Chapter 10
Comme si la vue de son sang, qui macula subitement tige et papier, l'eût, pour une cause secrète, impressionnée plus que de raison, elle lâcha, horrifiée, les deux objets humectés de rouge--puis, immobile, hypnotisée, se prit à fixer son pouce, maintenant dressé à demi.
Dites par elle, ces paroles: «_Dans la lunule... l'Europe entière... rouge... tout entière..._» nous parvinrent grâce à un œil-de-bœuf, qui, ne différant en rien des précédents, était, ici encore, ménagé dans la paroi transparente; elles provenaient de ce que la carte sur verre, étincelant en l'air derrière son dos sous le pseudo-rayon de soleil, s'offrait à sa vue dans la lunule de son ongle, si prodigieusement réfléchissant.
Immédiatement après leur chute, le vieillard avait essayé de saisir à terre le pli et la fleur ensanglantés. Or, au moins octogénaire d'aspect, il ne put, faute d'élasticité, se baisser suffisamment pour les atteindre. Braquant alors ses regards sur le groom, il jeta ce romantique mot d'appel: «Tigre», en désignant le trottoir du doigt.
Docilement l'adolescent vint ramasser les deux choses légères, qu'il voulut rendre à l'intéressée.
Mais cette dernière, après avoir frémi à l'audition du terme, suranné dans l'acception en jeu, dont s'était servi le vieillard, exécutait maintenant, sous l'empire de quelque hallucination, une série de gestes d'épouvante, en prononçant des phrases entrecoupées, où ces trois mots: _père_, _tigre_ et _sang_ revenaient sans cesse.
Puis elle versa manifestement dans l'absolue démence, tandis que, volant à son secours, l'homme aux vêtements noirs, qui, depuis le début, avait suivi la scène avec émotion, l'entraînait à petits pas vers l'intérieur de l'hôtel.
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Ébranlé une fois encore par Canterel dans le sens accoutumé, notre groupe, après quelques secondes de cheminement, s'immobilisa, près d'un homme et d'une femme du peuple, devant une chambre rectangulaire sans plafond, dont l'un des deux plus longs murs, totalement absent, se trouvait remplacé par la paroi de verre, à travers laquelle nous étions à même de l'observer facilement tout entière. On y voyait l'aide, qui, à la fin de notre précédente halte, était passé au loin sous nos regards, se dirigeant vers elle. Allant au mur dressé à notre droite, il ouvrit une porte, sortit et la referma. Presque aussitôt, en rejetant légèrement le corps en arrière, nous pouvions l'aviser à gauche, au moment où, se lançant, après le contournement de la chambre suivi d'une course oblique, sur les traces de la jeune démente à peine disparue, il s'engouffrait dans le hall dallé de l'hôtel.
La pièce livrée à nos regards avait l'aspect d'un cabinet de travail.
Au mur du fond s'adossaient, à droite, une grande bibliothèque pleine, à gauche, une spacieuse étagère noire dont chaque tablette portait une rangée de têtes de morts. Sur une cheminée sans feu située entre ces deux meubles, un globe de verre abritait une tête de mort supplémentaire, coiffée d'une sorte de toque d'avocat taillée dans quelque vieux journal.
Dans le mur se trouvant à notre gauche, une large fenêtre faisait face à la porte qu'avait franchie l'aide. Installé à une grande table rectangulaire dont l'un des deux plus étroits côtés se collait entièrement à ce mur, un homme, tournant le dos de tout près à la paroi de verre, classait des paperasses.
Bientôt, comme lassé de cette occupation, il se leva, en mettant à sa bouche une cigarette prise dans un étui de cuir sorti un moment de sa poche.
En quelques pas il atteignit la cheminée, sur laquelle une boîte partiellement garnie de papier de verre offrait, tout ouverte, son contenu à son présent désir. Un moment après, voluptueusement environné de fumée, il éteignait, en l'agitant, une allumette que ses doigts projetèrent dans l'âtre.
Mais, au cours de ses derniers agissements, quelque particularité du crâne à curieuse coiffure avait, son attitude l'indiquait, frappé puis retenu son regard.
Sous l'empire d'un soudain intérêt, il souleva haut le globe de verre pour le reposer plus à droite et, s'emparant du macabre objet, dont ses mains ne dérangèrent pas la toque, revint vers la table,--non sans se révéler, en s'offrant à nous de face pour la première fois, comme ayant environ vingt-cinq ans.
L'homme et la femme du peuple qui se trouvaient mêlés à notre groupe--un gars avec sa mère, on le devinait de suite à la ressemblance et aux âges--l'observaient avidement à travers la paroi de verre.
Le fumeur, réinstallé à la table, nous tournait le dos de nouveau et regardait longuement le crâne, qu'il avait placé de face devant lui. Sur toute la portion visible du front squelettique, une sorte d'entre-croisement de fines raies, creusées légèrement dans l'os même avec quelque pointe de métal, imitait, comme avec une enfantine maladresse, les mailles d'un fragment de résille.
Canterel appela notre attention sur des lettres runiques de manuscrit, fac-similées sur certain bord vertical en papier faisant partie de la toque d'avocat, confectionnée, dit-il, avec des morceaux du _Times_. Puis il nous montra qu'une ressemblance existait entre elles et les réticulaires marques frontales, qui, on le découvrait en les examinant bien, constituaient toutes, sauf les dernières d'en bas, à droite, des runes de forme bizarre, inclinées de maintes façons et jointes les unes aux autres; deux mots du texte sans espaces créé ainsi par les pseudo-mailles étaient placés chacun entre des guillemets gravés de la même manière que le reste.
La chose qu'avait remarquée subitement tout à l'heure le jeune homme épié par nous n'était autre, évidemment, que le rapport mystérieux associant les signes du front et ceux du bord de la coiffure.
Maintenant il avisait sur la table une petite ardoise, pourvue d'un crayon à mine blanche, et s'en servait pour transcrire en lettres de notre alphabet le texte frontal, constamment effleuré par son index gauche, qui lui en désignait tour à tour chaque morceau.
Lorsqu'il eut fini, nous ne pûmes guère, de notre poste, distinguer sur l'ardoise que deux mots: «BIS» et «RECTO», qui, plus lisibles que les autres pour être exclusivement composés de majuscules, devaient correspondre, vu les places respectives qu'ils occupaient dans l'ensemble, aux deux termes que des guillemets signalaient dans l'original.
Se conformant à quelque injonction contenue dans les lignes qu'il avait écrites à l'instant, le jeune homme, traversant la pièce, prit dans la bibliothèque un important volume, dont le dos montrait, à la suite d'un titre fort long, ce sous-titre: «Tome XXIV--Roture».
Après être venu se rasseoir à la table, en face du crâne, que sa main recula pour faire du champ libre, il posa le livre devant lui et l'ouvrit à la première page, constituée par plusieurs alinéas bien distincts, imprimés sur du riche papier de couleur bise. Ensuite il se mit à compter les lettres d'un d'entre eux, en les touchant légèrement l'une après l'autre avec la pointe du crayon blanc. Parfois, arrivant à quelque nombre déterminé, il reproduisait sur le bas de l'ardoise la lettre touchée en dernier lieu--puis continuait l'opération, après s'être un instant, comme pour y puiser une indication nécessaire, désigné à lui-même, du bout fraîchement utilisé de son crayon blanc, tel point de la transcription du texte frontal.
On remarquait à l'endroit choisi par lui dans le livre, imprimés avec du caractère très gras qui les faisait trancher sur le reste de l'alinéa en jeu, d'une part ce fragment: «..._cédille figurant un aspic_...» et d'autre part celui-ci: «..._évêque portant la subtunique_...»
Quand le jeune homme eut terminé son nouveau travail, une série de lettres blanches, qui, ayant été moulées une à une, se montraient toutes fort nettes, composait, au bas de l'ardoise, ces trois mots: «Vedette en rubis», qui se suivaient sans que les deux espaces voulus existassent entre eux.
Sur la table, un écrin tout ouvert contenait un curieux objet d'art, un peu plus haut que large, qui n'était autre qu'un fac-similé d'affiche théâtrale, grand comme les cartes de visite du plus important modèle. Il consistait en une plaque d'or dans laquelle s'incrustaient d'innombrables petites pierres précieuses qui en garnissaient toute la surface. Des émeraudes claires formaient le fond, alors que le texte était fait d'émeraudes sombres. Douze noms de grosseurs variées, en caractères de saphirs, ressortaient chacun sur un partiel fond rectangulaire en diamants, dont les dimensions s'appropriaient aux siennes. Au-dessus d'eux flamboyait un nom fait de maints rubis, qui, se détachant sur une bande en diamants suffisamment spacieuse pour lui, les écrasait tous par sa taille prédominante. On lisait, avant d'atteindre le titre, qu'il s'agissait d'une centième.
Bientôt, l'objet d'art dans la main gauche, le jeune homme examinait avec minutie, à travers une loupe prise sur la table, la _vedette en rubis_.
Au bout d'un temps assez long, semblant avoir fait une remarque, il enfonça, par une pesée risquée avec l'ongle, un des innombrables rubis, qui se releva aussitôt lâché.
Ne conservant plus entre les doigts que l'objet d'art, il essaya, l'ongle appuyé de nouveau sur le rubis à ressort, diverses manœuvres,--dont une aboutit soudain au glissement, vers la droite, de la surface aux pierreries, mince couvercle à coulisses qui laissa voir, dans l'intérieur de la plaque, très évidée, quelques feuilles de papier presque impalpables formant une liasse pliée en quatre.
Il prit et déploya ces feuilles, couvertes de fin texte manuscrit, puis en commença la lecture, après avoir, de sa place même, lancé dans la cheminée sa cigarette finie.
Aux manières qu'il eut bientôt on put deviner que chaque ligne le faisait pénétrer plus avant dans les profondeurs de quelque hideux secret insoupçonné.
C'était avec difficulté, en tremblant, qu'il tournait les pages, sans cesse plus avidement dévorées par lui.
Parvenu au bout de l'écrit, il s'immobilisa, en proie à une inconsciente stupeur.
Puis une réaction se produisit, et, se tordant les mains, il parut envahi par un flot de pensées effroyables.
Enfin, reconquérant son calme, il se prit, les coudes sur le bord de la table, à réfléchir longuement, le front appuyé dans ses paumes.
Il sortit de sa méditation avec la froide assurance que donne la possession d'un plan immuablement arrêté.
Le verso de la dernière feuille manuscrite portait en son milieu, tracée fort gros sous la ligne finale du texte, cette signature: «François-Jules Cortier», que ne suivait aucun post-scriptum.
Trempant une plume dans l'encre, le jeune homme se mit, en serrant, à écrire sur la demi-page blanche que ce verso lui offrait. Après l'avoir noircie presque entièrement, il signa ce nom: «François-Charles Cortier» en forçant son écriture--puis, sous le premier _c_, non pourvu encore d'annexe, dessina vite dans la position voulue, avec l'aisance que procure une longue routine, un serpent recourbé qui servit de cédille.
En reportant, avec un brusque soupçon, les yeux sur l'autre signature, on découvrait que celui qui en était l'auteur avait aussi, en guise de cédille, exécuté avec sa plume un serpent exigu.
L'encre une fois sèche, le jeune homme, après en avoir refait une liasse, replia en quatre toutes les feuilles ensemble puis les serra dans leur cachette d'or, dont le couvercle à pierreries, toujours engagé dans ses coulisses, fut refermé par un soigneux effort de son pouce--jusqu'au probant bruit sec final, que nous perçûmes un peu malgré l'absence de tout nouvel œil-de-bœuf.
Bientôt la mignonne affiche précieuse, exactement remise en place, brilla comme au début dans son écrin ouvert.
Après être allé ranger dans la bibliothèque le livre dont il s'était servi, le jeune homme, revenant à la table, frotta du bout de l'index, pour n'y rien laisser subsister, la surface entière de l'ardoise--puis retransporta la tête de mort, qui, par ses soins, finit, toujours coiffée de sa toque, par faire derechef, sous son globe de verre, le principal ornement de la cheminée.
Un instant plus tard, sa main droite, fouillant une de ses poches, en ressortait armée d'un revolver, tandis que l'autre défaisait promptement tous les boutons de son gilet.
Appuyant, à l'endroit du cœur, le canon sur la chemise, il pressa la détente, et, saisis par le bruit du coup de feu qui retentit incontinent, nous le vîmes tomber raide sur le dos.
A ce moment Canterel nous emmena, pendant que l'aide, ouvrant brusquement la porte, pénétrait dans la chambre.
La femme du peuple et son fils, qui n'avaient pas perdu un détail de la scène, se tenaient maintenant embrassés avec émotion.
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Nous continuâmes, dans le sens ordinaire, à longer le mur transparent, derrière lequel n'apparaissait plus que du terrain libre, qui semblait attendre de nouveaux personnages.
Parvenu à l'extrémité de l'immense cage, Canterel tourna une première fois à gauche--puis une deuxième, après avoir suivi d'un bout à l'autre la paroi de verre, longue d'une dizaine de mètres, qui formait là un angle droit avec chacun des deux murs principaux; maintenant, nous marchions lentement auprès du maître, dans la direction de l'esplanade, contre celui de ces deux derniers murs en vitres qui, pour nous, était encore nouveau.
S'arrêtant bientôt, Canterel, le doigt tendu vers l'intérieur de la cage, nous désigna, dressée à trois pas du vitrage qui nous empêchait de l'atteindre et garnie de diverses manettes, une importante masse cylindrique en métal sombre, pouvant mesurer deux pieds de diamètre sur cinq d'élévation. Le maître nous apprit que c'était là un appareil électrique de sa façon, dont la mission consistait à rayonner, sitôt qu'il fonctionnait, un froid d'une grande intensité. Six autres appareils, identiques à ce dernier, constituaient avec lui, sur toute la longueur intérieurement disponible et suivant une symétrie parfaite, une rangée parallèle au nouveau mur fragile, dont le milieu était marqué par une vaste porte vitrée à deux battants, actuellement close, montrant une structure exactement conforme à celle du restant de la cage.
Après nous avoir révélé que le concours des sept grands appareils cylindriques suffisait à établir dans la cage entière une basse température continuelle, Canterel revint un moment sur ses pas--puis, laissant en arrière la transparente encoignure contournée en dernier lieu, se mit, avec notre groupe, à continuer de suivre l'allée de sable jaune, qui, rigoureusement rectiligne jusqu'à certain coude obtus assez lointain, faisait, à l'endroit que nous foulions, obliquer régulièrement ses deux bords l'un vers l'autre afin de reprendre sa largeur normale.
Pendant que chaque pas nous éloignait davantage de la géante cage de verre et de l'esplanade, le maître éclairait notre esprit par ses paroles sur tout ce que nos yeux et nos oreilles venaient de percevoir.
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Voyant quels réflexes merveilleux il obtenait avec les nerfs faciaux de Danton, immobilisés dans la mort depuis plus d'un siècle, Canterel avait conçu l'espoir de donner une complète illusion de la vie en agissant sur de récents cadavres, garantis par un froid vif contre la moindre altération.
Mais la nécessité d'une basse température empêchait d'utiliser l'intense pouvoir électrisant de l'aqua-micans, qui, se congelant rapidement, eût emprisonné chaque trépassé, dès lors impuissant à se mouvoir.
S'essayant longuement sur des cadavres soumis à temps au froid voulu, le maître, après maints tâtonnements, finit par composer d'une part du _vitalium_, d'autre part de la _résurrectine_, matière rougeâtre à base d'érythrite, qui, injectée liquide dans le crâne de tel sujet défunt, par une ouverture percée latéralement, se solidifiait d'elle-même autour du cerveau étreint de tous côtés. Il suffisait alors de mettre un point de l'enveloppe intérieure ainsi créée en contact avec du vitalium, métal brun facile à introduire sous la forme d'une tige courte dans l'orifice d'injection, pour que les deux nouveaux corps, inactifs l'un sans l'autre, dégageassent à l'instant une électricité puissante, qui, pénétrant le cerveau, triomphait de la rigidité cadavérique et douait le sujet d'une impressionnante vie factice. Par suite d'un curieux éveil de mémoire, ce dernier reproduisait aussitôt, avec une stricte exactitude, les moindres mouvements accomplis par lui durant telles minutes marquantes de son existence; puis, sans temps de repos, il répétait indéfiniment la même invariable série de faits et gestes choisie une fois pour toutes. Et l'illusion de la vie était absolue: mobilité du regard, jeu continuel des poumons, parole, agissements divers, marche, rien n'y manquait.
Quand la découverte fut connue, Canterel reçut maintes lettres émanant de familles alarmées, tendrement désireuses de voir quelqu'un des leurs, condamné sans espoir, revivre sous leurs yeux après l'instant fatal. Le maître fit édifier dans son parc, en élargissant partiellement certaine allée rectiligne afin de se fournir un emplacement favorable, une sorte d'immense salle rectangulaire, simplement formée d'une charpente métallique supportant un plafond et des parois de verre. Il la garnit d'appareils électriques réfrigérants destinés à y créer un froid constant, qui, suffisant pour préserver les corps de toute putréfaction, ne risquait cependant pas de durcir leurs tissus. Chaudement couverts, Canterel et ses aides pouvaient sans peine passer là de longs moments.
Transporté dans cette vaste glacière, chaque sujet défunt agréé par le maître subissait une injection crânienne de résurrectine. L'introduction de la substance avait lieu par un trou mince, qui, pratiqué au-dessus de l'oreille droite, recevait bientôt un étroit bouchon de vitalium.
Résurrectine et vitalium une fois en contact, le sujet agissait, tandis qu'auprès de lui un témoin de sa vie, emmitouflé à souhait, s'employait à reconnaître, aux gestes ou aux paroles, la scène reproduite,--qui pouvait se composer d'un faisceau de plusieurs épisodes distincts.
Durant cette phase investigatrice, Canterel et ses aides entouraient de près le cadavre animé, dont ils épiaient tous les mouvements afin de lui porter parfois un secours nécessaire. En effet la réédition exacte de tel effort musculaire fait pendant la vie pour soulever quelque lourd objet--alors absent--entraînait une rupture d'équilibre qui, faute d'intervention immédiate, eût provoqué une chute. En outre, au cas où les jambes, n'ayant qu'un sol plat devant elles, se fussent mises à monter ou à descendre un escalier imaginaire, il eût fallu empêcher le corps de tomber soit en avant, soit en arrière. Une main prompte devait se tenir prête à remplacer tel mur inexistant où fût venue s'appuyer l'épaule du sujet, disposé par moments à s'asseoir dans le vide si des bras ne l'eussent reçu.
Après identification de la scène, Canterel, se documentant soigneusement, effectuait en un point de la salle de verre une reconstitution fidèle du cadre voulu, en se servant le plus souvent possible des objets originaux eux-mêmes. Dans les cas où il y avait des paroles à entendre, le maître faisait pratiquer, à un endroit favorable du vitrage, un très petit œil-de-bœuf, simplement fermé à la colle par un disque en papier de soie.
Livré à lui-même et habillé conformément à l'esprit de son rôle, le cadavre, trouvant en place meubles, points d'appui, résistances diverses, affaires à soulever, s'exécutait sans chutes ni gestes faussés. On le ramenait à son point de départ après l'achèvement de son cycle d'opérations, qu'il recommençait indéfiniment sans nulle variante. Il retrouvait l'immobilité de la mort dès qu'on lui retirait, en la saisissant par un minuscule anneau mauvais conducteur, la tige de vitalium, qui, introduite à nouveau dans son crâne, sous l'abri dissimulateur des cheveux, lui faisait toujours reprendre son rôle au point initial.
Quand les scènes l'exigeaient, le maître payait des figurants pour y tenir tels emplois. Le corps enveloppé de forts tricots sous le costume réclamé par leur personnage et le chef garanti par une épaisse perruque, ils étaient à même de séjourner dans la glacière.
Tour à tour les huit morts suivants, amenés à _Locus Solus_, subirent le traitement nouveau et revécurent des scènes qui résumaient divers enchaînements de faits.
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1º Le poète Gérard Lauwerys, conduit par sa veuve, que soutenait seul, dans sa folle douleur, l'espoir de la résurrection factice promise par Canterel.
Pendant les quinze dernières années écoulées, Gérard avait publié avec succès à Paris une série de remarquables poèmes, où il excellait à rendre la couleur locale des contrées les plus diverses.
La nature de son talent le contraignant à voyager sans cesse, le poète emmenait à ses côtés par le monde, pour éviter de continuelles séparations déchirantes, sa jeune femme Clotilde--qui, ainsi que lui, maniait passablement chacune des principales langues européennes--et son fils Florent, enfant robuste que ne fatiguait nullement la vie errante.
Traversant un jour en berline les sauvages défilés calabrais de l'Aspromonte, Gérard subit l'attaque d'une troupe de brigands, menés par le fameux chef Grocco, dont on citait les coups d'audace envers maints voyageurs qu'il rançonnait chèrement.
Atteint d'un coup de poignard à la jambe gauche dès son premier essai de résistance, Gérard fut capturé ainsi que Florent, alors âgé de deux ans.
Grocco avertit aussitôt Clotilde, laissée libre, qu'elle ne pouvait sauver les deux captifs de la mort qu'en lui apportant, avant une date qu'il fixa pour leur exécution capitale, une somme de cinquante mille francs. Puis il prit dans sa ceinture une écritoire munie de feuilles timbrées et força le poète, auquel pas un mot de la sentence n'avait échappé, d'établir en faveur de Clotilde une procuration apte à faciliter tous déplacements de fonds.
Conduits avec leurs bagages sur le sommet d'un mont abrupt, Gérard et Florent furent écroués dans une ancienne chapelle faisant partie d'une vieille forteresse abandonnée où Grocco campait tant bien que mal.
Le poète, à la réflexion, n'entrevit aucune chance de salut. Grocco, le prenant à grand tort pour un oisif riche en train de voyager par goût, avait fixé bien trop haut le prix de la rançon, dont le cinquième à peine se trouvait susceptible d'être réalisé par Clotilde. Et, quand l'argent n'arrivait pas, jamais le fameux bandit ne retardait d'un seul instant l'heure d'une exécution.
Pourtant, après de longues méditations, Gérard découvrit un moyen hasardeux de sauver au moins la vie de Florent. Par la promesse de quelques milliers de francs, que Clotilde, il le savait, était à même de réunir sans peine, le poète gagna son geôlier, un certain Piancastelli, qui, passant pour le plus astucieux de la bande, résolut de tenter un coup hardi avec la seule aide de sa concubine Marta.
Plusieurs bandits avaient ainsi au camp une amante qui, étrangère à toute discipline, allait à son gré aux villes proches pour y effectuer divers achats. Marta, libre comme ses compagnes, enlèverait secrètement Florent pour le rendre à Clotilde en échange de la somme convenue, qu'elle rapporterait à Piancastelli. Dès lors, les deux complices, pour éviter toutes représailles, quitteraient promptement le repaire de Grocco.
Le poète renonçait à sa propre évasion pour assurer celle de son fils. Fréquemment Grocco passait devant la chapelle, située au niveau du sol, et, par la fenêtre, apercevait Gérard, dont le départ eût à l'instant provoqué une poursuite acharnée. Au contraire, en demeurant à son poste, le père ne pouvait manquer de protéger la fuite de l'enfant, fuite chanceuse que la nature du pays promettait de rendre longue et difficile.
Craignant de voir ceux qu'il faisait prisonniers établir, en vue de lui échapper, des communications avec le dehors, Grocco, toujours, leur interdisait formellement la possession de plumes ou de crayons.