Littérature Française (Première Année)
Chapter 9
Du palais d'un jeune lapin Dame belette, un beau matin, S'empara; c'est une rusée. Le maître était absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates un jour Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour, Parmi le thym et la rosée. Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours, Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours. La belette avait mis le nez à la fenêtre. Ô dieux hospitaliers! que vois-je ici paraître? Dit l'animal chassé du paternel logis. Holà! madame la belette, Que l'on déloge sans trompette, Ou je vais avertir tous les rats du pays. La dame au nez pointu répondit que la terre Était au premier occupant. C'était un beau sujet de guerre, Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant! Et quand ce serait un royaume, Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi En a pour toujours fait l'octroi À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume, Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi. Jean lapin allégua la coutume et l'usage. Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis Rendu maître et seigneur; et qui, de père en fils, L'ont, de Pierre à Simon, puis à moi Jean transmis. Le premier occupant, est-ce une loi plus sage? Or bien, sans crier davantage, Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. C'était un chat vivant comme un dévot ermite, Un chat faisant la chattemite, Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras, Arbitre expert sur tous les cas. Jean lapin pour juge l'agrée. Les voilà tous deux arrivés Devant Sa Majesté fourrée. Grippeminand leur dit: Mes enfants, approchez, Approchez, je suis sourd; les ans en sont la cause. L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. Aussitôt qu'à portée il vit les contestants, Grippeminand, le bon apôtre, Jetant des deux côtés la griffe en même temps, Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre. Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois Les petits souverains se rapportant aux rois.
(_Livre VII, Fable 16._)
L'AVANTAGE DE LA SCIENCE.
Entre deux bourgeois d'une ville S'émut jadis un différend: L'un était pauvre, mais habile; L'autre riche, mais ignorant. Celui-ci sur son concurrent Voulait emporter l'avantage; Prétendait que tout homme sage Était tenu de l'honorer. C'était tout homme sot: car pourquoi révérer Des biens dépourvus de mérite? La raison m'en semble petite. Mon ami, disait-il souvent Au savant, Vous vous croyez considérable; Mais, dites-moi, tenez-vous table? Que sert à vos pareils de lire incessamment? Ils sont toujours logés à la troisième chambre, Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre Ayant pour tout laquais leur ombre seulement. La république a bien affaire De gens qui ne dépensent rien. Je ne sais d'homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sait! notre plaisir occupe L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe, Et celle qui la porte, et vous qui dédiez À messieurs les gens de finance De méchants livres bien payés. Ces mots remplis d'impertinence Eurent le sort qu'ils méritaient: L'homme lettré se tut; il avait trop à dire. La guerre le vengea bien mieux qu'une satire Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient; L'un et l'autre quitta[32] la ville. L'ignorant resta sans asile: Il reçut partout des mépris; L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle. Ceci décida leur querelle. _Laissez dire les sots; le savoir a son prix._
(_Livre VIII, Fable 19._)
[Footnote 32: La grammaire demande le verbe au pluriel avec l'un et l'autre--l'un et l'autre quittèrent.]
LES DEUX PIGEONS.
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre: L'un deux, s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays. L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire? Voulez-vous quitter votre frère? L'absence est le plus grand des maux; Non pas pour vous, cruel! Au moins que les travaux, Les dangers, les soins du voyage, Changent un peu votre courage. Encor si la saison s'avançait davantage! Attendez les zéphyrs; qui vous presse? Un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut; Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte et le reste? Ce discours ébranla le coeur De notre imprudent voyageur; Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point; Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite; Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures à mon frère; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême. Je dirai: J'étais là; telle chose m'avint; Vous y croirez être vous-même. À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne: et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie. Il y vole, il est pris; ce blé couvrait d'un las Les menteurs et traîtres appâts. Le lacs était usé, si bien que de son aile, De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin; Quelque plume y périt, et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé, Semblait un forçat échappé. Le vautour s'en allait le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs, S'envola, s'abattit auprès d'une masure, Crut pour ce coup que ses malheurs Finiraient par cette aventure; Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde, et d'un coup tua plus d'à moitié La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité, Traînant l'aile et tirant le pied, Demi-morte et demi-boiteuse, Droit au logis s'en retourna; Que bien, que mal elle arriva Sans autre aventure fâcheuse.
(_Livre IX, Fable 2._)
LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES.
Un octogénaire plantait. Passe encore de bâtir; mais planter à cet âge! Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage; Assurément il radotait. Car, au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir. À quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées; Quittez le long espoir et les vastes pensées; Tout cela ne convient qu'à nous. Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. _Tout établissement Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également._ Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage; Eh bien, défendez vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui; J'en puis jouir demain et quelques jours encore; Je puis enfin compter l'aurore Plus d'une fois sur vos tombeaux. Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux Se noya dès le port, allant à l'Amérique[33]; L'autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république, Par un coup imprévu vit ses jours emportés; Le troisième tomba d'un arbre Que lui-même il voulut enter; Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconter.
(_Livre XI, Fable 8._)
[Footnote 33: Aujourd'hui l'on dirait en Amérique.]
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VERS DÉTACHÉS, SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE LA FONTAINE.
Mauvaise graine est tôt venue. (_L'Hirondelle et les petits Oiseaux._)
La louange chatouille et gagne les esprits. (_Simonide préservé par les Dieux._)
Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette. Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre. (_La Lice et sa compagne._)
Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. (_Le Lion et le Rat._)
Où la guêpe a passé le moucheron demeure. (_Le Corbeau voulant imiter l'Aigle._)
Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. (_La chatte métamorphosée en femme._)
En toute chose il faut considérer la fin. (_Le Renard et le Bouc._)
Amour, amour! quand tu nous tiens On peut bien dire: Adieu prudence! (_Le Lion Amoureux._)
Un sou quand il est assuré Vaut mieux que cinq en espérance. (_Le Berger et la Mer._)
Hélas! que sert la bonne chère Quand on n'a pas la liberté. (_Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf._)
Deux sûretés valent mieux qu'une, Et le trop en cela ne fut jamais perdu. (_Le Loup, la Chèvre, et le Chevreau._)
Chacun se dit ami, mais fou qui s'y repose. Rien n'est plus commun que le nom, Rien n'est plus rare que la chose. (_Parole de Socrate._)
Toute puissance est faible à moins que d'être unie. (_Le Vieillard et ses Enfants._)
Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. (_Le Bûcheron et Mercure._)
L'avarice perd tout en voulant tout gagner. (_La Poule aux OEufs d'or._)
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens. (_Le Lion s'en allant en Guerre._)
Il ne faut jamais Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre. (_L'Ours et les deux Compagnons._)
Plus fait douceur que violence. (_Phébus et Borée._)
Rien ne sert de courir, il faut partir à point. (_Le Lièvre et la Tortue._)
Aide toi, le ciel t'aidera. (_Le Chartier embourbé._)
On hasarde de perdre en voulant trop gagner. (_Le Héron._)
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. (_Les deux Coqs._)
La mort ne surprend point le sage; Il est toujours prêt à partir. (_La Mort et le Mourant._)
Il est bon de parler, et meilleur de se taire. (_L'Ours et l'Amateur des Jardins._)
Le sage est ménager du temps et des paroles. (_Démocrite et les Abdéritains._)
Rien de trop est un point Dont on parle sans cesse, et qu'on n'observe point (_Rien de trop._)
La dispute est d'un grand secours, Sans elle on dormirait toujours. (_Le Chat et le Renard._)
S'il fallait condamner Tous les ingrats qui sont au monde, À qui pourrait-on pardonner? (_L'Homme et la Couleuvre._)
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. (_Les deux Aventuriers et le Talisman._)
Il faut laisser Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser. (_Les Sapins._)
Il ne faut point juger des gens sur l'apparence. (_Le Paysan du Danube._)
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. (_Philémon et Baucis._)
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BOILEAU. Né à Paris en 1636, mort en 1711.
Le XVIIe siècle est éminemment un siècle d'ordre, d'autorité et de discipline. Comme Louis XIV représente ces principes en politique, Boileau en est le représentant dans la littérature. Il y a eu des écrivains plus grands que lui, il n'y en a pas eu de plus utile. Les guerres du XVIe siècle n'avaient pas été favorables au bon ton et au bon goût; l'Italie et l'Espagne avaient tour à tour exercé une influence fâcheuse. Si quelques génies, Descartes, Pascal, Molière, avaient échappé à cette influence et étaient restés sains et vrais en dépit de la mode, la France était loin d'être guérie des mauvais effets des traditions étrangères. Il fallait une réaction délibérée. Il fallait arborer l'étendard du génie national, proclamer les principes de l'art français, et établir pour sa sauve-garde les règles de la raison et du bon goût.
C'est ce que fit Nicolas Boileau, surnommé Despréaux.[34]
[Footnote 34: Le surnom de Despréaux vient, dit-on, d'un petit pré situé au bout du jardin de la maison de campagne où son père venait passer le temps des vacances.]
Il a la gloire d'avoir plus que personne travaillé à l'éducation de l'esprit en France, d'avoir éclairé le public, de l'avoir aidé à goûter les vrais chefs-d'oeuvre, à les apprécier et à en profiter.
Il composa d'abord des SATIRES, dans lesquelles il fit une guerre implacable aux mauvais écrivains; il écrivit ensuite des ÉPÎTRES, pleines d'esprit, de belles pensées et de beaux vers, et L'ART POÉTIQUE, qui lui fit donner le surnom de législateur du Parnasse français. Si l'on y ajoute le poëme héroï-comique du LUTRIN,[35] on a fait l'énumération à peu près complète de ses ouvrages.
[Footnote 35: Lutrin, pupitre d'église où l'on place les livres de chant.]
Le roi, qui avait beaucoup de goût pour lui, le nomma son historiographe, et lui accorda une pension de deux mille livres. Grâce à cette libéralité, il s'acheta une petite maison à Auteuil.
Une fois installé là, il ne sortit plus guère de sa retraite, et n'y recevait que des amis.
Quand Racine, à qui il avait été lié de l'affection la plus tendre fut mort, il ne remit plus les pieds à Versailles. Sa tristesse augmenta; la société lui paraissait en décadence, la France menacée de ruine, et il vit sans regret venir la mort qui l'enleva à l'âge de soixante-quinze ans.
L'effet de ses oeuvres fut immense; il se fait encore sentir aujourd'hui. Ce qui les caractérise, c'est le culte de la raison et l'amour du vrai. On pourrait leur donner pour épigraphe ces deux vers de son Art poétique:
Aimez donc la raison: que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
S'il n'a guère le don d'invention et l'imagination, il ne lui manque aucune des autres qualités qui font l'écrivain et le critique distingué.
Il avait le sentiment de ce qui est contraire au génie national, et il l'exprima avec une force qui entraîne la conviction. Il s'est appelé lui-même un "critique achevé," mais il n'a été ni renfrogné ni difficile à vivre. Son caractère était aussi élevé que son talent. Il était naturellement bon, et aimait à faire le bien.
L'avocat Patru[36] est réduit par les circonstances à vendre sa bibliothèque. Boileau l'achète, et sous le prétexte de manquer de place chez lui, il prie délicatement le propriétaire de la garder jusqu'à ce qu'il puisse lui-même la loger, ce qui voulait dire de la garder indéfiniment.
[Footnote 36: Patru, avocat et littérateur, membre de l'Académie française, vécut et mourut pauvre, laissant, outre la réputation d'un excellent critique et d'un parfait honnête homme, des plaidoyers, des remarques sur la langue française et des lettres.]
Quand à la suite d'une cabale de cour Corneille est privé de sa pension, Boileau court chez le roi et lui dit:
"Sire, je viens résigner la pension que votre majesté a bien voulu me faire; il m'est impossible de la toucher tant qu'un aussi grand homme que M. Corneille restera privé de la sienne."
Aussi ce poète, homme de bien, qui n'avait d'ennemis que parmi les mauvais écrivains, reçut-il jusqu'à la fin les témoignages de l'estime universelle. Une foule nombreuse accompagna son cortège funèbre. Une pauvre femme le voyant dit: "Il a bien des amis pour un homme qui a dit du mal de tout le monde." Quelle justification et quel éloge pour un poète satirique!
L'art d'écrire était pour Boileau le premier des arts. Il prêche le respect de la pensée. Ce respect impose le choix de l'expression. Aussi prenait-il grande peine de toujours chercher la meilleure; mais il n'est pas regratteur de mots, enfileur de rimes sonores. Non, il écrit dans un but d'utilité; il est sincère, substantiel, et son vers "bien ou mal dit toujours quelque chose."
Dès l'âge de quinze ans un sot livre lui inspirait de la haine. L'esprit d'affectation lui était encore plus odieux que la sottise. Il était ennemi de tout ce qui n'était pas dans le vrai. Le vrai était sa passion, son culte.
"Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable."
Le vrai en littérature est ce qui est conforme à la raison, au bon sens, à certaines conditions de lieu, de temps et de genre, sans lesquelles il n'y a pas d'oeuvre d'art. Ceux qui y manquent sont les objets de sa critique impitoyable, de sa fine raillerie. Il se moque d'eux, il se moque "des riens galants, du grand fin, du fin des choses" après lequel couraient les poëtes.
Libre et franc, il donne à chaque chose son nom. Il appelle "chat un chat, et Rolet[37] un fripon;" mais sa liberté est celle d'un honnête homme. Il est scrupuleux observateur des convenances. Les convenances sont une partie du vrai. Le licencieux est à la fois faux et de mauvais goût, deux raisons pour le condamner et le bannir.
[Footnote 37: Rolet était procureur au parlement de Paris.]
S'il a été sévère pour les autres, il l'est tout d'abord pour lui-même. La vanité ne l'aveugle pas. Il se connaissait bien, et estimait que la connaissance de soi est la condition de toute sagesse et de tout succès.
Dans la dixième épître il a tracé de lui le portrait suivant:
"Ce censeur qu'on a peint si noir et si terrible Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité, Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité, Fit, sans être malin, ses plus grandes malices, ... enfin sa candeur seule a fait tous ses vices. ... Harcelé par les plus vils rimeurs, Jamais, blessant leurs vers, il n'effleura leurs moeurs, Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage, Assez faible de corps, assez doux de visage, Ni petit, ni trop grand, très peu voluptueux, Ami de la vertu plutôt que vertueux."
Ce portrait recommande l'original à l'estime de tous les honnêtes gens.
Sa position à la cour lui imposait quelquefois le langage d'un courtisan, mais ordinairement son franc parler ne s'arrêtait pas devant la crainte de déplaire. Il savait très bien dire la vérité aux gens les moins habitués à l'entendre, comme le jour où Louis XIV voulut avoir son avis sur quelques vers qu'il avait eu la fantaisie de faire: "Sire, votre majesté a voulu faire de méchants vers, répondit Boileau, et elle y a parfaitement réussi."
On lui a reproché de n'avoir eu ni faculté d'invention, ni imagination, ni sensibilité.
En effet il n'a point composé de poëme qui le place parmi les grands génies créateurs; il ne produit pas les effets éblouissants d'une riche fantaisie; il ne touche guère. Pourtant à ceux qui lui contestent le don d'invention et l'imagination on peut dire: Lisez les quatre premiers chants du Lutrin, lisez tant de beaux vers où les tours les plus heureux et les plus charmantes images embellissent des sujets qui ne paraissent nullement susceptibles d'être embellis. À ceux qui doutent de son coeur on peut dire: S'il n'a pas eu le pouvoir de produire de fortes émotions, prenez-vous en aux genres qu'il a cultivés, et accordez du moins qu'à défaut de cette sensibilité qui se communique avec puissance, il avait celle qui s'attendrit et s'exalte en présence de ce qui est touchant et digne d'admiration.
Non, il n'a pas manqué de coeur, le poëte qui a dit:
"Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez."
et encore:
"Que votre âme et vos moeurs peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images."
et encore:
"Le vers se sent toujours des bassesses du coeur."
.....
ÉPÎTRE V.
_À Monsieur Guilleragues, Secrétaire du Cabinet._
LA CONNAISSANCE DE SOI-MÊME.
Esprit né pour la cour, et maître en l'art de plaire, Guilleragues, qui sais et parler et te taire, Apprends-moi si je dois ou me taire ou parler. Faut-il dans la satire encor me signaler, Et, dans ce champ fécond en plaisantes malices, Faire encore aux auteurs redouter mes caprices? Jadis, non sans tumulte on m'y vit éclater, Quand mon esprit plus jeune, et prompt à s'irriter, Aspirait moins au nom de discret et de sage, Que mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage. Maintenant, que le temps a mûri mes désirs, Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs, Bientôt s'en va frapper à son neuvième lustre,[38] J'aime mieux mon repos qu'un embarras illustre. Que d'une égale ardeur mille auteurs animés Aiguisent contre moi leurs traits envenimés; Que tout, jusqu'à Pinchêne,[39] et m'insulte et m'accable: Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable; Je n'arme point contre eux mes ongles émoussés. Ainsi que mes beaux jours, mes chagrins sont passés. Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première, Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière. Ainsi donc, philosophe à la raison soumis, Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis; C'est l'erreur que je fuis; c'est la vertu que j'aime. Je songe à me connaître, et me cherche en moi-même.
[Footnote 38: Lustre, lustrum, espace de 5 ans chez les Romains. Le neuvième lustre commence avec la 41me année.]
[Footnote 39: Pinchêne neveu de Voiture, auteur d'un recueil de fades poésies.]
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... sur cette mer qu'ici-bas nous courons Je songe à me pourvoir d'esquif et d'avirons, À régler mes désirs, à prévenir l'orage, Et sauver, s'il se peut, ma raison du naufrage, C'est au repos d'esprit que nous aspirons tous; Mais ce repos heureux se doit chercher en nous. Un fou rempli d'erreurs, que le trouble accompagne, Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne, En vain monte à cheval pour tromper son ennui; Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui.
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