Chapter 11
Piancastelli, bravant pour quelques moments ce décret, mit le reclus en mesure de prescrire par lettre à Clotilde la remise d'une somme déterminée à l'inconnue qui lui rendrait Florent.
Le lendemain, avant l'aube, Marta, munie de la lettre, partit avec l'enfant dissimulé sous son manteau.
Mais, ce jour-là, Grocco, apprenant soudain l'imminent passage d'un groupe de riches voyageurs bons à capturer, emmena en expédition Piancastelli, dont il prisait fort, pour toute occasion d'importance, l'aide et les conseils.
Un nouveau geôlier, Luzzatto, fut donné à Gérard, qui trembla dès lors à la pensée de voir l'évasion de Florent découverte et comprise,--car il était grand temps de rattraper Marta.
En apportant le premier repas, Luzzatto, par bonheur, ne s'était pas soucié de Florent, qu'il devait croire endormi encore dans certain petit grabat mis en un coin de pénombre. Mais le père songeait que ce remplaçant, à sa prochaine visite, remarquerait sûrement l'absence de l'enfant et que tout se saurait, hélas! avant que Marta ne fût à l'abri des poursuites.
Gérard chercha un subterfuge propre à conjurer le danger.
Contre un des murs de la chapelle où on le détenait, gisait en plusieurs morceaux, parmi les vestiges d'un autel, une statue grandeur nature de la Vierge, près de laquelle, séparé des bras maternels qui le soutenaient jadis, l'Enfant Jésus était demeuré intact.
Le poète résolut d'utiliser cet enfant de pierre pour donner le change à Luzzatto.
Afin d'adoucir la plaie que sa jambe gauche offrait depuis l'attaque de la berline, il avait reçu de Grocco un onguent dont la teinte se confondait sans heurt avec celle de la chair.
Il prit l'enfant divin et, recouvrant d'une couche d'onguent visage, oreilles et cou, l'étendit dans le grabat de Florent. Satisfait de l'illusion obtenue, il ne songea plus qu'à dissimuler entièrement les cheveux de pierre. Seul un petit bonnet blanc pouvait sembler naturel. Mais comment fabriquer un pareil article? Gérard, suivant une habitude adoptée pour tous ses voyages, n'avait sur lui que du linge de couleur, qui, assez voyant, eût fourni un bonnet suspect.
Une fenêtre seulement éclairait la chapelle. Munie d'une forte grille mise là jadis contre les envahisseurs nocturnes, elle marquait le fond d'une étroite alcôve extérieure créée par un enfoncement de la façade. Contre un des coins de ce retrait s'entassaient maintes bribes de rebut,--rognures, croûtes, trognons ou épluchures.
A tout hasard, le détenu, en vue de son projet, chercha quelque élément propice dans cette réserve, que la grille, formant un peu ventre vers le dehors, lui permettait d'examiner.
Apercevant au sommet du tas force épluchures de poires, il se souvint que, la veille, un des bandits avait volé dans une charrette de paysan un plein panier de crassanes dont tout le camp s'était régalé. Il tenait le fait de Piancastelli, qui lui avait servi un de ces fruits à souper.
Gérard, traversé par une idée soudaine, recueillit, en passant le bras entre deux barreaux, tous les filaments blancs constituant le prolongement des queues, dont il les sépara. Otant les pépins et leur entourage, il eut d'épais cordons primitifs, bientôt divisés soigneusement en de nombreux fils minces, dont ses doigts novices, tissant et nouant sans relâche, firent, à force de persévérance, un bonnet acceptable. Parée de cette coiffure et couverte jusqu'au cou, le visage vers le mur, la statue donna l'illusion d'un enfant véritable. L'onguent imitait bien la chair, et le bonnet semblait être en linge.
Le poète eut soin de restituer au tas mis par lui à contribution tout le compromettant résidu tombé de ses mains pendant sa tâche.
Quand Luzzatto vint avec le repas de midi, Gérard, domptant une terrible émotion, le pria de faire silence, pour respecter, dit-il, le sommeil de Florent, souffrant depuis le matin. Le geôlier, jetant un coup d'œil vers le coin sombre du grabat, fut dupe du stratagème. La même scène se renouvela le soir avec succès à l'entrée du souper.
Dans la première partie de la nuit, des bruits de serrure éveillèrent Gérard. La nouvelle expédition de Grocco avait dû réussir, car on enfermait des prisonniers dans les salles voisines.
Le lendemain, Piancastelli, reprenant ses fonctions de geôlier, admira l'expédient du poète, dont le récit calma en lui d'obsédantes inquiétudes éprouvées depuis le précédent matin. Par prudence la statue fut maintenue intacte à sa place, pour leurrer, le cas échéant, tels visiteurs inattendus.
Marta revint après cinq jours d'absence. Clotilde, découverte sans peine, lui avait remis, en échange de Florent, la somme stipulée--plus une tendre lettre pour Gérard, parlant de mille audacieux projets de délivrance.
Un matin, chargé par Grocco de se renseigner sur la prochaine présence dans l'Aspromonte d'une opulente voyageuse, Piancastelli, dont la mission devait durer deux jours, vit là une occasion de quitter le camp pour jamais avec Marta et l'argent.
Gérard approuva son dessein et lui fit de reconnaissants adieux.
Grâce à l'habileté du poète, soucieux d'assurer à Piancastelli une désertion sans entraves, Luzzatto, redevenu geôlier, prit pour Florent, pendant un jour encore, la statue du grabat; mais ses soupçons s'éveillèrent le lendemain, et, s'approchant de la couchette, il comprit tout. Grocco, averti, fit une enquête et devina le rôle joué par Piancastelli et Marta, qui, maintenant hors d'atteinte sans idée de retour, échappaient à ses représailles.
* * * * *
Voulant tromper par le travail son attente d'une mort proche et certaine, Gérard chercha quelque moyen d'écrire malgré la défense de Grocco.
Le jour même du drame, comme la berline, au sortir d'un village, montait une côte en compagnie d'enfants pauvres tendant tous à l'envi leurs mains pleines de fleurs fraîches cueillies, Gérard avait acheté un bouquet pour Clotilde, qui, prenant aussitôt une rose dans l'ensemble, s'était plu à la passer au revers du donateur. Prisonnier, le poète avait pieusement conservé ce doux souvenir de celle qu'il n'espérait plus revoir.
Gérard, songeant maintenant à employer comme plume une des épines de cette rose, les arracha toutes sauf la plus longue, au-dessus de laquelle, avec son ongle, il trancha la tige, se trouvant ainsi en possession d'un instrument commode.
On lui accorda, sur sa demande, la jouissance de quelques livres trouvés dans son bagage; parmi eux, un grand dictionnaire fort ancien commençait et finissait par une feuille blanche qu'avait ajoutée le relieur--et offrait ainsi quatre vastes pages intactes, prêtes à recevoir un travail important.
Gérard savait que son sang, amené par une piqûre de l'épine, eût pu lui servir d'encre; mais il craignait de faire deviner sa ruse en tachant malgré lui son linge ou ses habits.
Il se dit que, réduite en poudre, une matière durable, telle qu'un métal par exemple, pourrait, en colorant des caractères tracés à l'eau, seul liquide disponible, donner, après asséchement naturel, un texte lisible et stable.
Mais quel métal pulvériser?
Tout en acier, les barreaux de la fenêtre étaient inattaquables, et la chapelle, dont seuls des verrous extérieurs fermaient la porte, montrait une complète nudité. Par bonheur, lorsque avant de l'incarcérer on avait pris à Gérard bijoux et monnaies, une antique pièce d'or de touchante provenance était restée inaperçue.
Pendant un été passé jadis en Auvergne, Clotilde, enfant, jouait souvent, non loin d'une ruine féodale, sous d'épais ombrages constituant un classique but de promenade. Un jour, en creusant le sol avec sa bêche pour entourer de fossés une forteresse de sable due à son labeur, elle fit sauter une pièce d'or, qui fut reconnue, à l'examen, pour un _écu à la chaise_ du XIVe siècle. Fière de sa trouvaille, Clotilde voulut porter en bracelet l'écu pendu à une chaînette d'or. Jeune fille, elle continua de mettre le frêle bijou, dont on allongea la chaînette. En recevant sa bague de fiançailles elle en fit présent à Gérard, pour qu'il ceignît à son poignet cet objet qui, depuis l'enfance, ne l'avait pas quittée. Nuit et jour le poète garda au bras l'émotionnante relique, dont les bandits, en le fouillant, n'avaient pu deviner la présence, grâce à l'abri de la manchette.
Tenus par deux traverses courbes scellées dans le mur, les barreaux de la fenêtre se terminaient par des piquants, dont l'acier pouvait, en usant l'écu, fournir une poudre d'or.
Cet écu, si précieux pour le couple au point de vue affectif, serait ainsi détérioré. Mais plus tard, aux yeux de Clotilde veuve, la valeur spéciale en jeu ne pourrait qu'être accrue par des marques intimement liées au chant du cygne de son poète, dont elle rachèterait sans nul doute à Grocco les bijoux et le bagage complet.
Vu la fragilité présumable des futurs caractères, que le moindre frottement devait suffire à brouiller, Gérard, pour profiter du solide abri de la reliure, se promit de remplir les deux feuilles blanches sans les détacher du volume. Son œuvre, en outre, parviendrait plus sûrement ainsi à Clotilde, qui, son rachat de souvenirs conclu, vérifierait à coup sûr la présence de chaque chose, celle d'un livre ancien plus que toute autre.
Pour éviter de dégrader le volume, qui, représentant un prix élevé, méritait mieux que de simplement servir à procurer quelques pages vierges, le prisonnier résolut d'associer étroitement ses vers à la prose de l'auteur. Étranger à l'ouvrage, le futur poème eût déparé l'ensemble, qu'il enrichirait, au contraire, si son sujet en découlait. Constituant pour les deux feuilles en cause une garantie contre le déchirement expulseur, cette intimité substantielle donnerait aux strophes autographes des chances d'infinie durée en assurant à l'écriture précaire l'éternelle protection de la reliure. De plus, le poète embellirait ainsi son œuvre, tant le livre, intitulé _Erebi Glossarium a Ludovico Toljano_, était fait pour alimenter et conduire la plainte suprême d'un condamné.
Après toute une vie consacrée à l'étude profonde et spéciale de la mythologie, Louis Toljan, fameux érudit du XVIe siècle, avait clairement réuni en deux remarquables dictionnaires, nommés l'un _Olympi Glossarium_, l'autre _Erebi Glossarium_, les innombrables matériaux sans cesse accumulés par lui durant trente années de patientes recherches.
Là, classés par ordre alphabétique, dieux, animaux, sites ou objets touchant aux deux surnaturels séjours ont leur nom escorté d'un texte copieux, où documents et anecdotes, citations et détails s'entassent judicieusement.
Tout mot étranger à l'Olympe d'une part et de l'autre à l'Érèbe est exclu de la nomenclature.
Imprimés en latin et tenus aujourd'hui encore pour un précieux monument, ces deux ouvrages, fort rares, ne subsistent plus guère que dans telles illustres bibliothèques publiques. Mais depuis longtemps chez les Lauwerys, écrivains de père en fils, on se transmettait un exemplaire du deuxième,--exemplaire intact que Gérard, avec admiration, feuilletait quotidiennement. Pris dans son plus large sens, le mot «Érèbe» se rapporte là au complet ensemble des Enfers.
Or, pour jeter un dernier cri sur le seuil de la tombe, où donc puiser mieux qu'à cette source, dont le seul séjour des morts avait fourni les éléments?
Gérard traça le plan d'une ode, où, poétiquement dotée de survie païenne, son âme, arrivant dans l'Érèbe, aurait maintes visions, qui toutes, en vue de la fusion souhaitée, seraient inspirées par tels passages du livre.
Pour produire, le poète, rebelle à tout travail méthodiquement régulier, procédait toujours par efforts intenses mais éphémères, se privant de repos, de sommeil et de nourriture jusqu'à l'achèvement de sa tâche; après quoi un terrible épuisement le contraignait à s'interdire pour longtemps la moindre pensée créatrice. Doué d'une infaillible mémoire, il terminait tout mentalement avant de prendre la plume.
En soixante heures consécutives, dont chaque seconde fut employée, Gérard composa, suivant les règles adoptées, son ode, qu'il termina au début d'une aurore.
Il recueillit alors soigneusement, à la fenêtre, une dose de poudre d'or que lui donna l'écu, rayé longuement par le piquant inférieur d'un des barreaux d'acier.
Puis, avec l'épine trempée dans l'eau de sa cruche, il commença d'écrire son ode sur la blancheur convenue, saupoudrant de poussière d'or, après chaque strophe, tous les caractères, encore frais.
Peu à peu couverte jusqu'en bas, la véritable première page du dictionnaire, bientôt sèche, montra un clair texte doré, quand Gérard eut, en économe, récupéré, au moyen de deux glissades bien conduites, les grains de poudre non captés par l'eau.
Remplissant de la même façon le verso de la feuille liminaire puis les deux faces de la dernière, le poète acheva son ode et signa.
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Jaloux de puiser encore, dans quelque autre absorbante occupation, l'oubli de pensées cruelles qu'il sentait prêtes à l'assaillir de nouveau, Gérard, incapable pour longtemps, après son gigantesque effort, de toute besogne productrice, résolut de se rejeter sur de ternes exercices mnémoniques.
Le dictionnaire de l'Érèbe offrait maints récits attachants bons à se mettre en mémoire, mais dangereux pour le cerveau surmené de Gérard, qui, après chaque formidable accès de travail, allait jusqu'à se défendre tout contact avec les livres imprégnés d'imagination.
Avide, plutôt, de texte froidement scientifique, il choisit dans son stock d'ouvrages _l'Éocène_, étude savante concernant la seule période géologique désignée par le titre. Poète, il aimait feuilleter souvent cette œuvre, à cause d'une remarquable série de planches en couleurs qui transportaient dans les abîmes du passé planétaire l'esprit saisi de vertige enivrant. Il songea qu'apprendre là, en se cachant les gravures, des alinéas sans étincelle lui octroierait contre ses obsessions un dérivatif exempt de péril.
Mais Gérard sentait bien que, pour triompher d'une tâche aussi ardue, il lui fallait une règle fixe et sévère, sachant le contraindre, jusqu'au dernier jour, à un irrémissible labeur quotidien.
A la fin du livre s'éternisait, partout sur deux colonnes, une fine nomenclature alphabétique de tous les sujets traités,--animaux, végétaux ou minéraux,--chacun fournissant, à la suite de son nom, l'indication des pages qui l'étudiaient.
Cinquante journées, en comptant la présente, le séparant encore de la date immuable de sa mort, Gérard chercha si une page de l'index n'offrait pas juste le même nombre de mots cités. Sur le haut de la quinzième, qui répondait à ses désirs, il écrivit, avec son habile procédé, ces mots: «Jours de cellule», dont le dernier était justifié par la rigueur de son incarcération.
Deux mots nouveaux, «Actif» et «Passif», furent tracés, pour servir de titres, l'un, à l'endroit, au-dessus de la première colonne, l'autre, à l'envers, au-dessous de la seconde. En effaçant quotidiennement à partir du début de la page, toujours avec l'épine, l'eau et la poudre d'or, un des cinquante noms appelés désormais à représenter ses cinquante dernières journées de réclusion, Gérard verrait à la fois augmenter son _actif_, constitué par le nombre de jours accomplis, et diminuer son _passif_, ou somme des jours encore à faire.
Il s'imposerait, à chaque rature, la tâche d'apprendre par cœur, entre son lever et son coucher, tout ce qui traiterait du nom biffé dans les pages désignées par l'index.
Ainsi mis par lui-même, de façon saisissante, en possession de la stricte obligation voulue, le prisonnier, commençant sur l'heure, se conforma, sans fléchir, à sa ligne de conduite, trouvant à souhait l'oubli dans ses arides exercices de mémoire.
Trois semaines avant la date fatale, il crut rêver, en recevant dans ses bras Clotilde, qui folle de joie, apportait au camp la somme libératrice. Jadis fort liée avec elle au couvent, une certaine Éveline Bréger, d'origine modeste, avait, grâce à sa grande beauté, fait un splendide mariage. Perdue de vue par Clotilde, qui était restée dans l'ignorance de son changement de fortune, Éveline, en feuilletant un périodique, avait lu les détails du drame de la berline, suivis de notes biographiques sur Gérard--et sur sa femme, dont on nommait la famille. Son cœur s'était ému des angoisses qu'endurait son ancienne camarade, à qui généreusement elle avait envoyé le montant de la rançon exigée.
Remis en liberté sur-le-champ, le poète obtint de Grocco, qui se montra bon prince, la permission de prendre avec lui, en tant que poignants souvenirs de sa captivité, l'enfant de pierre à l'étrange bonnet, les deux livres parés d'écriture d'or et la tige à unique épine. Quant à l'écu, toujours ignoré, il pendait ainsi qu'auparavant à son poignet.
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Or, c'étaient les principaux épisodes de cette réclusion, si marquante dans son existence, que Gérard Lauwerys, mort, revivait sous l'influence de la résurrectine et du vitalium.
Le décor voulu fut édifié dans la glacière et complété par les accessoires-souvenirs, que le poète avait religieusement gardés jusqu'à sa fin, provoquée par une affection rénale. On n'oublia pas d'établir un autel en ruines et une gisante statue cassée de la Vierge ayant les bras posés à souhait.
Pour donner le champ libre au défunt, on dut enlever à l'Enfant Jésus l'onguent et le bonnet qui le paraient depuis si longtemps puis effacer des deux livres les fragiles caractères d'or.
Dès lors, le cadavre agit de temps à autre devant Clotilde en larmes. Adolescent déjà, Florent assistait près de sa mère à la troublante résurrection, qui procurait aux deux affligés quelques instants de douce illusion.
On ôtait de nouveau, après chaque séance, à la tête de pierre son enduit rose et sa coiffure, aux deux livres leur texte doré.
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2º Mériadec Le Mao, décédé à quatre-vingts ans.
Vite reconnue par Rozik Le Mao, sa veuve, la scène qu'il accomplit était de fort touchant caractère.
Les époux Le Mao avaient passé toute leur vie en Bretagne, dans leur ville natale, Plomeur, qui, pleine encore de couleur locale et fidèle aux vieilles traditions, garde notamment en vigueur une curieuse coutume concernant la célébration des noces d'or.
Là, tout couple arrivant à compter cinquante années de chaîne conjugale va en cérémonie, au jour anniversaire de son lointain hymen, entendre une messe à Sainte-Ursule, la plus ancienne église de la localité.
Au milieu de l'office, le prêtre, après une courte allocution, extrayant d'un précieux coffret de métal un grand et vieil étau en feutre couleur fer du plus simple modèle, descend vers les deux époux, qui se lèvent, puis, les postant l'un en face de l'autre, fait s'étreindre leurs mains droites, pour mettre aussitôt le tout bien uni qu'elles composent entre les mâchoires ouvertes du faux outil.
Tous trois en fer véritable, l'écrou, la vis et le ressort, celui-ci très faible, assurent le fonctionnement de l'ensemble.
Tourné par le prêtre, l'écrou, attirant la vis, rapproche les mâchoires, qui, formant en bas, par l'effet d'une jointure à chape, un angle variable, viennent dès lors, sans douleur vu leur mollesse, infliger aux deux patients une pression symbolisant leur solide union cinquantenaire. Libérés au bout d'un moment, les conjoints se rassoient, et la messe s'achève.
Servant de temps immémorial à chaque célébration de noces d'or, l'objet s'appelle «Étau indu», à cause de l'insolite caractère amoureux de son immixtion si tardive dans la vie des vieilles gens. Son nom complet brille explicitement, en lettres de grenats, sur une des faces du coffret qui le renferme.
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Mariés jeunes, les Le Mao, avec tout le cérémonial d'usage, avaient récemment fêté leurs noces d'or à Plomeur, et Mériadec s'était permis, par tendre espièglerie, de tourner lui-même à l'aide de sa main gauche, avec une force et une insistance inusitées, l'écrou du faux étau, semblant vouloir par là resserrer encore ses liens conjugaux.
Peu après, atteint de péricardite, Mériadec, venu à Paris pour consulter, était mort entre les bras de Rozik.
Et les moments revécus par lui à _Locus Solus_ étaient ceux où l'étau avait rempli son rôle.
Sur demande circonstanciée, la vieille église de Plomeur consentit à prêter l'étau et son coffret. Rozik, touchée de voir quelle scène entre toutes prédominait, à chaque réveil factice, dans la mémoire du mort, voulut braver malgré son âge le froid de la glacière et jouer elle-même son personnage, pour sentir à nouveau sa main pressée par la main aimée. Un figurant à perruque tonsurée fit le prêtre.
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3º L'acteur Lauze, mort à cinquante ans de congestion pulmonaire--et amené par sa fille Antonine, encore presque enfant.
Poussée par un culte fervent pour le talent de son père vers le désir d'une résurrection momentanée qu'elle considérait, avec raison, comme ayant maintes chances d'être uniquement inspirée par les planches, Antonine vit bientôt le cadavre jouer de nouveau pendant un instant, comblant ainsi ses désirs, le premier rôle d'un drame retentissant intitulé _Roland de Mendebourg_, nom d'un personnage historique dont la vie, bien choisie pour remplir cinq actes, est à bon droit illustre.
Roland de Mendebourg naquit en 1148 d'une noble famille du Bourbonnais, province où, à cette époque, suivant un singulier usage, tout enfant de marque passait à son apparition entre les mains d'un astrologue, qui, cherchant quelle étoile présidait à sa venue au monde, employait un procédé spécial pour lui en graver le nom dans la nuque sous forme de monogramme. Usant de précautionneuse douceur, l'homme de science, avec des instruments _ad hoc_, introduisait une à une très avant dans la peau de l'arrière-cou, perpendiculairement à celle-ci, de minuscules aiguilles prodigieusement fines, longues d'une ligne à peine et aimantées à leur pointe,--en s'arrangeant pour qu'à la fin leur masse touffue, visible sous l'épiderme, constituât la figure voulue, dès lors fixée à jamais. Le but de l'opération était de mettre le sujet en contact incessant, pendant sa vie entière, avec l'astre désigné, qui, au moyen de ses effluves magnétiques, attirés par les pointes aimantées, devait le protéger et le guider.
On choisissait la nuque comme emplacement pour qu'en la grande majorité des cas les effluves, tombant du ciel, eussent à traverser le cerveau avant d'aboutir aux aiguilles--et versassent ainsi de précieuses clartés dans le siège de la pensée.
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Roland de Mendebourg, dès ses premiers vagissements, fut conduit chez l'astrologue Oberthur, qui, le déclarant né sous l'influence de Bételgeuse, lui grava comme monogramme dans la nuque, en se servant de l'alphabet gothique, un signe réunissant ces trois lettres: _B_, _T_, _G_.
Des relations s'étant créées, à l'occasion de cet événement, entre les Mendebourg et Oberthur, celui-ci fut, plus tard, chargé d'instruire Roland, qui acquit auprès de lui un goût marqué pour les sciences.
A vingt-cinq ans, maître de ses biens, Roland, marié selon son cœur et père de deux garçons, goûtait un calme bonheur dans le château fort de ses aïeux, lorsqu'un événement grave amena sa ruine.
Sans contrôle il confiait la gérance de son domaine à son vieil intendant Dourtois, qui, depuis près d'un demi-siècle, servait sa famille avec la plus stricte honnêteté. Pour toutes sommes à régler ou dispositions à prendre, Dourtois recevait de Roland des blancs-seings à remplir librement.