Locus Solus

Chapter 15

Chapter 153,495 wordsPublic domain

«Père, soyez heureux, car d'avance vos désirs s'étaient réalisés. Aimée de François-Charles que j'aime, je me suis promise à lui, qui déjà m'a choisie.»

Selon François-Jules, jusqu'alors sans ombrage, François-Charles et Andrée, grandis ensemble, ne s'accordaient mutuellement que la chaste tendresse habituée à régner entre le frère et la sœur.

Foudroyé, il vit accourir son fils à un prompt appel explicite lancé joyeusement par Andrée--puis reçut sans perdre contenance les remerciements de l'heureux couple.

Bientôt le jeune homme partit pour la gare, et, béni encore par Andrée jusqu'au seuil de sa chambre, François-Jules, une fois seul, subit une crise terrible.

Souligné par une complète ressemblance de traits et d'allure, le contraste que formait avec son déclin propre l'écrasante jeunesse de son fils exaspérait ses tortures jalouses.

«Elle l'aime!...» râlait-il, rendu fou par l'image de François-Charles prenant Andrée.

Durant de longues heures, il arpenta sa chambre, crispant les mains et gémissant tout bas.

Tout à coup la conception d'un plan téméraire lui rendit l'espoir. Malgré son fils désormais dressé entre eux deux, avouant humblement son amour il supplierait Andrée de devenir sa femme, en lui montrant que de sa réponse dépendait la vie ou la mort du bienfaiteur de son enfance. Par pitié, elle consentirait...

Sa résolution prise, une indomptable envie lui vint de tenter à l'instant la démarche. Oh! mettre fin à ses tourments atroces... vite... vite... sentir un seul mot d'elle changer son enfer en indicible félicité!

Et livide, chancelant, hagard, il gravit un étage puis entra chez Andrée.

Il faisait petit jour. La jeune fille dormait, angéliquement belle, ses cheveux d'or épars autour de son cou nu.

Éveillée par les pas de François-Jules s'approchant, elle lui sourit d'abord.

Mais, se rendant compte soudain de l'excentricité de l'heure et de l'anomalie de la visite, elle conçut une intense frayeur, qu'augmentèrent l'aspect terrifiant et les traits décomposés de l'insomniaque.

«Père, qu'avez-vous?...» dit-elle. «D'où vient votre pâleur?

--Ce que j'ai?» bégaya le malheureux.

Et, par mots entrecoupés, il lui dépeignit son irréfrénable amour.

«Tu seras ma femme, Andrée,» dit-il, joignant les mains, «sinon... oh!... je mourrai, moi... moi... ton bienfaiteur.»

Anéantie, la pauvre enfant se croyait la proie d'un cauchemar.

«J'aime François-Charles,» murmura-t-elle; «je ne veux être qu'à lui...»

Ces paroles, rencontrant la sensibilité à vif de François-Jules, furent pareilles au fer rouge appliqué sur la plaie.

«Oh! non... non... pas à lui... à moi... à moi...» s'écria-t-il, le geste et le regard suppliants.

Elle répéta, d'une voix plus ferme:

«J'aime François-Charles; je ne veux être qu'à lui.»

Cette phrase maudite sonnant de nouveau à ses oreilles acheva d'égarer François-Jules, qui eut plus nettement que jamais la vision, si effroyable pour lui, de son fils possédant Andrée.

Il dit, les lèvres tremblantes: «Non... pas à lui... non... non... à moi... à moi...» et tâcha d'étreindre la jeune fille, affolé par le cou nu et les formes exquises devinées sous une fine batiste.

La malheureuse tenta un cri. Mais à deux mains il lui saisit la gorge, répétant, sur un ton terrible:

«Non... pas à lui... à moi... à moi...»

Ses doigts, serrant longtemps, ne se détendirent qu'après la mort.

Puis il se rua sur le cadavre.

* * * * *

Une heure après, réintégrant sa chambre, François-Jules, redevenu lui-même, fut terrifié par l'horreur de son crime. Au torturant chagrin d'avoir tué son idole se mêlaient, dans son esprit, l'effroi du châtiment et l'angoisse de voir la pire des hontes souiller son nom et rejaillir sur son fils.

Puis l'infortuné s'apaisa, en songeant que, tout s'étant passé en silence, aucun témoignage ne pourrait surgir--et que, n'ayant jamais rien laissé transpirer de son amour, il défierait aisément le soupçon derrière sa vie entière d'irréprochable honneur.

A huit heures, la servante habituée à réveiller chaque jour Andrée donna l'alarme, et François-Jules fit lui-même appeler la justice.

L'examen attentif des lieux fournit l'absolue certitude que nul pendant la nuit ne s'était immiscé dans la demeure,--où deux hommes seulement avaient couché, François-Jules d'une part, de l'autre Thierry Foucqueteau, jeune domestique engagé depuis peu.

François-Jules semblant hors de cause, on suspecta unanimement Thierry, qui, malgré ses ardentes révoltes, fut arrêté sous prévention d'assassinat suivi de viol.

Accouru de Paris à un pressant appel de son père, François-Charles, devant le cadavre outragé de celle qui devait ensoleiller sa vie, hurla de douleur comme un dément.

L'affaire suivit son cours, et aux assises, où l'on admit l'absence de préméditation, Thierry, contre lequel conspiraient toutes les apparences, fut, en dépit de ses véhémentes dénégations, condamné au bagne perpétuel.

Convaincue de son innocence, sa mère, Pascaline Foucqueteau, honnête fermière des environs de Meaux, lui jura, lorsqu'il partit, d'avoir pour seul but désormais sa réhabilitation.

Miné par le remords, François-Jules, qu'obsédait nuit et jour l'image du pauvre forçat subissant mille tourments à sa place, perdit le sommeil et la santé; son foie, que de tout temps il avait eu pour organe faible, s'attaqua dès lors grièvement et le conduisit en peu d'années jusqu'au seuil du tombeau.

Se voyant perdu, il voulut rédiger une confession qui pût, après sa mort, faire innocenter Thierry, dont jamais les atroces maux immérités n'avaient cessé de le hanter.

Forcé à se taire de son vivant par l'épouvante des suites judiciaires et pénales qu'aurait eues pour lui son aveu et par la perspective du trop complet éclaboussement qu'eût octroyé à François-Charles l'odieux scandale de son procès, il acceptait l'idée d'un franc mea-culpa posthume.

Mais il résolut d'enfermer son écrit, afin de pallier la honte appelée à s'en dégager, dans quelque sûre cachette qui, célébrant elle-même sa gloire, ne pût se découvrir qu'au terme d'une série de manœuvres propres à faire sans cesse toucher du doigt des particularités honorifiques pour lui.

Il avait jadis remporté le plus grand succès de sa carrière avec une alerte comédie jouée toute une saison à Paris.

Au début de son souper de centième, il avait ouvert, en le sortant des plis de sa serviette, un écrin où, montrant une largeur égale aux deux tiers de sa hauteur, brillait à plat, tout en pierres précieuses serties dans une plaque d'or, un petit fac-similé de son affiche du jour même, commandé à un joaillier d'art par tous ses amis cotisés. Grâce à une dense multitude d'émeraudes offrant deux tons distincts, le texte se détachait nettement en vert foncé sur fond vert pâle. Dans treize blancs emplacements rectangulaires de tailles diverses dus à de la poussière de diamant, apparaissaient treize noms d'acteurs, dont douze en lettres bleues plus ou moins grosses, faites de saphirs assemblés,--et un, le premier et le plus énorme, en voyants caractères rouges comprenant des masses de rubis. Cette formule enviée «_100e représentation de_» trônait dans le haut.

François-Jules pensa que, choisi pour cachette, cet objet, commémorant le plus triomphal jour de sa vie, pourrait, mieux que tout autre, envelopper de gloire la boue de sa confession.

Sur ses ordres longs et précis, un habile orfèvre parisien, par un complet évidage, changea invisiblement en une sorte de boîte plate à l'extrême l'élégante plaque d'or,--dont le dessus chargé de pierreries devint un couvercle à glissières ne pouvant se manœuvrer qu'après le jeu de certain système d'arrêt actionnable par une pression de l'ongle sur un rubis à ressort de la grande vedette.

Le coupable se jura d'enfouir là ses terribles aveux.

Quant aux agissements devant peu à peu conduire à la trouvaille de l'écrit, François-Jules décida qu'en partie ils auraient trait à certaines conséquences d'un lointain fait historique.

En 1347, peu après le fameux siège de Calais, Philippe VI de Valois voulut récompenser l'héroïsme des six bourgeois qui, pieds nus et la corde au cou, étaient volontairement allés vers Édouard III en croyant marcher à la mort et, satisfaisant ainsi aux exigences du monarque ennemi, avaient sauvé la ville d'une destruction certaine, pour ne devoir ensuite leur grâce imprévue qu'à l'intercession de Philippine de Hainaut.

D'abord disposé à leur conférer la noblesse, Philippe VI jugea le don exagéré en songeant que l'aventure, tout en plaçant haut leur courage puisqu'ils pensaient livrer leur vie, avait en somme bien tourné, sans leur causer le moindre dommage.

Or, à une prouesse d'un pareil genre, accomplie au surplus par des notables de condition aisée, ne pouvait convenir qu'un prix honorifique, vu l'exclusion forcée de toute pensée ayant pour objet quelque rémunération pécuniaire.

Choisissant un moyen terme, le roi se promit de décerner aux six héros, tout en les maintenant dans leur roture, certains privilèges nobiliaires.

Il existait plusieurs grandes familles dans chacune desquelles tous les aînés de la branche primordiale prenaient invariablement le même prénom, inscrit sur les parchemins officiels avec tel aspect évocateur dévolu à l'une de ses lettres; il s'agissait, suivant les cas, soit d'un _t_ affectant la forme d'une épée debout sur sa pointe, soit d'un _o_ changé en bouclier par des fioritures intérieures,--tantôt d'un _z_ qu'une subtile dislocation métamorphosait en éclair d'orage, tantôt d'un _i_ figurant un cierge allumé,--ici d'un _c_ devenu faucille, là d'un _s_ créant un cours d'eau. L'intéressé, en signant, savait avec routine exécuter promptement la lettre-vignette. Celle-ci, sorte de complément aux divers attributs du blason, constituait une distinction d'un genre particulièrement rare et apprécié, à laquelle s'ajoutait toujours la très insigne prérogative d'être admis à recevoir le sacrement du mariage des mains d'un évêque portant la _subtunique_,--rouge vêtement qui, ostensiblement plus long que la tunique pontificale le recouvrant, était réservé aux plus hautes solennités ecclésiastiques.

Recourant à cette double institution, le roi fit partiellement illustrer, suivant sa propre fantaisie, le principal prénom de chacun des six Calaisiens, en le déclarant transmissible sous son nouvel aspect par voie de primogéniture, avec l'habituelle conséquence matrimoniale touchant la subtunique.

Or, dans le groupe fameux comptait un certain François Cortier, qui, ancêtre direct de François-Jules, avait vu sa cédille changée par Philippe VI en aspic infléchi. Depuis lors, dans sa descendance, tous les aînés, appelés François avec adjonction fréquente d'un second prénom distinctif, avaient, en signant gros, donné à l'annexe du premier _c_ l'apparence animale requise,--et jusqu'au milieu du grand siècle, d'où date sa suppression, la subtunique épiscopale avait présidé au mariage de chacun.

L'exemple de Philippe VI fut suivi par ses successeurs, et, au cours de l'histoire, des bourgeois, à maintes reprises, après différents hauts faits, reçurent, sans pour cela changer de caste, d'aristocratiques avantages.

Aussi, quand sous Louis XV il écrivit son colossal ouvrage sur les _Armoiries, prérogatives et distinctions des grandes familles françaises_, Saint-Marc de Laumon, sur vingt-cinq tomes, n'en consacra que vingt-trois à la noblesse, réservant l'avant-dernier à la plus marquante portion de la roture à privilèges et le dernier au restant. Puis l'auteur projeta d'établir une disparité au tirage en réservant aux tomes de la noblesse un luxueux papier bis refusé à ceux de la roture; mais, à la réflexion, il ne condamna finalement que le dernier seul au banal papier blanc, jugeant le pénultième digne encore d'un riche porte-texte. Dans les vingt-trois premiers volumes, aux meilleures maisons, dont les armoiries donnaient lieu aux reproductions les plus belles, fut réservé, comme plus avantageux et commode pour le regard, l'endroit des feuillets, qui, paginés d'un seul côté, exigeaient, pour la désignation de l'une ou l'autre de leurs deux faces, l'adjonction à leur numéro d'ordre d'un des mots _recto_ et _verso_,--par lesquels s'établissait avec netteté pour les noms, ainsi classés utilement en deux catégories, une marque de prépondérance ou d'infériorité. Après une courte hésitation de Saint-Marc de Laumon, les deux tomes sur la roture, pour l'unité de l'ouvrage, reçurent une entière application de l'inhabituelle méthode, bien qu'étrangers à la cause première de son adoption,--cause purement esthétique basée sur la beauté plus ou moins grande promise aux images héraldiques; toutefois le vingt-quatrième garda sur le dernier son avantage complet, les noms occupant les rectos de celui-ci valant moins que ceux portés aux versos de celui-là. Vu leur importance et surtout leur insurpassable ancienneté d'inaugurateurs, ce fut _page 1, recto, tome XXIV_, en un paragraphe explicite, que figurèrent, avec le déterminant trait d'héroïsme de l'aïeul, les deux privilèges de la famille Cortier, dont le chef d'alors, flatté de la circonstance, acquit un exemplaire global de l'encombrant ouvrage, qui, accaparant à lui seul tout un rayon de bibliothèque, s'était depuis lors soigneusement transmis de père en fils jusqu'à François-Jules.

Celui-ci, très fier de son origine, si vieille et illustre, tenait à s'en servir comme correctif d'opprobre, en rendant nécessaire à la rencontre du pot aux roses un examen copieux du rehaussant paragraphe,--qu'il plaça sous ses yeux pour rédiger ainsi, sur feuille volante, une limpide formule, non sans souligner deux termes spécialement honorifiques:

«_Prendre dans l'ouvrage de Saint-Marc de Laumon le tome _bis_ de la roture et choisir au _recto_ de la page 1, dans l'alinéa des Cortier, les lettres 17,--30,--43,--51,--74,--102,--120,--173,--219,--250,--303, --348,--360--et 412._»

Empruntées à bon escient aux mots les plus saillants du glorieux texte à remémorer, ces lettres, juxtaposées, constituaient cette courte sentence si clairement désignative: «_Vedette en rubis_»--qui, incitant à scruter obstinément le provocant nom rouge de l'affiche-bijou, déterminerait à coup sûr la découverte du ressort, suivie de près par celle de la cachette.

Exprès, François-Jules avait ordonné à l'orfèvre de situer, au cours de son travail, l'initial point de manœuvre dans le gros nom aux reflets pourpres, qui, prédominant et seul de sa couleur, était facile à indiquer laconiquement sans équivoque possible.

Mais, de la formule même, François-Jules voulait que la trouvaille atténuât son infamie, en faisant une réclame forcée à certain objet éminemment palliateur, qui n'était autre que le crâne sous globe dont le front aux marques bizarres et la toque légère lui rappelaient de manière si tragique les suprêmes agissements de sa fille Lydie.

Le fait, presque enfantin, d'avoir pieusement conservé cette relique ne trahissait-il pas en effet, à sa haute louange, un touchant amour paternel appelant la sympathie?

Examinant l'émouvant souvenir, il chercha un moyen de faire participer du même coup à la révélation de la formule l'étrange toque et le réseau frontal, qui, en tant que créés par Lydie, devaient plus que le reste, vu l'esprit du projet, être signalés à l'attention.

Bientôt, son idée fixe d'associer réseau et toque pour une tâche commune lui fit apercevoir une sorte de ressemblance entre les mailles gauchement gravées sur os et les runes parant le bord vertical du couvre-chef improvisé.

Inspiré par cette remarque, François-Jules, déplaçant le globe, approcha la tête de mort--puis, s'armant d'un couteau dont la pointe lui servit de burin et le tranchant de grattoir, se livra sur le rets grossier à un long travail transformateur, ajoutant ici, effaçant là, non sans utiliser le plus possible les traits anciens. Il parvint ainsi à camper sur le front du crâne, tout en la gardant française, la formule entière en caractères runiques, lisibles quoique penchés en tous sens, déformés et soudés. Chacun des deux mots soulignés dans le modèle, qu'il eut soin de brûler, fut habilement mis entre guillemets, et, vu l'inexistence du moindre chiffre runique, les numéros figurèrent en toutes lettres. La besogne achevée, il restait encore quelques mailles, qui simplement se passèrent d'emploi.

Réinstallé à son poste, le crâne, toujours coiffé de la toque, reçut de nouveau l'abri du globe. Tout en conservant un aspect général de filet délié, les signes du front offraient avec les avoisinantes runes sur papier un rapport assez frappant pour rendre presque sûr un futur éveil d'attention et, partant, mettre en repos la conscience du coupable,--non sans laisser cependant flotter autour du monstrueux secret de rassérénantes chances d'éternelle irrévélation.

D'une fine écriture serrée qui recouvrit plusieurs feuilles, François-Jules écrivit alors sa confession sur du _colombophile_, papier ultra-mince réservé aux messages qu'emportent les pigeons. Véridiquement il exposa tout _ab ovo_, sans omettre finalement le pourquoi des curieuses étapes destinées à précéder la palpation de son manuscrit, qui, bien plié, fut enseveli sans peine dans son étroite cachette d'or à pierreries.

Ne supportant depuis longtemps qu'une alimentation dérisoire, François-Jules venait d'atteindre à un degré de faiblesse qui le contraignit à prendre le lit. Il garda auprès de lui la clef de son cabinet fermé, pour préserver le front modifié du crâne-relique de toute remarque prématurée propre à faire découvrir son secret avant sa mort,--qui survint au bout de deux semaines.

Quand arriva le moment des classements qui suivent tout décès, François-Charles, entrant un soir, après son repas, dans le cabinet de son père, s'assit à la table de travail, encombrée de paperasses qu'il commença de voir une à une.

Après deux heures de triage ininterrompu, il s'accorda un temps de repos et, se levant, non sans porter une cigarette à ses lèvres, marcha, en quête de feu, vers une boîte de la régie ouverte sur la cheminée. La première bouffée obtenue, comme il secouait l'allumette pour l'éteindre et la jeter ensuite dans les cendres, ses yeux tombèrent distraitement sur le crâne à la toque, bien éclairé par certain lustre électrique suspendu au milieu du plafond.

Apte à être saisi par le moindre aspect insolite d'un objet familier à ses regards depuis son enfance, François-Charles sentit soudain son attention éveillée par les marques frontales, qui, jadis quelconques, formaient maintenant une série de signes étranges, ressemblant, il le remarqua de suite, à ceux du bord de la légère coiffure.

Intrigué, il mit l'abri de verre à l'écart et, emportant le crâne avec sa toque, vint se rasseoir à la table.

Là, pouvant commodément, de près, examiner le front à loisir, il s'aperçut qu'en effet le réseau, par suite de modifications subtiles, constituait plusieurs lignes de texte runique.

Se sentant sur la voie de quelque révélation émanant sans nul doute de celui qu'il pleurait, François-Charles éprouva une impatiente curiosité, d'ailleurs pure de toute appréhension, car son père avait toujours incarné à ses yeux la droiture et l'honneur.

Lettré trop accompli pour ignorer les runes, il eut vite fait de transcrire en caractères français, sur une petite ardoise à crayon blanc ornant la table, l'énoncé mystérieux,--non sans mettre entièrement en majuscules attirantes les deux mots que des guillemets recommandaient à l'attention. Il alla prendre alors, dans une grande bibliothèque voisine de la cheminée, le volume désigné--puis, une fois réinstallé, obtint au bas de l'ardoise, en faisant dans le paragraphe des Cortier la sélection de lettres voulue, la brève sentence: «Vedette en rubis».

Devant lui brillait l'affiche-bijou, qui, de tout temps, couchée dans un écrin ouvert, avait orné la table de François-Jules.

Il s'en saisit--puis, au moyen d'une loupe qui traînait à portée de sa main parmi plumes et crayons, éplucha le marquant nom rouge.

A la longue, il découvrit dans la plaque d'or une imperceptible entaille circulaire entourant de très près l'un des rubis, qui, sous un léger effort aussitôt tenté par lui du bout de l'ongle, s'enfonça pour se relever une fois libre.

Dès lors, posant la loupe, il n'eut besoin que de quelques tâtonnements pour trouver le restant du secret, et la plaque, doucement ouverte, livra son contenu.

Jetant de loin dans l'âtre sa cigarette achevée, François-Charles, très intéressé au vu de l'écriture paternelle, se mit à lire l'atroce confession.

Peu à peu sa face se décomposa, tandis que ses membres tremblaient. Andrée, sa compagne chérie, sa fiancée, aimée de son père, tuée puis violée par lui!...

Une sorte d'hébétude suivit chez lui l'achèvement de la lecture.

Puis d'infernales angoisses l'étreignirent. Fils d'assassin! Ces mots, il croyait les sentir stigmatiser son front.

Incapable de survivre à sa honte, il décida de mourir dans la nuit même.

Mais quel parti adopter touchant la confession? Propre dénonciateur de son père s'il abandonnait au grand jour ce document trouvé par lui, auteur, s'il l'anéantissait, d'une éternisation de tortures à l'endroit d'un innocent, François-Charles semblait, de toutes manières, condamné à un rôle odieux.

Seule lui restait la ressource de tout remettre en l'état primitif. Ainsi passif, il laisserait l'exacte somme de hasard acceptée par son père présider au déterrement du secret, qui demeurerait ouaté par les divers remparts d'honneur,--dont la pensée l'attendrissait au milieu de ses affres.

Sur une demi-page blanche subsistant au bout de la confession, François-Charles, voulant, par scrupule de conscience, qu'on pût un jour connaître et juger sa conduite, consigna d'abord les faits de sa terrible soirée puis, non sans leurs motifs, ses projets immédiats concernant le ré-ensevelissement des aveux et son suicide.

Complété de la sorte, le document réintégra l'affiche-bijou, bientôt fermée et remise à plat sur l'interne velours de son écrin.

Puis, ayant replacé dans la bibliothèque le volume de Saint-Marc de Laumon--et tout effacé sur l'ardoise, François-Charles rétablit sous son globe, au milieu de la cheminée, le crâne toujours paré de sa fragile coiffure.

Dès lors, sortant de sa poche un revolver chargé, que la prudence, vu l'isolement de son habitation, lui prescrivait de porter toujours, il ouvrit son gilet et tomba mort, une balle dans le cœur, tandis qu'on accourait au bruit de la détonation.

Le lendemain, la nouvelle fit grand fracas dans les environs.

Pascaline Foucqueteau, cramponnée à l'idée de la réhabilitation de son fils, soupçonna l'existence de quelque mystérieux rapport entre l'assassinat d'Andrée et ce suicide qu'aucun ne pouvait expliquer.

Sachant, par des articles de presse, tout ce que Canterel tirait des morts, elle songea que, facticement ranimé, François-Charles devrait logiquement revivre, comme ayant été plus frappantes pour lui que nulles autres, les minutes, sans doute grosses de révélations précieuses pour la cause de Thierry, durant lesquelles tels faits l'avaient poussé à se détruire.

Grâce à de fiévreuses démarches, publiant partout son idée, elle obtint de la justice que le corps, en vue d'un supplément d'instruction, fût transporté d'office de la maison de Meaux, où l'on mit les scellés, jusqu'à _Locus Solus_,--malgré la résistance de la famille, composée de proches cousins qu'effrayait, par ses menaces de scandale, la troublante éventualité d'une revision de l'affaire Foucqueteau.