif à ne pas gaspiller un instant, il s'appliquait à combiner l'éclosion de son œuvre d'art, les regards fixés de temps à autre sur un modèle exécuté à l'huile, d'après ses indications, par un portraitiste avisé, qui avait distribué chaque teinte en quantité plus ou moins grande suivant le nombre de dents ou de racines la représentant. Laissant libre l'emplacement de la future mosaïque, il semait sciemment aux alentours les éléments dentaires de toutes nuances, pour les rendre prêts à être happés aux différents pèlerinages de la hie.

D'avance, les dents étaient judicieusement orientées selon le sens exact que leur assignaient dans le tableau leurs divers contours, de même que les racines, toujours séparées de la couronne, séance tenante, par une section faite avec une petite scie _ad hoc_.

Conjointement à ces absorbantes semailles, Canterel établissait, au millième de seconde près, les futurs embrayages délicats de certain mécanisme supplémentaire et moteur dont il avait individuellement pourvu les neuf chronomètres, qui, une fois remontés, marcheraient deux cent trente-trois heures pleines, ère de précaution un peu supérieure--vu la phase solaire de l'année--au temps que vivrait l'aventure entre la première aube et le dernier crépuscule.

Une brise devant naître à telle fraction de minute et se diriger dans tel sens, la lentille, mue par son chronomètre spécial, concentrerait les rayons solaires sur la substance jaune--et garderait plus ou moins longtemps sa position calorifique suivant la pureté de l'atmosphère et la puissance thermique de l'astre radieux, proportionnelle à la courbe de son évolution, puis, surtout, suivant l'opacité relative et la durée d'occultation de tel nuage passant sur le disque flamboyant. Dans la partie de sa besogne concernant la lentille, le maître tint compte, une fois pour toutes, des ombres fines que marqueraient sur la matière ocreuse quelques-unes des soies du filet.

Le réglage chronométrique de la soupape demandait une grande application. Certains souffles violents auraient pu emporter la hie pendant ses temps de repos, et un dégonflement partiel serait parfois nécessaire indépendamment des pérégrinations aériennes, dans le seul but d'alourdir l'ensemble en vue d'une stabilité plus résistante. Cette particularité aurait un contre-coup direct sur le travail de la lentille, obligée d'éblouir ensuite plus longuement l'amalgame jaune pour compenser les pertes d'hydrogène.

En bas, la tâche des deux rondelles consacrées à l'attirance puis au lâchage des dents était plus facile à mettre au point. En revanche, l'arrangement des trois chronomètres dédiés aux rallonges internes des griffes astreignit Canterel à d'effrayants calculs. Quant aux miroirs, leurs déplacements, parfaitement réguliers, ne viseraient qu'à suivre le soleil dans sa course; mécaniquement leur orientation générale changerait un peu chaque jour, à cause de la modification quotidienne apportée dans l'apparente course de l'astre radieux par l'inclinaison du plan de l'équateur sur celui de l'écliptique.

L'appareil devait invariablement rester stationnaire du coucher au lever du soleil--et ne jamais recevoir aucun attouchement, car les chronomètres seraient ordonnés d'avance jusqu'au dernier jour inclus. Les cadrans, laissés visibles à dessein, permettraient de savoir constamment si les mouvements, exempts de la plus minime perturbation, continuaient bien tous à donner la même et vraie heure.

Canterel termina ses apprêts au chant du coq et emplit alors l'aérostat d'une provision équilibrante et fondamentale d'hydrogène, obtenue routinièrement sans rien emprunter à la substance ocreuse. En tirant parti de tous les caprices possibles du vent, la hie achèverait sa mosaïque à la brune du dixième jour, reproduisant strictement, en plus grand, le modèle fait à l'huile, sauf quatre minces bandes extérieures qui manqueraient individuellement à chacun des côtés, sans porter par leur insignifiante absence, choisie à bon escient de préférence à toute autre, nul préjudice à l'ensemble du sujet. Forcément inemployées, les dents d'abord destinées à l'extrême bordure du tableau furent supprimées en tant que déchet, et le maître, qui avait annoncé publiquement ses projets, fit ouvrir les portes de son domaine, pour que des témoins pussent venir à toute heure assister aux légères promenades de l'instrument et contrôler le défaut absolu de tricherie. Une corde tendue sur des piquets bas forma autour du lieu captivant un obstacle polygonal, propre à maintenir les visiteurs à une distance suffisante pour éviter aux souffles d'air la moindre gêne appréciable. Enfin la _demoiselle_ fut posée au-dessus d'une œillère isabelle, où elle attendit le moment d'utiliser _motu proprio_ la première haleine favorable.

L'expérience, touchant presque à sa fin, durait maintenant depuis sept jours, et jusqu'ici l'ustensile ambulant, grâce à la merveilleuse adaptation de ses chronomètres, avait toujours transféré dents ou racines aux places voulues. Les trajets, parfois, se succédaient assez vite par suite de l'allure continuellement fantasque du vent; souvent aussi, la brise s'éternisant dans une direction constante, l'appareil attendait pendant des heures l'occasion de reprendre son vol. De temps à autre, des étrangers se présentaient par petits groupes, et, depuis que Canterel parlait, plusieurs personnes s'étaient discrètement approchées pour épier la prochaine ascension de l'aérostat.

*

* *

Comme le maître achevait sa conférence improvisée, un bruit sec, déjà connu de nous, attira notre attention vers les trois griffes supportant la _demoiselle_. Subissant la poussée de sa tige, actionnée par le mécanisme supplémentaire du chronomètre enchâssé dans le bas du poteau, la rondelle grise, descendant de nouveau, venait de se coller contre la bleue, sous laquelle adhérait maintenant, enlevée à l'instant par l'aimantation soudaine, la racine qui tout à l'heure avait servi de but à l'appareil.

La lentille pivota comme de coutume pour créer un supplément d'hydrogène--puis tourna une seconde fois pendant que la hie s'envolait, dérobant la racine.

Un souffle assez lent chassa la _demoiselle_ vers la plume déployée sur le chapeau du reître; la soupape fonctionna juste à la seconde propice, et l'appareil, en se posant, lâcha par écartement des rondelles sa proie mince et légère, achevant ainsi une place rose pâle qui, subtilement dégradée, formait le bord de la plume, dont l'arête médiane était faite de racines écarlates. Les griffes ayant trouvé trois supports corallins de hauteur pareille, aucune des fines rallonges intérieures n'était sortie.

Presque aussitôt la lentille exécuta une nouvelle manœuvre génératrice de pouvoir ascensionnel--suivie d'un deuxième quart de tour; invariablement ses évolutions partielles avaient lieu dans le sens adopté pour les aiguilles de montre.

La hie, continuant en droite ligne dans l'axe de sa dernière traversée, alla tomber, grâce à la soupape, sur une merveilleuse canine plus blanche qu'une perle, qui, au dire de Canterel, provenait de l'éblouissante denture d'une ravissante Américaine.

Au moment où s'effectua l'aimantation due au rapprochement des rondelles, un nuage rapide couvrit le disque entier du soleil, amenant différentes perturbations dans les couches d'air, où circulèrent des courants nouveaux.

La lentille se remit vivement dans sa position active.

Le passage du voile de brume était prévu depuis l'origine par Canterel, qui avait réglé en conséquence les embrayages du chronomètre en jeu. La station militante du verre concentrateur se prolongea donc beaucoup plus que les deux fois précédentes, où, vu l'ardeur du soleil exempt de toutes vapeurs, quelques secondes avaient suffi pour faire naître une copieuse ration d'hydrogène.

La manœuvre allégeante terminée, la _demoiselle_ prit un silencieux essor et, grâce à une saute de vent soudaine, s'abattit sur la colombe du rêve, dont l'extrémité d'une aile fut complétée par la blanche laniaire logée en bonne place. Cette fois, obéissant à son chronomètre, l'aiguille interne d'une des griffes s'était grandement abaissée à la fin du parcours pour appliquer sa pointe inoffensive sur le sol; grâce à elle l'équilibre se trouvait sauvegardé, les autres griffes s'appuyant, plus haut, sur deux dents de niveau pareil.

L'aérostat, que la soupape venait de dégonfler, fut rempli puis soulevé par une intervention durable de la lentille, et, pendant que l'aiguille-rallonge rentrait mécaniquement dans sa griffe, l'instrument, persévérant dans la même direction, alla s'emparer, au loin, d'une dent bleue fort régulière, semblable à celle qui, d'après les chroniques du second empire, déparait isolément le splendide appareil masticateur de la comtesse de Castiglione, constituant ainsi l'unique et sensationnelle imperfection de cette beauté sans égale.

A ce moment, le nuage, glissant assez vite, cessa de voiler le soleil, qui reconquit toute sa puissance.

Cette réapparition marqua la fin des courants contraires qui s'étaient manifestés pendant l'éclipse passagère, et la brise reprit à peu près son ancienne orientation.

La lentille n'eut pas besoin d'un long effort pour provoquer l'envol de l'errante machine, qui bondit gracieusement jusqu'à la culotte du reître, où la fit choir un brusque agissement de la soupape.

Ici les griffes trouvèrent trois points d'arrivée très étagés, qu'établissaient le sol et deux dents outremer d'épaisseur différente; mais, d'avance, sous l'influence respective de leurs chronomètres, deux aiguilles avaient plongé inégalement, et maintenant la plus longue touchait terre tandis que l'autre portait sur la dent de moindre cubage.

Le nouvel acompte indigo tomba juste où il fallait, et le ballon, promptement doué d'un supplément de force, poursuivit son trajet rectiligne jusqu'à une mâchelière noire, énorme et hideuse, autour de laquelle la _demoiselle_ campa doucement ses griffes, toutes trois, depuis un instant, uniformément dépourvues d'aiguille visible.

Annonçant, d'après ses souvenirs, qu'une interminable attente serait nécessaire pour assister à la prochaine déambulation automatique, Canterel nous entraîna d'un pas lent vers une autre région de l'immense place.

CHAPITRE III

Comme point de direction le maître avait choisi une sorte de diamant géant qui, se dressant à l'extrémité de l'esplanade, avait déjà maintes fois attiré de loin nos regards par son éclat prodigieux.

Haut de deux mètres et large de trois, le monstrueux joyau, arrondi en forme d'ellipse, jetait sous les rayons du plein soleil des feux presque insoutenables qui le paraient d'éclairs dirigés en tous sens. Fixement soutenu par un rocher artificiel très peu élevé dans lequel s'encastrait sa base relativement minime, il était taillé à facettes comme une véritable pierre précieuse et semblait renfermer différents objets en mouvement. Peu à peu, en s'approchant de lui, on percevait une vague musique, merveilleuse comme effet, consistant en une série étrange de traits, d'arpèges ou de gammes montants et descendants.