Locus Solus

Chapter 21

Chapter 212,240 wordsPublic domain

Lorsque à tour de rôle tous les cachets eurent servi au même travail, le coq sut amener sur sa membrane telle lettre quelconque prononcée par l'adolescent, qui lui apprit dès lors à tousser volontairement pendant l'instant propice. La congestion se portant surtout aux parties saillantes, moites de sang, le jaillissement campait toujours la lettre en cause sur le lieu atteint. Puis Mopsus s'habitua, grâce à un complément d'éducation, à déterminer au besoin par un tic du cou un afflux sanguin vers la membrane.

Noël, en quête d'une rigide et lavable surface blanche presque verticale, acquit une feuille d'ivoire qui, dressée sur un petit chevalet, offrit aux lettres rouges un parfait réceptacle.

Entraîné progressivement à syllaber ses lettres puis à composer des mots, Mopsus, en possession d'un langage écrit, exprima ses pensées propres, suivant l'espoir du jeune garçon, qui, enhardi, lui inculqua maintes règles de prosodie, en s'attardant sur l'acrostiche. Désormais, à chaque séance divinatoire, le coq établit une pièce de vers sur le nom du personnage occupant la sellette.

* * * * *

Entre temps, Mopsus avait travaillé sans relâche, et six alexandrins s'alignaient maintenant sur la plaque ivoirine, formés de petites majuscules rouges égales aux huit premières et projetées une à une. Il avait parfois renouvelé son tic pour entretenir sa congestion gutturale. Deux derniers vers, dus à la même toux fréquente génératrice de lettres sanglantes, finirent un acrostiche mystérieux, commentant avec une étrange profondeur obscure la parabole de Chrysomallo...

Nous le lûmes tous plusieurs fois en même temps que Faustine, qui demeura saisie et rêveuse.

*

* *

Pendant qu'elle méditait, Noël, rangeant plaque et chevalet, nous présenta un objet léger, formé d'un petit plateau rectangulaire en tulle d'amiante, soutenu par le métal très délié d'une carcasse succincte et de quatre pieds. A côté il posa une transparente boîte en mica soigneusement fermée, dans laquelle apparaissait, enroulée maintes fois sur elle-même, une feuille métallique d'épaisseur presque nulle, ajourée avec une finesse telle que seul un fort microscope en eût révélé chaque détail. A l'œil nu on ne pouvait que deviner les contours aériens de cet ouvrage de fée, minuscule cylindre occupant à peine la vingtième partie de son contenant.

Le jouvenceau ouvrit un sac de toile haut de quelques centimètres, d'où il fit choir dans le plateau de tulle, en couche uniforme, du charbon de bois concassé en menus fragments. Puis, frottant une allumette, dont la flamme, promenée sous le plateau, envahit le combustible entier, il établit sur le brasier improvisé la boîte diaphane, qui ne surplomba nulle part.

Après nous avoir enjoint d'épier assidûment le délicat rouleau métallique, prêt à subir une merveilleuse transformation, l'adolescent évoqua tout haut de lointains souvenirs.

Dès sa petite enfance, Noël avait fait l'apprentissage de la vie errante avec un vieil artiste nommé Vascody, qui, s'accompagnant sur la guitare, utilisait pour chanter en plein vent les restes d'une admirable voix de ténor. A la fin de chaque séance, Noël dansait et quêtait.

Pendant les haltes, Vascody charmait l'enfant en lui parlant de sa jeunesse, revenant souvent à certaine période glorieuse où, de vingt à trente ans, il avait triomphé au théâtre. L'apogée de sa courte carrière était, marquée par _la Vendetta_, dont il avait, en 1839, créé à l'Opéra le rôle principal. L'auteur, le comte de Ruolz-Montchal, avait précédemment donné à l'Opéra-Comique un petit ouvrage: _Attendre et courir_, composé en collaboration avec Fromental Halévy; Vascody, qui, simple débutant, y tenait un modeste rôle, avait alors frappé par sa belle voix le comte de Ruolz, prompt à le choisir plus tard entre tous comme protagoniste de _la Vendetta_.

En interprétant cette dernière œuvre, Vascody connut de rayonnants succès. Son organe pur et généreux déchaînait chaque soir l'enthousiasme.

Mais, à la suite d'un accident de larynx, il dut, en plein épanouissement, quitter le théâtre et vivre d'enseignement vocal. Dans l'extrême vieillesse, privé d'élèves, il chanta dans les rues, guitare en main, et recueillit quelques aumônes grâce à de belles notes persistantes.

Conduit un jour à Neuilly par les hasards de son existence nomade, il franchit la grille ouverte d'un jardin et entonna au pied d'une tranquille maisonnette le grand air de _la Vendetta_.

Au bout de quelques mesures, un vieillard parut sur le seuil en murmurant avec émotion:

«Oh! cette voix... cette voix... Seigneur, est-ce possible?...»

Puis, s'avançant, le nouveau venu s'écria soudain en joignant les mains:

«Vascody!... C'est lui, c'est bien lui!...»

Vascody, s'arrêtant court, dit alors tout tremblant:

«Le comte de Ruolz-Montchal!...»

Les deux hommes, en pleurant, tombèrent aux bras l'un de l'autre, bouleversés par les réminiscences de jeunesse qu'éveillait en eux leur vue réciproque.

Introduit dans la maison, Vascody narra sa lamentable histoire à son ami, qui le renseigna ensuite sur sa propre vie.

Poussé vers la chimie par des revers de fortune, à une époque où son œuvre musicale était déjà nombreuse, le comte de Ruolz avait trouvé sa célèbre méthode pour argenter et dorer les métaux puis son procédé pour fondre l'acier. Plus tard il avait inventé son métal phosphoré, aussitôt employé dans la fabrication des canons français.

Actuellement Ruolz venait de réaliser, après plusieurs années de recherches, une nouvelle découverte gardée secrète. Il résolut d'en offrir la primeur à son vieil ami, dont le chant imprévu, avec un charme qui le grisait encore, lui avait joyeusement rappelé l'ancien temps. Le conduisant à son laboratoire, il étala devant lui une couche de fine braise ardente sur un petit plateau en tulle d'amiante muni de quatre pieds--et posa sur ce lit de feu une légère boîte en mica, au fond de laquelle brillait, sous forme de minuscule rouleau, une rigide et féerique dentelle de métal inappréciable pour l'œil nu. La transparence du tulle d'amiante visait à exclure des esprits tout soupçon concernant le stratagème des doubles fonds.

Sous l'action de la chaleur, l'étrange dentelle s'accrut peu à peu en tous sens, gagnant ostensiblement en largeur et en épaisseur pendant que ses surfaces internes, par suite de son allongement, glissaient les unes sur les autres. En outre le métal s'assouplissait et le grossissement rendait visible chaque minime contour de l'ouvrage. Finalement une longue bande de dentelle étincelante, enroulée sans jeu sur elle-même, occupa l'entière capacité disponible, en touchant partout les parois de mica.

Déposant loin du fragile foyer la boîte prise par deux petites anses latérales et inconductrices, Ruolz laissa l'ensemble se refroidir puis, soulevant le couvercle, sortit la dentelle, prompte à se dérouler. Manié par Vascody, le fabuleux réseau offrait plus de souplesse et de délicate beauté que les points de luxe les plus recherchés, malgré son essence métallique, trahie par un restant de chaleur et un poids surprenant joints à d'ardents reflets.

La troublante finesse des mailles et du dessin, même après leur forte amplification, prouvait la minutie féerique du travail primitif, d'ailleurs exécuté par Ruolz à l'aide d'un puissant microscope désigné à Vascody. Mais le mérite inhérent à l'accomplissement d'une telle tâche importait peu au comte, fier seulement d'avoir trouvé un métal sensationnel qui, en se dilatant follement à la chaleur, devenait, sans changer de nature, aussi maniable que les plus mousseux tissus.

Seyant ornement de robe appelé à exciter la convoitise féminine par son éclat splendide, la fastueuse dentelle annonçait de gros profits, auxquels Ruolz résolut d'intéresser Vascody. Il lui remit, avec la boîte diaphane et le plateau de tulle promptement vidé, quatre nouveaux rouleaux de métal identiques au premier et prêts pour la métamorphose, seuls spécimens de ce genre existant alors. Étrennant avant sa grande extension prochaine l'exploitation du précieux arcane, Vascody, bénéficiant d'une lucrative primeur, pourrait donner en coûteux spectacle chacune des quatre expériences transformatrices, non sans en vendre à haut prix le résultat.

Ébloui par ce don magnifique, Vascody quitta son bienfaiteur avec des larmes de reconnaissance.

En revenant le lendemain, 30 septembre 1887, il apprit avec douleur que le comte de Ruolz, emportant pour jamais le secret de sa dernière invention, était mort subitement d'une affection au cœur déjà ancienne.

Vascody publia un récit de sa suprême entrevue avec le défunt et, devant une assemblée choisie, donna pour un cachet élevé une séance d'extension métallique dans le salon d'un riche amateur de science, qui, ensuite, lui paya cher l'éblouissante dentelle formée sous ses yeux, dans la boîte en mica, par les tisons du plateau de tulle.

Pour ménager son pécule, apte seulement à lui fournir une aide passagère, l'ancien artiste continua sa vie de chanteur nomade, en accordant à son corps usé par l'âge plus de repos et de bien-être.

Cinq ans après, son magot s'épuisant, il se procura de nouvelles ressources en exploitant ailleurs le même moyen--et ne posséda plus dès lors que deux spécimens métalliques.

Plusieurs années passèrent, adoucies par l'appoint que fournissait à ses gains, sans cesse plus précaires, son abondante réserve. Il bénissait chaque jour la mémoire de Ruolz, sans lequel sa vieillesse n'eût connu que privations et tortures.

Au cours de ses pérégrinations, Vascody eut pour voisin de chambre certain ouvrier brutal et ivrogne, qui, veuf depuis peu, vivait seul avec un fils de six ans nommé Noël. A travers le mur on entendait crier l'enfant sous les coups du monstre, qui lui reprochait sa nourriture.

Le gamin, bien souvent, allait pleurer dans les bras du vieux musicien, prodigue de tendres consolations.

Révolté, Vascody offrit de s'adjoindre Noël, dont la grâce naïve pouvait l'aider à capter la foule.

Acceptant joyeusement, la brute, sans une larme, se sépara du garçonnet, qui partit le jour même avec son sauveur.

Émerveillé de sa nouvelle vie, qu'il comparait à son enfer passé, Noël apprit du vieillard, dont la guitare lui donnait le rythme, quelques danses alertes qui firent croître les recettes chancelantes.

Plus tard, Vascody observa chez l'enfant, qu'il tentait d'orienter vers le chant, une complète absence de moyens vocaux. Poussé dans une autre voie, Noël fut initié par un bateleur aux principes de la vaticination, art qu'il perfectionna ensuite à sa manière.

Vascody vit un jour la fin de son second magot, dispersé peu à peu. Une troisième fois l'expérience coutumière lui octroya pour un laps important une aisance relative.

Mais, peu de temps après, le vieillard, dont la voix avait toujours gardé de claires notes émotionnantes, mourut presque centenaire aux premiers froids d'un hiver précoce, léguant à Noël, outre la somme récemment acquise, le dernier des quatre précieux rouleaux métalliques donnés par le comte de Ruolz.

Noël, atterré, vit avec effroi partir son bienfaiteur et unique ami. Secoué par les sanglots, il suivit seul, absolument seul, le corps du vieux musicien jusqu'au cimetière...

Puis il revint, tout chancelant, dans la chambre où avait agonisé son cher compagnon.

Désormais, Noël était maître de sa personne. L'année précédente, en repassant avec Vascody par la ville de leur première rencontre, il avait appris le décès de son père, peu à peu miné par l'alcool.

Il continua d'errer sans trêve en disant la bonne aventure et, pour égayer sa solitude, prit des bêtes qui, dressées par lui, corsèrent son répertoire. Tour à tour un chien, un chat et un singe, morts depuis, étonnèrent les curieux par leurs manigances divinatoires. En dernier lieu, Mopsus, ingénieusement éduqué, dépassa l'art de ses trois devanciers.

Noël tenait toujours en réserve le dernier spécimen métallique du comte de Ruolz.

En attendant l'occasion d'en tirer grandement profit, l'adolescent, avec un bref historique, l'exhibait à chaque séance ainsi que le plateau et la boîte, afin d'enrichir son programme.

Canterel ayant royalement payé à notre intention le spectacle de l'étrange mue et le prix de la future dentelle, Noël s'était muni pour aujourd'hui d'une petite provision de charbon.

* * * * *

Pendant l'exposé du jeune garçon, le spécimen métallique, échauffé par la braise, avait grossi progressivement dans la boîte, qu'à présent il remplissait presque de son rouleau mobile aux continuels glissements intérieurs.

Noël, jugeant l'épanouissement insuffisant, attendit que la dentelle, en se développant encore, touchât les six parois de mica.

Mettant, pour parer les brûlures, des gants d'hiver épaissement tricotés, il ouvrit et vida la boîte sans recourir aux anses non conductrices puis étendit la dentelle sur la table en vue d'un refroidissement plus rapide.

Un cri d'extase nous échappa devant cet ouvrage merveilleux, comparable aux plus ruineuses valenciennes. Malgré l'infinie ténuité du résultat, la matière composante restait _métal_ et scintillait au clair de lune.

Le pesant réseau, qu'on put avant peu tâter sans crainte, nous stupéfia par sa parfaite souplesse, égale à celle des gazes vaporeuses.

Canterel prit la dentelle pour la remettre à Faustine, qui, rendue confuse par ce présent superbe, en essaya de suite l'effet sur sa poitrine. Le point fit merveille sur le fond rose du maillot, et chacun voulut palper de nouveau le miroitant volant, qui, refroidi entièrement, donna cette fois au toucher une impression de fraîcheur métallique.

Par les soins de Noël, tous les objets de la séance--livre d'éphémérides, tige d'acier, chapelet, boîte de fétus, sphère de cristal, paille rougie, dé, code stellaire, loupe, branche de sauge, feuille d'ivoire, chevalet, boîte en mica, sac de charbon et plateau de tulle dégarni de braise--réintégrèrent la hotte extensible, bientôt remise au dos de Mopsus, qui fut posé à terre.

Pliant sa table pour l'emporter, l'adolescent prit congé, non sans récolter à la ronde un lot spontané de pièces blanches et de paroles amicales.

Pendant qu'il s'éloignait, suivi du coq, le maître, qui avait obtenu de lui certaines confidences, nous renseigna sur le dé magique, dont la sagacité semblait inexplicable. Déchiffrant dans les yeux du sujet, empreints d'une dose subtile de précision ou de vague, de joie ou de tristesse, la double énigme concernant l'interrogation mentale, Noël savait, en manœuvrant par secousses furtives un poids intérieur, obliger le dé à retomber juste.

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Puis Canterel, annonçant que tous les secrets de son parc nous étaient maintenant connus, reprit le chemin de la villa, où bientôt un gai dîner nous réunit tous.

_Achevé_ le vingt-quatre octobre mil neuf cent treize PAR L'IMPRIMERIE ALPHONSE LEMERRE 6, RUE DES BERGERS, 6 _A PARIS_