Locus Solus

Chapter 3

Chapter 33,511 wordsPublic domain

Un chronomètre de dimension minime, dont le cadran ornait extérieurement la partie haute d'une des branches courbes, avait pour mission de faire virer la lentille à tels moments strictement déterminés, grâce à une subtile accointance entre son mouvement et le pivot contigu.

Assurant la stabilité de l'ensemble, une tige métallique horizontale, terminée comme un demi-haltère par un contrepoids en boule, était vissée dans le poteau d'aluminium du côté juste opposé à la lentille et aux miroirs.

Une immense aiguille aimantée, semblant provenir de quelque géante boussole, traversait perpendiculairement le poteau à mi-hauteur et, présentant la même longueur de part et d'autre, servait, par son magnétisme, à toujours maintenir, durant les vols, l'ustensile aérien dans une orientation immuable. Sa pointe nord était placée droit au-dessous du miroir inspectant le sud, alors que son piquant méridional coïncidait de façon similaire, mais à moindre distance, avec le contrepoids sphérique.

Comme base, trois petites griffes d'aluminium, courbes et tout unies, rappelant en miniature les pieds d'un meuble, supportaient le bord inférieur du poteau; chacune appuyait son extrémité sur le sol, en donnant à la hie une assiette suffisante, et montrait extérieurement, tout au bas de sa courbe régulière et sortante, le cadran d'un chronomètre exigu à peine plus large qu'elle-même.

A mi-hauteur des trois griffes étaient respectivement ancrés, de façon interne et convergente, trois minces clous horizontaux, dont la pointe s'enfonçait très légèrement dans le pourtour d'une minuscule rondelle en métal bleu, ainsi campée isolément et à plat dans l'espace, juste sous l'axe du poteau. Une deuxième rondelle, de même format, mais dont le métal offrait une teinte gris clair, stationnait directement au-dessus de l'autre, à un millimètre d'intervalle, et se trouvait suspendue à une fine tige verticale, qui, tenant par un bout au centre de sa surface supérieure, disparaissait dans le poteau.

Un peu plus haut que le niveau d'attache des griffes, l'extrême portion inférieure du poteau enchâssait, en un point de sa périphérie, le cadran d'un dernier chronomètre.

* * * * *

Nous ayant laissé le temps nécessaire à un examen approfondi de la _demoiselle_, Canterel revint sur ses pas suivi de notre groupe, et quelques secondes plus tard nous étions tous postés comme précédemment au bord de la corde, que nous avions franchie de nouveau.

Le bruit d'un faible choc attira bientôt nos regards vers le bas de l'appareil; entre les trois griffes, la rondelle grise, s'abaissant sous une poussée de sa tige, avait rapidement rejoint l'autre, et toutes deux restaient maintenant collées étroitement. A l'instant précis de leur réunion, la dent brune placée au-dessous d'elles avait quitté le sol et, obéissant à quelque mystérieuse aimantation, s'était plaquée contre le verso de la rondelle bleue. Pour l'oreille, les deux heurts, semblant simultanés, s'étaient confondus en un seul.

Peu après, un éclair jaillit de la lentille, qui, ayant accompli brusquement un quart de tour en pivotant sur l'axe de son diamètre horizontal, coupait désormais perpendiculairement le faisceau lumineux émis, suivant une obliquité descendante, par le miroir braqué au sud. Par suite de cette manœuvre, les rayons, traversant le verre spécial, se concentraient avec puissance sur l'aire intégrale de la substance jaune étalée sous l'aérostat dans le plateau circulaire; quelques-uns des fins cordages inférieurs du filet rayaient d'une ombre imperceptible ce soudain miroitement. Sous l'effet d'intense chaleur ainsi produit la matière ocreuse devait dégager un gaz léger pénétrant dans le ballon par son ouverture évasée, car l'enveloppe se bombait graduellement. La force ascensionnelle fut bientôt suffisante pour enlever l'appareil entier, qui bondit doucement dans les airs, pendant que la lentille, effectuant un nouveau quart de tour dans le même sens, obscurcissait l'amalgame jaune en cessant d'y concentrer les rayons solaires.

Le vent avait changé pendant notre station par delà l'obstacle de la corde, et la _demoiselle_ fut ramenée vers le tableau dentaire; mais ce second trajet formait un angle assez ouvert avec le premier, et c'était sur le plus sombre coin de la crypte où sommeillait le reître que l'instrument se dirigeait.

En bas, pendant le vol, une des griffes s'allongea d'elle-même grâce à une aiguille interne qui descendit d'un demi-centimètre.

Bientôt le ballon se dégonfla sensiblement, et l'appareil, s'abaissant, établit ses deux griffes sans rallonge sur un ensemble de dents foncées appartenant à l'une des berges de l'étang souterrain, tandis que l'aiguille révélée depuis peu s'installait à même le sol au milieu d'un espace resté vide. Au moment de l'atterrissage nous avions vu, sur le sommet de l'aérostat, la soupape encore béante, qui, ayant laissé fuir la quantité de gaz voulue, se refermait sans bruit à l'aide de son obturateur, simple disque d'aluminium capable tour à tour de se cacher puis de réapparaître en tournant, sans changer de plan, sur certain pivot intéressant un point de son bord extrême. Par déduction analogique nous comprenions maintenant comment le premier voyage de la hie s'était perpétré au moyen de la lentille et de la soupape, dont les agissements respectifs avaient alors échappé à nos yeux novices.

Entre les trois griffes la rondelle grise venait de se relever, entraînée par sa tige, et de nouveau un millimètre d'écart la séparait de la bleue. Aussitôt, prouvant que de ce fait l'aimantation était détruite, la dent chargée de nicotine qui avait suivi l'appareil dans les airs quitta le revers de la rondelle bleue et tomba sur le sol, où elle combla en partie un point inachevé de la mosaïque. La teinte de la nouvelle débarquée s'harmonisait avec celle des dents voisines, et le tableau se trouvait un peu avancé par ce minime apport remisé en bonne place.

La lentille exécuta un quart de tour dans le sens habituel, et les émanations de la substance ocreuse, lumineusement échauffée, enflèrent la baudruche. Le ballon s'enleva, pendant que la lentille pivotait derechef et que l'aiguille-rallonge réintégrait la griffe qui lui tenait lieu d'étui. La brise avait gardé son dernier cap, et la _demoiselle_ poursuivit sa course en ligne droite jusqu'à une solitaire et lointaine racine rose, fine et pointue, sur laquelle une manœuvre de la soupape la fit descendre et se poser.

*

* *

Canterel prit alors la parole pour nous expliquer la raison d'être de l'étrange véhicule aérien.

Le maître avait poussé jusqu'aux dernières limites du possible l'art de prédire le temps. L'examen d'une foule d'instruments prodigieusement sensibles et précis lui faisait connaître dix jours à l'avance, pour un endroit déterminé, la direction et la puissance de tout souffle d'air ainsi que la venue, les dimensions, l'opacité et le potentiel de condensation du moindre nuage.

Pour mettre en saisissant relief l'extrême perfection de ses pronostics, Canterel imagina un appareil capable de créer une œuvre esthétique due aux seuls efforts combinés du soleil et du vent.

Il construisit la _demoiselle_ que nous avions sous les yeux et la pourvut des cinq chronomètres supérieurs chargés d'en régler toutes les évolutions,--le plus haut ouvrant ou refermant la soupape, tandis que les autres, en actionnant les miroirs et la lentille, s'occupaient de gonfler avec les feux solaires l'enveloppe de l'aérostat, grâce à la substance jaune, qui, due à une préparation spéciale, exhalait sous tout ascendant calorique une certaine quantité d'hydrogène. C'était le maître lui-même qui avait inventé la composition ocreuse, dont les effluences allégeantes se produisaient seulement quand la lentille concentrait sur elle les rayons de l'astre radieux.

De cette manière, Canterel avait un instrument qui, sans aucune autre aide que celle du soleil plus ou moins dégagé, pouvait, en profitant de tel courant atmosphérique prévu longtemps d'avance, accomplir un trajet précis.

Le maître chercha dès lors quelle matière employer pour l'enfantement de son œuvre d'art. Seule une fine mosaïque lui semblait apte à provoquer un difficultueux et fréquent va-et-vient de l'appareil. Or il fallait que les fragments multicolores, au moyen de quelque aimantation intermittente, pussent être tour à tour attirés puis laissés par la portion inférieure de la hie. Canterel, finalement, résolut d'utiliser une découverte qui, faite par lui seul quelques années auparavant, avait toujours donné dans la pratique d'excellents résultats.

Il s'agissait d'un curieux système permettant d'extraire les dents sans aucune souffrance, en évitant l'emploi dangereux et nocif de tout anesthésiant.

A la suite de longues recherches, Canterel avait obtenu deux métaux fort complexes, qui rapprochés l'un de l'autre créaient à l'instant même une aimantation irrésistible et spéciale, dont le pouvoir s'exerçait uniquement sur l'élément calcaire composant les dents humaines.

L'un de ces métaux était gris, l'autre avait des reflets bleu d'acier. Taillant dans chacun d'eux une rondelle d'un millimètre de rayon, il avait fixé la grise à un fin manche rigide un peu oblique à son plan--et enfoncé dans le pourtour de la bleue, à distances symétriquement égales, la pointe de trois courtes tiges horizontales divergentes, tenant par leur autre extrémité à la circonférence supérieure d'un petit cylindre pourvu d'une mince poignée. Le moment venu, employant séparément ses deux mains, il introduisait le cylindre dans la bouche du patient, appuyait ses bords inférieurs, épais et non coupants, sur les deux dents avoisinant de part et d'autre celle à enlever--puis amenait la rondelle grise, qu'il collait exactement sur la bleue. L'aimantation se produisait aussitôt, si brusque et si puissante que la dent malade, obéissant à l'appel, quittait son alvéole sans donner à l'intéressé le temps de percevoir la moindre secousse torturante--et se précipitait vers la rondelle bleue en pénétrant dans le cylindre, qui, entièrement de platine ainsi que les trois tiges, montrait une résistance à toute épreuve. Lorsqu'il s'agissait du maxillaire inférieur, le cylindre se posait normalement, la rondelle bleue en haut; dans le cas, au contraire, où la mâchoire dominatrice se trouvait en jeu, la manœuvre, bien que pareille, exigeait le renversement complet du cylindre et de la rondelle grise. Pour les bouches dégarnies, si d'un côté le soutien faisait défaut à cause d'une dent manquante, le maître, en vue d'un emploi fort simple, choisissait dans un lot varié de parallélipipèdes droits en ivoire plein celui qui, par sa hauteur, pouvait fournir la meilleure suppléance; le cylindre, s'installant d'une part sur une dent, de l'autre sur l'ivoire, offrait ainsi l'opposition voulue. Quand un vide complet environnait la dent morbide, doublement isolée, deux parallélipipèdes devenaient nécessaires. En présence de deux dents-supports d'inégale grandeur, Canterel recourait à un assortiment de petits carrés ivoirins d'épaisseurs diverses, dont un seul, mis sur la plus basse, établissait, pendant l'instant critique, une parfaite similitude de niveau.

Par une conséquence voulue de la combinaison atomique particulière qui l'engendrait, l'aimantation s'exerçait seulement du côté intérieurement assombri au début par le cylindre, dans le champ strict d'un impeccable tube imaginaire de longueur indéfinie, dont l'axe eût traversé le centre des deux rondelles et dont le diamètre eût égalé le leur. La rondelle grise ne risquait donc pas d'attirer jusqu'à elle une des dents de la mâchoire hors de cause, et la bleue ne projetait son action que sur une portion de la dent visée, sans troubler aucunement les voisines; cette action circonscrite, vu son extraordinaire intensité, suffisait à donner le résultat cherché, complètement indolore par le fait de sa soudaineté. La dent une fois extraite et adhérente à la rondelle bleue, Canterel décollait aussitôt la grise, craignant que l'aimantation, qui--expérimentalement il en avait acquis la certitude--eût persisté malgré l'obstacle, ne bouleversât par accident une partie saine de la denture à la suite d'un faux mouvement de l'opéré ou de lui-même.

Le procédé, bientôt connu, avait amené à _Locus Solus_ une foule de visiteurs à fluxion, qui tous s'en retournaient ravis de la manière prompte et confortable dont on venait d'arracher la cause de leur mal sans qu'ils eussent ressenti le moindre à-coup pénible.

Pêle-mêle le maître entassait au rebut les dents descellées par son art, et l'occasion lui avait toujours manqué pour s'occuper de cette embarrassante réserve, dont la destruction s'était trouvée constamment ajournée.

Après l'éclosion de son nouveau projet il bénit ces retards successifs, qui mettaient à sa portée un élément utilisable et pratique.

Il prit le parti de consacrer son stock de dents à l'exécution de sa mosaïque. Leurs nuances et leurs contours différaient suffisamment pour se prêter à cette fantaisie, et un complexe enrichissement serait fourni par l'ensanglantement plus ou moins vif des racines joint aux reflets brillants des aurifications et des plombages.

Le maître fixa délicatement à la partie inférieure de sa hie, entre trois griffes servant de supports, deux nouvelles rondelles pareilles à celles qu'il employait pour ses opérations dentaires. Mais cette fois il avait réglé la composition des deux métaux de manière à fonder une aimantation beaucoup moins autoritaire; il ne s'agissait en effet que de cueillir des dents simplement jonchées à terre, sans avoir à les extirper de leurs alvéoles; en véhiculant leur léger butin d'un point à un autre, deux rondelles aussi fortes que les primitives auraient happé, pendant le trajet aérien, toutes les dents du sol qu'eût effleurées leur champ d'appel, chaque dernière venue sautant verticalement pour se coller sous la précédente; cet inconvénient capital n'était pas à craindre, les rondelles neuves, identiques aux premières comme taille et comme ton individuel, n'ayant que juste le pouvoir nécessaire pour héler de très près une dent exempte de résistance. Un chronomètre placé au bas du poteau d'aluminium devait, en actionnant certaine tige verticale, déterminer à tour de rôle, pour tels moments précis, le rapprochement ou l'écartement des deux métaux et rendre ainsi l'aimantation intermittente.

Canterel aurait acquis des résultats analogues en adoptant pour sa mosaïque des morceaux de fer doux diversement colorés, qu'un électro-aimant eût sans peine captés puis lâchés par l'effet d'un courant discontinu.

Mais ce procédé nécessitait dans la hie volante l'installation difficultueuse d'un alourdissant système de piles plein de graves inconvénients.

Le maître préféra donc sa première idée, qui, en exploitant de façon inédite la trouvaille ancienne dont il tirait un juste orgueil, le séduisait en outre par l'imprévu que donnerait au curieux tableau projeté l'emploi de fragments découpés et teintés par le hasard seul à l'exclusion de toute volonté artistique et préméditante.

Après avoir complété la _demoiselle_ par l'adjonction de la géante aiguille de boussole, Canterel se vit encore en présence d'une condition indispensable à remplir. Il fallait que l'appareil nomade pût conserver une verticalité parfaite durant ses villégiatures sur les divers districts de l'œuvre future. Or, plus la mosaïque avancerait, plus les trois griffes-soutiens risqueraient de détruire l'équilibre général en rencontrant des dents comme points d'appui; la hie, en se penchant, compromettrait grièvement l'orientation si précise des miroirs à évolution régulière, et une nouvelle ascension deviendrait impossible.

Pour trancher cette question d'importance vitale, Canterel évida la portion basse des trois griffes et mit à chacune d'elles un chronomètre de petit module, dont les rouages, au moment voulu, mobiliseraient certaine aiguille interne à pointe arrondie en mesure de s'abaisser temporairement.

Quand une griffe porterait sur une dent faisant déjà partie intégrante de la mosaïque, les deux autres seraient d'avance rallongées par leur aiguille respective dont le bout atteindrait le sol; parfois deux griffes se poseraient sur des dents, l'autre se servant seule de son aiguille.

Les fines tiges annexées sortiraient plus ou moins suivant le niveau des dents, très variables d'épaisseur. En effet, molaires et palettes, dents d'adultes et dents de lait donneraient, une fois couchées, un nombre immense de hauteurs différentes, nombre accru par l'individualité de chaque mâchoire. Ce fait ne nuirait pas au résultat final, la vigueur picturale de la mosaïque n'ayant pas à souffrir d'une simple inégalité de surface; mais Canterel se verrait forcé d'en tenir un grand compte supplémentaire pour le réglage chronométrique des trois aiguilles; entre une mâchelière d'homme et une incisive d'enfant, pour prendre les deux extrêmes, le dénivellement serait relativement considérable, et, selon qu'une des griffes choisirait l'une ou l'autre, les deux restantes feraient accomplir à leur appendice intérieur un trajet long ou court pour gagner le sol; en outre, chaque fois que deux griffes viseraient simultanément deux dents de grosseur dissemblable, l'une d'elles aurait recours à son aiguille; pendant les derniers jours, quand les trois griffes ensemble, au moment de combler quelque lacune isolée, s'abattraient sur trois dents, on remarquerait souvent l'immixtion d'un ou deux des appendices mobiles malgré l'absence complète de tout contact avec la terre.

Étant données ces diverses particularités, la mise au point des trois plus bas chronomètres ne manquerait pas d'exiger un travail exceptionnellement ardu. Par bonheur, le maître, sous le rapport des aiguilles-rallonges, n'aurait à s'inquiéter que de l'emplacement même de la future mosaïque et non des entours, où, l'espace ne lui étant pas ménagé, il sèmerait les dents de telle sorte que la _demoiselle_, pour ravir chacune, pût appliquer naturellement ses trois griffes sur le sol. Esclave de l'orientation des courants atmosphériques susceptibles d'être utilisés, Canterel, du moins, élirait à sa guise, sur une ligne droite indéfinie, le point d'arrivée de chaque migration aérienne tendant vers l'extérieur du tableau dentaire; il n'aurait pour cela qu'à faire agir plus ou moins tôt le chronomètre de la soupape. Cette latitude lui permettrait d'éviter, même pour le début de l'expérience, toute espèce de tassements sur le vaste champ appelé à se dégarnir peu à peu, et dans la partie préhensive de sa tâche la hie n'emploierait jamais les aiguilles de ses griffes.

* * * * *

Pour l'œuvre d'art à exécuter, Canterel voulut choisir un sujet tant soit peu fuligineux, à cause des tons bruns et jaunâtres qui domineraient forcément dans les matériaux de la mosaïque; une scène pittoresque au sein de quelque profonde crypte faiblement éclairée devait à son idée fournir l'élément le plus propice, et il se rappela certain conte scandinave qu'Ezaïas Tegner intitule _den Rytter_[1] dans sa _Frithiofs Saga_, conte populaire et moral qui, répondant parfaitement à ses vues par son principal épisode, a inspiré la traduction suivante au folkloriste français Fayot-Roquensie.

[1] _Le Reître._

* * * * *

Vers 1650, un riche seigneur norvégien, le duc Gjörtz, s'était follement épris de la belle Christel, épouse d'un de ses vassaux, le baron Skjelderup.

Gjörtz manda auprès de lui le reître Aag, forban sans scrupules, qui, pourvu qu'on le payât bien, ne reculait devant aucune besogne.

En termes ardents, le suzerain exposa l'irrésistible amour qui lui étreignait le cœur--et promit une fortune au reître pour le jour béni où, grâce à un discret enlèvement, il lui amènerait seule et sans défense celle dont l'image le hantait jusque dans ses rêves.

Afin d'éviter toute compromission, Gjörtz se masquerait avec un loup pour assouvir son désir. Sachant qu'une plainte adressée au roi l'exposerait aux plus terribles représailles, il voulait priver Christel de preuves et même de soupçons.

Aag se mit en campagne et alla se loger proche la résidence du baron pour guetter l'occasion favorable.

Un soir, embusqué dans le parc du château qu'il épiait sans cesse, le reître vit Christel, que les hasards d'une promenade solitaire conduisaient de son côté. Au moment opportun, il s'élança d'un bond sur l'infortunée jeune femme, dont ses mains ne purent arrêter le premier cri. Skjelderup entendit cette exclamation de détresse et, appelant plusieurs serviteurs à son aide, arriva en temps voulu pour délivrer sa conjointe et s'emparer de l'agresseur.

Par ordre du châtelain, ivre de fureur, Aag fut à l'instant même entraîné au fond d'une crypte énorme qui, s'étendant sous le parc, avait précisément son entrée secrète au milieu d'un massif avoisinant le lieu de l'attentat.

Cette retraite, depuis longtemps inutilisée, communiquait jadis avec les souterrains du château pour pouvoir, en cas d'attaque victorieuse, servir de refuge ignoré à un personnel nombreux, en laissant toujours l'espoir de quelque fuite nocturne par l'issue du massif.

Parvenu au centre de la caverne avec ses gens et leur prisonnier, Skjelderup fit planter debout dans le sol, composé d'une terre glaise facilement pénétrable, certaine branche résineuse cueillie puis allumée au moment de la descente.

Un étang croupissait dans la grotte, saturée de gaz malsains et d'humidité.

Abandonnant le reître dans le repaire silencieux destiné à lui servir de tombe, le baron remonta par le même chemin, suivi de ses serviteurs, qui, devant lui, scellèrent l'entrée de la crypte à l'aide d'immenses pierres rouges, trop lourdes pour les bras d'un homme seul; ces matériaux provenaient de rocailles d'art presque en ruine qui bordaient non loin de là une des allées du parc. Depuis plus d'un demi-siècle la communication souterraine avec le château était comblée par des éboulis, et rien ne pouvait soustraire le condamné à la mort lente et cruelle qui l'attendait loin de tout secours humain.

* * * * *

Après avoir essayé vainement de remuer les pierres rouges entassées sur l'ouverture qui lui avait livré passage, le reître fit le tour de sa vaste prison, dont l'examen minutieux lui enleva d'emblée tout espoir d'évasion.

Au cours de son exploration il avait ramassé dans un coin obscur certain vieux livre pourri en maint endroit, seul vestige à peu près complet d'un stock de volumes lamentables jetés là au rebut et presque anéantis par la moisissure ou par les rats.

Revenu près de la torche, il examina l'ouvrage et vit l'en-tête suivant: _Recueil des Kaempe Viser, publié pour la reine Sophie par Sorenzon Wedel.--1591._

Dans l'espoir de chasser un instant par la lecture les pensées lugubres qui l'assaillaient, Aag, s'étendant sur le sol, ouvrit le livre au hasard et tomba sur cette légende naïve, intitulée _Conte de la Boule d'Eau_.

* * * * *

Autrefois vivait près d'Eidsvold le prince Rolfsen, connu pour sa grandeur d'âme et sa loyauté.

Maître d'immenses richesses, Rolfsen chérissait sa fille Ulfra, pure adolescente aux vertus proverbiales; par contre il s'était vu forcé de répudier ses onze fils, jeunes gens perfides, remplis d'instincts vils et cruels.

A la mort de Rolfsen, la sage Ulfra, bien qu'elle fût la plus jeune, entra en possession de tous les biens de son père, qui l'avait nommée son héritière unique.

Les onze frères, fous de rage, allèrent trouver la fée malfaisante Gunvère et la prièrent de faire périr Ulfra au moyen de quelque sortilège.