Littérature Française (Première Année)
Chapter 7
_Trissotin._ Faites-la sortir, quoi qu'on die, De votre riche appartement, Où cette ingrate insolemment Attaque votre belle vie.
_Bélise._ Ah! tout doux! laissez-moi de grâce respirer.
_Armande._ Donnez-nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer.
_Philaminte._ On se sent, à ces vers, jusques au fond de l'âme Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme.
_Armande._ Faites-la sortir, quoi qu'on die, De votre riche appartement. Que riche appartement est là joliment dit! Et que la métaphore est mise avec esprit!
_Philaminte._ Faites-la sortir quoi qu'on die. Ah! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable. C'est, à mon sentiment, un endroit impayable.
_Armande._ De quoi qu'on die aussi mon coeur est amoureux.
_Bélise._ Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux.
_Armande._ Je voudrais l'avoir fait.
_Bélise._ Il vaut toute une pièce!
_Philaminte._ Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse?
_Armande et Bélise._ Oh! oh!
_Philaminte._ Faites-la sortir quoi qu'on die. Que de la fièvre on prenne ici les intérêts, N'ayez aucun égard, moquez-vous des caquets, Faites-la sortir quoi qu'on die, Quoi qu'on die, quoi qu'on die. Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble. Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, Mais j'entends là-dessous un million de mots.
_Bélise._ Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros.
_Philaminte à Trissotin._ Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die, Avez-vous compris, vous, toute son énergie? Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit? Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit?
_Trissotin._ Hai! hai!
_Armande._ J'ai fort aussi l'ingrate dans la tête, Cette ingrate de fièvre injuste, malhonnête, Qui traite mal les gens qui la logent chez eux.
_Philaminte._ Enfin les quatrains sont admirables tous deux, Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.
_Armande._ Ah! s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die.
_Trissotin._ Faites-la sortir quoi qu'on die.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Quoi qu'on die!
_Trissotin._ De votre riche appartement.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Riche appartement!
_Trissotin._ Où cette ingrate insolemment.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Cette ingrate de fièvre!
_Trissotin._ Attaque votre belle vie.
_Philaminte, Armande et Bélise._ Votre belle vie. Ah!
_Trissotin._ Quoi, sans respecter votre rang, Elle se prend à votre sang.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Ah!
_Trissotin._ Et nuit et jour vous fait outrage! Si vous la conduisez aux bains, Sans la marchander davantage Noyez-la de vos propres mains.
_Philaminte._ On n'en peut plus.
_Bélise._ On pâme.
_Armande._ On se meurt de plaisir.
_Philaminte._ De mille doux frissons vous vous sentez saisir.
_Armande._ Si vous la conduisez aux bains.
_Bélise._ Sans la marchander davantage.
_Philaminte._ Noyez-la de vos propres mains. De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.
_Armande._ Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.
_Bélise._ Partout on s'y promène avec ravissement.
_Philaminte._ On n'y saurait marcher que sur de belles choses.
_Armande._ Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.
_Trissotin._ Le sonnet donc vous semble ...
_Philaminte._ Admirable, nouveau, Et personne jamais n'a rien fait de si beau.
_Bélise à Henriette._ Quoi! sans émotion pendant cette lecture!
_Henriette._ Chaqu'un fait ici-bas la figure qu'il peut, Ma tante; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.
_Trissotin._ Peut-être que mes vers importunent madame.
_Henriette._ Point. Je n'écoute pas.
_Philaminte._ Ah! voyons l'épigramme.
_Trissotin._ Sur un carrosse de couleur amarante donné à une dame de ses amies.
_Philaminte._ Ses titres ont toujours quelque chose de rare.
_Armande._ À cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare.
_Trissotin._ L'amour si chèrement m'a vendu son lien.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Ah!
_Trissotin_. Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien, Et quand tu vois ce beau carrosse Où tant d'or se relève en bosse Qu'il étonne tout le pays, Et fait pompeusement triompher ma Laïs, Ne dis plus qu'il est amarante, Dis plutôt qu'il est de ma rente.
_Armande._ Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout.
_Philaminte._ On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût.
_Bélise._ Ne dis plus qu'il est amarante, Dis plutôt qu'il est de ma rente. Voilà qui se décline, ma rente, de ma rente, à ma rente.
_Philaminte._ Je ne sais, du moment que je vous ai connu, Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu; Mais j'admire partout vos vers et votre prose.
_Trissotin à Philaminte._ Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose, À notre tour aussi nous pourrions admirer.
[Elle n'a rien fait en vers, dit-elle, mais elle travaille à un plan d'académie féminine dont elle pourra bientôt lui montrer une partie. Puis la conversation continue sur le mérite des femmes, sur le tort qu'on leur fait du côté de l'intelligence, sur leur droit et leurs aptitudes aux hautes sciences, sur les remuements à faire dans la langue, etc., le tout assaisonné de traits charmants et de bonne plaisanterie. Lépine vient annoncer qu'un homme est là, qui désire parler à M. Trissotin. Il est vêtu de noir, et parle d'un ton doux.]
_Trissotin._ C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance De lui donner l'honneur de votre connaissance.
[Sur le consentement de Philaminte il est introduit.]
_Scène V._
_Trissotin_ (présentant Vadius). Voici l'homme qui meurt du désir de vous voir. En vous le produisant je ne crains point le blâme D'avoir admis chez vous un profane, madame. Il peut tenir son coin parmi les beaux esprits.
_Philaminte._ La main qui le présente en dit assez le prix.
_Trissotin._ Il a des vieux auteurs la pleine intelligence, Et sait du grec, madame, autant qu'homme de France.
_Philaminte à Bélise._ Du grec! ô ciel! du grec! Il sait du grec, ma soeur.
_Bélise à Armande._ Ah! ma nièce, du grec!
_Armande._ Du grec! quelle douceur!
_Philaminte._ Quoi! monsieur sait du grec? Ah! permettez, de grâce, Que, pour l'amour du grec, monsieur, on vous embrasse.
(_Vadius embrasse aussi Bélise et Armande._)
_Henriette_ (à Vadius, qui veut aussi l'embrasser) Excusez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.
(_Ils s'asseyent._)
_Philaminte._ J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect.
_Vadius._ Je crains d'être fâcheux par l'ardeur qui m'engage À vous rendre aujourd'hui, madame, mon hommage, Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien.
_Philaminte._ Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.
_Trissotin._ Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu'en prose, Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose.
_Vadius._ Le défaut des auteurs, dans leurs productions, C'est d'en tyranniser les conversations, D'être au Palais, au cours, aux ruelles, aux tables, De leurs vers fatigants lecteurs infatigables. Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens, Qui, des premiers venus saisissant les oreilles, En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. On ne m'a jamais vu ce fol entêtement, Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment Qui, par un dogme exprès, défend à tous les sages L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. Voici de petits vers pour de jeunes amants Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.
_Trissotin._ Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.
_Vadius._ Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
_Trissotin._ Vous avez le tour libre et le beau choix des mots.
_Vadius._ On voit partout chez vous l'ithos et le pathos.
_Trissotin._ Nous avons vu de vous des églogues d'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
_Vadius._ Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
_Trissotin._ Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?
_Vadius._ Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites?
_Trissotin._ Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?
_Vadius._ Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?
_Trissotin._ Aux ballades surtout vous êtes admirable.
_Vadius._ Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.
_Trissotin._ Si la France pouvait connaître votre prix.
_Vadius._ Si le siècle rendait justice aux beaux esprits.
_Trissotin._ En carrosse doré vous iriez par les rues.
_Vadius._ On verrait le public vous dresser des statues.
(_À Trissotin._) Hom! C'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en ...
_Trissotin à Vadius._ Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie?
_Vadius._ Oui; hier il me fut lu dans une compagnie.
_Trissotin._ Vous en savez l'auteur?
_Vadius._ Non, mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.
_Trissotin._ Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.
_Vadius._ Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable, Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.
_Trissotin._ Je sais que là-dessus je n'en suis pas du tout, Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.
_Vadius._ Me préserve le ciel d'en faire de semblables!
_Trissotin._ Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur, Et ma grande raison c'est que j'en suis l'auteur.
_Vadius._ Vous?
_Trissotin._ Moi.
_Vadius._ Je ne sais donc comment se fit l'affaire.
_Trissotin._ C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.
_Vadius._ Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait, Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.
_Trissotin._ La ballade, à mon goût, est une chose fade. Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.
_Vadius._ La ballade pourtant charme beaucoup de gens.
_Trissotin._ Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.
_Vadius._ Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.
_Trissotin._ Elle a pour les pédants de merveilleux appas.
_Vadius._ Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.
_Trissotin._ Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
(_Ils se lèvent tous._)
_Vadius._ Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.
_Trissotin._ Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.
_Vadius._ Allez, rimeur de balle,[22] opprobre du métier.
[Footnote 22: Rimeur de balle, sans talent. Balle, gros paquet de marchandises.]
_Trissotin._ Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.
_Vadius._ Allez, cuistre ...
[Vadius sorti, Trissotin s'excuse. Ce n'est point par amour-propre qu'il s'est emporté, c'est le jugement de ces dames qu'il défend dans le sonnet que Vadius a l'audace d'attaquer.
Philaminte propose de parler d'une autre affaire. Henriette va entendre quelque chose qui l'intéresse au plus haut point. Il ne s'agit de rien moins que d'un mari, et ce mari en qui Philaminte a mis son espoir pour donner à sa fille de l'esprit, le désir des sciences, ce mari que son choix lui destine, c'est M. Trissotin. Henriette se récrie, et prie M. Trissotin de rengaîner son ravissement. Un mariage proposé n'est pas un mariage fait.
Quand les deux soeurs sont seules, Armande, raillant, félicite sa soeur qui l'engage de prendre cet illustre époux, puisqu'elle trouve le choix si beau. Ce n'est pas à sa mère seule qu'elle doit obéissance, mais aussi à son père qui vient dans ce moment même lui présenter Clitandre comme époux.]
ACTE QUATRIÈME.
[Armande fait à sa mère son rapport sur la conduite de sa soeur. Philaminte se promet de la ramener à la raison et de frustrer l'amour de Clitandre dont les procédés ne lui ont jamais plu.]
Il sait que, Dieu merci, je me mêle d'écrire, Et jamais il ne m'a prié de lui rien lire.
[Clitandre entrant doucement, sans être vu, entend Armande dire toute espèce de méchancetés, alors s'adressant à elle,]
Hé! doucement de grâce, un peu de charité, Madame, ou tout au moins un peu d'honnêteté. Quel mal vous ai-je fait?
[Elle prétend qu'il a été perfide, infidèle, qu'après lui avoir offert son coeur il est allé le donner à une autre. Elle lui reproche sa conduite comme un crime; mais comme elle y a donné lieu par des procédés incompris, elle est prête à faire amende honorable et à consentir à ce qu'il attend d'elle.
Il n'est plus temps. Henriette a reçu sa foi et il espère que Philaminte reviendra de ses préventions à son égard et de son engouement pour Trissotin.
Trissotin arrive en ce moment, et il s'engage entre les deux rivaux une conversation parsemée de traits piquants à l'adresse des pédants et des faux savants, tels que]
Je hais seulement La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes; Mais j'aimerais mieux être au rang des ignorants, Que de me voir savant comme certaines gens.
* * * * *
Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
[L'entretien est interrompu par l'arrivée du valet de Vadius, qui remet à Philaminte un billet de la part de son maître. Celui-ci, pour se venger de Trissotin, cherche à faire manquer son mariage par certaines insinuations. Mais Philaminte, de plus en plus obstinée, répond en désignant Trissotin:]
Dès ce soir à monsieur je marierai ma fille.
[Et elle invite Clitandre à assister à la signature du contrat.
Clitandre fait part à Chrysale de la détermination de sa femme; mais Chrysale, toujours fort quand sa femme n'y est pas, lui jure qu'il n'en sera rien, qu'Henriette aura le mari que lui, maître dans sa maison, lui donnera, et Henriette promet bien de tout faire pour assurer le succès de leur amour, d'entrer dans un couvent plutôt que d'épouser Trissotin.]
ACTE CINQUIÈME.
[Henriette demande à Trissotin de renoncer à un mariage auquel son coeur s'oppose. Elle sait combien M. Trissotin a de talent et de mérite, mais ce n'est pas toujours cela qui décide de la conquête d'un coeur.]
Cette amoureuse ardeur qui dans les coeurs s'excite N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite; Le caprice y prend part, et, quand quelqu'un nous plaît, Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est. Si l'on aimait, monsieur, par choix et par sagesse, Vous auriez tout mon coeur et toute ma tendresse, Mais on voit que l'amour se gouverne autrement.
[Elle aime Clitandre, et quand une femme aime,]
* * * * *
... On risque un peu plus qu'on ne pense, À vouloir sur son coeur user de violence.
[Le téméraire pourrait avoir à s'en repentir. Trissotin est sans appréhension là-dessus; il trouvera peut-être l'art de se faire aimer. D'ailleurs quels que soient les accidents]
À tous événements le sage est préparé.
[Au moment où il sort Chrysale entre, bien décidé, dit-il à Henriette, à ne pas céder à sa femme].
Et pour la mieux braver voilà, malgré ses dents, Martine que j'amène et rétablis céans.
[Henriette l'encourage dans ses résolutions et le supplie de ne pas en changer, d'être ferme. Philaminte arrive avec le notaire. Elle est peu agréablement surprise de revoir Martine. Sur la demande de Chrysale on procède au contrat. Mais il y a tout de suite complication, qui empêche de passer outre. Deux époux sont présents, Trissotin et Clitandre, l'un du choix de Philaminte, l'autre de celui de Chrysale. Martine, dont la langue n'est pas rouillée, vient au secours de son maître. Malgré cela la victoire allait rester à Philaminte, Chrysale allait céder, quand arrive Ariste avec deux fâcheuses nouvelles pour Chrysale et Philaminte, perte d'un grand procès, et perte de leurs fonds placés entre les mains de deux individus qui viennent de faire banqueroute.
Philaminte supporte le coup en philosophe.]
Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste, Et perdant toute chose à soi même il se reste.
[Mais ce coup ébranle fort les velléités matrimoniales de Trissotin. Il demande qu'on ne presse pas cette affaire, et, réflexion faite, il renonce à un coeur qui ne veut pas de lui.
Ce langage ouvre les yeux de Philaminte, qui ne s'oppose plus au mariage d'Henriette avec Clitandre. Mais celle-ci a des scrupules de délicatesse; ses parents viennent de perdre toute leur fortune, sa position n'est plus la même vis-à-vis de Clitandre, et elle aime mieux renoncer à lui que de le mettre de compte à demi dans leurs adversités.]
Si ce n'est que cela, dit Ariste, Laissez vous donc lier par des chaînes si belles. Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles, Et c'est un stratagème, un surprenant secours Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours, Pour détromper ma soeur, et lui faire connaître Ce que son philosophe à l'essai pouvait être.
[Après cela il ne reste plus qu'à faire le contrat de mariage. Chrysale, pour le coup pouvant parler en maître, en donne l'ordre au notaire que Philaminte avait amené à l'intention de Trissotin.]
* * * * *
VERS SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE MOLIÈRE.
À force de sagesse on peut être blâmable.
La parfaite raison fuit toute extrémité.
La raison n'est pas ce qui règle l'amour.
Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte.
... Un amant, dont l'ardeur est extrême, Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.
... On peut, je crois, louer et blâmer tout, Et chacun a raison suivant l'âge ou le goût.
Jamais par la force on n'entra dans un coeur.
La solitude effraie une âme de vingt ans. (_Le Misanthrope._)
Contre la médisance il n'est point de rempart.
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire.
Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez!
En attrapant du temps à tout on remédie.
On n'exécute pas tout ce qu'on se propose, Et le chemin est long du projet à la chose.
L'amour-propre engage à se tromper soi-même.
La vertu dans le monde est toujours poursuivie. Les envieux mourront, mais non jamais l'envie. (_Tartufe._)
Il est riche en vertus, cela vaut des trésors.
Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.
Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.
Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. _Les femmes savantes._
Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense. (_Amphitryon--Prologue._)
* * * * *
LA FONTAINE. Né à Château-Thierry en 1621, mort en 1695.
Des grands écrivains du XVIIe siècle il n'en est point de plus populaire que La Fontaine. Ses FABLES se trouvent en plus de mains qu'aucun autre livre. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les âges, et toutes les conditions. Dans la jeunesse on les apprend comme exercices de mémoire, on les lit comme modèles de style; dans un âge plus avancé on les relit avec un esprit capable d'en mieux saisir le sens et goûter les beautés; dans la vieillesse on y revient chercher, sinon des conseils tardifs, du moins le plaisir d'une triste revue ou d'une confirmation délicieuse des diverses expériences de la vie.
L'auteur y déploie un des talents les plus souples, les plus variés, les plus riches qu'il y ait. Ce talent ne s'affirma qu'assez tard. Il avait plus de quarante ans. Il s'était déjà exercé dans différents genres de poésie. Son Élégie aux nymphes de Vaux est un chef-d'oeuvre de sentiment et de style. Il la composa à l'occasion de la chute du surintendant Fouquet,[23] son protecteur et ami. Il s'était aussi déjà fait connaître par des contes à la façon de Boccace et de l'Arioste. Mais ni ses petits poëmes ni ses contes n'auraient immortalisé son nom. La lecture d'Ésope et de Phèdre le mit en humeur de composer des fables. Ce fut une révélation. Il avait rencontré sa vraie veine, et celle-ci se trouva être d'une richesse telle qu'il éclipsa du même coup ses devanciers et ses futurs imitateurs.
[Footnote 23: Fouquet, surintendant des finances, n'administra ni avec habileté ni avec économie. Ses ennemis en profitèrent pour amener sa chute. Après avoir joui de la faveur du roi il tomba en disgrâce, et fut traité avec une extrême rigueur. Son château et son parc de Vaux avaient coûté des sommes fabuleuses.]
D'un caractère insouciant et léger, il ne prit jamais au sérieux certains devoirs de la vie. L'esprit d'ordre, le bon sens pratique, qui règle la dépense et les relations de famille et de société, lui manquait tout-à-fait. Il était comme un grand enfant, qui avait besoin de quelqu'un qui veillât sur lui. Pour son bonheur deux femmes remplirent cette bonne oeuvre, Madame de la Sablière, et après elle, Mme. d'Hervart.
L'influence de la première et une maladie grave qu'il fit tournèrent à la fin ses idées vers la religion. Il mourut chrétiennement. Son esprit n'avait pas perdu ses agréments, comme le prouvent les fables qu'il composa pour le jeune duc de Bourgogne, dont Fénelon faisait l'éducation et dont La Fontaine éprouva, à ses derniers moments, les généreuses attentions. Il laissa, à côté de beaucoup de faiblesses, le souvenir de tant de bonté et de qualités aimables, qu'on ne peut s'empêcher de penser avec sa garde-malade que Dieu n'aura pas eu le courage d'être bien sévère avec le "bonhomme."
La Fontaine fit de ses fables de petits poëmes dramatiques auxquels la mise en scène, les caractères et les situations ne manquent pas plus que la morale. Il les appelle lui-même:
Une ample comédie à cent actes divers.
Et tel est en effet leur caractère. Tout ce qui rend la scène charmante s'y trouve en raccourci, acteurs, dialogues, passions, péripéties: il y a de plus le récit, la description, la réflexion personnelle et le sentiment de la nature. Ce dernier trait est caractéristique. Les autres grands poëtes de l'époque sont les peintres de l'homme, de la société. La Fontaine seul a compris et aimé en artiste la campagne, les champs, les bois et leurs habitants. L'art chez lui ne fait point tort au naturel. Il réunit de la façon la plus heureuse l'exactitude, l'imagination et la raison.
Son plus grand charme est dans le style. À vrai dire c'est moins un style qu'une mosaïque de styles, où toutes les nuances se trouvent, depuis le familier jusqu'au sublime.
Cela frappait déjà ses contemporains. Mme. de Sévigné le faisait remarquer à ses amis--"Lisez les fables de La Fontaine, disait-elle, c'est un livre unique." D'après un critique distingué il n'y a de plus populaire que le livre de la religion. Celui qui n'a que deux ouvrages dans sa maison a les Fables de la Fontaine.