Locus Solus

Chapter 17

Chapter 173,497 wordsPublic domain

Objet d'un affectueux accueil, Florine, guidée par lord Rashleigh, admira en détail le parc et le château, pendant que Lucius travaillait, son modèle sous les yeux.

Retenus à dîner, les visiteurs, qu'une quinzaine de kilomètres séparaient de la plus proche gare de village, montèrent vers dix heures dans un coupé de leurs hôtes.

A mi-route, durant la traversée d'un bois épais, on entendit maintes voix avinées hurler en chœur, à l'apparition de la voiture, le chant de ralliement de la _Red-Gang_[4], et les chevaux furent arrêtés par une troupe de rôdeurs plus ou moins ivres.

[4] Célèbre association de bandits qui infeste le comté de Kent.

Impulsif et nerveux, Lucius mit pied à terre en invectivant les assaillants, qui le réduisirent à l'impuissance et firent descendre Florine, occupée à serrer craintivement Gillette endormie.

A ce moment, après avoir blessé deux fois le chef de la bande à coups de revolver, le cocher s'enfonça dans la nuit, en s'efforçant vainement de retenir ses chevaux, emportés au bruit des détonations.

Atteint légèrement, mais exaspéré par la vue de son sang, le chef se jeta sur Lucius pour le dévaliser brutalement puis arracha Gillette des bras de Florine, qu'il fit fouiller par ses hommes.

Voyant le bandit assommer de coups de poing, pour la faire taire, l'enfant qui, éveillée par un contact étranger, s'était mise à pleurer, Lucius se libéra de toute étreinte par un bond d'une telle violence qu'un poignard échappa aux doigts d'un de ses gardiens. Il fondit sur l'arme et en frappa furieusement le tortionnaire, en visant la figure à défaut de la poitrine garantie par Gillette. Entaillant la joue de bas en haut, la lame pénétra profondément dans l'œil gauche.

Éborgné, sanglant, le chef, en regardant Lucius vite appréhendé de nouveau, eut un cri de bête fauve. Fou de douleur, il avait laissé tomber Gillette, maintenant hurlante sur le sol, et devinait, à mille indices, qu'il fallait s'en prendre à l'enfant pour bien supplicier le couple.

D'une voix étranglée il commanda en désignant Gillette:

«Sir Roger de Coverly.»

Tous les bandits, sauf trois qui maintenaient Florine et Lucius, formèrent deux files se faisant face et commencèrent une gigue infernale dont l'enfant marquait le point central. Quittant deux coins opposés, le chef et un comparse vinrent diagonalement, en sautillant, à la rencontre l'un de l'autre et frappèrent férocement Gillette du talon avant de regagner leurs postes à reculons. Étrennant la diagonale contraire, les titulaires des deux autres places extrêmes accomplirent une manœuvre identique. Les deux mêmes couples alternèrent plusieurs fois, exécutant au milieu divers tournoiements ou saluts, dont le premier donnait un exemple servilement copié par le second; et les monstres, à chaque voyage, meurtrissaient la victime--ou la piétinaient rageusement en l'écrasant sous le poids entier de leur corps. Par surcroît de cruauté, le chef, avec acharnement, visait à la tête ou au ventre.

Après quoi, deux vis-à-vis, pris chacun dans un des couples précédents, passèrent par étapes d'une extrémité à l'autre du quadrille, grâce à une série de pivotements alternatifs faits en dedans à eux deux puis séparément avec chaque danseur des deux files. Cette seconde figure avait, à certain moment, fourni une nouvelle occasion de fouler aux pieds la martyre.

Tout recommença dès lors comme au début, et l'effrayante gigue se poursuivit longtemps, sous les yeux hagards des parents. A la faveur du roulement établi par le retour périodique de la seconde figure, tous les danseurs occupaient successivement les places de militants et torturaient Gillette à l'envi sous leur sautillement perpétuel.

C'était bien la classique gigue de sir Roger de Coverly, transformée en un célèbre supplice que la Red-Gang inflige à ses traîtres.

Accélérant et enfiévrant leur ballet de cauchemar, les forcenés s'applaudissaient mutuellement quand le sang giclait de quelque nouvelle entaille due aux clous de leurs souliers.

Brusquement, à la vue du cocher ramenant à grands coups de fouet son coupé surchargé d'hommes armés de revolvers, toute la bande s'enfuit.

Florine, en se précipitant sur sa fille, ne ramassa, hélas! qu'un affreux cadavre défiguré, couvert d'ecchymoses et de plaies. Touchant et regardant l'enfant, Lucius, frappé de folie, éclata de rire et imita en divaguant l'allure des odieux danseurs. Atterrée, Florine l'entraîna dans le coupé, qui reprit la route du château pendant que les nouveaux venus suivaient la trace des bandits.

Dévoués et compatissants, les Rashleigh, durant toute la nuit, veillèrent avec Florine le corps de Gillette et firent face aux terribles accès du pauvre dément.

Après l'enterrement de l'enfant, Florine, signant une déposition contre les assassins, habilement capturés, quitta ses hôtes avec de tendres effusions et reconduisit Lucius à Paris, où maints traitements furent tentés.

Se croyant Léonard de Vinci, l'infortuné rattachait à sa fille, dont la pensée l'obsédait, ses universelles spéculations sur l'art et la science.

Pendant deux ans, soigné tour à tour sans résultat dans cinq asiles réputés, Lucius, qu'une recherche assidue eût pu exalter, s'était vu refuser, malgré ses demandes réitérées, toutes fournitures de travail.

Extrayant du récit une certitude de curabilité, Canterel, ennemi en pareil cas de la plus légère contrariété, résolut, au contraire, d'accéder servilement aux plus extravagants désirs du malade.

Pour ménager à Lucius un profond calme silencieux, il fit rapidement construire, en un point surélevé de son parc, une simple chambre à mobilier sommaire, sans nulle autre issue qu'une large grille dont les deux battants, formant façade, regardaient une vaste étendue de forêts, unique et reposant horizon grandiosement vert à perte de vue.

On y transféra l'intéressé, qui, attentivement couvert aux heures nocturnes, devait absorber sans cesse les tonifiants effluves du plein air.

Le lendemain, de nombreux éléments disparates, dont il avait laborieusement dressé une liste, lui furent donnés avec empressement.

Non sans traces de son talent passé, il commença un tableau dont le sujet, empreint de démence, comportait maintes ailes déployées, entraînant par des liens une personnification de l'aube. Comme Canterel l'apprit au cours d'une série entamée de conversations curatives, le malade évoquait ainsi Gillette enlevée au matin de la vie.

Avec ses outils de sculpture, il confectionna ensuite de légers petits personnages dans divers fragments d'une mince baudruche, qui, travaillée à rebours comme le métal repoussé, gardait telle forme délicate patiemment obtenue, grâce à son élasticité, par une succession d'efforts précautionneux. Gommant les bords afin de les souder, sans omettre de lester chaque pied avec du sable fin, il soufflait en dernier lieu, avant de le fermer rapidement à son tour, dans un suprême interstice ménagé à bon escient et facile à rouvrir un instant pour un regonflement périodique--puis se livrait à un merveilleux travail de complet coloriage plein de recherche dans l'intensité de l'expression et dans le détail du costume. Il eut bientôt douze sujets presque impondérables, évoquant tous de néfastes rôdeurs.

Établissant alors, sur une table de marbre, une foule de courants de chaleur verticaux,--à l'aide d'une plaque de tôle que garnissaient des charbons rouges, de deux chenets sans aspérités et d'un morceau de reps gris judicieusement percé sur place de nombreux trous d'épingles,--il fit exécuter à ses poupées, par un habile manège de ses doigts, une _sir Roger_ aérienne, qui, s'animant progressivement, éclaira l'esprit de Canterel: assiégé par la double idée de son chagrin et de son universalité, le pseudo-Léonard, comme sculpteur et peintre, avait créé de typiques personnages aptes à reproduire la gigue fatale,--en imaginant, comme savant, un genre de danse physiquement basé sur la légèreté de l'air chaud.

En réclamant sur sa liste un morceau de reps pour son expérience, non sans spécifier ingénieusement la teinte grise, indifférente aux souillures des cendres voltigeantes, Lucius, faisant preuve d'un curieux bon sens considéré par le maître comme un pas vers la guérison, avait choisi un tissu qui, pouvant braver par sa résistance la chaleur proche des braises, l'emportait sur tout crible de métal,--sa souplesse permettant au doigt vagabond d'imprimer à tel courant, par une douce pesée de la chair sur un point voisin du trou d'échappement, une faible et trichante obliquité favorable au déplacement des figurines.

Soudain, lâchant le reps, Lucius subit une crise terrible durant laquelle, par suite d'effets réflexes qu'engendraient de puissantes hallucinations dues à la précédente scène évocatrice, douze de ses cheveux, dressés verticalement, dansèrent sur son crâne dénudé une gigue irréfrénable qui s'enfiévra peu à peu, semblable en tous points à celle des assassins.

Dès lors, à chaque baisser du jour, sous l'influence d'une rêverie causée par l'heure troublante, Lucius, progressant virtuose, voulut de la braise ardente pour une nouvelle gigue dans l'espace, infailliblement suivie de la même crise capillaire.

*

* *

Un matin le fou exigea, outre une pièce de toile et des ciseaux, un choix complexe de substances chimiques, et d'instruments de laboratoire. Se livrant à de nombreuses manipulations, il créa, d'une part, plusieurs mixtures incolores, de l'autre, un rigide et blanc serpent de Pharaon qui, aussi délié qu'un fil et capable d'effectuer, après telles humectations déterminées, des coutures prodigieusement rapides, lui permit de réussir maints féeriques travaux de lingerie.

Habilement questionneur, le maître eut le mot de l'énigme. Croyant parfois à la naissance imminente de sa fille, par le fait d'un trouble établi dans son obsession, Lucius confectionnait une layette avec certaine idée d'indispensable hâte qui, agissant sur le côté scientifique de sa personnalité supposée, avait engendré une invention remarquable.

Provoquant, malgré soins et huilage, un phénomène d'intense oxydation, la continuelle fabrication chimique de fils rigides initiaux, vite usés, rouilla la grille, y compris les gonds, dès lors paralysés.

Essayés tour à tour sous forme de gonds neufs, différents métaux finirent tous par s'altérer, sauf l'or massif, que Canterel adopta vu son fonctionnement parfait.

Lucius reçut, pour tailler sa toile, des ciseaux d'or bien affilés.

*

* *

Florine venait aux nouvelles sans visiter le malade, sévèrement isolé. Un jour, sur injonction du maître, elle apporta d'étranges ustensiles, qui, revendiqués la veille par Lucius et souvent vus entre ses mains avant le fatal départ pour l'Angleterre, avaient eu pour but une création artificielle de langage ou de chant.

Non satisfait à la réception du ballot, le fou, avec insistance, prononça plusieurs fois le mot «toise».

Instruite de ce détail, Florine se rappela qu'au temps où il maniait assidûment les fournitures en question Lucius projetait de fabriquer, dans une matière élastique dont le choix l'embarrassait, une mesure de longueur qui, pour certaines subtiles raisons phono-arithmétiques, aurait eu, en très petite réduction, le même sectionnement que l'ancienne toise.

Le lendemain, avec un tranchant de ses ciseaux, le fou tailla dans un morceau de lard gras, apporté sur sa demande et bien asséché, une petite règle qu'il transforma en toise de poupée par des divisions rouges faites au pinceau sur une de ses faces.

Avec cette toise et les derniers articles reçus il se livra laborieusement à des pratiques délicates qui, basées sur d'effrayants calculs de distance et de chaleur, tendaient à imprimer dans certaine cire verte des marques génératrices de verbe déclamatoire ou musical.

Objet d'une préférence judicieuse qui fournissait un nouvel indice d'acheminement vers la raison, le lard, vu son élasticité un peu résistante, possédait, plus que toute autre matière, les qualités présentement souhaitables.

Le seul but de l'infortuné, ainsi qu'en témoignaient ses incohérents soliloques, était de reproduire la voix de sa fille telle que l'avaient révélée à son oreille attentive les efforts qu'aux derniers temps de sa vie elle faisait déjà pour parler. Avec une infinie variété de timbres et d'intonations, il créait toutes sortes d'organes dans des fragments de discours ou de mélodies, espérant trouver fortuitement, parmi tant d'éléments, une sonorité indicatrice apte à le mettre en bon chemin.

Là encore intervenait, en se combinant avec son idée fixe, le génie scientifique du personnage qu'il croyait être.

Comme entre temps il travaillait à sa layette, le métal rouillé de deux aiguilles dissemblables, ornant respectivement un fin manche de bois et une membrane vibrante, dut faire place à de l'or inaltérable.

* * * * *

Un soir, Lucius décrivit et réclama certain lourd bibelot ancien, associé dans sa pensée au baptême de son enfant.

Jadis, en Égypte, les prêtres coptes, pour officier, avaient, en guise d'aide-mémoire facile à retourner à un moment donné, un ais de sycomore qui, dressé sur le côté de l'autel, portait sur ses deux faces le texte de la messe gravé dans leur langue.

Pieusement considéré comme l'_esprit_ du saint sacrifice parce qu'en puissance il en contenait le _verbe_, l'ais, après avoir servi, était glissé avec soin dans un fourreau de soie orné du mot «Mens» gracieusement brodé parmi différentes enjolivures.

Lucius avait donné à Florine, en souvenir du baptême de Gillette, un ais de ce genre, découvert, avec son fourreau intact, dans la montre d'un antiquaire.

Ais et fourreau furent remis au malade, qui souvent les mania, souriant à ces objets de prix, évocateurs d'un jour de fête consacré à sa fille.

* * * * *

Glorifiant la méthode de Canterel, des phases de parfait entendement sans cesse plus fréquentes vouaient le fou à une sûre et complète guérison.

*

* *

A ce moment un cri de Lucius nous attira vers la chambre, et bientôt nous étions tous, derechef, rangés devant la grille rouillée aux gonds d'or.

Sur la tablette verte on voyait une nouvelle ligne de marques, évidemment dues comme les autres, d'après leur aspect et leur fondu, au poinçon et à la petite toise aidés de la lampe et de l'as de carreau.

Très agité, Lucius fit glisser sur la ligne récente la pointe de l'aiguille reproductrice, et de l'extrême fond du cornet sortit sur la voyelle «a» une longue syllabe joviale, qui, rappelant les débuts souriants des très jeunes enfants avides de parler, ressemblait fort au modèle fourni par la fin du motif: «_O Rébecca_...»

Le dément poussa un second cri, pareil à celui qu'avait sans doute provoqué tout à l'heure une première audition du joyeux accent. Éperdu à la pensée d'avoir touché au but, il murmura:

«Sa voix... c'est sa voix... la voix de ma fille!...»

Puis, haletant, il adressa comme à une présente ces paroles de tendresse:

«C'est toi, ma Gillette... Ils ne t'ont pas tuée... Tu es là... près de moi... Dis, ma chérie...»

Et, entre ces phrases entrecoupées, l'ébauche de mot, qu'il reproduisait sans cesse, revenait ainsi qu'une réponse.

Canterel, parlant bas, nous emmena au loin sans bruit pour laisser en paix s'accomplir cette crise salutaire. Il félicita Malvina d'avoir déterminé, par son chant, un heureux événement susceptible de hâter le rétablissement du malade--puis nous fit accomplir, par un nouveau sentier, une assez longue descente.

CHAPITRE VI

La nuit s'était faite, et la lune, presque ronde, brillait magnifiquement dans un ciel sans nuages.

Foulant derechef les régions basses du parc, nous aperçûmes, à quelque distance d'une rivière bordée de rochers, une vieille pauvresse à tignasse grise, travaillant, assise à une table encombrée, entre une svelte négresse aux bras nus et un bel enfant de douze ans vêtu de haillons.

Canterel nous présenta de loin les trois personnages.

Un dimanche soir, à Marseille, au terme d'une traversée récente, le maître avait remarqué, au milieu d'un rassemblement, une certaine Félicité, sibylle fameuse, en train d'exercer en plein vent, avec l'aide de son petit-fils Luc, l'art de la divination.

Faisant la part du charlatanisme, Canterel, durant la séance, fut souvent frappé par des pratiques vraiment curieuses, qu'il rêva d'utiliser pour divers travaux personnels.

La foule dispersée, il conclut un marché avec la devineresse, pour s'assurer momentanément, sans réserve, son concours et celui de l'enfant.

Amenés à _Locus Solus_, Félicité et Luc, par leurs bons offices, réalisèrent les espérances du maître, qui leur avait enjoint, en notre honneur, de se tenir aujourd'hui sous les armes.

La négresse était une jeune Soudanaise nommée Siléis.

*

* *

Nous voyant arriver, Félicité rangea une page qu'elle couvrait mystérieusement de figures et de chiffres.

Ensuite, prenant dans une corbeille, pour les aligner sur la table, quatre œufs de grosseur moyenne dont la coquille, très opaque, semblait épaisse et dure, elle ouvrit la porte d'une grande cage d'où sortit un oiseau à plumage multicolore.

Ayant vaguement, en plus menu, l'apparence majestueuse d'un paon, l'animal nous fut donné par Canterel comme une _iriselle_,--femelle de l'_iriseau_, gallinacé bornéen qui, appartenant à une espèce mal étudiée, tire son nom des mille tons variés de son tégument.

Prodigieusement développé, l'appareil caudal, sorte de solide armature cartilagineuse, s'élevait d'abord verticalement, pour s'épanouir vers l'avant à sa région supérieure, créant au-dessus du volatile un véritable dais horizontal. La partie interne était nue, alors que, de l'extérieur, partaient de longues plumes touffues rejetées en arrière ainsi qu'une fabuleuse chevelure. Très affûtée, l'extrême portion antérieure de l'armature formait, parallèlement à la table, un solide couteau un peu arqué. Horizontalement fixée contre le revers du dais par plusieurs vis perçant ses bords, une plaque d'or retenait ballante sous elle, par quelque déroutante aimantation, une lourde masse d'eau qui, pouvant représenter un demi-litre, se comportait, malgré son volume, comme une simple goutte au bout d'un doigt quand approche l'instant de la chute.

Arrêtée en face du premier œuf, l'iriselle, s'inclinant comme pour un salut excessif, attaqua doucement la coquille avec le tranchant de sa queue puissante, qu'elle plongeait en avant bien au delà de sa tête. Rencontrant de la résistance, elle recommença plus sec, sans approcher toutefois de son pouvoir maximum,--exécutant d'effarantes contorsions pour faire glisser avec pénétration, sur la solide carapace qu'elle prétendait couper, l'arête courbe du couteau. Ces incohérents brimbalements perturbaient la masse d'eau, qui, furieusement ballottée en tous sens, enveloppait l'œuf puis s'étalait sur la table,--ne désertant jamais la plaque d'or, qu'elle suivait en l'air, sans laisser aucune trace humide, chaque fois que la queue reprenait de l'élan.

Après une série d'efforts, d'ailleurs savamment mesurés, la coquille, enfin entamée, montra une légère fissure.

Faisant quelques pas, l'iriselle s'en prit de la même façon au second œuf, dont la coque se coupa d'emblée. Le troisième ayant triomphé de tentatives similaires et toujours prudentes, elle éprouva le dernier, bientôt doté d'une mince entaille due à l'engin habituel. Durant l'équipée entière, l'eau, malgré de fantastiques trémoussements, était restée fidèlement collée à la plaque d'or.

Placé dans la cage par Félicité, le seul œuf demeuré intact fut rejoint par l'iriselle, qui se mit à le couver, pendant que Luc allait jeter dans la rivière les trois autres, maintenant sans valeur.

Canterel nous parla du surprenant volatile, qui, derrière les barreaux, attirait encore nos regards intrigués.

*

* *

A Marseille, Luc, pour un minime salaire, aidait parfois au déchargement des navires, sous l'inquiète surveillance de Félicité.

Contribuant un jour, parmi le halètement des grues, à vider les flancs d'un paquebot venu d'Océanie, l'enfant, à son dixième trajet, reparut, au bout de la passerelle, portant sur l'épaule une caisse à claire-voie dont l'intérieur le fascinait.

Comme il courait vers sa grand'mère pour lui faire partager son étonnement admiratif, une fente de la claire-voie livra passage à deux œufs, qui, tombant sans se briser, furent ramassés par Félicité.

Luc montra dans la caisse, garnie d'eau et de grains, deux oiseaux d'éclatant plumage, ornés d'une queue insolite formant dais au-dessus d'eux. Quelques œufs, entaillés finement, gisaient sous leurs pas; d'autres, intacts, composaient, moins les deux récoltés par la devineresse, un étroit groupe régulier, qu'un des captifs alla couver, semblant se remettre avec hâte et satisfaction à une besogne interrompue depuis peu.

Songeant à l'appoint que donnerait à ses séances l'exhibition simple ou complexe d'oiseaux semblables aux deux reclus, Félicité fit couver par une poule les œufs recueillis, dont la coquille, dure et solide, avait si bien résisté à la chute. Un mâle et une femelle naquirent, destinés par la vieille femme à une active reproduction.

Sitôt adultes, les deux volatiles, spacieusement encagés et identiques à leurs auteurs, furent avec succès présentés aux curieux.

Un matin, Félicité vit la femelle, qui venait de se révéler bonne pondeuse, attaquer étrangement un groupe de sept œufs avec certain couteau naturel dont le tranchant, constituant la partie antérieure de sa queue, incisa quatre coquilles.

Trois œufs ayant tenu bon malgré une série d'agressions furent couvés par l'originale bête et ne tardèrent pas à éclore.

La sibylle voulut tirer parti, pour son art, du manège bizarre qu'elle avait enregistré sans en deviner le but.

A toutes les pontes, elle réserva, pour le public chaque fois confondu, le bris partiel des coquilles, prêtant d'avance, à l'occasion de telle anxieuse demande, une signification prophétique au nombre d'œufs appelés à demeurer saufs.

Canterel chercha la cause d'une pareille manœuvre instinctive, accomplie sous ses regards stupéfiés le soir de sa première entrevue avec Félicité.

Patient observateur, il découvrit que les petits, au lieu d'utiliser leur bec, toujours fragile, brisaient la coque, au moment de l'éclosion, avec l'audacieuse lame antérieure de leur queue. D'ailleurs, chez les adultes même, le bec, très court, contrastait par sa faiblesse atrophique avec l'extrême vigueur de l'engin caudal.

En présence du maître, un des iriseaux, ayant une fois à lutter contre un chien, s'était servi de son couteau surplombant comme arme de défense et d'attaque, sans employer ses mandibules. C'est ainsi que devaient agir contre chaque ennemi, dans leurs forêts océaniennes, tous les représentants de l'excentrique espèce en cause.

Canterel comprit que la femelle, pour empêcher des naissances prématurées, éliminait les coquilles relativement frêles, qui se fussent laissé rompre avant l'heure par des petits encore insuffisamment développés et voués dès lors à une vie de rachitisme et de souffrance.

Faisant artificiellement couver, avant l'attrayante défalcation maternelle, tous les œufs d'une ponte, il vit qu'en effet, parvenant à s'évader trop tôt de leur prison, des petits naissaient à jamais grêles et maladifs, alors que d'autres, notablement retardataires, apparaissaient pleins d'exubérante robustesse. Les coquilles de ceux-ci, douées d'une ferme épaisseur, fussent à coup sûr restées intactes sous les heurts judicieusement calculés de la mère, qui, au contraire, eût fatalement coupé celles des premiers, délicates et fines.