Locus Solus

Chapter 16

Chapter 163,539 wordsPublic domain

François-Charles, apprêté par Canterel, choisit pour renaître, comme l'indiquait certain tragique geste final suivi de brusque chute, les derniers moments de sa vie, durant lesquels, tout le prouvait dans son attitude, il avait, à coup sûr, été constamment solitaire, fait qui, défendant d'espérer sur eux la moindre source verbale de renseignements directs,--alors qu'ultérieurement nul récit, et pour cause, ne pouvait en avoir été tracé à quiconque par le suicidé,--rendait fort difficile leur complète reconstitution.

Apprenant du moins sans peine, par ceux qui avaient trouvé le cadavre, en quel lieu précis s'était déroulée la scène intrigante, Canterel, notant mathématiquement tous les pas et mouvements de son sujet, se rendit à la maison meldoise, où on leva pour lui les scellés.

Parvenu au cabinet de travail, il comprit, avec ses notes et un peu de raisonnement, que François-Charles avait d'abord marché vers la cheminée, où il s'était saisi de la tête-de-mort-avocate.

L'attention attirée vers cet objet, Canterel, dont le savoir immense n'était pas sans embrasser les runes, reconnut de suite les signes couvrant le bord de la toque, auxquels lui parurent étrangement ressembler ceux du front.

Otant le globe à son tour, il vit, de près, que c'étaient bien des caractères runiques qu'offrait l'osseuse surface rayée--et bientôt eut clairement sous les yeux, copiée de sa main en lettres françaises sur son calepin de poche, la formule conductrice.

Par la même subtile filière que François-Charles, sur les cadavériques manigances duquel ses notes précises, sans cesse consultées, lui facilitaient sa tâche, Canterel finit par atteindre la confession, qu'il remit à la justice, après avoir lu en entier à Pascaline Foucqueteau rayonnante les longs aveux du père et le sombre post-scriptum du fils.

Ramené du bagne, Thierry, dont le procès fut succinctement revisé pour la forme, reconquit, avec lustre, la liberté en même temps que l'honneur.

Pascaline manquait de paroles pour remercier Canterel de l'artificielle résurrection de François-Charles, sans laquelle les fameuses runes crâniennes, dont le déchiffrage constituait pour son fils-martyr la seule porte vers le relèvement, eussent peut-être passé inaperçues longtemps encore, sinon toujours.

Prenant en horreur tout ce qui se rapportait au crime révoltant dont l'auteur était de leur sang, les cousins-héritiers, se gardant bien de réclamer à Canterel le cadavre méprisé du fils de l'assassin, vendirent à l'encan le contenu de la villa de Meaux, qui fut--d'ailleurs vieille et indigne de regrets--ignominieusement vouée par eux à une complète démolition.

Désireux de mettre au point la scène qui avait attiré, comme étant évidemment la plus saillante en effet de toute son existence, le choix du suicidé, Canterel acquit à la vente presque tout le contenu du cabinet de François-Jules et put ainsi reconstituer les lieux dans la glacière.

D'après un journal qui en fac-similé l'avait publiée _in extenso_, il fit, en prescrivant l'imitation de l'écriture et de la signature, copier sans post-scriptum la terrible confession sur des feuilles de papier colombophile destinées à prendre place dans l'affiche-bijou,--non sans exiger, pour les utiliser successivement, maints exemplaires de la dernière, forcée de présenter à chaque expérience une vierge demi-page que le mort remplirait.

Dès lors il contraignit souvent feu François-Charles à recommencer son dramatique soir suprême, sur la prière de Pascaline et de Thierry, qui ne pouvaient se lasser de venir contempler les agissements auxquels, somme toute, ils devaient leur bonheur. C'était le fatal revolver lui-même qui servait, chaque fois chargé à blanc.

*

* *

Enveloppé de fourrures, un aide de Canterel mettait ou enlevait aux huit morts leur autoritaire bouchon de vitalium--et faisait au besoin se succéder les scènes sans interruption en ayant régulièrement soin d'animer tel sujet un peu avant de réengourdir tel autre.

CHAPITRE V

Le crépuscule était venu pendant que nous écoutions le maître, qui, à ce moment, nous entraîna dans un sentier escarpé.

Dix minutes de montée nous amenèrent jusqu'à une petite construction de pierres, dont la façade, tournée de haut vers un immense développement de forêts, comprenait exclusivement les deux battants fermés d'une large grille très rouillée à gonds d'or massif. Entre les murs, sans issues ni jours, s'étendait une vaste chambre unique, sommairement meublée.

Sur un chevalet, une toile inachevée présentait, nette allégorie de l'aurore, une femme au corps de lumière qu'entraînait derrière un pâle horizon une foule de liens à bout ailé.

Avec de brefs commentaires, Canterel nous désigna, au milieu de la chambre, un certain Lucius Égroizard, qui, devenu subitement fou en voyant sa fille âgée d'un an odieusement piétinée jusqu'à la mort par un groupe d'assassins dansant la gigue, était depuis plusieurs semaines en traitement à _Locus Solus_.

Au fond, un gardien se tenait immobile.

Très chauve, Lucius, montrant son côté gauche, était assis de profil devant le bout d'une table de marbre, sur laquelle une sorte d'âtre orienté vers nous comptait deux chenets exempts de saillies, parallèlement vissés, sans en rien dépasser, sur les bords d'une plaque de tôle carrée garnie de charbons ardents.

Jetant comme un pont sur les chenets un morceau de reps gris long d'un mètre, large de moitié, le fou, évitant bien tout brûlant contact, en glissa face à face les deux extrémités sous la plaque, jusqu'à tension parfaite de l'aire supérieure, bordée devant et derrière, par rapport à nous, d'une étroite marge tombant en pente douce.

Merveilleusement peints et modelés, douze personnages en baudruche, hauts de quelques centimètres, évoquant sur un coin de la table une bande de sinistres rôdeurs, furent déposés par Lucius sur le reps, dont la plate-forme carrée laissait passer l'air chaud par une infinité de trous fins et serrés. Enlevés sans peine, ils se tinrent debout dans l'espace grâce à quelque lest mis dans leurs pieds et, bientôt, circulèrent suivant le caprice du fou, dont les doigts erraient sur le tissu-crible. Privée un instant de tous courants verticaux sauf de ceux qui, lui frôlant le dos ou l'abdomen, la chassaient dès lors loin de leur axe, telle figurine avançait ou reculait en plongeant puis, toute obstruction cessant au-dessous d'elle, rebondissait jusqu'à son premier niveau, empruntant à la répétition de ce manège un alerte sautillement de gigue. Telle autre pivotait sous l'action de certains courants effleurant tangentiellement, après suppression de toutes contre-parties, quelque portion saillante, main ou coude.

Une fois rangées vis-à-vis sur deux files parallèles de six, dont la plus proche nous tournait le dos, les poupées aériennes dansèrent classiquement l'entraînante gigue célèbre sous le nom de _sir Roger de Coverly_. Seul Lucius actionnait tout, en promenant ses doigts sur le reps, clavier subtil dont il usait en grand virtuose façonné par de patientes études.

Partant des deux bouts d'une même diagonale, deux danseurs sautillaient l'un vers l'autre puis, avant de se toucher, regagnaient leurs places à reculons, strictement imités aussitôt par les détenteurs des deux autres postes extrêmes. Plusieurs fois le manège alternatif recommençait, différencié par un jeu de tournoiements effectués centralement deux à deux au moment de la rencontre. Lucius glissait en biais ses mains sur le reps, en courbant fortement un poignet pour ne pas rompre les courants soutenant les poupées inactives.

Ensuite le fou amenait peu à peu jusqu'à lui les deux plus lointains vis-à-vis, en les faisant alternativement tourner ensemble sur la ligne médiane du quadrille puis chacun avec un danseur de la file opposée à la sienne, non sans les contraindre chaque fois à gagner un cran de son côté. Tout reprenait dès lors comme avant.

La danse continua ainsi. Grâce à la seconde figure suivant toujours la première, un incessant roulement conférait tour à tour aux douze compagnons le privilège des places d'angles.

Par la sûreté de son talent, exempt de gaucherie, Lucius donnait une vie intense à la gigue sans parquet, dont l'allure calme devint graduellement rapide puis impétueuse.

Soudain les évolutions cessèrent. Retirant ses mains du reps, au-dessus duquel les danseurs flottèrent sans but, Lucius, hagard, l'épouvante aux yeux, s'était tourné de face sans nous voir, tout prêt, nous dit Canterel, à subir une étrange crise capillaire de réflexes hallucinatoires, dus au terrifiant spectacle évocateur qu'il venait de s'offrir en obéissant malgré lui à une cruelle obsession.

Sous l'empire de la frayeur, six cheveux se hérissèrent à la lisière de chacune des deux régions touffues bordant de droite et de gauche la calvitie du fou--puis se déplacèrent d'eux-mêmes en sautant d'un pore à l'autre. Déraciné par quelque relâchement profond des tissus, chaque cheveu, que le pore expulseur semblait lancer en l'air par une compression de ses bords supérieurs, décrivait une minuscule trajectoire en demeurant sans cesse vertical et retombait dans un pore voisin qui, s'ouvrant pour le recevoir, le chassait aussitôt vers un nouvel asile béant prompt à le rejeter à son tour.

Bientôt rangés face à face au brillant sommet du crâne, à force de bonds successifs, sur deux files égales parallèles à l'axe d'une raie imaginaire, les douze cheveux, fidèles à leur mode de locomotion, dansèrent spontanément une gigue identique à celle des figurines de baudruche. Même alternance observée par les quatre occupants des places extrêmes dans de multiples demi-traversées diagonales d'abord simples puis accompagnées de différents tournoiements au centre, même seconde figure d'ensemble, durant laquelle deux vis-à-vis passaient, par d'ondulantes étapes, d'un bout du quadrille à l'autre.

Crispé par la souffrance et pareil à certains nerveux qu'exaspère un tic irréfrénable, Lucius, comme pour arrêter l'odieux manège, portait les mains vers son crâne, qu'une sorte de terreur l'empêchait de toucher. Et, malgré lui, la gigue, sautillante à souhait, se poursuivait, continuelle, implacable, les douze cheveux conquérant tour à tour les quatre postes importants. Canterel nous signala très bas l'énorme intérêt anatomique présenté par cet effet réflexe d'une obsession issue d'un choc mental.

Douloureusement conscient de la danse maudite, qui, toujours aussi précise et impeccable, s'accélérait fougueusement comme celle des légères poupées, Lucius, pris de tremblements convulsifs, poussait des gémissements d'angoisse.

Après un moment de paroxysme aigu la crise parut enfin décroître, et, pendant que le fou s'apaisait, les cheveux, regagnant de part et d'autre leurs gîtes primitifs à la lisière des places garnies, s'affalèrent normalement. Alors Lucius éclata en longs sanglots, la face dans ses mains, versant un flot de larmes amenées par sa détente nerveuse.

* * * * *

Bientôt, se levant avec un rayonnant sourire, il fit quelques pas vers la gauche et s'assit, en face du mur latéral, devant une large table, où plusieurs flacons de cristal sans bouchons, dans chacun desquels un pinceau trempait en un liquide incolore, voisinaient avec maintes pièces de toile taillées d'avance et clairement destinées par leurs dimensions à composer les divers articles d'une layette.

Il sortit de sa poche et planta droit dans un imperceptible trou de la table une tige blanche longue d'un décimètre, qui, aussi mince qu'un fragment de fil à coudre, semblait rigide comme de l'acier.

Avec un des pinceaux il en humecta le bout supérieur puis, sans attendre, plaça verticalement juste au-dessus d'elle--une main basse, l'autre élevée--les bords confondus de deux morceaux de toile appliqués l'un contre l'autre.

Soudain, grêle serpent de Pharaon, le fil dur, s'allongeant de lui-même avec de rapides ondulations serrées, ne cessa de trouer successivement dans chaque sens les deux épaisseurs de linge, exécutant de bas en haut une couture fine et parfaite, merveilleux _point devant_ achevé en moins d'une seconde sur tout le champ disponible. Le phénomène prit fin, et Lucius cassa le fil, dont la portion prisonnière, formant spontanément au ras du tissu, à chacune de ses deux extrémités, une petite boule rappelant un nœud d'arrêt, acquit sur-le-champ une absolue souplesse.

Canterel nous montra la tige blanche, privée seulement de son minuscule fragment humidifié, qu'une combustion sans flamme, déterminée par certaines propriétés chimiques du liquide incolore, avait transformé en fusée.

Lucius, mouillant le nouveau sommet de la tige avec le pinceau d'une autre fiole, tint debout à la place voulue un bord replié de l'ouvrage en train.

S'élevant en spire étroitement tassée, une rapide fusée blanche effectua un _point d'ourlet_, en perçant deux fois par tour le linge alternativement simple et double.

La cassure faite, les deux boules-obstacles apparurent et la couture s'amollit.

Le maître nous souligna le joyeux empressement du fou, qui travaillait avec hâte à la layette de sa fille, dont il croyait par moments la naissance prochaine, grâce à une déviation de sa pensée lancinante; tous différents, les liquides incolores provoquaient chacun sa fusée propre, génératrice d'un point de couture spécial étiqueté sur le flacon.

Prompte comme l'éclair malgré sa complication relative, la fusée suivante, produite par l'intervention d'un troisième pinceau, exécuta un _point arrière_, en redescendant sans cesse pour percer un peu au-dessous du dernier trou le double tissu placé sur son parcours--et regrimper aussitôt plus haut qu'avant.

Presque pareille, la quatrième fusée, par l'effet d'un liquide encore inemployé, réussit dans la toile offerte un _point piqué_, en traversant derechef le premier trou rencontré à chacune de ses descentes, toujours suivies d'une montée de longueur double.

Une cinquième fusée, due à un nouveau flacon, donna un _point de surjet_, en enfermant de côté sans espace, dans ses spires assez larges, la ligne extérieure marquée par deux bords de toile exactement collés l'un à l'autre.

La formation des deux boules d'arrêt et le phénomène d'assouplissement ne manquaient jamais de s'accomplir.

Le coup d'œil infaillible, Lucius, observant chaque fois de subtiles différences, imbibait le haut de la tige sur une minuscule fraction, en se basant, sans erreur, d'après un calcul de proportions, sur le parcours perforant dévolu à telle fusée plus ou moins directe.

Une fusée issue d'une sixième fiole réalisa dans le linge un _point de chausson_, en rappelant, par ses prodigieux zigzags, ces folles élucubrations pyrotechniques déroutantes par leurs chaotiques montées largement oscillatoires effectuées dans les airs parmi les détonations. Toutes les fusées, d'ailleurs, ressemblaient, en extrême réduction, à certaines pièces d'artifice compliquées, génératrices de courbes multiples, de spires ou de lignes brisées.

L'instantanéité de chaque couture montrait l'excellence écrasante de cette méthode, qui eût permis à une ouvrière de centupler la besogne quotidienne obtenue avec la meilleure machine à coudre.

* * * * *

Après avoir poursuivi un moment son travail en recourant aux six mêmes flacons, Lucius, pris de lassitude, s'arrêta devant la tige blanche maintenant très raccourcie.

En se tournant par hasard, il sembla nous apercevoir pour la première fois et, s'approchant, dit à travers la grille ce seul mot:

«Chantez.»

Le maître pria aussitôt la cantatrice Malvina, mêlée à notre groupe, d'exécuter une phrase lyrique pour satisfaire le caprice du fou. Créatrice d'un rôle de confidente dans _Abimélech_, récent opéra biblique, Malvina commença presque au sommet du registre aigu: «_O Rébecca_...»

L'interrompant brusquement, Lucius lui fit longtemps répéter le même fragment, prêtant surtout l'oreille aux vibrations très pures de la dernière note.

Puis il alla s'asseoir à droite, face à nous, devant un guéridon supportant ces divers objets:

1º Une lampe actuellement sans lumière.

2º Un étroit poinçon à aiguille d'or prodigieusement ténue.

3º Une petite règle de quelques centimètres, tout en lard, montrant sur un de ses côtés six divisions principales, qui, marquées par de forts traits numérotés, contenaient chacune douze subdivisions indiquées en lignes plus fines et plus courtes. Raies et chiffres tranchaient par leur couleur rouge vif sur le gris blanchâtre du lard. L'ustensile, délicatement exécuté, reproduisait en miniature l'ancienne toise, divisée en six pieds et soixante-douze pouces.

4º Une mince tablette verte et carrée faite en quelque cire durcie.

5º Un appareil acoustique fort simple consistant en une courte aiguille d'or adaptée à une membrane ronde pourvue d'un cornet.

6º Une petite feuille rectangulaire de carton blanc, dont une ouverture centrale enserrait juste, dans ses bords imperceptiblement dédoublés, un grenat plat et facetté, qui, taillé en losange, donnait à l'ensemble une apparence d'as de carreau.

Lucius appuya sur le milieu de la tablette verte, posée à plat devant lui, la petite toise prise par les deux extrémités entre le pouce et l'index de sa main gauche--et comprimée dans le sens de la longueur de manière à froncer, en les raccourcissant, les divisions et subdivisions, directement offertes à ses regards.

Choisissant avec grand soin, par l'examen des traits rouges, différentes places sur une même ligne, il fit avec le poinçon, tenu verticalement dans sa main droite, sept marques superficielles dans la cire, en accotant l'aiguille contre le lard.

Ces jalons établis, Lucius détendit légèrement la crispation de ses deux doigts, laissant la toise élastique donner, en s'allongeant d'elle-même, un peu plus d'ampleur à ses mesures. Puis il interposa dans la surface verte de nouvelles marques parmi les premières, en procédant de façon identique.

Longtemps encore, serrant chaque fois à des degrés divers la toise souvent très rapetissée, le fou poursuivit sa tâche, interrogeant les subdivisions rouges pour attaquer faiblement la cire au poinçon en des portions vierges de la même zone rectiligne, non sans variantes subtiles dans les genres d'attouchements.

Finalement la tablette verte présenta une courte et mince raie droite, formée de piqûres minuscules rappelant celles des rouleaux de phonographe impressionnés par une voix.

Sur un désir manifesté par Lucius, prompt à ranger toise et poinçon, le gardien flamba une allumette, en s'approchant de la lampe.

* * * * *

Pendant que la flamme envahissait la mèche, Canterel, le bras glissé entre deux barreaux, prit à gauche contre la paroi, pour le ramener jusqu'à lui, un fourreau de soie fanée, long et plat, dont un côté portait, en vieille broderie, le mot latin «_Mens_» entouré d'emblèmes religieux et de fleurs.

Il en tira un ais fort ancien et nous montra, couvrant les deux faces du bois, le texte complet de la messe finement gravé en caractères coptes.

Bientôt, remis dans sa gaine et repassé à travers la grille, l'ais s'accotait de nouveau contre le mur.

* * * * *

Par un simple déclenchement, le gardien ébranla certain mécanisme dans la lampe allumée, qui dès lors jeta de violents éclats fugitifs, régulièrement séparés par trois secondes de quasi-extinction.

La tablette verte dans sa main gauche, très éloignée, le bas de l'as de carreau entre les doigts de l'autre, plus proche, Lucius, le dos à la lampe, leva les bras, en se tournant un peu vers la droite.

Vu par nous de profil perdu, il dressa parallèlement les deux objets l'un derrière l'autre, l'as formant écran entre la flamme et la tablette.

Au premier éclat, dans le jour baissant, le grenat projeta vers le fond de la chambre de microscopiques points de lumière rouge fort écartés, qui, dus aux facettes et mis en valeur par l'ombre environnante du carton, offraient, grâce à la plus ou moins grande pureté des diverses régions du joyau, de notables différences d'intensité.

Bougeant l'étrange carte, Lucius braqua un de ces points, vite choisi, sur la plus haute marque de la tablette, pour l'y maintenir pendant les trois éclats suivants.

Les points s'escamotaient sans trace entre les éclats.

Toutes les marques provenant du poinçon furent ainsi éclairées tour à tour par Lucius, qui, élisant pour chacune tel point lumineux plus ou moins puissant, variait de un à quinze le nombre d'éclats utilisés. Parfois deux ou plusieurs points servaient successivement pour la même marque.

Canterel commenta la besogne du fou.

Chargé d'un minutieux modelage favorisé par l'amalgame voulu du rouge et du vert, chaque point ardent, par sa légère chaleur, amollissait imperceptiblement la cire de la marque visée, parachevant ainsi le premier travail en perfectionnant la qualité future de sonorités en germe.

Se retournant vers nous pour ranger son as, Lucius, posant la tablette verte à plat sur le guéridon, saisit l'appareil acoustique, dont il promena doucement l'aiguille d'or presque verticale sur la ligne que formaient les marques. La pointe, remuant sur ce chemin rugueux, transmit maintes vibrations à la membrane, et, s'échappant du cornet, une voix de femme, pareille à celle de Malvina, chanta clairement sur les notes demandées: «_O Rébecca_...»

Par le procédé soumis à nos yeux, le fou, paraissait-il, créait artificiellement toutes sortes de voix humaines. Cherchant à retrouver celle émise par sa fille dans de premières ébauches oratoires, il multipliait les épreuves, comptant découvrir par hasard quelque timbre qui, se rapprochant de son idéal, l'aiguillerait vers la réussite. C'est pourquoi, prononçant ce mot: «Chantez», il s'était hâté de reproduire le modèle fourni par Malvina.

Pilotant derechef l'aiguille d'or sur la ligne, Lucius fit réentendre plusieurs fois la phrase: «_O Rébecca_...», dont la dernière note le plongeait dans une agitation angoissée. S'en tenant à la fin du parcours, il s'offrit à satiété la seconde moitié du son ultime et, violemment ému, nous chassa d'un signe.

* * * * *

Canterel nous entraîna hors de la vue de Lucius, qui désirait sans nul doute poursuivre attentivement dans la solitude ses recherches obsédantes, en utilisant comme nouvelle base les vibrations ressassées l'instant d'avant.

Voulant rester à portée de la voix du gardien pour le cas d'une alerte rendue plausible par la présente exaltation du fou, le maître, errant avec nous derrière la chambre grillée, narra de pénibles événements.

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* *

Une jeune visiteuse, Florine Égroizard, suppliant un jour Canterel d'employer sa science illustre à sauver son mari, qui, devenu fou à la suite d'un malheur brusque, lassait depuis deux ans les plus grands spécialistes, avait fait en pleurant un émouvant récit.

Membre fanatique d'une société italienne vouée exclusivement au culte de Léonard de Vinci, le malade, Lucius Égroizard, s'occupait simultanément jadis d'art et de science, afin de suivre, fût-ce de très loin, l'exemple, unique dans l'histoire, fourni par son idole. Peintre et sculpteur de talent, il avait, comme savant, fait de précieuses découvertes.

Tendres époux, Florine et Lucius connurent l'absolu bonheur lorsque après dix années de cruelle attente la naissance de leur fille Gillette combla leurs vœux les plus ardents. Négligeant ses travaux, le père, durant des heures, épiait les sourires joyeux et les premiers murmures de l'enfant si longtemps désirée.

Un an plus tard, Lucius emmena Florine et Gillette à Londres, où l'appelait une intéressante commande de portraits et de bustes.

Deux fois la semaine il se rendait dans une somptueuse résidence du comté de Kent, afin de peindre une jeune châtelaine, lady Rashleigh. Un jour, sur un souhait que celle-ci avait gracieusement formulé, il se fit accompagner de Florine portant Gillette qu'elle nourrissait de son propre lait.