Chapter 12
Toujours, à l'heure du coucher, Dourtois faisait dans le château une tournée d'inspection, afin de vérifier la fermeture de chaque issue. Un soir, après l'accomplissement de ce devoir, il découvrit, en réintégrant sa chambre, les traces d'un incendie restreint, dont la cause lui parut claire. Campée sur une hauteur, l'imposante demeure des Mendebourg subissait parfois de violents coups de vent; une cire allumée, mise sur une table de chêne devant la fenêtre, avait dû enflammer les rideaux, gonflés jusqu'à elle par quelque souffle brusque, assez puissant pour s'immiscer par les joints des battants vitrés; des rideaux, le feu avait gagné la table, vite brûlée, puis, ne rencontrant que des murs de pierre et un sol en dallage, s'était de lui-même éteint.
Or Roland avait, ce jour-là, donné un blanc-seing à Dourtois, qui s'était hâté de mettre la pièce sous clé dans un tiroir de la table en chêne.
Convaincu que le précieux parchemin s'était consumé avant d'avoir pu tomber en des mains étrangères, l'intendant s'inquiéta peu de l'événement et, le lendemain, narra tout à Roland, qui lui remit un nouveau blanc-seing.
En fait, l'embrasement était l'œuvre d'un valet paresseux et vil nommé Quentin, spécialement préposé au service de Dourtois. Ayant, un jour, vu l'intendant remplir un blanc-seing du maître, Quentin s'était dit qu'une pièce de ce genre, dérobée intacte, pourrait le conduire à la fortune. Sans cesse aux aguets depuis lors, il avait aperçu, la veille, Dourtois en train de serrer dans la table un parchemin d'aspect reconnaissable. Forçant le tiroir à la première absence de l'intendant, il s'était saisi du blanc-seing, non sans allumer ensuite, pour assurer sa paix en dissimulant le vol, un incendie rationnellement imputable à quelque attaque du vent.
Pour toute signature le parchemin portait un cob dessiné par Roland.
Au IXe siècle, beaucoup de seigneurs, ne sachant lire ni écrire, apprenaient tant bien que mal à camper un grossier dessin, qui leur servait à signer les actes importants. Ils parvenaient plus facilement, en effet, à créer avec la plume telle forme familière à leur vue que le froid assemblage de lettres composant leur nom. Si pauvre qu'il fût, le croquis identifiait, mieux encore que ne l'eût fait un fragment d'écriture, la main exécutrice. Choisis par ces illettrés à blason que guidaient leurs goûts respectifs, les sujets de vignettes variaient à l'infini: personnages, bêtes ou choses concernant la guerre ou la vénerie, les arts, les sciences ou la nature. Tel sujet, une fois adopté puis officiellement enregistré, constituait à jamais pour toute la famille du seigneur en jeu, dans la suite des générations, une typique signature que les filles conservaient immuable au delà du mariage,--chaque membre se distinguant par son faire personnel dans l'accomplissement du dessin, dont le tracé, même s'il savait écrire, lui était imposé au bas de tous les actes marquants, auxquels l'apposition de son nom dûment paraphé n'eût octroyé aucune valeur.
Plus tard, l'usage de l'écriture se généralisant peu à peu, les familles en cause, à diverses époques, obtinrent chacune la suppression de son seing spécial; certaines, fort rares,--notamment celle des Mendebourg, que le cas en question concernait,--étaient pourvues encore du leur au XIIe siècle.
Or le lointain Mendebourg illettré auquel on devait le choix du sujet de vignette brillait, entre tous, comme cavalier hors ligne rempli de gracieuse maîtrise en selle--et, fort petit, ne montait jamais que certains chevaux moyens de race anglaise déjà nommés _cobs_ de son temps. D'emblée, sa préférence, pour l'adoption d'une signature, s'était portée sur le type de ses montures favorites. Roland, après tant d'autres Mendebourg, ne pouvait donc valider un acte qu'en dessinant un cob au-dessous du texte.
Ce détail était connu de Quentin, qui voulait transformer à son profit la précieuse feuille volée en une donation entièrement autographe des biens globaux de Roland, car il savait qu'en justice une écriture étrangère eût servi de base à de dangereuses plaidoiries invoquant un abus de blanc-seing.
Le valet acheta, moyennant la moitié des futurs bénéfices, le concours d'un certain Ruscassier, chef d'un groupe de maraudeurs qui depuis peu saccageaient le pays. Il s'agissait de capturer Roland, qui faisait chaque jour, en lisant quelque ouvrage de science, une solitaire promenade en forêt, puis de l'amener, par un subterfuge, à écrire en bonne place le texte convoité. On eût pu tenter, même sans le vol préalable, de s'emparer ainsi de lui pour le contraindre, sous menace de torture et de mort, à rédiger l'acte voulu en signant de son cob; mais, sachant que Roland eût enduré supplices et trépas plutôt que de ruiner ses enfants en abandonnant tous ses biens, Quentin avait tenu à user de ruse.
Le cob du blanc-seing se trouvait juste sous le milieu de la feuille, que Quentin plia en deux de façon très coupante, afin de fixer ensuite l'une contre l'autre, avec une colle transparente, les deux moitiés haute et basse du verso.
L'ensemble offrait, dès lors, l'aspect d'une épaisse et courte feuille simple, sur le vierge côté bien offert de laquelle, pour sauver sa vie, Roland écrirait docilement, en le signant de son nom, un acte qu'il croirait nul. En séparant ensuite avec une lame les deux parties collées, facilement lavables, on aurait, en redressant le parchemin, une pièce en règle, grâce au cob favorablement situé,--pièce dont Roland, proverbialement plein de scrupuleuse loyauté, ne songerait pas un instant, Quentin en était sûr, à contester la valeur.
Appréhendé au cours d'une de ses studieuses marches sous bois, Roland fut conduit au campement des maraudeurs. Quentin se garda de paraître, car le captif, songeant qu'un de ses familiers ne pouvait ignorer la particularité du cob, eût, en le voyant, flairé le piège véritable.
S'adressant à Roland en le nommant, Ruscassier lui donna le choix entre la mort et l'immédiate autoruine, désignant le fameux parchemin, préparé avec une écritoire sur un ballot servant de table.
Comme on s'y attendait, le prisonnier, pour avoir la vie sauve, subit sans peine des exigences qu'il jugeait sans portée réelle et, s'agenouillant devant le ballot, se dit prêt à écrire.
Sur une injonction précise, dont Quentin était l'instigateur, Roland, qui, ayant des enfants, ne pouvait légalement faire abandon de ses richesses, reconnut, par cédule, devoir à Ruscassier huit cent mille livres, somme représentant, selon des dires autorisés, la totalité de son avoir. D'avance, dans un écrit en bonne forme, Ruscassier avait déclaré que Quentin possédait moitié de la créance.
Roland signa son nom au bas de l'acte, en tête duquel, guetté par Ruscassier, il avait dû, pour se soumettre à une catégorique prescription de la loi, tracer, en manière de titre, le mot «Cédule».
Après avoir juré, par contrainte, qu'il s'abstiendrait du moindre essai de représailles contre les auteurs du complot, Roland recouvra sa liberté.
Le lendemain, assis à sa table de travail, il annotait un de ses auteurs scientifiques préférés, lorsqu'on lui annonça Ruscassier. Introduit sur son ordre, celui-ci réclama son dû, en parlant de la cédule, qu'il tenait à la main.
Roland voulut, pour prendre une innocente revanche, faire avec quelque moquerie à son oppresseur de la veille, dont il escomptait joyeusement la déconvenue, les révélations concernant le cob traditionnel.
Continuant ses annotations sans même tourner la tête vers Ruscassier, qui, debout devant la porte refermée, se trouvait juste à sa droite, il dit ironiquement:
«Vraiment... une cédule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...
--Un cob,» répondit Ruscassier.
Sur ce dernier mot, qui lui notifiait sa ruine complète et celle des siens, Roland tourna la tête vers son interlocuteur avec une formidable violence et ressentit aussitôt, accompagnée d'un rapide et instinctif geste de secours, une fugitive douleur dans la nuque à l'endroit précis de la triple lettre aimantée. Sans en faire cas, il se leva pour marcher, livide, jusqu'à Ruscassier et vit son cob authentique sur le terrible parchemin, qui, bien redressé sans traces de pli ni de colle, lui apparut clairement comme l'un des blancs-seings confiés à Dourtois.
Quoi qu'il en fût, mise sous un texte écrit de sa main, cette signature--que depuis sa fondation, vieille de trois cents ans, aucun des siens n'avait jamais reniée--constituait à son gré un engagement formel, auquel, selon les prévisions de Quentin, il comptait faire aveuglément honneur, sans même invoquer le cas d'obtention par violence.
Congédiant Ruscassier avec promesse de paiement rapide, il manda Dourtois.
Une fois instruit des événements, l'intendant, resongeant à l'incendie d'abord attribué au hasard, soupçonna Quentin, qui, interrogé, avoua tout cyniquement et, rappelant avec arrogance qu'un serment obligeait Roland à rester neutre vis-à-vis des coupables, fut simplement chassé sur l'heure.
Roland, anéanti, réalisa tous ses biens et paya les huit cent mille livres à Ruscassier, forcé de partager avec Quentin.
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Retiré avec les siens dans la ville de Souvigny, Roland, pauvre, se livra plus ardemment que jamais à l'étude des sciences et donna, pour vivre, des leçons de physique ou de chimie.
Souvent, intrigué, l'ex-châtelain repensait, non sans en chercher la cause, à cette douleur qu'il avait, pour la première fois de sa vie, éprouvée à la nuque dans la seconde terrible où le mot _cob_ était tombé des lèvres de Ruscassier. En recommençant, avec la même brusquerie fabuleuse, le mouvement de tête effectué alors, il parvenait parfois à s'infliger la mystérieuse souffrance en jeu. Mais nombreux étaient les cas où le tic, malgré toute la violence mise, demeurait indolore. A la longue, Roland découvrit que la venue ou le défaut du mal dépendait du point de l'espace auquel il faisait face. Multipliant dès lors les expériences, il fut contraint d'admettre finalement, malgré les révoltes opiniâtres de sa raison, cette conclusion incroyable: en n'importe quel lieu clos ou découvert, quand, se trouvant vis-à-vis le nord, il tournait subitement la tête soit à l'est, soit à l'ouest, la sensation apparaissait,--alors qu'une orientation initiale de sa personne vers tous autres points cardinaux laissait sans nul effet ses plus prestes pivotements céphaliques.
Roland se rappela qu'effectivement il avait juste devant lui certaine fenêtre en pan coupé donnant au nord, lors de la fatale visite de Ruscassier, debout à sa droite.
Consistant en de nombreux picotements nettement localisés, la douleur provenait évidemment des multitudes de pointes aimantées qu'offrait le monogramme de la nuque. Roland, songeant au mode d'introduction jadis employé par Oberthur, savait que les minuscules aiguilles, quand il se tenait droit, étaient placées dans sa peau perpendiculairement à un plan vertical qui eût touché ses deux épaules. La connaissance de ce fait, jointe à ses observations sans nombre, le conduisit, à force de méditations investigatrices, aux termes de cette hypothèse, qui, bien qu'obstinément rejetée par lui pour son étrangeté inadmissible, s'imposait victorieusement comme cadrant seule avec toutes choses: _la pointe aimantée des aiguilles subissait une mystérieuse attirance vers le nord_. Quand Roland se postait de manière à fixer le septentrion, toutes les pointes, directement sollicitées en avant, opposaient, dès qu'un brutal mouvement du cou les entraînait ailleurs, une certaine résistance d'où naissait le picotement pénible,--logiquement absent dans chaque autre cas.
Roland avait bien démêlé la cause réelle de sa capricieuse douleur. Ses notions d'homme du XIIe siècle, toutefois, le forçaient à se débattre craintivement contre la nouveauté trop hardie d'une vérité à ce point inouïe, qui le pénétrait d'une secrète joie en s'affermissant de plus en plus dans son esprit, enivré par le pressentiment d'une prodigieuse trouvaille.
Pour éprouver la justesse de sa théorie, il emplit d'eau un récipient--et posa transversalement sur deux petits fétus de paille parallèles, flottant à la surface, une longue aiguille aimantée, dès lors pourvue d'une parfaite liberté d'évolutions.
Et Roland, ébloui par la grandeur de sa découverte, dont il entrevoyait les sublimes conséquences maritimes, put constater, le cœur palpitant, que l'aiguille, déplacée en n'importe quel sens, ramenait toujours, pour l'y maintenir fixement, sa pointe vers le nord.
Il porta au roi Louis VII son invention gigantesque, apte à faire réaliser tant de progrès à la navigation, à sauver des flots tant de vies humaines, à conduire au relèvement de tant d'étonnantes terres encore inconnues. Enthousiasmé, le souverain, en récompense, lui donna une fortune.
On eut dès lors, à bord de chaque navire, une aiguille aimantée qui montrait le nord, soutenue par deux fétus de paille sur l'eau d'une fiole à demi pleine. Appelé _marinette_[3], cet instrument primitif était l'ancêtre du compas véritable, qui n'apparut, muni d'une rose des vents, que trois siècles plus tard.
[3] Marinette,--compagne du marin.
Ayant racheté son château, Roland, riche à nouveau, se mit à bénir les étranges circonstances de son désastre, sans lesquelles jamais il n'eût fait sa découverte immortelle. Seul, en effet, un mouvement de tête d'une fantastique brusquerie parvenait à provoquer la douleur de nuque. Or, pour déterminer fortuitement pareille fougue, il ne fallait rien moins que l'annonce brutale, faite à une âme sereine, d'une ruine complète et sans recours. Par un bizarre enchaînement de faits, la perception du monosyllabe _cob_ avait, d'un seul coup, plongé Roland, confiant et ironique, jusqu'au fond du plus sombre abîme. Un mot plus long eût peut-être amené moins d'instantanéité dans le phénomène psychique et, partant, dans le fameux pivotement de tête, dès lors incapable d'engendrer le mal révélateur.
Quant aux deux complices, Ruscassier et Quentin, bientôt réduits à rien par le jeu et les bombances, ils s'étaient fait incarcérer pour de nouveaux délits.
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Sur ce sujet, le dramaturge Eustache Miécaze avait bâti une vivante pièce. Dans un prologue, le savant Oberthur tirait l'horoscope de Roland nouveau-né tenu par son père--puis préparait, non sans en expliquer les secrets et le but, l'opération sous-occipitale, qui ne commençait qu'au baisser du rideau. Cinq actes, situés un quart de siècle plus tard, évoquaient ensuite, dans leurs moindres détails, la tragique aventure du blanc-seing et ses conséquences d'abord funestes, mais finalement radieuses.
Revêtu d'un costume à col bas, laissant voir en gris foncé dans sa nuque l'interne monogramme stellaire, dû en réalité à un faible maquillage extérieur, Lauze avait maintes fois joué avec grand succès le rôle de Roland,--personnage complexe, tour à tour saturé de calme bonheur familial auprès de son épouse et de ses fils, effondré sous le coup de ses revers, courageux dans le malheur, hanté par la gestation de sa noble découverte,--enfin, ivre de légitime gloire.
Mort, il rejouait facticement le plus marquant épisode du drame, celui où le mot _cob_, jeté par Ruscassier tenant la cédule, devenait la cause indirecte de certaine douleur postérieure du cou, si grosse d'éternelles conséquences mondiales.
Attentif à jeter juste au moment voulu, pour que l'illustre mouvement de tête eût bien l'air d'en résulter, la dernière des deux syllabes composant sa réponse, un figurant se chargea du rôle de Ruscassier, et tout fut mis en œuvre--accessoires et décor, costumes exacts et maquillage spécial de la nuque du cadavre--pour donner à la fille de l'acteur, pleine de fanatisme dans sa piété admirative, la parfaite illusion de revoir son père en scène.
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4º Un enfant de sept ans emporté par la typhoïde, Hubert Scellos, dont la mère, jeune veuve désormais seule au monde et assaillie d'idées de suicide, ne différait l'exécution de ses tragiques projets que pour s'accorder la cruelle joie de voir une existence mensongère déroidir un moment le corps de son fils.
Une émotion poignante s'empara de la malheureuse quand elle comprit que l'enfant revivait les minutes où, pour lui souhaiter sa dernière fête, il avait, assis sur ses genoux, récité, en la fixant tendrement, le _Virelai cousu_ de Ronsard.
En cette œuvre qui atteint l'absolue perfection--touchant hymne d'amour filial qu'un oiselet, exaltant les bienfaits reçus à toute heure, est censé adresser à sa mère--le poète obtient d'intensives expressions de pensées, dues à une précision lapidaire dans l'agencement des mots. Or, au XVIe siècle, les termes _cousu_ et _décousu_ s'appliquaient tous deux au style, soit marmoréen, soit relâché, alors que le dernier seul, de nos jours, garde encore son sens figuré. De là le surnom admiratif spontanément décerné par les masses, dès son apparition, au célèbre virelai en cause, chef-d'œuvre de cohérente concision.
Tant de recherche et de densité rendant les vers durs à retenir, Hubert Scellos, pour tout se mettre en tête, avait fourni de violents efforts préoccupants, qui expliquaient la réminiscence _post vitam_.
Cette récitation, dont le gracieux défunt s'acquittait sans faute en joignant à l'intonation juste des gestes montrés et bien compris, n'avait demandé, comme mise en scène, qu'une simple chaise,--sur laquelle, sans admettre la pensée de se faire remplacer, la pauvre mère, chaudement couverte, venait s'asseoir, pour prêter l'asile de ses genoux et goûter ainsi un plus complet bonheur illusoire.
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5º Le sculpteur Jerjeck, qui, décédé subitement sans famille, était conduit par un jeune homme, Jacques Polge, son assidu élève et chaud admirateur.
Songeant aux dix grandes heures que Jerjeck avait, de temps immémorial, consacrées chaque jour au travail, son unique et obsédante passion, Polge, fort de maintes probabilités, espérait à bon droit voir revivre au cadavre, de préférence à toutes autres, des minutes productives. Curieux, il voulait savoir, au cas où l'événement lui donnerait raison, si son maître, dont tout le talent reposait dans les plus minutieuses finesses de détails, réaliserait une fois mort les mêmes miracles que de son vivant.
Canterel aperçut là un intéressant moyen de montrer, d'une façon particulièrement écrasante, avec quelle rigueur absolue les tranches de vie reconstituées ressemblaient à leurs modèles.
Ce furent bien, comme tout portait à le prévoir, des instants de labeur que revécut le cadavre, efficacement épié par Polge, dès lors amené à instruire Canterel de différents faits.
Six mois avant, Jerjeck avait reçu à Paris la visite d'un nommé Barioulet, commerçant enrichi de Toulouse, qui, resté garçon jusqu'à la cinquantaine, devait épouser, dans un délai encore vague, une jeune fille de chez lui, séduite par sa grosse fortune.
Terriblement épris, comme tout quinquagénaire que trouble une adolescente, le commerçant voulait, à l'occasion de son mariage, donner à chacun de ses amis quelque précieux souvenir, qui, susceptible de _rester_, perpétuerait indéfiniment la mémoire d'une date suprême dont s'illuminait toute sa vie. Un bijou, s'il ne se perd pas, se démode, s'abîme,--et las de sa vue on s'en défait. Seule, aux yeux de Barioulet, une œuvre d'art signée d'un nom illustre avait chance, même petite et, partant, abordable, de tenir bon dans telle famille à travers maintes générations.
Spécialisé dans l'unique production de Gilles en marbre hauts de quelques centimètres, Jerjeck, éminemment célèbre, lui parut désigné pour recevoir sa commande.
Il fut convenu que l'artiste exécuterait comme échantillons trois différents Gilles de marbre, qui, joyeux et rieurs à l'excès en tant qu'évocateurs d'un jour d'ardente félicité, seraient, s'ils agréaient à Barioulet, suivis d'une foule d'autres du même genre,--en attendant que la grande date fût, sitôt fixée, explicitement gravée sur chaque socle.
Le Toulousain parti, Jerjeck se mit à l'œuvre, employant de bizarres procédés dont il avait, dans son enfance, contracté l'habitude.
Orphelin pauvre, auquel des oncles chargés de famille payaient collectivement, au prix de lourds sacrifices, l'internat dans un lycée parisien, Jerjeck avait grandi loin de tout foyer.
Les plus belles joies de sa vie d'enfant étaient les longues visites faites en troupe aux musées par les dimanches pluvieux. Aux lendemains de ces journées bénies, il s'essayait de mémoire à reproduire tel tableau en dessinant sur ses cahiers ou telle statue en pétrissant un bloc de mie distrait de son pain.
Au Louvre, un jour, ses regards furent médusés par le _Gilles_ de Watteau, qu'il s'acharna, par la suite, à copier d'après son souvenir. Mais nul croquis ne le contentait. Attribuant avec raison ses déboires à la gênante pénurie de traits de plume qui, exigée par la totale blancheur du personnage enfariné, créait une grave difficulté, il imagina un subterfuge propre à lui donner au moins l'illusion d'une besogne plus copieuse.
Il noircit d'encre une page entière--puis, à l'aide d'un grattoir, quand tout fut sec, fit, dans un coin, apparaître son Gilles par élimination.
D'emblée ce procédé le conduisit au succès, tant l'inspirait la venue progressive sur fond sombre des fascinantes blancheurs constitutives de son héros.
S'écartant alors du modèle, il parsema la page noire de nombreux Gilles en ratures, variant selon sa fantaisie la pose et l'expression.
Averti par son instinct qu'une voie fertile venait de s'ouvrir sous ses pas, il s'ingénia fort assidûment, dans la suite, à confectionner, grattoir en main, sur papier largement maculé, une foule d'esquisses du même personnage, vu sous divers aspects. Il obtenait, avec les rares vestiges d'encre laissés au laiteux visage par sa lame, d'étonnants jeux de physionomie.
Ayant tenté de modeler des Gilles en mie de pain, il crut voir une clarté brusque s'épandre sur sa vie. La statuaire, qu'il avait de tout temps préférée au dessin, faisait mieux encore s'épanouir les mystérieuses facilités que lui donnait son sujet favori. _Sculpter des Gilles_, cela, il le sentait, lui procurerait gloire et fortune.
Mais comment progresser avec sa mie pour toute argile et ses doigts comme outils--sans un centime pour s'offrir mieux?
Il avait chaque semaine une classe de botanique du professeur Brothelande, qui, célibataire économe fixé dans la banlieue et très épris de sa science, consacrait tout le produit superflu de son traitement et de ses leçons à la culture en serre de végétaux curieux.
Trouvant pour ses démonstrations les meilleures planches insuffisamment claires, souvent Brothelande, sans souci de l'embarras, transportait en personne, de chez lui au lycée, tel spécimen rare sur lequel devait rouler sa classe.
Il dépaqueta un jour devant Jerjeck et ses camarades, pour leur en parler longuement, une _pridiana vidua_ (_veuve de la veille_), grande fleur annamite qui, ressemblant de forme à la tulipe, doit son nom triste, évocateur de deuil, à ses étamines blanches et à ses pétales noirs.
La _pridiana vidua_ est surtout remarquable par le fond de sa corolle, qui sécrète une cire noire à nombreux granules blancs--appelée _cire nocturne_ pour son aspect de firmament étoilé.
Ayant, du haut de sa chaire, montré cette cire à toute la classe en penchant la fleur en avant, Brothelande, annonçant qu'elle se reformait lentement après chaque soustraction, en prit une faible dose avec la pointe d'un coupe-papier, qui, passant de main en main, permit aux élèves d'étudier de près, en la palpant, l'attrayante substance molle,--douée d'une rare malléabilité, dont Jerjeck, quand vint son tour, fut subitement frappé.
Heureux de constater que la _pridiana vidua_ avait fort captivé son jeune auditoire, Brothelande promit de donner l'exotique fleur, facile à cultiver longtemps dans son pot, au vainqueur de la plus prochaine composition.