Littérature Française (Première Année)

Chapter 6

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On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, ou peu d'années de possession. Les lois fondamentales changent, le droit a ses époques. Plaisante justice, qu'une rivière ou une montagne borne. Vérité en deça des Pyrénées, erreur au delà.

II.

Les sciences ont deux extrémités qui se touchent: la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent dans cette même ignorance d'où ils sont partis. Mais c'est une ignorance savante qui se connaît. Ceux qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent plus mal de tout que les autres. Le peuple et les habiles composent, pour l'ordinaire, le train du monde; les autres le méprisent, et en sont méprisés.

* * * * *

MISÈRE DE L'HOMME.

Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés pour se rendre heureux de ne point y penser: c'est tout ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c'est une consolation bien misérable, puisqu'elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu'en le cachant elle fait qu'on ne pense pas à le guérir véritablement.

Ainsi par un étrange renversement de la nature de l'homme, il se trouve que l'ennui, qui est son mal le plus sensible, est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu'il peut contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa véritable guérison; et que le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien, est en effet son plus grand mal, parce qu'il l'éloigne plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux; et l'un et l'autre sont une preuve admirable de la misère et de la corruption de l'homme, et en même temps de sa grandeur, puisque l'homme ne s'ennuie de tout et ne cherche cette multitude d'occupations, que parce qu'il a l'idée du bonheur qu'il a perdu, lequel ne trouvant point en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans pouvoir jamais se contenter, parce qu'il n'est ni dans nous, ni dans les créatures, mais en Dieu seul.

* * * * *

PENSÉES DIVERSES.

I.

On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison.

II.

D'où vient qu'un boîteux ne nous irrite pas, et qu'un esprit boîteux nous irrite? C'est à cause qu'un boîteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boîteux dit que c'est nous qui boîtons: sans cela nous en aurions plus de pitié que de colère.

III.

Pourquoi me tuez-vouz? Eh quoi, ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte; mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste.

IV.

Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa perfection, s'il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu opposée, tel qu'était Épaminondas qui avait l'extrême valeur jointe à l'extrême bénignité. On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre deux....

V.

La vertu d'un homme ne doit pas se mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordinaire.

VI.

Les grands et les petits ont mêmes accidents, mêmes fâcheries, et mêmes passions, mais les uns sont au haut de la roue, et les autres près du centre, et ainsi moins agités par les mêmes mouvements.

VII.

Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil; voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.

VIII.

Voulez-vous qu'on dise du bien de vous? N'en dites point.

IX.

L'homme n'est ni ange, ni bête; et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.

X.

Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher.

XI.

Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller.

XII.

Le dessein de Dieu est plus de perfectionner la volonté que l'esprit. Or la clarté parfaite ne servirait qu'à l'esprit, et nuirait à la volonté. S'il n'y avait point d'obscurité, l'homme ne sentirait pas sa corruption; s'il n'y avait pas de lumière, l'homme n'espérerait point de remède. Ainsi il est non seulement juste mais utile pour nous que Dieu soit caché en partie et découvert en partie, puisqu'il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître Dieu.

XIII.

Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger.

XIV.

L'homme est visiblement fait pour penser, c'est toute sa dignité et tout son mérite. Tout son devoir est de penser comme il faut, et l'ordre de la pensée est de commencer par soi, par son auteur et sa fin.

Cependant à quoi pense-t-on dans le monde? Jamais à cela, mais à se divertir, à devenir riche, à acquérir de la réputation, à se faire roi, sans penser à ce que c'est que d'être roi et d'être homme.

XV.

Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.

* * * * *

MOLIÈRE. Né à Paris en 1622, mort en 1673.

Corneille avait renouvelé la scène tragique. La scène comique, à laquelle il avait donné le Menteur, attendait le génie qui continuât et accomplît les réformes indiquées. Ce génie se rencontra dans un homme à jamais célèbre sous le nom de Molière. Molière n'était pas son vrai nom. Il le prit quand il se fit acteur, cette profession dans les préjugés de l'époque n'étant pas considérée comme honorable. Son nom de famille était Jean Baptiste Poquelin. Son père était valet de chambre tapissier du roi. Il aurait bien voulu que son fils lui succédât dans cette charge. Mais celui-ci avait une autre vocation. Son goût et son talent l'appelaient au théâtre. Il y alla, et conquit la première place parmi les auteurs comiques du monde.

La première comédie qui l'éleva incontestablement au dessus de tous ses émules est la comédie des PRÉCIEUSES RIDICULES. Elle fut suivie de toute une série de chefs-d'oeuvre en prose et en vers. Les plus remarquables en prose sont: L'AVARE, le BOURGEOIS GENTILHOMME, le MALADE IMAGINAIRE; en vers, le MISANTHROPE, TARTUFE et les FEMMES SAVANTES.

En passant en revue les moeurs, les modes, les goûts et les travers de son siècle, Molière dut nécessairement blesser beaucoup de vanités. Il eut des ennemis et des envieux, et peut-être eût-il succombé à leurs intrigues sans la protection de Louis XIV. Ce roi fut pour lui un bienfaiteur et un ami. L'estime du public aussi le consola, ainsi que l'amitié des La Fontaine et des Boileau. On voudrait pouvoir y ajouter le bonheur domestique. Mais il ne le connut pas. Il avait épousé une jeune comédienne dont les grâces le séduisirent et qui le rendit parfaitement malheureux.

Quoique bien moins admirable comme acteur que comme auteur, il jouait ordinairement quelque rôle important de ses pièces. Le soir de la quatrième représentation du Malade imaginaire il joua quoique gravement indisposé. Les médecins lui avaient prescrit le repos: il avait craint de priver quelques pauvres pères de famille de leur salaire en ne jouant pas. L'effort qu'il fit lui coûta la vie. Dans la cérémonie de la réception, au dernier acte, il fut pris d'une convulsion, et, transporté chez lui, il mourut le soir même entre les bras de deux soeurs de charité.

La sépulture ecclésiastique lui fut refusée, attendu qu'excommunié en sa qualité de comédien il n'avait pas reçu les sacrements avant sa mort.

L'Académie aussi avait partagé un sot préjugé, et lui avait fermé ses portes. Elle voulut, un siècle après, réparer ce tort et rendre hommage à sa mémoire. Son buste fut placé dans la salle des séances avec cette inscription:

"Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre."

Les oeuvres qu'il laissa à la France sont au nombre des monuments les plus beaux de l'esprit et de l'art français. On y trouve, réunis d'une manière extraordinaire, l'observation philosophique, la connaissance du coeur humain, la verve comique et l'art d'écrire.

Personne ne possède plus de bon sens, plus de vérité, plus de gaieté que lui. Il est permis de préférer tel autre des illustres écrivains, ses contemporains, mais beaucoup de juges sont de l'avis de Boileau, à qui Louis XIV demandait un jour quel était le plus bel esprit de son siècle, et qui répondit, "Sire, c'est Molière."

Mademoiselle Poisson, femme du comédien de ce nom, a donné de Molière le portrait suivant:

"Molière n'était ni trop gras, ni trop maigre, il avait la taille plus grande que petite, le port noble; il marchait gravement, avait l'air sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique. À l'égard de son caractère il était doux, complaisant, généreux; il aimait fort à haranguer, et quand il lisait ses pièces aux comédiens, il voulait qu'ils y amenassent leurs enfants pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels."

* * * * *

Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et à divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais, et Walter Scott, Molière est, avec Shakespeare, l'exemple le plus complet de la faculté dramatique, et, à proprement parler, créatrice... Shakespeare a de plus que Molière les touches pathétiques et les éclats du terrible, Macbeth, le roi Lear, Ophélie! Mais Molière rachète à certains égards cette perte par le nombre, la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux caractères.... Molière et Shakespeare sont de la race primitive, deux frères, avec cette différence, je me le figure, que dans la vie commune Shakespeare, le poëte des pleurs et de l'effroi, développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie et de silence.

Saint-Beuve.

Boileau l'a caractérisé par un mot profond; il l'appelait "le Contemplateur." Quand Molière composait ses pièces, le contemplateur observait et contenait l'homme....

Aucun poëte, dans notre pays, n'a eu plus d'imagination, de sensibilité et de raison, ni dans une proportion plus parfaite. Chez les autres l'une ou l'autre de ces facultés a dominé, et tel s'est attiré des critiques pour s'être laissé trop aller à la tendresse, tel autre parce que la raison y paraît trop en forme, ou parce que l'imagination n'y est pas assez réglée. Molière met tous les goûts d'accord. Ni ceux qui se plaisent à la tendresse ne trouvent qu'il en a manqué où il en fallait, ni ceux auxquels il faut beaucoup de matière pour contenter leur imagination ne le trouvent timide ou stérile dans ses plans; ni ceux qui veulent de la raison partout, même en amour, ne le surprennent un moment hors du naturel et du vrai....

Les changements que la langue a reçus ou subis dans les ouvrages d'esprit ont profité à Molière. On fait des vocabulaires de sa langue; on institue des prix pour le meilleur éloge de son style. Ce qui en a vieilli revient à la mode; ce qui en est parfait n'a pas cessé de le paraître. Les novateurs le vantent pour son archaïsme et pour la rudesse naïve de quelques tours. Les gens de goût y reconnaissent l'expression la plus parfaite de l'esprit de société dans notre pays. C'est dans cette langue que s'exprime tout homme ému par quelque intérêt sérieux; c'est ainsi que la parlent, au moment où ils ne sont que des hommes, les écrivains même qui la violent dans leurs livres.

Nisard.

* * * * *

LES FEMMES SAVANTES.

_Comédie en cinq Actes._ (1672.)

Personnages.

Chrysale, _bon bourgeois_. Philaminte, _femme de Chrysale_. Armande, } Henriette,} _leurs filles_. Ariste, _frère de Chrysale_. Bélise, _soeur de Chrysale_. Clitandre, _amant d'Henriette_. Trissotin, _bel esprit_. Vadius, _savant_. Martine, _servante de cuisine_. Lépine, _laquais_. Julien, _valet de Vadius_. _Un notaire._

La scène est à Paris, dans la maison de Chrysale.

ACTE PREMIER.

[Armande fait l'étonnée et la dégoûtée de ce que sa soeur Henriette songe à se marier. Elle élève ses désirs plus haut que les vulgaires soins du ménage, et engage sa soeur à prendre aussi le goût des plus nobles plaisirs de l'esprit.]

Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie, Mariez-vous, ma soeur, à la philosophie.

[Ce qui surprend Armande plus que tout, c'est qu'Henriette songe à Clitandre pour mari, Clitandre, qui a hautement soupiré pour elle et qui est sa conquête.

Pendant que l'entretien continue à son sujet Clitandre arrive, et Henriette le prie d'expliquer son coeur et de dire à qui il l'a voué. Clitandre répond qu'il avait d'abord été séduit par les attraits d'Armande, mais que, n'ayant trouvé chez elle rien de ce qu'il cherchait, il avait reporté ses voeux sur Henriette, qui a bien voulu ne pas les dédaigner; il ne reste plus qu'à obtenir le consentement des parents. C'est là une chose à laquelle il va travailler, sans retard, de tous ses soins.

Restée seule avec Clitandre, Henriette lui donne quelques avis sur les démarches à faire.]

... Le plus sûr est de gagner ma mère, Mon père est d'une humeur à consentir à tout; Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout. Il a reçu du ciel certaine bonté d'âme Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme; C'est elle qui gouverne, et d'un ton absolu Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu.

[Clitandre ne peut pas facilement déguiser ses sentiments. Les femmes docteurs, comme la mère et la tante d'Henriette, ne sont point de son goût.]

Je consens qu'une femme ait des clartés sur tout; Mais je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante; Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, Elle sache ignorer les choses qu'elle sait: De son étude enfin je veux qu'elle se cache, Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.

[Il respecte la mère d'Henriette, mais il ne peut approuver ses travers d'esprit; il ne peut surtout pas supporter ce Monsieur Trissotin, un benêt, un pédant qu'elle admire, estime et met au rang des grands et beaux esprits. Il comprend cependant que, dans la maison où s'attache son coeur, il importe qu'il gagne la faveur de tout le monde, et--]

Pour n'avoir personne à sa flamme contraire Jusqu'au chien du logis qu'il s'efforce de plaire.

[Comme Bélise, la tante d'Henriette arrive, il se propose de lui déclarer le mystère de son coeur et de gagner sa faveur.

Cette vieille folle, aussi coquette que ridicule, l'interrompt comme si c'était à elle que s'adresse l'amour de Clitandre; en vain il lui jure que c'est pour Henriette qu'il brûle, elle prétend devoir entendre autre chose sous ce nom, et le laisse pestant contre les visions de la folle vieille fille.]

ACTE SECOND.

[Ariste quittant Clitandre lui promet d'appuyer sa demande et de lui porter la réponse au plus tôt.

Son frère Chrysale arrivant, il commence à lui parler de Clitandre que Chrysale tient pour homme d'honneur. Il connut d'ailleurs son père, fort bon gentilhomme, en compagnie de qui il eut mainte aventure galante à Rome, alors qu'ils n'avaient que vingt-huit ans.]

_Ariste._ Clitandre vous demande Henriette pour femme.

[Chrysale y consent de bon coeur. Ariste pense qu'ils devraient aller parler à la femme de son frère pour la rendre favorable à ce projet. Chrysale se fait fort d'obtenir son consentement.

Cependant Martine, la cuisinière, vient annoncer à Chrysale qu'on lui donne son congé! Comme il est content d'elle, il lui dit de demeurer; mais sa femme Philaminte apercevant Martine,]

Quoi! je vous vois, maraude; Vite sortez, friponne, allons, quittez ces lieux, Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.

[Et quoi qu'il veuille, quoi qu'il fasse, Chrysale est obligé de dire: Ainsi soit-il! Mais au moins veut-il savoir quel crime impardonnable elle a commis pour quoi on la chasse.

A-t-elle été négligente, infidèle, voleuse?

Ah, c'est bien pis que tout cela; elle a manqué de parler Vaugelas.

Le péché semble petit à Chrysale, mais n'importe; il faut que Martine se retire. Quand elle est partie, Chrysale prétend ne pas voir ce qu'il y a de commun entre Vaugelas et la cuisine.]

Je vis de bonne soupe et non de beau langage, Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage, Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots, En cuisine peut-être auraient été des sots.

[Ce langage blesse les oreilles de sa femme et de sa soeur. Chrysale s'échauffe, et, n'osant s'attaquer directement à la première, il donne de la manière suivante cours à sa colère:]

C'est à vous que je parle, ma soeur. Le moindre solécisme en parlant vous irrite; Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. Vos livres éternels ne me contentent pas; Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, Et laisser la science aux docteurs de la ville, M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans Cette longue lunette à faire peur aux gens, Et cent brimborions dont l'aspect importune, Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses. Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie Doit être son étude et sa philosophie. Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés, Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez, Quand la capacité de son esprit se hausse À connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse. Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien. Leurs ménages étaient tout leur docte entretien, Et leurs livres un dé, du fil, et des aiguilles Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs. Elles veulent écrire, et devenir auteurs. Nulle science n'est pour elles trop profonde, Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde; Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir; On y sait comme vont lune, étoile polaire, Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire, Et dans ce vain savoir qu'on va chercher si loin, On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin. Mes gens à la science aspirent pour vous plaire; Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire. Raisonner est l'emploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison. L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire; L'autre rêve à des vers quand je demande à boire; Enfin je vois par eux votre exemple suivi, Et j'ai des serviteurs et ne suis point servi. Une pauvre servante au moins m'était restée, Qui de ce mauvais air n'était pas infectée, Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, À cause qu'elle manque à parler Vaugelas![21] Je vous le dis, ma soeur, tout ce train-là me blesse.

[Footnote 21: Parler Vaugelas. D'après les règles du grammairien Vaugelas.]

* * * * *

[Celle-ci s'en va après lui avoir fait honte de pareils sentiments et d'un tel langage.

Seul avec sa femme, il aborde la question du mariage. Mais, avant qu'il ait eu le temps de nommer le prétendant qu'il s'est chargé de faire agréer, Philaminte lui dit qu'elle a déjà fait choix du futur mari de Henriette.]

La contestation est ici superflue, Et de tout point chez moi l'affaire est résolue.

[Devant cette attitude déterminée de sa femme il n'ose pas insister, et quand Ariste, impatient, vient demander le résultat de l'entretien il n'a pas grand'chose à dire. Ariste se moque de lui, lui reproche sa faiblesse, l'exhorte à être homme une fois et à ne pas laisser immoler sa fille aux folles visions qui tiennent sa famille.

Chrysale le lui promet: il montrera enfin un coeur plus fort, il parlera et sera le maître.]

C'est souffrir trop longtemps, Et je m'en vais être homme à la barbe des gens.

ACTE TROISIÈME.

[Philaminte, Armande et Bélise, docte comité, sont réunies pour entendre M. Trissotin lire des vers de sa composition.

Elles préludent à la lecture par le plus joli galimatias de fades compliments qui se puisse imaginer.

Henriette voudrait se retirer. Elle (Henriette)]

Sait peu les beautés de tout ce qu'on écrit, Et ce n'est pas son fait que les choses d'esprit.

[La mère insiste pour qu'elle reste.]

_Philaminte._ Aussi bien ai-je à vous dire ensuite Un secret dont il faut que vous soyez instruite.

_Trissotin._ Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer, Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.

_Henriette._ Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai nulle envie.....

_Bélise._ Ah! songeons à l'enfant nouveau-né je vous prie.

* * * * *

_Philaminte._ Servez-nous promptement votre aimable repas.

_Trissotin._ Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose Un plat seul de huit vers me semble peu de chose; Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal, Le ragoût d'un sonnet qui, chez une princesse, A passé pour avoir quelque délicatesse; Il est de sel attique assaisonné partout, Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.

_Armande._ Ah! je n'en doute point.

_Philaminte._ Donnons vite audience:

_Bélise_ (interrompant Trissotin chaque fois qu'il se dispose à lire). Je sens d'aise mon coeur tressaillir par avance. J'aime la poésie avec entêtement, Et surtout quand les vers sont tournés galamment.

_Philaminte._ Si nous parlons toujours il ne pourra rien dire.

_Trissotin._ Soit ...

_Bélise à Henriette._ Silence, ma nièce.

_Armande._ Ah! laissez le donc lire.

_Trissotin._ Sonnet à la princesse Uranie sur la fièvre. Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.

_Bélise._ Ah! le joli début.

_Armande._ Qu'il a le tour galant!

_Philaminte._ Lui seul des vers aisés possède le talent.

_Armande._ À prudence endormie il faut rendre les armes.

_Bélise._ Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.

_Philaminte._ J'aime superbement et magnifiquement! Ces deux adverbes joints font admirablement.

_Bélise._ Prêtons l'oreille au reste.

_Trissotin._ Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.

_Armande._ Prudence endormie!

_Bélise._ Loger son ennemie!

_Philaminte._ Superbement et magnifiquement!