Locus Solus

Chapter 20

Chapter 203,528 wordsPublic domain

«Chaque année, à Kouka, suivant une tradition quasi religieuse, quand les arbres nourriciers laissent ployer leurs branches surchargées, une première sélection de fruits, apportée par une danseuse, doit, à l'issue d'un pas difficultueux, être solennellement déposée en offrande aux pieds du souverain entouré de sa cour; si un seul fruit tombe durant la danse, la ballerine est mise à mort sur-le-champ, et une autre, qu'attend la même peine capitale en cas de brusque déficit analogue, recommence la figure. Selon une croyance superstitieuse qui explique une telle rigueur, si ce premier lot n'est pas remis intact au souverain, un passage de sauterelles ne peut manquer de détruire le restant de la récolte, non sans ravager en même temps toutes les cultures; or la chute d'un des fruits présentés constitue de suite une menace qui, se rapportant au fléau dévastateur, exige, pour être conjurée, le trépas immédiat de la délinquante. Dans l'effroi continuel qu'inspire en ces pays la fréquente famine due aux sauterelles, on n'hésite pas à immoler quelques danseuses, croyant sauver ainsi des vies par milliers. Exigeant forcément un suprême luxe, l'offrande au souverain comporte toujours un grand nombre de fruits, échafaudés en hautes pyramides dans trois corbeilles primitives, que l'almée, durant sa danse complexe et assez vive, tient en menaçant équilibre au faîte de son chef et sur la face charnue de ses mains bien déployées. Ces conditions rendant le problème ardu, plusieurs victimes, souvent, sont sacrifiées sur l'heure pour allégement accidentel de leur charge, avant qu'une ait enfin la chance d'atteindre victorieusement le but. Aussi la plus cruelle frayeur étreint-elle les malheureuses pendant l'accomplissement de leur tâche.»

Joignant à son célèbre don de traiter prodigieusement les fruits une maîtrise incontestée dans l'exécution de ses personnages, Vollon avait trouvé là, pour son genre, un merveilleux sujet. Assez avisé pour adopter, de préférence à tout autre, le moment tragique où s'échappait un fruit,--non sans choisir pour jouer le rôle de ce dernier une grosse baie rouge attirante,--il avait imprégné d'une dramatique épouvante les traits de son héroïne, qui, voyant fondre sur elle deux exécuteurs prêts à frapper, gardait encore ses pieds gracieux croisés par un pas chorégraphique,--nettement orienté vers le souverain, assis à droite parmi ses dignitaires. Les fruits des trois corbeilles instables avaient un miraculeux relief, et la pourpre de la baie fatale rutilait; tous les noirs personnages _vivaient_,--et l'ensemble, stupéfiant de vérité, forçait l'admiration des moins connaisseurs. Canterel avait longuement contemplé l'illustre toile, étonné de voir certaines superstitions s'éterniser en dépit de tout chez les peuplades primitives. Souvent, en effet, les sauterelles, survenant malgré le plein succès de la danse, auraient dû détruire le credo,--qui pourtant subsistait, comme par exemple la foi en l'immédiat pouvoir des faiseurs de pluie, dont les pratiques ne donnent assurément que de bien rares résultats, d'ailleurs fortuits.

Le maître songeait maintenant qu'à la vue d'une telle œuvre, appelée à frapper spécialement un œil barbare ignorant tout artifice pictural, quelque Soudanaise sortie victorieuse, après mille angoisses, de la terrible épreuve annuelle ressentirait, par contre-coup, un effroi subit, capable de provoquer à la seconde opportune un violent phénomène d'horripilation.

Jugeant toute reproduction insuffisante, Canterel s'enquit de l'original, en vente chez un grand marchand qui, moyennant arrangement, lui en assura pour une imprécise date à venir la possession momentanée.

Par une correspondance explicite échangée avec le consul de France au Bornou, il apprit l'existence de la danseuse Siléis, qui, ayant cinq ans de suite mené à bien l'effrayant tour de force, non sans transes chaque fois grandissantes, était, la sixième fois, tombée, au moment de commencer, en de telles convulsions qu'on avait dû l'exempter à jamais du pas comminatoire; depuis lors, impressionnable à l'excès, Siléis évitait par un détour--n'en pouvant supporter même la vue, trop infestée pour elle de torturants souvenirs--le lieu réservé à la danse des fruits.

Muni par Canterel d'instructions pressantes jointes à un crédit illimité, le consul, taisant par ordre tout renseignement déflorateur pouvant nuire à l'intensité future du choc mental attendu, décida Siléis, alléchée par une forte prime, à partir vers _Locus Solus_, sous l'égide obligeante d'un trafiquant de coton prêt à quitter le Bornou pour Paris.

Après l'arrivée de Siléis, le maître, en vue d'un captivant procès-verbal à signatures nombreuses, se promit d'illustrer de son mieux l'expérience, qui, basée sur un effet non renouvelable de surprise et d'illusion, serait forcément unique. Il importait que le pulvérin, pour agir de manière frappante, fît sauter quelque fragment de rocher, après s'être immiscé devant témoins, sans préparation intermédiaire dispensatrice de pouvoir explosif, du tréfonds de la peau noire jusqu'au trou de mine.

Comptant sur nos attestations et paraphes, Canterel, adoptant les abords d'une rivière aux berges rocheuses, prépara tout pour la fin d'une séance que nous donnerait Félicité,--chargée de choisir au moment voulu, entre divers tarots, celui dont les émerauds, par l'entrain de leur musique spontanée, lui sembleraient le plus dispos; nu, un rectangle musical n'eût pas commodément recueilli les globules. A Luc devait échoir la tâche de dévoiler brusquement, sur un ordre, le tableau de Vollon.

*

* *

Depuis un moment, voyant que la mèche tirait à sa fin, Canterel avait accéléré son débit. Quand il se tut, le feu gagnait déjà l'intérieur du trou de mine.

Après une anxieuse attente, l'explosion espérée se produisit, forte et bruyante, disloquant le rocher, dont les éclats, lancés en tous sens, proclamèrent la réussite de l'expérience, pleinement concluante.

Le maître, avec une écritoire fournie par Félicité, rédigea sur une large feuille un strict et rapide procès-verbal de l'événement, en appuyant sur l'irréfutable identité des globules, transportés directement sous nos yeux, sans substitution ni apprêt chimique, du fond de la peau béante jusqu'à l'excavation rocheuse. Tous nous signâmes sur sa demande.

Offert à notre attention par Canterel, le bras de Siléis, réagissant au placet, commençait à sécréter le pseudo-remède pour maladies cutanées.

CHAPITRE VII

Tournant le dos à la rivière, le maître nous entraîna jusqu'à la lisière d'un admirable bois touffu, sous le couvert duquel nous pénétrâmes à sa suite.

Bientôt nous atteignîmes une vaste clairière poétique, où flânait un adolescent au teint aduste, pauvrement vêtu de façon assez voyante, comme ceux qui veulent capter les regards et grouper la foule autour d'eux afin de dérouler un spectacle en pleine rue.

Canterel nous l'annonça, sous le nom de Noël, comme un diseur de bonne aventure parcourant le pays depuis peu.

Ayant eu vent de la présence de Félicité à _Locus Solus_, Noël, par émulation, était venu la veille donner une séance fort curieuse au maître, qui l'avait prié d'exercer aujourd'hui son art devant nous dans cette clairière enchanteresse, saisissant avec joie l'attrayante occasion de nous faire comparer le talent de ces deux augures de grand chemin, si différents par l'âge et par le sexe.

Sac aux épaules comme un soldat, Noël surveillait, en l'appelant doucement «Mopsus», un coq alerte qui, marchant auprès de lui, portait sur le dos son bagage personnel dans une hotte exiguë, fixée par deux lanières embrassant respectivement son cou et ses plumes caudales. Les parois de l'objet, dont la carcasse, légèrement courbe, épousait le corps de l'oiseau, étaient finement faites en un filet très élastique, distendu par l'entassement de maints articles prisonniers, chargés çà et là de métalliques reflets de lune.

Noël mit le coq debout sur une légère table pliante, qu'à notre approche il venait d'installer sur le sol, puis, lui enlevant sa hotte, nous proposa des horoscopes.

Faustine s'avança et, questionnée par l'adolescent, dit l'année de sa naissance, en précisant le jour et l'heure.

Sortant le contenu de la hotte afin de le ranger sur la table, en nous prévenant que pour tous ses agissements il puiserait uniquement à cette réserve spéciale, Noël, consultant un petit livre d'éphémérides trouvé dans le tas, reconnut que la constellation d'Hercule avait présidé avec Saturne aux premiers souffles de la jeune femme.

Il tendit alors à Mopsus, qui la prit dans son bec, une longue tige d'acier unie et pointue.

Le coq, gagnant le milieu de la table, se coucha sur le dos, non sans froisser les plumes de son panache, puis saisit dans sa patte droite le fort bout de la tige, dont il dressa verticalement la pointe vers le ciel. Levant à chaque instant les yeux, Noël fit légèrement obliquer la petite lance, qu'il braqua juste sur Saturne, astre éclatant placé presque au zénith. Dès lors, mis par l'acier en communication magnétique avec la planète, l'oiseau devenait clairvoyant pour déchiffrer la destinée de Faustine.

Strictement immobile, Mopsus, repliant sa patte gauche, appuyait sur le milieu de son corps la tige inondée de rayons de lune et tenue fixement sans frissons. Avec une conviction manifeste, il s'imprégna longuement des effluves initiateurs émanant de l'astre visé.

Le coq se releva enfin, après avoir pincé de nouveau avec son bec la tige qu'il rangea dans la réserve d'objets.

Là il s'empara d'un chapelet et l'étendit devant Faustine, en lui désignant clairement un _ave_.

Apprenant de Noël que Mopsus l'incitait de la sorte à conjurer par une pieuse récitation quelque prochain malheur, Faustine, superstitieuse et visiblement troublée par les manœuvres de l'oiseau, prit l'_ave_ dans ses doigts et murmura la prière prescrite.

* * * * *

Dans le butin de la hotte, près d'une longue boîte en verre contenant une provision de pailles rendues spongieuses, nous dit-on, par une habile préparation, brillait une petite sphère de cristal presque pleine d'un liquide rouge vif--et pourvue, en guise de goulot, d'un mince tube droit de même matière. Ouvrant la boîte, Noël prit une paille et, sans laisser de jeu, l'enfonça légèrement dans l'extrémité du tube, à la place d'un étroit bouchon de liège qu'il venait d'enlever.

Mopsus, penchant la tête pour saisir le tube dans ses mandibules, offrit le tout à Faustine, qui, sur l'ordre du jouvenceau, agrippa la sphère à pleine main.

Bouillonnant sous l'action de la chaleur, le liquide monta dans le tube--puis dans la paille, qui, peu à peu, s'imprégna entièrement de rouge à son contact jusqu'aux deux tiers de sa hauteur. L'ascension terminée, le coq reprit l'objet et vint le rendre à Noël, qui, attendant un moment le retour du liquide, vite refroidi, enleva la paille pour replacer le bouchon.

* * * * *

Mise en demeure par l'adolescent de penser, sous forme de question, à quelque événement propice ou néfaste qui, intéressant ses jours passés, présents ou futurs, lui suggérât, même accompli, un doute angoissant, Faustine, s'avouant insuffisamment éclairée, voulut et obtint des exemples nettement explicatifs.

Dans le temps révolu, elle pouvait choisir comme fait heureux: _Ai-je eu ainsi que je le crois, venant de telle part, un amour réciproque et sincère?_--et comme incident funeste: _Ai-je eu selon mes craintes, en certaine occurrence, le blâme inavoué de tel cœur attaché au mien?_ L'heure actuelle comportait des demandes analogues, et l'avenir offrait une aire sans limites aux formules interrogatives.

Ayant réfléchi un moment, Faustine dit que sa question était mentalement posée.

Le jeune garçon prit à deux doigts, pour le jeter en l'air presque aussitôt, un dé à jouer de vieil ivoire, qui monta haut en tournoyant et retomba au milieu de la table. La face supérieure portait en rouge, outre le chiffre _1_ marqué dans un angle, cette phrase brève: _L'ai-je eu?_ tracée en fins caractères d'écriture semblant formés par des veines de l'ivoire.

Noël dit à Faustine que d'après la révélation du dé elle avait évoqué interrogativement dans le passé une circonstance avantageuse. Inclinant le visage en signe d'affirmation, la jeune femme, anxieuse et désappointée, demanda vainement la réponse à l'adolescent, qui d'ailleurs n'avait jamais prétendu la donner. L'intime nature de la question émise par l'esprit du sujet ayant une profonde importance, que nous devions comprendre sous peu, le but du dé, essentiellement magique suivant Noël, était seulement de pénétrer la pensée en jeu avec une sûreté infaillible, sans laisser le champ libre, comme l'eût fait une information directe, à quelque mensonge taquin propre à déjouer exprès les combinaisons de l'opérateur.

En parlant, Noël nous mettait le dé sous les yeux. Paraissant veiné par les lettres, l'ensemble des six faces, numérotées en angle de _1_ à _6_, montrait isolément ces trois formules: _L'ai-je eu? l'ai-je? l'aurai-je?_ une fois en rouge, l'autre en noir, chacune occupant la plate antipode de sa pareille. Le choix d'un incident fortuné ou contraire était révélé au jouvenceau par la présence sur la face gagnante d'une inscription rouge ou noire,--le côté chronologique du renseignement se trouvant subordonné au temps du verbe. Partout le chiffre suivait la teinte de la formule.

Noël ouvrit un long volume étroit à luxueuse reliure bleue, vieille et usagée, sorte de code cabalistique dont il nous donna le secret. Le livre entier se divisait en groupes de six pages qui, se rapportant chacun à telle constellation, n'offraient que des paragraphes indépendants et courts, dont les quelques lignes renfermaient, sous forme de parabole plus ou moins obscure, une destinée humaine. Ces chapitres égaux avaient tous leur pagination individuelle.

Rapidement l'adolescent parcourait le livre, fait de magnifique vélin maintenant sale et usé comme la reliure. Tous les trois feuillets, à droite, un nom de constellation inscrit de biais, en haut, dans le coin extérieur, tranchait par ses grosses capitales avec le texte même, prodigieux de finesse. Noël, lisant ces titres, s'arrêta sur _HERCULE_, dont les étoiles avaient, d'après ses recherches, signalé, en compagnie de Saturne, la naissance de Faustine,--et déclara que sur les six pages du chapitre en cause la première seule pouvait contenir la sentence cherchée, selon le dé, qui, ayant achevé sa mission par cette désignation due au gain de la face _1_, fournissait un mode d'investigations fort juste. Un examen sérieux du livre eût en effet montré six différents genres d'esprit régentant respectivement les pages correspondantes de chaque chapitre; une frappante analogie de pensée mariait donc entre elles toutes les pages _1_; dans l'ouvrage entier les pages _2_ également constituaient une sorte de famille homogène, et il en allait de même, sans lacune, jusqu'à l'ensemble des pages _6_. En préférant le passé, le présent ou l'avenir pour situer son interrogation secrète, le sujet projetait sur son caractère intime une précieuse lumière, complétée par son choix d'un événement bon ou défavorable. Optimisme, timidité, hypocondrie, défiance, témérité, scrupule, prévoyance transparaissaient finement dans la question intérieure que devinait le magique dé infaillible. Imposant, vu le moyen d'enquête adopté, le sextuple assortiment des pages, l'étude approfondie de ces sentiments multiples avait servi de base à la composition du texte cabalistique. Le chapitre une fois désigné par les astres, le numéro de la face d'ivoire gagnante devenait celui du folio à scruter.

Noël posa en ligne bissectrice sur la page _1_ du chapitre d'_Hercule_ la paille récemment rougie aux deux tiers par le liquide sensitif de la sphère en cristal. Exactement aussi long que la portion imprimée, le mince fétu aboutissait sans empiétement aux deux marges haute et basse; partant de la première ligne, sa section rouge finissait vers le milieu d'un paragraphe que le jeune garçon toucha du doigt. Là résidait le destin de Faustine.

Le procédé indicateur, cette fois encore, était rationnel. De la vitalité du sujet et de son tempérament dépendait en effet l'ascension plus ou moins hardie, au sein de la paille neuve, du liquide rouge dont la trace culminante désignait l'alinéa fatidique. Or, du début à la fin de chaque page, la rédaction des paragraphes comportait un crescendo régulier, concernant l'exaltation artistique, patriotique ou amoureuse enclose dans les récits paraboliques. C'est pourquoi, dans son geste investigateur, Noël plaçait en haut le côté rouge du fétu. Après chaque séance, le jouvenceau, pour remplacer la dose bue par la paille, reversait dans la sphère, en nombre voulu, des gouttes de liquide rouge, sans lesquelles l'enquête subséquente se fût trouvée faussée.

A l'aide d'une loupe, Noël nous lut ainsi le mystérieux passage, que Mopsus parut écouter attentivement:

«_Dans la cour de son palais de Byzance, la courtisane Chrysomallo se fit hisser par ses gens sur son fier cheval noir Barsymès, qui piaffait d'impatience sous un royal harnachement. Puis elle sortit, radieuse, pour une libre course à travers plaines et forêts. Vers le soir, presque au moment de tourner bride pour regagner sa demeure, elle sentit son éperon qui, de lui-même, piquait régulièrement à coups pressés le flanc de sa monture. Barsymès s'élança au galop sans que rien pût l'arrêter. Quand vint la nuit, le chemin s'éclaira d'une lueur verdâtre suivant partout l'amazone. Cherchant le point d'où rayonnaient ces feux, Chrysomallo aperçut son éperon qui, luisant d'un éclat glauque, illuminait les alentours, entraînant toujours son pied malgré elle pour creuser chaque fois davantage la plaie sanglante du cheval. Cette fuite éperdue se prolongea des années. L'éperon, qui frappait sans trêve, gardait pendant le jour sa clarté blafarde, que la nuit rendait fulgurante. Et à Byzance nul ne revit jamais Chrysomallo._»

L'adolescent interpréta clairement le récit.

Pareille à Chrysomallo partant gaîment en promenade, Faustine commencerait, joyeuse, une intrigue pleine de promesses avenantes. Mais son amour, jugé d'abord par elle-même frivolement superficiel, deviendrait avant peu tenace et tyrannique, en s'imprégnant de torturante jalousie. Symbole de ce talonnant amour qui, en dépit de nombreux efforts refrénateurs, entraînerait à jamais sa victime dans de fatales voies inconnues, l'éperon, par son glauque rayonnement éclairant la route aux heures noires, figurait la lumière tragique et pénétrante qu'une grande passion répand malgré tout sur les pages sombres d'une vie.

Maintes folies faites dans le passé, au cours de retentissantes idylles, par Faustine, citée pour la légèreté de ses mœurs, donnaient à la prédiction un singulier à-propos.

Impressionnée, la jeune femme, sous l'empire de sa brûlante nature, accueillit avec ivresse l'idée d'une puissante flamme unique l'accaparant tout entière et dardant sur son existence, fût-ce au prix de mille tourments, les clartés qu'annonçait l'éperon.

* * * * *

Noël ne put s'empêcher de rire en voyant le coq offrir avec insistance à Faustine, par de comiques mouvements de bec, une fleur de sauge prise à une petite branche provenant de la hotte. L'intéressée accepta le talisman, destiné, d'après l'adolescent, à restreindre un peu les conséquences douloureuses de son futur penchant.

* * * * *

Articulant nettement pour son coq le nom de Faustine, le jeune garçon mit debout sur la table un frêle chevalet métallique puis y plaça, comme une toile, certaine feuille d'ivoire mince et haute. Mopsus se posta devant, à courte distance, et, pris d'un tic étrange, remua plusieurs fois la tête brusquement, non sans tordre et congestionner son cou. Après un moment d'immobilité, il ouvrit largement le bec et projeta en avant, par une vigoureuse toux volontaire, une minime dose de sang qui, venue du fond de son gosier, atteignit à gauche le haut de la plaque d'ivoire, où parut un petit _F_ rouge majuscule.

Toussant exprès de nouveau, mais en visant plus bas, le coq, par un second envoi de sang, traça un _A_ juste au-dessous de l'_F_. Sortant toutes formées du gosier, les lettres s'imprimaient d'un coup.

Le même manège réitéré six fois encore créa d'autres majuscules sous les précédentes, et finalement ce nom: _FAUSTINE_ se trouva inscrit verticalement contre le bord gauche de la feuille d'ivoire.

Noël satisfit alors notre curiosité visiblement éveillée.

Frappé par l'intelligence de son coq savant, qu'il avait longuement éduqué, l'adolescent s'était dit qu'au lieu des paroles purement mécaniques habituelles aux perroquets on eût obtenu des phrases pensées et voulues si Mopsus avait pu s'exprimer.

Mais, privé de certaine particularité anatomique dévolue aux oiseaux parleurs, l'animal était resté rebelle à toute instruction oratoire, et sa patte s'était refusée à manier le crayon quand Noël, à bout de ressources, avait songé à l'écriture.

Le jouvenceau avait donc abandonné son projet,--lorsqu'une circonstance fortuite lui indiqua un singulier moyen de réussir.

Un matin, suspendant ses continuelles déambulations, Noël, installé dans une auberge de village, déjeunait en silence, pendant que Mopsus errait auprès de lui. Brusquement deux garçonnets, fils de l'hôte, firent irruption en se poursuivant avec des rires, tout entiers à la passion de leur jeu. Le premier, en courant, heurta violemment la table de Noël, renversant une salière à compartiment double posée juste au bord. Pendant que le sel tombait en cascade jusqu'au plancher, le poivre, plus ténu, formait à côté un nuage léger qui, en descendant, enveloppa la tête de Mopsus, secoué aussitôt par une toux violente. Quittant sa place, l'adolescent, inquiet et prodigue de soins, découvrit que le coq, lançant au loin à tous ses spasmes une faible quantité de sang, teignait le parquet d'étranges dessins géométriques toujours différents.

L'alerte passée, Noël, voulant connaître la cause des curieux crachements rouges, vit, en ouvrant le bec de l'oiseau, que la membrane d'arrière-gorge, fort congestionnée, devait saigner sans peine. Puissamment innervée, la surface était parcourue de frémissements passagers l'ornant de figures multiples, dont les minces traits en relief, plus injectés encore que le reste en raison de l'inconscient effort accompli, se couvraient d'une visible sueur purpurine. Soudain le jouvenceau, s'étant rejeté de côté pour éviter l'effet d'une toux tardive qui ébranla encore le coq, reconnut en la nouvelle marque sanglante dont le plancher se macula aussitôt le dispositif exact vu au dernier moment sur la membrane.

Repris par son ancienne idée, Noël, songeant à utiliser le phénomène pour enseigner l'écriture au gallinacé, commanda un complet alphabet de vingt-six petits cachets dotés chacun d'une seule majuscule creuse. Contre l'usage, les lettres non symétriques étaient mises dans le sens normal en vue d'une reproduction au second degré.

La surface métallique du premier cachet, appuyée quelques instants sur la membrane sensitive, y laissa, une fois ôtée, un _A_ tracé en relief. Bientôt, grâce à un entraînement provenant d'une fréquente répétition de l'expérience, la lettre se constitua d'elle-même en excluant tout autre modèle; puis les nerfs, au lieu de remuer fortuitement, obéirent à Mopsus, qui put à sa fantaisie créer ou effacer la voyelle,--sans cesse émise par Noël durant ces diverses phases pour marier dans l'esprit de l'oiseau le son et la forme.