Chapter 18
Plus que tout, les remuements extravagants de la femelle provoquant ses œufs avaient impressionné Canterel dans son étude des iriseaux. Persuadé que la nature ne présentait nulle part ailleurs semblable mélange indécomposable de déhanchements et de soubresauts, le maître voulut profiter de l'aubaine pour mettre en complète valeur certaine propriété troublante possédée par l'objet d'une récente découverte--dont ce passage d'Hérodote lui avait suggéré la poursuite:
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En l'an 550, après avoir conquis la Médie, Cyrus, visitant Ecbatane en vainqueur, aperçut dans les palais et les temples, sous mille aspects divers, une frappante profusion d'or.
Désirant connaître la provenance de tant de métal précieux, il apprit l'existence, sous le mont Arouastou, d'une opulente mine alors épuisée.
Comme on pouvait, par haine de l'envahisseur, avoir mensongèrement donné le gisement pour actuellement stérile, Cyrus--songeant qu'au reste, bonne foi admise, une veine jadis si riche était en mesure de recéler encore quelque filon ignoré--se rendit aux lieux indiqués avec une foule de travailleurs.
Trouvant effectivement la mine dépouillée jusqu'en ses plus secrètes impasses, il fit creuser de nouvelles galeries--et admira un jour certain pesant bloc d'or capturé à de grandes profondeurs par une de ses équipes.
Mais les recherches subséquentes, dirigées en tous sens, furent infructueuses, et le monarque revint à Ecbatane avec son unique spécimen.
Fidèle à une antique tradition, Cyrus, lorsqu'il forçait une capitale, recevait avec magnificence, du haut d'un trône improvisé sur la place publique, l'humble hommage des grands du royaume en présence du peuple assemblé--puis, d'un seul trait, vidait un vase précieux empli d'eau puisée à la plus marquante artère fluviale de la contrée; le conquérant, en assimilant à sa personne même cette onde nationale, prenait symboliquement possession du pays dompté.
Impatient de fouiller la mine du mont Arouastou, susceptible, en cas de non-épuisement, d'être méchamment soustraite en hâte à son exploitation future par inondation ou ravage, Cyrus avait quitté Ecbatane en renvoyant à son retour l'habituelle solennité, où devait servir l'eau du Choaspes, grand affluent du Tigre.
Cette fois, au lieu d'adopter n'importe quel cratère pour son emblématique rasade, il fit forger une coupe dans le bloc d'or ramené de la mine. Le conquérant boirait ainsi l'eau du Choaspes dans une matière déterminée qui, récemment extraite par lui-même du sol de la région asservie, renforcerait la signification de son acte.
Au jour dit, devant une foule immense, un trône drapé de riches étoffes brillait au soleil en plein cœur d'Ecbatane. Cyrus y prit place auprès d'une table de marbre où se dressait la coupe d'or, remplie d'avance d'eau du Choaspes, et tous les dignitaires mèdes vinrent tour à tour faire leur soumission au nouveau maître.
Le défilé terminé, Cyrus, au milieu d'un grand silence, porta la coupe jusqu'à ses lèvres.
Mais il eut beau la renverser au-dessus de sa tête rejetée en arrière, l'eau, retenue par une force étrange, ne put franchir son gosier.
Troublé, il écarta l'objet et perçut aussitôt un cri de surprise proféré par tous: l'eau, sans tomber, pendait au-dessous de la coupe, qui, lancée au loin par Cyrus effrayé, atteignit la foule, où elle passa de main en main; le liquide l'avait suivie dans sa chute et, glissant extérieurement au long du métal, se balançait maintenant sous le pied sans séparation possible. L'or exerçait sur la masse d'eau une invincible et mystérieuse attraction.
Convaincus dès lors que, par décret des dieux, Cyrus, n'ayant pu boire l'eau du Choaspes, ne devait pas posséder leur sol, les Mèdes, enhardis, esquissèrent un mouvement de révolte. Ce fut à grand'peine que les soldats perses rangés autour du trône protégèrent Cyrus contre les attaques de la multitude.
Fâcheusement impressionné par l'événement, le conquérant partit le lendemain vers d'autres contrées, laissant en Médie une forte garnison apte à maîtriser la rébellion naissante.
Et jamais, dans la suite, Cyrus ne parvint à soumettre entièrement les Mèdes, qui, regardant chaque jour avec confiance, vu l'incident de la coupe, leur délivrance comme prochaine, travaillaient sourdement sans relâche à secouer le joug des Perses.
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Hérodote présente le fait comme une légende. Mais, suivant Canterel, rien, au point de vue scientifique, ne s'opposait à ce qu'un or géologiquement doté de tels éléments chimiques spéciaux exerçât sur une masse liquide un sérieux pouvoir attractif. Considérant donc l'aventure comme plausible, toujours le maître avait nourri le projet--hasardeux certes, mais défendable--de faire chercher dans les plus secrets replis de la fameuse mine quelque second lingot ravisseur d'eau.
Il avait un jour exposé son plan à l'archéologue Derocquigny, prêt à partir pour entreprendre une série de fouilles non loin du mont Elvend, qui n'est autre que l'ancien Arouastou.
Enthousiasmé par l'idée, Derocquigny, une fois sur les lieux, creusa le sol juste à l'endroit--nettement déterminé par Hérodote--d'où les gens de Cyrus avaient extirpé leur bloc massif.
Après de longs et actifs sondages, l'archéologue trouva une lourde pépite qui, donnant raison à Canterel, auquel il s'empressa de l'expédier, attirait l'eau avec force.
Le maître, essayant de secouer vigoureusement le précieux spécimen au sortir d'une bassine pleine, vit la masse d'eau captée se projeter au loin en tous sens puis revenir fidèlement à l'or qui la subjuguait.
Des mouvements continuels et baroques étant nécessaires pour bien mettre en relief les vertus attractives du curieux métal, Canterel tâchait de faire exécuter à sa main les plus capricieux et fréquents sursauts.
Mais ses gestes, par leur côté conscient et volontaire, lui semblaient inférieurs, sous le rapport de l'effet rendu, à l'agitation imprévue qu'eût provoquée sans arrière-pensée quelque être ignorant du but poursuivi.
Or toute personne, même bornée ou folle, eût, à un degré quelconque, agi en connaissance de cause, et, d'avance, n'importe quelle machine, à travail forcément invariable et précis, allait au rebours de ses désirs.
Seul un animal, vivant et incompréhensif à la fois, pouvait donner à la manœuvre tout l'inattendu exigé.
Ayant reçu la pépite peu de temps après son retour de Marseille, au moment de ses études sur les iriseaux, Canterel jugea que les folles évolutions caudales de la femelle éprouvant ses œufs lui donneraient des résultats inespérés, en portant jusqu'à l'anxiété les sentiments de ceux qui guetteraient les cabrioles de l'eau.
Il fit transformer la pépite en une plaque spéciale qui, fixée sous le dais naturel d'une iriselle, happa le contenu presque entier d'un récipient d'eau placé dans sa zone d'appel au moment d'une sélection d'œufs. L'étrange queue, trop puissante pour souffrir de sa double surcharge, assaillit les coquilles en imprimant à la vague suspendue au-dessous d'elle les effarants brimbalements fortuits ardemment souhaités par le maître.
Séduit par cette scène rapide, Canterel nous en avait réservé pour aujourd'hui une fidèle reprise.
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Calme dans sa cage, l'iriselle couvait son œuf si posément que l'eau accrochée bougeait à peine sous la plaque d'or.
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A deux mains Félicité saisit sur sa table une gerbe d'orties dont chaque tige, comme celle d'une fleur montée, s'unissait par l'étreinte d'un fil de fer en spires à une mince baguette la prolongeant.
La vieille femme, s'engageant à deviner nos caractères au moyen de ces plantes, données pour magiques, tendit au poète Lelutour, l'un des plus captivés de notre groupe, le bout libre des frêles badines,--qu'elle tenait toutes ensemble par leur milieu, non sans les faire constamment glisser les unes entre les autres avec une rare dextérité.
En ayant pris une suivant son choix, Lelutour, sur injonction de Félicité, frappa sèchement, avec l'ortie fixée à l'opposite, le bras nu de Luc, qui venait de s'approcher, la manche relevée.
La sibylle nous montra que les rougeurs promptes à paraître sur la peau formaient, en petites majuscules inégales mais lisibles, cette figure:
HOCHE COUARD.
Ensuite, par une sentencieuse tirade accusatrice, elle traita Lelutour d'esprit paradoxal.
L'apophtegme tombait si juste qu'un rire unanime s'éleva, gagnant Lelutour lui-même, conscient de son défaut.
Le poète en effet, sémillant causeur ennemi des clichés, passait pour soutenir froidement, avec un charme plein d'imprévu, mille thèses abracadabrantes.
Un mystère enveloppait l'apparition des lettres sur la peau, car l'ortie, même vue de près, n'offrait rien d'anormal.
Sur nos instances, dictées par la pitié que nous inspirait Luc, en train de se gratter nerveusement l'endroit meurtri, Canterel, du geste, arrêta Félicité, disposée à poursuivre son enquête en présentant la gerbe à de nouveaux amateurs, puis nous révéla le secret de la cuisante inscription cutanée.
La sibylle, étudiant son public pendant ses premières manigances, discernait vite, à l'attitude et aux reparties, le trait dominant de chaque flâneur. Ses remarques faites, elle approchait la gerbe piquante avec des remuements si habiles que certaine tige, élue par elle et munie d'une ortie contenant en puissance un dire opportun, atteignait infailliblement, telle qu'une _carte forcée_, la main du preneur.
Laissant libres différentes places formant des lettres majuscules pareilles à celles des clichés typographiques, Félicité, préalablement, avait badigeonné chaque ortie au pinceau avec une mystérieuse drogue incolore, propre à ôter aux feuilles les propriétés envenimantes dues à une sécrétion de leurs poils. Toutes fort plates grâce à un tri soigneux, les plantes, pour le coup à porter, ne donnaient le choix qu'entre deux côtés, préparés chacun de même. Fustigée, la peau de Luc, subissant l'effet irritant des seuls endroits géométriquement épargnés par l'enduit, offrait aux yeux, dans un bref délai, une rouge formule incisive semblant conçue par le cerveau de l'inoffensif tortionnaire, dont elle trahissait la mentalité.
Force indices de défauts et de qualités figuraient ainsi dans la gerbe.
Or on ne pouvait mieux symboliser le paradoxe qu'en entachant de couardise la plus intangible gloire militaire de l'histoire.
Plusieurs traits déconcertants, lancés sur l'iriselle par Lelutour imperturbable, avaient guidé Félicité pour la nomination mentale de l'ortie fatidique.
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Rangeant sa gerbe, la sibylle sortit d'une étroite et haute boîte de vieux cuir au couvercle absent un grand jeu de tarots--et posa l'un d'eux à plat, le dos touchant la table. Avant peu une musique argentine s'échappa de la carte, bien que nulle épaisseur anormale n'autorisât la présence d'un mécanisme intérieur. Adagio incohérent, semblant dû au caprice improvisateur de créatures vivantes, l'air, empreint d'une bizarrerie exempte de toutes fautes harmoniques, se déroulait avec mollesse.
Un second tarot, prenant place près du premier, engendra un motif plus alerte. D'autres, mis successivement sur table, jouèrent tous leur morceau discret aux sons purs et métalliques. Pareil à un orchestre indépendant, chacun, une fois couché, attaquait tôt ou tard sa symphonie, traînante ou vive, sombre ou joyeuse, dont l'imprévu, presque hésitant, trahissait le faire personnel de sujets animés.
Jamais aucune infraction aux règles ne froissait l'oreille, déroutée seulement par la multiplicité de ces ensembles divers, trop faibles au reste pour provoquer par leur simultanéité un gênant charivari.
La flagrante localisation des sons mettait l'esprit en demeure d'admettre, contre toute vraisemblance, l'emprisonnement dans chaque tarot d'un appareil musical miraculeusement plat.
Pendant que Félicité continuait son manège, étalant côte à côte au hasard, la face principale en vue, l'_ermite_ et le _soleil_, la _lune_ et le _diable_, le _bateleur_ et le _jugement_, la _papesse_ et la _roue de fortune_, Canterel ouvrait, après l'avoir prise sur la table non loin d'une spatule d'ivoire, certaine boîte ronde en métal, pleine d'une poudre blanche qu'il nous donna pour la reproduction fidèle d'un des fameux _placets_ de Paracelse, préparations imaginées pour obtenir par sécrétion des sortes de remèdes opothérapiques.
La spatule lui servit à prélever dans la boîte puis à étendre en couche légère sur l'avant-bras de la négresse Siléis une dose de poudre qui recouvrit une importante surface de peau.
Puis le maître attendit l'effet de sa médication externe, pendant que Luc ramassait une gaine de serge noire, contenant un grand objet plat jusqu'alors debout sur le sol contre un des pieds de la table.
Les tarots, exhalant à l'envi force notes cristallines et charmeuses, donnaient un ample concert hétéroclite, tous abattus maintenant par Félicité, qui, tendant l'oreille pour comparer le talent de chacun, entreprit d'éliminer ceux dont le rythme trahissait de l'apathie,--les réduisant brusquement au silence par la simple action de les remettre debout dans sa main. Bientôt les plus délurés seuls restèrent actifs--puis, ramassés un par un à leur tour, laissèrent la place entière à la _maison-Dieu_, tarot dont l'_allegro vivace_ primait tout par son brio joyeux.
Douée d'une étrange puissance de pénétration, la poudre s'insinuait rapidement dans la peau de la Soudanaise. Quand le dernier grain fut absorbé, Canterel fit un signe à Félicité, qui, penchée vers la table, chanta tout près de la _maison-Dieu_ un tendre motif mélancolique. Interrompant aussitôt son allégro, le tarot, délaissant toute combinaison harmonique, joua sans faute en pleine sonorité, à la fois dans l'aigu et dans le grave à deux octaves d'intervalle, l'air qu'on lui soufflait,--lente mélodie plaintive qui, empreinte d'un grand charme nostalgique, pouvait se noter ainsi:
[Musique: Andante con grande espressione]
Dès les premières notes, huit cercles lumineux vert émeraude, plus petits que des bagues, étaient apparus, horizontalement, au-dessus du tarot, privé de tout lien visible avec eux. Sortes de minces halos dominant de trois millimètres la surface coloriée, ils marquaient les centres de huit pareils carrés imaginaires qui, allant deux par deux, eussent servi à morceler symétriquement l'aire entière de la carte.
Indéfiniment Félicité répéta ses seize mesures, entraînant à sa suite les mystérieux et dociles exécutants tapis dans le tarot. Les halos, très intenses, engendraient un puissant éclairage vert; il semblait que la mélodie même attisât sans cesse leur feu énigmatique allumé par elle seule.
Luc, sur un mot brusque de Canterel, sortit du souple sac de serge un tableau luxueusement encadré, qu'il offrit directement aux regards de Siléis.
La lune éclairait splendidement la toile, signée _Vollon_ et frappante de relief. Dans un décor africain, une jeune danseuse de race noire, en train d'exécuter un pas tendant vers quelque monarque sauvage installé à droite au milieu de ses principaux chefs, portait séparément en périlleux équilibre au sommet de sa tête et sur le plat de ses mains trois corbeilles simples, contenant chacune un lourd stock de fruits indigènes disposés en pyramide élancée. Une grosse baie rouge, en quittant par accident le monceau de la main gauche, terrifiait la ballerine, vers qui fonçaient, l'arme au poing, deux exécuteurs nègres au geste léthifère. L'œuvre entière avait une rare énergie, et l'expression de frayeur donnée aux yeux de l'almée atteignait un suprême degré d'intensité; mais les fruits surtout faisaient valoir les dons spéciaux du créateur fameux de tant de natures mortes; ils sortaient de la toile, et, à mi-chemin du sol, la baie fugitive était d'un pourpre éblouissant.
Tout à coup, attirant nos regards par un sourd gémissement, Siléis subit une terrible crise. Fixant assidûment sur le tableau ses yeux agrandis par l'horreur, elle râlait d'épouvante, la respiration courte et le visage convulsé. Canterel, épiant avec une joie visible ces symptômes brusques, nous montra que, sous l'empire de l'effroi, la Soudanaise, dont il soulevait le bras nu, avait très fortement la chair de poule.
Les mains à demi fermées, Félicité portait maintenant la _maison-Dieu_ bien à plat sur l'extrême bout de ses dix doigts, groupés et un peu arrondis. Appliquée à rechanter sans trêve la même cantilène tout contre le tarot musical, qui en continuel fortissimo la ressassait avec elle, la vieille femme maintenait les halos dans leur étincelante vigueur.
Baissant la tête pour regarder par en dessous, non sans le tenir avec ses deux mains horizontalement distantes, le bras de Siléis toujours médusée au même point par le tableau, Canterel, au moyen d'une lente descente, approcha d'un halo d'angle, jusqu'à effleurement, la portion d'épiderme tout à l'heure cachée par la poudre blanche.
En observant à sa manière, nous vîmes se creuser dans la peau, sans douleur apparente ni effusion de sang, une cavité profonde affectant la forme d'un cône dont le brillant cercle vert eût constitué la base.
Bientôt, du sommet de cette forure, un globule rouge tomba sur la _maison-Dieu_, salué par une triomphante exclamation de Canterel, qui leva un peu le bras de la Soudanaise, pour l'abaisser derechef après un léger déplacement horizontal. Au-dessus du même halo, une nouvelle cavité béa, qui, faiblement distante de la première, déjà contractée à demi, fournit à son tour un globule rouge. De nombreuses manœuvres semblables se succédèrent prestement. Sans franchir les limites du champ qu'avait recouvert le placet de Paracelse, le maître, fidèle à son énigmatique stratagème, ouvrait, de-ci, de-là, des cavités dans la peau de Siléis, procédant toujours, avec le bras noir maintenu sans cesse parallèle au tarot, par montées ou descentes rigoureusement verticales. Toutes identiques, les enfonçures coniques se refermaient doucement sans laisser de trace, après avoir libéré chacune un globule rouge, qui s'affalait sur la carte en passant par le centre exact du même halo vert. Canterel agissait avec hâte, comme pour mettre à profit le fugace phénomène de petite mort dû à la peur mortelle qu'inspirait encore à la Soudanaise l'aspect du tableau de Vollon. Les globules, en tas allongé, se réunissaient au milieu de la _maison-Dieu_, toujours aussi ardente à lancer crânement aux échos, pendant que luisaient de plus belle ses huit halos verts, le thème éternellement repris par Félicité.
Enfin Canterel marqua le terme de l'expérience en écartant, pour l'abandonner aussitôt, le bras de Siléis, qui, ne voyant plus la toile tragique, vivement rengainée par Luc, retrouva son calme au moment où une attaque nerveuse paraissait imminente.
Comme Félicité avait soudain cessé de chanter, le tarot, désemparé, cherchait vainement à poursuivre sans guide l'exécution de la cantilène. Après d'infructueux efforts pour ressaisir le fil de la phrase musicale entamée, il retomba dans son ancienne étrangeté symphonique, et les halos s'éteignirent.
Canterel, marchant vers la rivière, nous pria de ne pas quitter un instant des yeux, en vue d'un futur témoignage, l'ensemble des globules rouges. Nous le suivîmes, entraînés par Félicité, qui, avec précaution, tenait toujours horizontalement, sur le bout de ses dix doigts, la _maison-Dieu_, vers laquelle convergeaient nos regards dociles.
Arrivés, au bout d'une cinquantaine de pas, devant les rochers de la berge, nous dûmes, sur injonction du maître, constater chacun à tour de rôle, pendant que les autres continuaient d'épier les globules, l'absolue vacuité d'une petite excavation artificielle, qui, point d'aboutissement d'une mèche d'amadou assez longue, était disposée en trou de mine.
Penchant en bonne place, dans le sens voulu, la _maison-Dieu_ dès lors silencieuse, Félicité laissa rouler tous les globules jusqu'au fond de l'antre minuscule, et Canterel, après avoir mis le feu au bout libre de la mèche, nous ramena prudemment, en nous annonçant une explosion prochaine, jusqu'à la table récemment quittée.
Là, pendant la lente combustion de l'amadou, le maître, pour nous faire prendre patience, nous mit au fait des événements suivants.
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Voyant un matin, dans une des belles rues de Marseille, une montre plate exposée de profil derrière la vitre du grand horloger Frenkel, l'inventive Félicité, stupéfiée par l'évidente présence d'un mécanisme complexe dans un boîtier d'épaisseur nulle, avait voulu enrichir ses séances d'un mystérieux attrait, basé sur une application outrancière du procédé compresseur: une fois pourvus tous intérieurement d'un mince appareil musical impossible à deviner, certains vieux tarots, dont elle usait chaque jour, fourniraient à ses périodes prophétiques de précieux éléments nouveaux, subordonnés à la nature et au rythme des airs.
Mais, pour qu'on pût l'attribuer, comme l'exigeait le but poursuivi, à une intervention magique de puissances extra-terrestres, il fallait que, partant d'elle-même pour éviter une manœuvre de ressort qu'éventeraient vite des yeux forcément en éveil, la musique affectât une espèce d'incohérence fortuite excluant tout morceau normal. La sibylle songea que seules des créatures vivantes, enfermées dans la carte même, lui donneraient, selon son vœu, un continuel imprévu dans l'exécution, joint à une absolue spontanéité d'attaque.
Cinq étages au-dessous de sa mansarde, logeait dans une boutique poudreuse le vieux bouquiniste Bazire, acheteur d'innombrables livres de rebut qu'il revendait aux prix d'occasion.
Se rendant chez Bazire, qui voisinait parfois avec elle, Félicité s'enquit, en vue de son projet, d'un ouvrage concernant les insectes.
Le vieillard lui remit plusieurs traités d'entomologie bien illustrés, qu'elle put feuilleter à loisir.
Après diverses recherches, elle tomba sur le portrait de l'_émeraud_, qui retint son attention par l'extrême platitude de son corps.
Selon un texte succinct encadrant le dessin, l'émeraud, aphaniptère parasite de la _pyrole calédonienne_, plante particulière au centre de l'Écosse, était doué parfois la nuit d'une phosphorescence intermittente qui, ne le touchant en aucun point, créait plus haut que lui, parallèlement à l'ensemble de son individu, une sorte de _halo_ vert. Tant que durait le phénomène lumineux, l'insecte, blanc à l'état naturel, se parait, grâce au reflet de son nimbe, d'une riche nuance émeraude qui justifiait son nom.
Séduite par l'idée de cette auréole, qui, apte sans doute à briller malgré un mince obstacle, lui fournirait, par sa venue miraculeuse au-dessus de tel tarot, une matière à saisissantes conclusions augurales, Félicité fixa son choix sur l'émeraud, dont la forme répondait juste à ses vues.
Sachant que Bazire, en vue de son commerce, avait dans chaque grand centre son pourvoyeur de bouquins, Félicité, désemparée, eut recours à lui pour se procurer ses insectes. Il écrivit à son correspondant d'Édimbourg, qui, après d'obligeantes démarches, lui envoya six pots de terre contenant chacun une pyrole calédonienne cueillie dans la vallée du Tay et pourvue d'une colonie d'émerauds.
Pressenti par Félicité, qui, anxieuse, jugeait que maître en l'art de la fine mécanique il pouvait seul réaliser le prodige rêvé, l'horloger Frenkel, enthousiasmé, offrit son concours gratuit contre l'exclusive propriété de l'idée, qu'il voulait ensuite exploiter lui-même.
Le marché fut conclu, et Frenkel, réclamant des émerauds pour guider son travail, reçut une des six pyroles calédoniennes.
Étudiant les insectes des cinq autres plantes, Félicité vit apparaître un soir le halo annoncé. Ardent cercle vert, il étincelait au-dessus d'un aphaniptère, en l'accompagnant dans toute évolution. Peu à peu, chaque émeraud se para d'une semblable auréole, dont le milieu dominait sa tête. Il semblait qu'une cause unique eût provoqué cette illumination générale.