Locus Solus

Chapter 14

Chapter 143,575 wordsPublic domain

L'enveloppe offerte par lui montrait, dans sa suscription noire, le mot _pairesse_ tracé à l'encre rouge au-dessous du nom: _Lady Alban Exley_.

Mort un an avant un frère aîné célibataire, le père d'Alban--nommé Alban aussi--n'avait jamais été que _lord de courtoisie_ étranger à la pairie. Aussi, pour distinguer les deux ladies Alban Exley, avait-on respectivement recours aux termes _douairière_ et _pairesse_.

Or l'épître en question émanait d'une jeune femme qui, demandant à regret un secours d'argent, suppliait Ethelfleda, son amie d'enfance, de lui garder le plus grand secret. La crainte spéciale d'une confusion entre belle-mère et bru avait amené la signataire, en quête de tel voyant soulignement, à un emploi partiel d'encre rouge.

Son ombrelle et ses gants dans la main gauche, Ethelfleda tendit, pour prendre la lettre, sa main droite armée de la rose, dont la tige, pressée par son pouce, s'appliqua sur l'enveloppe.

Voyant ressortir, en cette couleur rouge redoutée, le mot qui entre tous, justement, servait à la désigner de façon sûre, elle se fixa sur place, impressionnée, et, ne pouvant réprimer une crispation nerveuse, se piqua le pouce à une épine oubliée par le fleuriste.

Par sa vue abhorrée, le sang tachant la tige et le papier accrut son trouble, et, prise de répulsion, elle ouvrit instinctivement les doigts pour laisser choir hors de son regard les deux objets rougis.

Mais son ongle de pouce, depuis que le mouvement accompli en avait changé l'orientation, lui dardait dans la prunelle, par sa large et claire lunule dont la blancheur était particulièrement favorable, un reflet rouge crûment lumineux provenant de certaine vieille lanterne célèbre dans le pays.

C'est à la fin du XVIIIe siècle qu'un Normand, Guillaume Cassigneul, avait fondé sous le nom d'_Hôtel de l'Europe_ l'établissement en jeu, encore exploité de nos jours par ses descendants.

Au-dessus de l'entrée il avait fait suspendre, en guise d'enseigne diurne et nocturne, une lanterne large et haute, dont le côté en façade portait, peinte sur verre, une carte de l'Europe où chaque pays offrait une nuance spéciale, le rouge, couleur attirante, se trouvant réservé à la patrie.

Quand vinrent les campagnes de l'Empire, Cassigneul, rempli d'enthousiasme et très occupé de sa lanterne, fit, date par date, mettre en un rouge identique à celui de la France chaque contrée subjuguée, sans excepter l'Angleterre, qu'il jugea réduite par le blocus continental.

Dès la nouvelle de l'entrée dans Moscou, la Russie, à son tour, subit l'unifiante opération, et l'Europe entière fut alors gagnée par la pourpre de l'état suzerain.

Orgueilleusement, Cassigneul, inspiré par la monochromie de cette partie du monde sans frontières, nomma sa maison, par l'addition d'un seul mot: _Hôtel de l'Europe française_.

Il dut reprendre, à l'heure des revers, l'appellation primitive--mais garda intacte la carte unicolore, comme un précieux et parlant souvenir de l'apogée napoléonienne.

Lors d'une récente reconstruction de l'hôtel, on avait soigneusement remis à son ancien poste la lanterne légendaire, dont l'histoire, de tout temps répétée de bouche en bouche, constituait une efficace réclame.

Ethelfleda, qui, à son arrivée, avait remarqué cette provocante rougeur, s'était contentée depuis lors, chaque fois qu'elle passait là, d'en détourner ses regards.

Or, c'est illuminée par un ardent rayon de soleil, en train de luire à travers une vaste marquise abritant le seuil, que l'Europe se reflétait maintenant dans la lunule de son ongle.

Cruellement bouleversée déjà, la jeune femme resta hypnotisée par cette brillante tache rouge, dont la forme caractéristique était pour elle nettement reconnaissable malgré l'interversion de l'occident et de l'orient.

Immobile, angoissée, elle dit, sans accent, choisissant d'instinct, sous l'empire de l'ambiance, le français, qu'elle parlait comme sa langue maternelle:

«Dans la lunule... l'Europe entière... rouge... tout entière...»

Dur d'oreille vu son âge, Casimir ne l'entendit pas.

N'ayant rien remarqué de ce qui se passait d'insolite, il s'était mis en devoir de ramasser lettre et rose-thé. Mais la raideur de ses vieux reins arrêta ses doigts à mi-chemin, et, d'une voix forte et brève qui intimait la hâte, il appela, pour être suppléé, le groom de lord Exley.

Casimir, qui, dans sa lointaine adolescence, avait servi comme _tigre_ chez un dandy parisien de l'époque romantique, ne s'était jamais déshabitué, pour s'adresser aux valets de pied jouvenceaux, du terme, caduc depuis longtemps, auquel tant de fois il avait répondu.

Ce fut donc ce seul mot: «Tigre» qu'alors il prononça le verbe haut, en fixant le jeune domestique, son doigt tendu vers le trottoir.

Obéissant au regard et au geste plutôt qu'au substantif, pour lui dénué de sens, le groom, quittant la tête des chevaux, vint agripper fleur et missive pour les tendre à Ethelfleda.

Mais celle-ci, ayant, du fond de son hypnose douloureuse, perçu, non sans un frémissement, le vocable émis par Casimir avec une sèche puissance, crut à un cri d'alarme et, soudain hallucinée, vit devant elle--ainsi qu'en témoignèrent ses attitudes hagardes et ses paroles, françaises comme les précédentes--son père aux prises avec le fauve qui l'avait jadis égorgé.

Ajoutée aux trois secousses déséquilibrantes qui s'étaient si vite succédé, la sanglante réapparition maladive de la scène même d'où découlait sa faiblesse mentale assena le coup de grâce à la malheureuse.

Elle se prit à donner des signes de complète folie, sans reconnaître Alban, éperdu d'inquiétude, qui, accourant aussitôt, tandis qu'Ambrose retournait devant les chevaux, la reconduisit doucement à leur appartement.

A dater de ce jour, son état ne fit qu'empirer. Dans son délire tout lui apparaissait revêtu d'une couleur rouge sang.

Transportée à Paris, elle fut examinée par un grand spécialiste, qui, bien documenté par Alban, trouva la cause de la forme spéciale prise par sa vésanie. Rencontrant, à une minute d'ébranlement aigu, un terrain depuis si longtemps mauvais sous certains rapports déterminés, la fameuse tache pourpre ensoleillée contenue en un reflet d'ongle avait, par ses contours évocateurs, conduit la fragile Ethelfleda à la vision démesurée d'une Europe réelle totalement rouge. Ainsi engagée sur une dangereuse pente, elle avait, en sombrant quelques secondes plus tard dans la folie, franchi brusquement d'elle-même une série d'étapes extensives, jusqu'au moment où l'univers entier était devenu rouge à ses yeux.

Combinée avec son érythrophobie, cette absolue généralisation de la couleur qui, pour elle, s'associait si douloureusement avec l'idée du sang fit de sa vie un perpétuel enfer.

Tous traitements échouèrent, et, minée par le martyre qu'elle endurait, la pauvre folle dépérit et mourut.

Accablé de chagrin et songeant à l'immense part qu'avaient prise dans le drame, au fatal instant, la puissance et la netteté du reflet hypnotiseur, Alban exécra l'étameur d'ongles, dont l'invention était en somme la principale cause de son deuil.

* * * * *

Or Ethelfleda, morte, accomplissait à nouveau la funeste et frappante sortie durant laquelle, si brusquement, elle avait perdu le sens.

Instruit des faits en cause, Canterel reconstitua tout servilement.

Les ongles de la jeune femme ayant poussé depuis le décès, il fit venir de Londres, à prix d'or, l'inventeur-manucure, qui, sur sa demande, effectua, sans insensibilisation cette fois, le supplémentaire étamage requis--d'abord au pouce droit, appelé à se mettre si en vue, puis même aux neuf autres doigts pour éviter un choquant défaut d'unité. Le maître s'arrangea pour qu'Alban ne vît pas celui qui, depuis son malheur, lui inspirait tant d'aversion.

Amoureusement détenue comme souvenir par le veuf, la rose-thé, dont on eût pu laver la tige encore tachée du sang d'Ethelfleda, était trop fanée pour paraître. Canterel en fit donc exécuter un certain nombre de copies artificielles, ayant chacune son épine en bonne place.

Puis on se procura, pour les utiliser une à une, des enveloppes identiques à celle du jour néfaste, indélébilement maculée, dont la suscription fut, sur toutes, exactement reproduite à la main. Chacune, au moment de servir, recevrait, avant d'être cachetée, une lettre en papier blanc qui lui donnerait à souhait de l'épaisseur et de la consistance.

Dès lors, Alban, heureux surtout de revoir Ethelfleda en pleine raison pendant les rapides instants qui précédaient la remise du pli, ne put se lasser du court spectacle renouvelable offert à son avidité. Il y jouait lui-même son rôle en compagnie de deux figurants, l'un très vieux, l'autre adolescent, qui remplaçaient Casimir et le groom. Un rayon factice était projeté sur la lanterne par une lampe électrique, qu'on s'abstenait d'allumer quand, l'heure et la pureté du ciel s'y prêtant à la fois, le soleil lui-même éclairait de façon satisfaisante et stable la rouge carte géographique. Avant chaque séance on collait soigneusement, par tous les points d'une de ses deux faces, une fragile petite outre neuve de couleur chair, plate et ronde, sur l'endroit le plus charnu qu'offrait la première phalange du pouce droit d'Ethelfleda. A l'heure dite, l'épine d'une des roses-thé artificielles, la crevant sans peine, en faisait couler un liquide rouge imitant le sang.

La tige d'une fleur fausse n'étant guère lavable, chaque rose ne servait qu'une fois--de même que chaque enveloppe, bonne à jeter après le maculage rouge.

*

* *

8º Un jeune homme, François-Charles Cortier,--suicidé mystérieux introduit à _Locus Solus_ dans des conditions très spéciales.

Les actes que Canterel obtint du cadavre provoquèrent la découverte d'une précieuse confession manuscrite, qui permit de rebâtir clairement en pensée un drame retentissant, jusqu'alors environné d'ombre.

A une date lointaine déjà, un homme de lettres, François-Jules Cortier, veuf depuis peu et père de deux jeunes enfants, François-Charles et Lydie, avait acquis près de Meaux, pour y vivre toute l'année en travailleur profond dont l'absorbant labeur exigeait une calme ambiance, une villa s'élevant solitaire au milieu d'un vaste jardin.

Doté d'un front remarquablement saillant dont il tirait orgueil, François-Jules préconisait au profit de sa gloire la science phrénologique. Dans son cabinet, une large étagère noire était pleine de crânes bien rangés, sur les curiosités desquels il pouvait savamment discourir.

Une après-midi de janvier, comme l'écrivain se mettait à la tâche, Lydie, alors âgée de neuf ans, vint demander affectueusement la faveur de jouer auprès de lui, en montrant par la vitre des flocons de neige qui, tombant dru, la cloîtraient au logis. Elle tenait une _poupée-avocate_, jouet qui, forme palpable d'un propos à l'ordre du jour, faisait fureur cette année-là, où pour la première fois on voyait des femmes au barreau.

François-Jules adorait sa fille et redoublait de tendresse envers elle depuis qu'il s'était, à regret, privé de François-Charles, placé récemment à onze ans, en vue de fortes études, interne dans un lycée de Paris.

Il dit «oui» en embrassant l'enfant, non sans lui faire promettre la plus silencieuse sagesse.

Soucieuse de ne pas devenir une cause de distractions, Lydie alla s'asseoir à terre, derrière la table, grande et chargée, où s'accoudait son père, qui dès lors ne pouvait la voir.

Jouant sans bruit avec sa poupée, elle fut apitoyée, en songeant à la neige, par l'impression de fraîcheur que donnait à ses doigts la figure de porcelaine--et, vite, comme s'il se fût agi de quelque personne transie, coucha l'avocate sur le dos devant l'âtre tout proche où flambait un grand feu.

Mais bientôt, la chaleur faisant fondre leur colle, les deux yeux de verre, presque en même temps, tombèrent au fond de la tête.

L'enfant, chagrinée, ressaisit la poupée, qu'elle dressa devant ses regards pour examiner de près les effets de l'accident.

L'avocate se détachait alors sur le mur paré de l'étagère noire, et Lydie, malgré elle, fut soudain frappée du rapport d'expression établi entre les têtes de morts exposées et le rose visage artificiel par la commune vacuité des orbites.

Elle prit un des crânes et, tout heureuse d'avoir trouvé un jeu nouveau, s'imposa la tâche attrayante de compléter une fois, par tous les moyens inventables, la ressemblance observée.

Ainsi que l'exigeaient l'austérité de la tenue et le sérieux de la profession, toute la chevelure de l'avocate se tassait en arrière, sans apprêt, dans une résille sévère, excluant frisure et chignon.

Fabriqué, vu l'ordre secondaire de sa destination, à l'aide de quelque méthode économique trop sommaire pour atteindre à la précision, le léger filet, non exempt de raideur, dépassait en avant sous la toque, en s'appliquant sur le front nu.

Lydie jugea que son premier devoir était de copier sur le crâne cet entre-croisement de lignes ténues, qui, au point de vue de l'identification entreprise, tirait une grave importance de sa proximité si grande avec les deux vides orbitaires, où siégeaient les fondements de l'analogie en cause.

La fillette, qui, sous la direction de sa gouvernante, s'exerçait à de fins travaux d'aiguille, avait en poche un petit nécessaire à broderie. Elle en tira le poinçon, dont la pointe, guidée avec force par sa main, traça en divers sens, dans l'os frontal du crâne, de fines et courtes raies obliques. Maille par maille, une sorte de filet finit par se graver ainsi sur toute la région voulue, non sans trahir, par l'imperfection de ses étranges zigzags, l'amusante maladresse de l'enfance.

Il fallait maintenant au crâne une toque pareille à celle de l'avocate.

Sous la table de travail, une corbeille à papier regorgeait de vieux journaux anglais.

Esprit curieux et enthousiaste, avide d'approfondir toutes les littératures dans leur texte original, François-Jules avait poussé fort loin l'étude de maintes langues vivantes ou mortes.

Pendant le cours presque entier du mois précédent, il s'était chaque jour procuré le _Times_, où abondaient alors les plus sérieux commentaires sur un événement qui le passionnait.

Un voyageur anglais, Dunstan Ashurst, venait de rentrer à Londres après une longue exploration polaire, remarquable, à défaut du moindre pas gagné vers le nord, par la glorieuse découverte de plusieurs terres nouvelles.

Notamment, lors d'une reconnaissance pédestre tentée à travers la banquise loin de son navire pris par les glaces, Ashurst, sur son chemin hasardeux, avait trouvé une île absente de toutes les cartes.

Près du rivage, sur le sommet d'un monticule, une caisse de fer gisait au pied d'un mât rouge, planté là pour en signaler la présence. Forcée, elle livra uniquement un grand parchemin vieux et obscur, couvert d'étranges caractères manuscrits.

A peine réinstallé dans la capitale anglaise, Ashurst montra le document à de savants linguistes qui en tentèrent la traduction.

Rédigée en _vieux norois_ avec signature et date encore nettes, l'antique pièce, tout en runes, émanait du navigateur norvégien Gundersen, qui, parti pour le pôle vers l'an 860, n'avait jamais reparu. Comme il était remarquable qu'à une époque aussi reculée on eût pu fouler déjà l'île au mât rouge,--perchée à une latitude qui, pour être atteinte de nouveau, avait exigé par la suite plusieurs siècles d'efforts,--le monde entier s'enthousiasma soudain pour le document, d'autant plus apte à semer partout l'effervescence que beaucoup de ses lignes, presque effacées, donnaient lieu à des interprétations contradictoires.

Tous les journaux du globe s'appesantirent sur l'abstruse question du jour, surtout ceux d'outre-Manche. Le _Times_, en plus des versions multiples proposées par de compétents esprits, réussit même à donner quotidiennement de fac-similaires passages du parchemin, sous la forme--voulue par les mesures du texte original--de quelques lignes très étendues, dominant, sous un titre d'article large d'une demi-page, les trois colonnes invariablement consacrées au célèbre sujet. François-Jules, qui, très versé dans la connaissance du vieux norois et des runes, s'était vite enflammé pour le problème, découpait toutes ces reproductions fidèles pour les porter sur lui et y pâlir à chaque moment perdu,--écrivant au dos de chacune, afin d'éviter toute confusion, ses remarques la concernant, dont il surchargeait à l'encre les lignes imprimées quelconques s'y trouvant échues.

Le grimoire finit par s'élucider entièrement et révéla en détails, sans toutefois en éclaircir le dénouement tragique, un voyage boréal qui, vu le temps lointain de son accomplissement, semblait miraculeux.

L'incident étant clos, François-Jules, le matin même, avait, au cours d'un rangement, jeté pêle-mêle au panier coupures et exemplaires du _Times_.

* * * * *

Lydie prit au hasard, dans la corbeille, un numéro du célèbre journal, attirant en même temps, sans le vouloir, trois coupures runiques, à demi engagées dans l'intérieur de l'épais dernier pli.

Détachant une feuille intacte, elle la fronça partout perpendiculairement à une circulaire portion lisse ménagée en son milieu--puis eut recours aux ciseaux de son nécessaire pour ne laisser que la hauteur voulue à la toque ainsi ébauchée.

Pour l'étroit bord vertical indispensable au parachèvement de l'objet, Lydie utilisa les trois bandes à runes, qui, l'ayant frappée par leur forme allongée, semblaient s'offrir à elle comme pour lui éviter un surcroît de découpage.

Armée, grâce au nécessaire, d'un dé puis d'une aiguille que traversait un long fil blanc, elle put, en cousant, ceindre entièrement le bas extrême de la toque avec le bord supérieur, choisi par instinct, des trois minces rubans de papier bien juxtaposés,--non sans dissimuler chaque fois, en lui octroyant la vue intérieure, le côté gribouillé par les annotations de son père.

Le travail terminé, elle posa la fragile coiffure sur le crâne et, satisfaite de la ressemblance obtenue, entreprit de réparer le désordre du tapis. Le nécessaire, peu à peu, recouvra son contenu, partout éparpillé, puis fut remis en poche,--et le journal mutilé, bientôt replié naturellement, réintégra le panier. Quant à l'encombrant et chaotique résidu plissé de la toque tombé sous l'effort de ses ciseaux, Lydie jugea plus décent de le brûler et, prenant soin, vu la petitesse de ses bras, de se glisser derrière le garde-feu pour pouvoir viser juste, en jeta l'inutile masse au milieu de l'âtre.

Voyant, après une brève attente, que tout prenait à souhait, elle se tourna légèrement pour sortir de son torride enclos.

Mais à cet instant, par suite d'un déploiement dû à la combustion, tout un coin enflammé du papier, après avoir pointé en l'air, s'inclina obliquement hors du brasier, en imitant le mouvement de quelque vasistas en train de s'ouvrir grâce aux charnières de sa base horizontale.

Le feu de ce brandon avancé se communiqua, par derrière, aux courtes jupes de Lydie, qui ne découvrit l'accident qu'au bout de plusieurs secondes, alors que de larges flammes commençaient à l'environner.

A ses cris, François-Jules dressa la tête puis se mit debout, livide. Embrassant la pièce du regard pour y trouver le meilleur élément de sauvetage, il bondit sur la fillette et, l'enlevant à deux mains sans souci de ses propres brûlures, courut l'envelopper étroitement dans un des gros rideaux de la fenêtre. Mais, attisées au vent de l'indispensable course, les flammes grondèrent pendant un long moment, malgré les efforts insensés du malheureux père, qui, les yeux hors des orbites, s'acharnait à rendre de tous côtés l'emmaillotement plus hermétique.

Après l'extinction, enfin obtenue, Lydie, transportée dans son lit, fut condamnée par deux médecins mandés en hâte.

Prise de délire, la fillette contait sans cesse, en les commentant, les moindres choses faites par elle entre l'affectueux «oui» de son père et le fatal embrasement.

Elle succomba le soir même.

François-Jules, fou de douleur, mit pieusement, pour toujours, sur la cheminée de son cabinet,--non sans l'abri d'un globe de verre,--le crâne aux marques frontales, coiffé de sa toque fragile. Symbolisant la dernière belle heure de son enfant bien-aimée, ces deux objets étaient devenus pour lui des reliques inestimables.

* * * * *

Peu après ce drame horrible, François-Jules, avec de nouveaux pleurs, vit mourir poitrinaire--contaminé par sa femme, décédée un an avant lui--son meilleur ami, le poète Raoul Aparicio, auquel le liait, depuis les bancs du lycée, la plus fraternelle affection.

Aparicio, que la maladie avait endetté, laissait une fille, Andrée, qui, exacte contemporaine et grande camarade de la pauvre Lydie, ne conservait de proche qu'un oncle sans fortune ayant femme et enfants.

Père encore pantelant de chagrin, François-Jules, pour pouvoir en s'illusionnant croire au retour de la disparue, prit chez lui l'indigente orpheline, qui, douce et ravissante, lui inspirait une vive tendresse. Nature aimante, François-Charles, que de fréquents sanglots secouaient encore à la pensée de Lydie, apprit avec joie la venue de cette sœur nouvelle.

* * * * *

Les ans passèrent, développant la beauté d'Andrée Aparicio, devenue à seize ans une merveilleuse adolescente au corps souple, avec de lourds cheveux d'or illuminant un fin visage éclatant, paré d'admirables yeux verts immenses et candides.

Et François-Jules vit alors, avec effroi, son affection paternelle pour l'orpheline faire place à une passion dévorante, insensée.

Malgré l'absence de tout lien de parenté, sa conscience le blâmait d'aimer cette enfant qui, élevée par lui, l'appelait _père_, et il garda secret son nouveau sentiment.

Maîtrisant ses désirs, il goûtait le profond bonheur de vivre sous le même toit qu'Andrée, de la voir et de l'entendre chaque jour--et de se sentir, matin et soir, chancelant d'ivresse en la baisant au front.

A dix-huit ans, par l'épanouissement complet de sa jeunesse, Andrée mit le comble au trouble de François-Jules, qui, ne pouvant se contenir davantage, projeta une immédiate démarche matrimoniale.

Rien, en somme, n'allait matériellement à l'encontre de l'union rêvée. A défaut de tout amour, un élan de gratitude envers l'homme qui l'avait recueillie ferait acquiescer Andrée, sans doute heureuse, d'ailleurs, de voir une situation venir au-devant de sa pauvreté.

Choisissant pour lui-même la carrière suivie par son père, qui lui avait transmis ses dons d'écrivain, François-Charles travaillait alors tout le jour en vue de la licence ès lettres. Après le dîner, quittant François-Jules et Andrée, il consacrait, seul dans sa chambre, une grande heure encore à l'étude--puis allait par le dernier train coucher en plein Paris pour se rendre de bon matin dans les bibliothèques, ne regagnant ensuite Meaux qu'à la brune.

Un soir, pendant le labeur de son fils, non sans d'effrayants battements de cœur, François-Jules dit, balbutiant presque:

«Andrée... chère enfant... te voici d'âge à te marier... Je veux te parler d'un projet... renfermant le bonheur de ma vie... Mais, hélas!... je ne sais... si tu accepteras...»

Rougissante, la jeune fille tressaillait de joie, se méprenant à ses paroles.

Elle et François-Charles s'étaient de tout temps réciproquement adorés. Enfants, par les jours de vacances, ils égayaient la maison ou le jardin du bruit de leurs jeux mêlés de purs baisers. Adolescents, ils se confiaient leurs rêves, discutaient de communes lectures. Et dernièrement, se sentant tout l'un pour l'autre, ils s'étaient juré de s'unir, n'attendant qu'un moment propice pour s'ouvrir à François-Jules, dont l'enthousiaste approbation ne leur semblait pas douteuse.

Andrée, pensant que l'allusion contenue dans la phrase énoncée pouvait seulement viser son hymen avec François-Charles, répondit sur-le-champ: