Locus Solus

Chapter 19

Chapter 193,298 wordsPublic domain

Là sibylle, cachant sa lampe, admira le spectacle de ces ronds éblouissants, qui, se croisant de divers côtés, produisaient un éclairage discret, en transmettant leur propre nuance au corps blanc des bestioles.

Quelques minutes plus tard, tous les nimbes s'éteignaient un à un.

* * * * *

Frenkel, avec succès, acheva, comme premier modèle, un rectangle entièrement métallique d'épaisseur inappréciable, symétriquement divisé en huit carrés pareils, qui, se suivant deux par deux, avaient tous un émeraud installé à leur centre. Chaque patte, tendant à se mouvoir, subissait l'étreinte d'une minuscule guêtre de métal, soudée à une bielle actionnant un ensemble de roues couchées à plat dans le sens général de l'objet. Finement dentés, moyeux et pourtours s'emboîtaient à la file, contraignant chaque roue à gagner en vigueur ce qu'elle perdait en vitesse; la première, mue directement par la bielle, tournait sans peine grâce aux remuements de la patte en détresse, alors que, lente et robuste, la dernière, avec une série de piquants plantés dans son moyeu, poussait périodiquement l'extrémité d'une lamelle effilée qui, une fois lâchée, vibrait en rendant un son pur. Individuellement pourvus de six pattes donnant chacune sa note, les huit émerauds couvraient chromatiquement à eux tous cette étendue comprenant quatre septièmes majeures:

[Musique]

En outre, édifié avec le concours d'un harmoniste éclairé, un prodigieux système frénateur de rouages inextricables, régentant les huit zones séparément et dans leur ensemble, s'opposait à la production de toute cacophonie sans exclure aucune combinaison rationnelle et analysable.

L'instrument rappelait en miniature le _componium_[5] du Conservatoire de Bruxelles.

[5] Machine à composer.

D'avance réclamé par Félicité, intéressée à préserver ses séances de toute musique anticipée venant des tarots debout dans leur boîte, un infime poids mobile paralysait tous les organes de l'appareil au moindre abandon de l'horizontalité.

Transformé en poche au moyen d'une lame mince qui fouilla toute son épaisseur en s'immisçant par un des bords étroits, un tarot enferma aisément le rectangle métallique, sans que son aspect se modifiât ni que le côté servant de passage ébauchât le moindre bâillement.

Frenkel reproduisit son modèle, et bientôt les tarots, gaines insoupçonnables, eurent tous leur plaque musicale, qui, nantie de huit émerauds, entrait ou sortait sans efforts.

Les résultats artistiques, dans leur pureté inattaquable, avaient l'imprévu souhaité; souvent, sans souci de l'obstacle, des halos brillaient au-dessus de telle surface de carton, soulignant toujours par leur présence, due manifestement à quelque intime volupté auditive des exécutants, les meilleures périodes du concert.

Par les soins de Félicité, tous les insectes étaient réquisitionnés à tour de rôle--puis relâchés dans les six plantes, où ils trouvaient leurs éléments de vie.

La sibylle eut de grands succès avec ses tarots harmonieux, qu'elle employait durant ses séances du soir, pour avoir l'appoint des nimbes verts. Quel que fût le genre musical adopté par les émerauds, la vieille femme, avec sa faconde, en extrayait d'ingénieux corollaires à telle prédiction déjà fournie par la figure même de la carte. Quand les auréoles survenaient, elle s'emparait avec avidité du nouveau thème fertile subitement offert à sa verve prophétique.

Joint à l'aspect entièrement normal des tarots, le mystère de ces symphonies spontanées et de ces flamboyantes couronnes aériennes impressionnait les curieux, dont le nombre allait croissant.

* * * * *

Au cours de leurs improvisations, les émerauds, comme sous l'empire d'une hantise, ébauchaient souvent, dans le ton de _fa_ majeur, en s'efforçant vainement de la continuer, certaine mélodie caractéristique remarquée par Félicité. Un touriste anglais, mêlé un soir à l'attroupement habituel, entendit et reconnut--le premier tarot à peine abattu--l'étrange motif tracassant, début d'une cantilène d'outre-Manche qu'il chanta dès lors intégralement. Les émerauds, suivant sa voix pour exécuter avec lui--simultanément dans le registre du soprano et dans celui de la basse, à une distance de deux octaves--l'air tant de fois cherché, créèrent des halos vifs, qui paraissaient trahir, par leur intensité jamais atteinte encore, l'allégresse que procure une suppression d'angoisse. Surpris d'être ainsi copié, l'Anglais, sans se taire, pencha contre la carte son conduit auditif, pour mieux percevoir les sons. Quand il se releva, Félicité, interdite, vit dans la peau de son oreille et de sa joue huit cavités en entonnoir, qui, semblant d'après leur disposition symétrique être le fait des halos, se refermèrent, ignorées de lui, sans laisser aucune trace.

L'Anglais, questionné par la foule, donna l'air pour un chant populaire écossais, intitulé: _The Blue-Bells of Scotland_[6].

[6] _Les Campanules d'Écosse._

Se rappelant que les émerauds provenaient de l'Écosse, Félicité, la curiosité en éveil, retint l'attestation, qu'elle transmit le lendemain à Bazire, en lui narrant toute l'aventure.

Sur sa prière, le bouquiniste adressa certain questionnaire spécial à son compère d'Édimbourg, dont il reçut bientôt, joints à un exemplaire demandé des _Campanules d'Écosse_, maints renseignements circonstanciés. On avait cueilli, au bord même du Tay, les six pyroles calédoniennes en un lieu plein de gras pâturages, à proximité d'un banc de pierre où souvent un jeune pâtre allait s'asseoir pour jouer du bagpipe en surveillant de loin ses troupeaux. Refrain favori du jouvenceau, _les Campanules d'Écosse_--dans leur ton original de _fa_ majeur--revenaient sans cesse, imprégnant les émerauds, qui, dotés plus tard d'un pouvoir musical, s'étaient efforcés d'ébaucher le motif sommeillant dans leur mémoire, jusqu'au jour où, grâce à un guide, ils avaient retrouvé l'œuvre entière. La joie dénoncée alors par l'excessive accentuation de chaque auréole devait s'attribuer à l'enivrante évocation fugitive de leur froid climat natal, qui, dans une atmosphère nouvelle, trop douce pour eux, leur inspirait sans doute quelque regret nostalgique.

Hantée par le plus impressionnant détail de l'aventure du touriste anglais, Félicité, chantant elle-même en _fa_ aux émerauds--prompts à le jouer dès lors à sa suite dans le bas en même temps que dans le haut--l'air des _Campanules d'Écosse_ appris par cœur, obtint à volonté des halos aveuglants, qui creusaient mystérieusement sans douleur la peau de ses mains exposées au-dessus d'eux. Le ton original était favorable à l'unanime resplendissement des halos, en permettant aux huit émerauds d'un même tarot d'être tous militants.

A ses séances, entonnant la mélodie sous forme d'incantation, elle utilisait pour ses prophéties, outre la vigueur lumineuse des nimbes, l'énigmatique et passagère apparition de ses cavités manuelles, vaticinant d'après leur profondeur ou leur façon de se refermer.

Seuls les halos provoqués par l'exécution des _Campanules d'Écosse_, pour lesquelles jamais les insectes ne purent se passer de guide, avaient la force d'entamer un épiderme.

* * * * *

Intrigué par la présence même des nimbes et surtout par leur secrète faculté perforatrice, Canterel se promit d'étudier de près les émerauds, qui, mentionnés brièvement dans les livres, avaient échappé jusqu'alors aux sérieuses investigations des naturalistes.

Un soir, examinant un halo à travers une sorte de loupe d'horloger fixée à son orbite,--pendant que, pour lui seul, Félicité, de sa vieille voix, soufflait efficacement _les Campanules d'Écosse_ aux huit émerauds d'un rectangle musical dégainé,--il découvrit, tournant rapidement en sens contraires, deux cônes lumineux presque inexistants, qui, joints par leurs bases, se tenaient debout en équilibre,--une pointe sur la tête d'un des insectes, l'autre en l'air. Le cône inférieur était uniformément bleu, le plus haut entièrement jaune.

Engendrée sans dégradation par les deux cercles se frôlant à rebours et douée de sa riche nuance verte par l'amalgame du jaune et du bleu, l'auréole, qui, mince et définie, restait fixe vu la neutralisation des deux mouvements, contrastait par son éclat superbe avec la faiblesse des cônes, totalement absents pour l'œil nu.

Prenant un émeraud mort pour le disséquer, Canterel trouva dans la tête, debout aussi et base contre base, deux imperceptibles cônes blancs en matière sèche et dure, adhérant par leurs pointes respectives aux deux pôles d'un minuscule réduit sphérique, dans le haut duquel son scalpel venait d'ouvrir une fenêtre latérale.

Le maître, devinant tout, lança en place voulue un fort courant électrique, et les cônes blancs, suivant ses prévisions, pivotèrent en sens opposés. En même temps, un halo d'ardeur moyenne se forma juste au-dessus d'eux, provenant de deux cônes radiants que la loupe révéla.

L'énigme, dès lors, était résolue. Sous l'empire d'un contentement momentané, les émerauds, par l'effet de quelque subtile innervation, élançaient les cônes blancs, qui aussitôt projetaient en l'air, non sans l'amplifier fortement, une rayonnante image d'eux-mêmes. C'était grâce à une certaine grosseur débordante de l'aérienne substance brillante que les deux bases factices se frôlaient,--celles des cônes réels demeurant seulement proches voisines.

Pour Canterel, l'apparition des halos, tout en servant à manifester, à la manière du ronron des chats, un bien-être quelconque, devait avoir en principe, comme la phosphorescence des vers luisants, une signification amoureuse et constituer une sorte d'appel en vue de l'accouplement.

Le maître poussa plus loin ses investigations anatomiques. La pointe de chaque cône réel, franchissant une ouverture du réduit sphérique, tenait au centre d'un libre petit disque blanc extérieur, parallèle au plan du halo et enceint d'une haie circulaire de filaments nerveux qui, courtes ramifications d'une seule fibre, déterminaient, au moyen de leur influence magnétique, un mouvement giratoire rappelant, par son origine, celui des moteurs électriques. Le disque, dès qu'il tournait, transmettait son élan au cône, qui ne faisait qu'un avec lui.

Rayant avec intention--l'orbite toujours garnie--le cône inférieur à l'aide d'une pointe d'acier, Canterel, comme il s'y attendait, vit briller au-dessus de l'émeraud mort une raie bleue photogène, pareille, en plus grand, à la brusque éraflure. Éprouvé de même, le cône supérieur donna plus haut, en jaune, un résultat identique.

Traçant alors des stries en sens divers, le maître obtint subitement sous forme de minces clartés dans l'espace--en bleu ou en jaune suivant le cône attaqué--des reproductions de tous ses primitifs dessins, exactes dans leur augmentation.

Confirmant d'intimes conjectures, ces apparitions linéaires lui montrèrent comment les cônes, livrant en pleine rotation leur surface entière au frottement de l'air enfermé dans le réduit sphérique, engendraient lumineusement leurs doubles nets et complets, prompts à s'éteindre au premier temps de repos.

Attribuant à quelque différence de matière le contraste des deux nuances enfantées, Canterel, avec un fin pinceau, déposa une goutte de certaine préparation sur chaque cône--et eut en effet deux réactions chimiques dissemblables.

* * * * *

Chaque émeraud, mis droit ou obliquement, de côté ou à l'envers, portait toujours son halo de même, comme une auréole parant le sommet de sa tête,--les deux doubles cônes semblant se mouvoir autour d'un seul long pivot idéal.

Le maître, cherchant la cause de cette constance dans l'orientation relative de la figure phosphorescente, perçut un léger écart de tons différenciant les deux hémisphères du réduit, faits de deux substances blanches distinctes. Il les sépara au moyen de son scalpel puis en arracha les cônes et les nerfs, possédant, dès lors, deux calottes finement percées aux pôles, dont l'une montrait toujours la délicate fenêtre pratiquée en vue des précédentes observations.

Promenant tour à tour les deux légers objets à travers les cônes de lumière créés, aux sons des _Campanules d'Écosse_, par un émeraud vivant, Canterel, à l'aide de sa loupe, vit que, doué d'une transparence particulière dont jouissaient d'ailleurs maints autres corps déjà essayés, l'hémisphère supérieur ne troublait en rien la figure, aussi insoucieusement immuable qu'un rais de soleil où l'on agite une lame de verre. Par contre, l'hémisphère inférieur portait le désarroi partout, obstacle infranchissable contre lequel butaient pêle-mêle les atomes lumineux, qui trouvaient là non pas seulement l'étanchéité parfaite mais l'antipathie et le refoulement. Ainsi s'expliquait comment, jouant dans la tête de l'insecte un rôle de réflecteur, la moitié basse du réduit sphérique, légèrement douée au reste d'une courbure spéciale très amplificatrice, dardait sans cesse loin d'elle l'ensemble de la figure brillante.

* * * * *

Les divulgations du verre grossissant mettaient en relief la raison, mystérieuse pour l'œil nu, de l'apparition des cavités dermiques: rendu perforant par la giration, le cône aérien supérieur enfonçait sa pointe dans un pore, qu'il distendait impérieusement.

Étonné d'abord qu'une simple luminosité impalpable eût la force d'entamer une peau, Canterel se souvint qu'en Amérique, suivant de sérieux témoignages, certain fétu de paille, doué par un terrible ouragan d'un vif mouvement de rotation, s'était de lui-même fiché profondément dans le bois d'un poteau télégraphique.

Un rapide tournoiement pouvait donc permettre à un corps fragile de vaincre plus dur que lui, et le fait, dans le cas présent, frappait d'autant plus qu'en l'effleurant de côté la peau, comme une foule d'autres substances, demeurait transparente à la luminosité.

Constatant que les cavités ne saignaient jamais grâce à la délicatesse inimitable du procédé perforateur, Canterel évoqua soudain une particularité touchant les célèbres _placets_ de l'alchimiste Paracelse, qu'il regardait avec admiration, charlatanisme à part, comme l'un des plus puissants esprits du XVIe siècle.

La théorie des placets, si proche, malgré sa grossière base métaphysique, des modernes thèses scientifiques sur les vaccins et l'opothérapie, lui apparaissait surtout comme un génial aperçu prodigieusement précurseur.

Paracelse considérait chaque composant du corps humain comme une individualité pensante, qui, ayant en propre une âme observatrice lui permettant de se connaître mieux que quiconque, savait, en cas de maladie, quel remède pouvait la guérir, n'attendant, pour faire des révélations sans prix, que des questions habilement posées par un pénétrant médecin bornant sagement là son vrai rôle.

Partant de cette idée, l'alchimiste avait élaboré, sous le nom de «placets», un certain nombre de poudres blanches, douées de différents effets définis.

Chacune, chargée d'une mission interrogative, agissait spécialement sur tel organe, prompt à sécréter alors une substance inconnue qui, facile à recueillir, constituait, sous forme de réponse, le remède réclamé.

L'appellation, prise dans le sens latin strict «Plaise à...», trahissait à elle seule l'essence métaphysique de la conception. C'était en humble solliciteur que Paracelse, avec conviction, s'adressait aux organes, envisagés comme de mystérieuses puissances voulant être amadouées.

Tel placet influençait le foie, qui, dès lors, versait dans le sang, où l'on pouvait s'en emparer, une substance apte à vaincre les troubles hépatiques; tel autre incitait l'estomac à livrer, par la même voie, une drogue efficace contre toute dyspepsie; un troisième adjurait le cœur de fournir l'essence souveraine à donner aux cardiaques.

Exhorté de la sorte par son placet particulier, chaque élément corporel d'un sujet sain fabriquait certain ingrédient, que Paracelse captait pour l'administrer aux malades.

Exceptionnellement, au lieu de s'avaler, plusieurs placets jouissaient d'un mode d'application direct. C'est ainsi qu'étendue sur l'œil même, tenu pour une personnalité sagace, une des poudres-suppliques procurait, en flux lacrymal, un collyre universel--et qu'une autre, en recouvrant la peau, entité clairvoyante, suscitait par suppuration un baume radical pour toute affection cutanée.

En fait, cette méthode ne portait sûrement aucun fruit, vu les spéculations toutes dogmatiques de Paracelse, qui, de bonne foi, pensait consulter de sages intelligences et récolter leurs instructions. Nulle vertu curative ne pouvait échoir aux sécrétions provoquées par les fameuses poudres,--inoffensifs excitants, effectivement topiques, dont les formules nous sont parvenues. Malgré sa stérilité, l'idée offrait un suprême intérêt en tant qu'avant-courrière du système qui, plus tard, avec Jenner puis avec Pasteur, devait révolutionner la thérapeutique. Paracelse, d'après Comte, eût représenté l'époque théologique du principe des vaccins, arrivé dans la suite, après une insensible transition métaphysique, à sa période positive.

L'assurance, studieusement acquise, que le mot «placet», au XVIe siècle déjà, servait à désigner une requête confirma, pour Canterel, la croyance de Paracelse au libre arbitre des souveraines puissances qu'il implorait.

* * * * *

Or, dans son _De vero medici mandato_, volumineuse monographie de ses placets, Paracelse, entre cent exemples, cite ce fait marquant.

Spécialement intéressé, au seul point de vue dialectal, par une tribu nègre de l'Ouest-Africain, l'explorateur Lethias, ami de l'alchimiste, en avait ramené, sous le nom de Milnéo, le plus intelligent sujet, qui, apte à lui permettre de continuer à domicile des études idiomatiques entamées sur place, ne s'était résigné à le suivre que sous condition de s'adjoindre sa compagne noire Docenn.

Depuis longtemps, Milnéo souffrait de certaine dermatose endémique dans sa contrée natale. Revenu en Europe, Lethias, en vue d'un traitement, conduisit son protégé à Paracelse, qui, strictement esclave de sa doctrine, estima qu'une peau nègre ne pouvait guérir que sous l'action d'un remède livré par une de ses pareilles.

Il appliqua sur le bras de Docenn, toute désignée pour l'expérience en tant qu'issue de la même tribu que Milnéo, une dose du placet _ad hoc_.

Bientôt commença une suppuration dont le coloris inusité justifia le choix d'un sujet de race noire en dénotant une réaction autre que celle des peaux européennes. Dans l'humeur, Paracelse remarqua pour la première fois des globules rouges qui, soumis à l'analyse, lui donnèrent principalement, à sa grande surprise, «charbon, soufre et salpêtre», éléments de la poudre à canon, telle que Roger Bacon l'avait inventée trois siècles avant. Mais, détrempés par la sécrétion qui les avait amenés, les minuscules grains restèrent privés de tout pouvoir détonant, même après diverses tentatives de dessiccation.

Estimant que l'obtention d'une retentissante explosion donnerait un vif relief à sa découverte, dont l'imprévu l'enorgueillissait, l'alchimiste voulut savoir si la formation du pulvérin précédait la venue du suintement humidifiant. Une conclusion affirmative s'imposa quand, au cours d'une nouvelle expérience, il recueillit plusieurs globules vierges de toute humeur, en fouillant avec de délicats instruments d'acier, peu après la pose du placet, la peau de Docenn, qui, dure au mal, se laissa faire sans plaintes. Mais ce mode d'extirpation entraînait une effusion de sang dont Paracelse, malgré d'infinies précautions, ne put jamais garantir les globules, dès lors inondés et perdus.

Entre temps, l'alchimiste, employant l'humeur comme calmant telle que la fournissait la peau sollicitée, avait guéri Milnéo,--dont le mal évidemment s'était apaisé de lui-même.

* * * * *

Méditant l'anecdote, Canterel avait composé le placet en cause, dont la formule, prise dans la monographie, indiquait à doses précises, comme substances fondamentales: hydrate de sodium, anhydride arsénieux, chlorure d'ammonium, silicate de calcium et nitrate de potassium.

Par curiosité il l'étendit sur la peau d'un noir--et trouva, dans la suppuration prévue, maints globules donnant essentiellement, à l'analyse, les trois substances nommées par l'alchimiste.

Songeant que l'organisme humain recèle du carbone et du soufre, le maître comprit vite le phénomène.

Éléments du placet, qui riche en nitrate de potassium fournissait directement le salpêtre, l'hydrate de sodium et l'anhydride arsénieux, extrêmement avides l'un de carbone, l'autre de soufre, captaient les parcelles de ces deux corps éparses dans le derme.

Or le pigment spécial qui colore les peaux nègres, doué de nombreuses affinités chimiques, attire sept corps divers, dont l'hydrate de sodium, l'anhydride arsénieux et le nitrate de potassium. Subjugués par lui en même temps que le salpêtre, l'hydrate de sodium et l'anhydride arsénieux apportaient leur récente réserve de carbone et de soufre,--et de ces accointances fortuites naissaient les globules, grâce à quelque interne mouvement pétrisseur de la peau en travail préparant sa suppuration.

Le rôle capital que jouait le pigment expliquait l'absence, vérifiée par Canterel, de tout globule mystérieux dans les réactions analogues des sujets de race blanche.

Trouvant, lui aussi, un intérêt puissant à faire exploser un pulvérin de pareille provenance, le maître, employant à son tour de fins outils d'acier, se buta, comme Paracelse, à l'impossibilité d'aller prématurément chercher fort avant dans la peau, sans les tremper d'un sang dû à d'inévitables coupures, les globules sensationnels,--mouillés irrémédiablement quand on les recueillait dans l'humeur.

Or voici que l'appareil lumineux des émerauds, par sa façon délicate d'explorer le derme sans ruptures de vaisseaux, pouvait lui permettre d'atteindre son but.

La peau d'un noir, après application du placet habituel, fut attaquée un soir, avant toute suppuration, par huit invisibles pointes lumineuses, aux sons des _Campanules d'Écosse_ doublement exécutées par un rectangle à musique sous la conduite vocale de Félicité, qui employait ainsi, à la demande de Canterel, le seul moyen d'obtenir des émerauds une irradiation intensément perforatrice.

Mais le maître, sa loupe dans l'orbite, vit les cônes éthérés, exempts de trouble, traverser la peau sans l'ouvrir, comme des rayons errant dans du verre. Notoirement moins souple que le nôtre, l'épiderme nègre offrait des pores trop résistants à l'aérienne pointe pivotante, qui dès lors agissait comme avec toute matière transparente à son élément.

D'autres sujets noirs, hommes ou femmes, fournirent les mêmes résultats négatifs.

Refusant de s'avouer vaincu, le maître espéra que, dilatés par le phénomène d'horripilation,--dit _chair de poule_ ou _petite mort_,--les pores deviendraient pénétrables.

Le froid n'ayant pu suffire, Canterel voulut mettre à l'épreuve les effets de quelque vive terreur,--qu'il n'essaya pas d'inspirer à des noirs dès longtemps transplantés en Europe et trop confiants en nos lois, prohibitives de toutes violences.

Il se rappela une profonde impression personnelle ressentie, lors d'une récente exposition des œuvres de Vollon, devant la fameuse _Danseuse aux fruits_, considérée comme le chef-d'œuvre du grand peintre. Le catalogue formulait ainsi l'argument, inspiré par une coutume soudanaise: