Littérature Française (Première Année)
Chapter 8
C'est un curieux caractère que celui de La Fontaine, surtout si l'on compare ses façons aux moeurs régulières, réfléchies et sérieuses des gens d'alors. Ce naturel est gaulois.... c'est-à-dire, médiocrement digne, exempt de grandes passions, et enclin au plaisir.... Il était poëte. Je crois que, de tous les Français, c'est lui qui le plus véritablement l'a été. Plus que personne il en a les deux grands traits, la faculté d'oublier le monde réel, et celui de vivre dans le monde idéal; le don de ne pas voir les choses positives, et celui de suivre intérieurement ses beaux songes.... Il a l'air d'un enfant distrait, qui se heurte aux hommes. On l'appelle "le bon homme." En conversation il ne sait pas de quoi on parle autour de lui, "rêve à tout autre chose, sans pouvoir dire à quoi il rêve."... Sa sincérité est naïve.... Il est crédule jusqu'au bout, et de son propre aveu toujours le même "enfant à barbe grise, qui fut dupe et le sera toujours." Il ne sait ni se conduire ni se contraindre, il se laisse aller; c'est la pure nature.
Mme. de La Sablière disait "qu'il ne mentait jamais en prose." Ajoutez qu'en vers, non plus, il ne ment jamais. Il avoue ingénument ses fautes, son désordre.... Il pense tout haut, il vit à coeur ouvert devant les contemporains, devant ses lecteurs. Tout ce que l'éducation et la réflexion impriment en nous a glissé sur lui. Il est resté primitif; pendant que les autres se polissaient et se querellaient, il a rêvé....
La Fontaine est le seul qui nous ait donné le vers qui nous convient, "toujours divers, toujours nouveau," long, puis court, puis entre les deux, avec vingt sortes de rimes redoublées, entrecroisées, reculées, rapprochées, tantôt solennelles comme un hymne, tantôt folâtres comme une chanson.... Diversité c'est sa devise. Il s'est comparé lui-même "à l'abeille, au papillon," qui va de fleur en fleur et ne se pose qu'un instant au bord des roses poétiques.... Il n'écrit pas au hasard, avec les inégalités de la verve. Il revient sur ses premiers pas, et se corrige patiemment. On a retrouvé un de ses premiers jets (Le Renard, les Mouches et le Hérisson), et l'on a vu que la fable achevée n'a gardé que deux vers de la fable ébauchée. Il avouait lui-même qu'il "fabriquait ses vers à force de temps." Il n'atteignait l'air naturel que par le travail assidu.... Il a l'air distrait, et voit tout, peint tout, jusqu'aux sentiments les plus secrets et les plus particuliers. Rois et nobles, courtisans et bourgeois, il y a dans ses fables une galerie de portraits qui, comme ceux de Saint-Simon, et mieux que ceux de La Bruyère, montrent en abrégé tout le siècle.... Il a tiré de ce siècle toutes les idées qu'il en pouvait prendre, et il y a tout feuilleté, les livres et les hommes. Il y a pris quelque chose de plus précieux, le ton, c'est-à-dire l'élégance et la politesse.... Même en ses polissonneries il se préservait de tout mot grossier, il gardait le style de la bonne compagnie. Il avait le goût, la correction, la grâce.... On dit qu'il était gauche quand il parlait avec la bouche; à tout le moins, quand il parle avec sa plume, il est le plus aimable des hommes du monde et le plus fin des courtisans.
Taine.
FABLES DE LA FONTAINE.
LA MORT ET LE BÛCHERON.
Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée, Sous le faix d'un fagot aussi bien que des ans, Gémissant et courbé, marchait à pas pesants, Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée. Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos; Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le créancier et la corvée[24] Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder, Lui demande ce qu'il faut faire. C'est, dit-il, afin de m'aider À recharger ce bois; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir, Mais ne bougeons d'où nous sommes; Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes.
(_Livre I, Fable_ 16. _Édition Charpentier._)
[Footnote 24: "Corvée," forced labor.]
LE CHÊNE ET LE ROSEAU.
Le chêne un jour dit au roseau: Vous avez bien sujet d'accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le moindre vent, qui d'aventure Fait rider la face de l'eau, Vous oblige à baisser la tête; Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête. Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n'auriez pas tant à souffrir; Je vous défendrais de l'orage: Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste. Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci: Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici, Contre leurs coups épouvantables, Résisté sans courber le dos; Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants, Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L'arbre tient bon, le roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
(_Livre I, Fable_ 22.)
LE LION ET LE RAT.
Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde; On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vérité deux fables feront foi, Tant la chose en preuves abonde. Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il était, et lui donna la vie. Ce bienfait ne fut pas perdu. Quelqu'un aurait-il jamais cru Qu'un lion d'un rat eût affaire? Cependant il avint qu'au sortir des forêts, Ce lion fut pris dans des rets, Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire rat accourut, et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.
(_Livre II, Fable_ 11.)
LE RENARD ET LE BOUC.
Capitaine renard allait de compagnie Avec son ami bouc des plus haut encornés; Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez; L'autre était passé maître en fait de tromperie. Le soif les obligea de descendre en un puits; Là chacun d'eux se désaltère, Après qu'abondamment tous deux en eurent pris, Le renard dit au bouc: Que ferons-nous, compère? Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici. Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi; Mets-les contre le mur; le long de ton échine Je grimperai premièrement; Puis, sur tes cornes m'élevant, À l'aide de cette machine De ce lieu-ci je sortirai, Après quoi je t'en tirerai, Par ma barbe, dit l'autre, il est bon, et je loue Les gens bien sensés comme toi. Je n'aurais jamais, quant à moi, Trouvé ce secret, je l'avoue. Le renard sort du puits, laisse son compagnon, Et vous lui fait un beau sermon Pour l'exhorter à patience. Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton, Tu n'aurais pas à la légère Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors, Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts; Car pour moi j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin. _En toute chose il faut considérer la fin._
(_Livre III, Fable_ 5.)
LE CHAMEAU ET LES BÂTONS FLOTTANTS.
Le premier qui vit un chameau S'enfuit à cet objet nouveau; Le second s'approcha; le troisième osa faire Un licou pour le dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier. Ce qui nous paraissait terrible et singulier S'apprivoise avec notre vue, Quand ce vient à la continue.
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet, On avait mis des gens au guet Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet, Ne purent s'empêcher de dire Que c'était un puissant navire. Quelques moments après l'objet devint brûlot, Et puis nacelle, et puis ballot, Enfin bâtons flottants sur l'onde.
J'en sais beaucoup, de par le monde, À qui ceci conviendrait bien; De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.
(_Livre IV, Fable_ 9.)
LE RENARD ET LE BUSTE.
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre. Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L'âne n'en sait juger que parce qu'il en voit; Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens; et, quand il s'aperçoit Que leur fait n'est que bonne mine, Il leur applique un mot qu'un buste de héros Lui fit dire fort à propos. C'était un buste creux et plus grand que nature. Le renard, en louant l'effort de la sculpture, "Belle tête," dit-il, "mais de cervelle point." Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point?
(_Livre IV, Fable_ 14.)
PAROLE DE SOCRATE.
Socrate un jour faisant bâtir, Chacun censurait son ouvrage: L'un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir, Indignes d'un tel personnage. L'autre blâmait la face, et tous étaient d'avis Que les appartements en étaient trop petits. Quelle maison pour lui! l'on y tournait à peine. "Plût au ciel que de vrais amis, Telle qu'elle est," dit-il, "elle pût être pleine!" Le bon Socrate avait raison De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. Chacun se dit ami, mais fou qui s'y repose; Rien n'est plus commun que ce nom, Rien n'est plus rare que la chose.
(_Livre IV, Fable_ 17.)
L'ALOUETTE ET SES PETITS AVEC LE MAÎTRE D'UN CHAMP. _Ne t'attends qu'à toi seul; c'est un commun proverbe._
Voici comme Ésope le mit En crédit: Les alouettes font leur nid Dans les blés quand ils sont en herbe, C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde, Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs. Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié d'un printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. À toute force enfin elle se résolut D'imiter la nature, et d'être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore À la hâte: le tout alla du mieux qu'il put. Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l'essor, De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle. Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, Écoutez bien; selon ce qu'il dira, Chacun de nous décampera. Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. Ces blés sont mûrs, dit-il, allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. Notre alouette de retour Trouve en alarme sa couvée. L'un commence: Il a dit que, l'aurore levée, L'on fit venir demain ses amis pour l'aider. S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite; Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter; Cependant soyez gais, voilà de quoi manger. Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire. Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir aussi lents. Mon fils, allez chez nos parents Les prier de la même chose. L'épouvante est au nid plus forte que jamais. --Il a dit ses parents, mère! c'est à cette heure.... --Non, mes enfants, dormez en paix; Ne bougeons de notre demeure. L'alouette eut raison, car personne ne vint. Pour la troisième fois le maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille Nous prenions dès demain chacun une faucille; C'est là notre plus court; et nous achèverons Notre moisson quand nous pourrons. Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette, C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants. Et les petits en même temps Voletants, se culebutants, Délogèrent tous sans trompette.
(_Livre IV, Fable 22._)
LE LABOUREUR ET SES ENFANTS.
_Travaillez, prenez de la peine; C'est le fonds qui manque le moins._
Un riche laboureur sentant sa fin prochaine Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage Que nous ont laissé nos parents; Un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l'endroit; mais un peu de courage Vous le fera trouver; vous en viendrez à bout. Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'oût[25] Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse. Le père mort, les fils vous retournent le champ Deçà, delà, partout; si bien qu'au bout de l'an Il en rapporta davantage. D'argent point de caché. Mais le père fut sage _De leur montrer, avant sa mort, Que le travail est un trésor._
(_Livre V, Fable 9._)
[Footnote 25: Dès qu'on aura fait l'oût, dès qu'on aura fait la moisson, au mois d'août.]
LA POULE AUX OEUFS D'OR.
L'avarice perd tout en voulant tout gagner. Je ne veux, pour le témoigner, Que celui dont la poule, à ce que dit la fable, Pondait tous les jours un oeuf d'or. Il crut que dans son corps elle avait un trésor; Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable À celles dont les oeufs ne lui rapportaient rien, S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien. Belle leçon pour les gens chiches. Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus Qui du soir au matin sont pauvres devenus, Pour vouloir trop tôt être riches!
(_Livre V, Fable 13._)
LE SERPENT ET LA LIME.
On conte qu'un serpent voisin d'un horloger (C'était pour l'horloger un mauvais voisinage) Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger, N'y rencontra pour tout potage Qu'une lime d'acier, qu'il se mit à ronger. Cette lime lui dit sans se mettre en colère: Pauvre ignorant! eh, que prétends-tu faire? Tu te prends à plus dur que toi, Petit serpent à tête folle; Plutôt que d'emporter de moi Seulement le quart d'une obole, Tu te romprais toutes les dents. Je ne crains que celles du temps.
Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, Qui, n'étant bons à rien, cherchez surtout à mordre; Vous vous tourmentez vainement. Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages Sur tant de beaux ouvrages? Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.
(_Livre V, Fable 16._)
L'ÂNE VÊTU DE LA PEAU DU LION.
De la peau du lion l'âne s'étant vêtu, Était craint partout à la ronde; Et, bien qu'animal sans vertu, Il faisait trembler tout le monde. Un petit bout d'oreille, échappé par malheur, Découvrit la fourbe et l'erreur; Martin fit alors son office. Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice S'étonnaient de voir que Martin[26] Chassât les lions au moulin.
Force gens font du bruit en France Par qui cet apologue est rendu familier. Un équipage cavalier Fait les trois quarts de leur vaillance.
(_Livre V, Fable 21._)
[Footnote 26: Martin, ou Martin-bâton, comme La Fontaine l'appelle dans la fable de l'Âne et le Petit Chien, le valet d'écurie.]
LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE.
Le mulet d'un prélat se piquait de noblesse, Et ne parlait incessamment Que de sa mère la jument, Dont il contait mainte prouesse. Elle avait fait ceci, puis avait été là: Son fils prétendait pour cela, Qu'on le dût mettre dans l'histoire. Il eût cru s'abaisser servant un médecin. Étant devenu vieux, on le mit au moulin; Son père l'âne alors lui revint en mémoire. Quand le malheur ne serait bon Qu'à mettre un sot à la raison, Toujours serait-ce à juste cause Qu'on le dit bon à quelque chose.
(_Livre VI, Fable 7._)
LE LIÈVRE ET LA TORTUE.
Rien ne sert de courir: il faut partir à point. Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point Sitôt que moi ce but.--Sitôt! êtes-vous sage? Repartit l'animal léger: Ma commère, il vous faut purger Avec quatre grains d'ellébore.[27] Sage ou non, je parie encore. Ainsi fut fait, et de tous deux On mit près du but les enjeux. Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire, Ni de quel juge l'on convint. Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire; J'entends de ceux qu'il fait lorsque, près d'être atteint, Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes[28] Et leur fait arpenter les landes. Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter, Pour dormir et pour écouter D'où vient le vent, il laisse la tortue Aller son train de sénateur. Elle part, elle s'évertue, Elle se hâte avec lenteur. Lui cependant méprise une telle victoire, Tient la gageure à peu de gloire, Croit qu'il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose: Il s'amuse à toute autre chose Qu'à la gageure[29]. À la fin, quand il vit Que l'autre touchait presque au bout de la carrière Il partit comme un trait; mais les élans qu'il fit Furent vains; la tortue arriva la première. Et bien! lui cria-t-elle, avais-je pas raison? De quoi vous sert votre vitesse? Moi l'emporter! et que serait-ce Si vous portiez une maison!
(_Livre VI, Fable 10._)
[Footnote 27: Périphrase poétique pour dire: Vous êtes folle. L'ellébore est une herbe à laquelle les anciens attribuaient la propriété de guérir la folie.]
[Footnote 28: Les calendes étaient une division du mois en usage chez les Romains. La locution n'est pas complète: il faudrait aux calendes grecques, c'est-à-dire à un temps qui n'arrivera jamais, car les Grecs n'avaient point de calendes dans leur calendrier.]
[Footnote 29: Prononcez gajure.]
LE CHEVAL ET L'ÂNE.
En ce monde il se faut l'un l'autre secourir. Si ton voisin vient à mourir, C'est sur toi que le fardeau tombe.
Un âne accompagnait un cheval peu courtois, Celui-ci ne portant que son simple harnois, Et le pauvre baudet si chargé qu'il succombe. Il pria le cheval de l'aider quelque peu; Autrement il mourrait devant qu'être à la ville. La prière, dit-il, n'en est pas incivile; Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. Le cheval refusa, fit une pétarade, Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade Et reconnut qu'il avait tort; Du baudet en cette aventure On lui fit porter la voiture, Et la peau par-dessus encor.
(_Livre VI, Fable 16._)
LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE.
Un mal qui répand la terreur, Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, Faisait aux animaux la guerre. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés On n'en voyait point d'occupés À chercher le soutien d'une mourante vie; Nul mets n'excitait leur envie; Ni loup ni renard n'épiaient La douce et l'innocente proie; Les tourterelles se fuyaient; Plus d'amour, partant plus de joie. Le lion tint conseil et dit: Mes chers amis, Je crois que le ciel a permis Pour nos péchés cette infortune. Que le plus coupable de nous Se Sacrifie aux traits du céleste courroux; Peut-être il obtiendra la guérison commune. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents On fait de pareils dévouements. Ne nous flattons donc point; voyons sans indulgence L'état de notre conscience. Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, J'ai dévoré force moutons. Que m'avaient-ils fait! Nulle offense; Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger. Je me dévouerai donc, s'il le faut; mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi; Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse. Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur; Et quant au berger, l'on peut dire Qu'il était digne de tous maux, Étant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire. Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir. On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances, Les moins pardonnables offenses. Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints. L'âne vint à son tour et dit: J'ai souvenance Qu'en un pré de moine passant La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense, Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. À ces mots on cria haro[30] sur le baudet. Un loup quelque peu clerc[31] prouva par sa harangue Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal, Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable! Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
_Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir._
(_Livre VII, Fable 1._)
[Footnote 30: Crier haro sur quelqu'un, se récrier contre ce qu'il dit ou fait, crier qu'on l'arrête, qu'on le saisisse.]
[Footnote 31: Clerc, du latin clericas; savant, comme l'étaient, à une certaine époque, seulement les membres du clergé.]
LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN.