Littérature Française (Première Année)

Chapter 5

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_Le vieil Horace._ Sabine, votre coeur se console aisément; Nos malheurs jusqu'ici vous touchent faiblement. Vous n'avez point encor de part à nos misères; Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères; Si nous sommes sujets, c'est de votre pays, Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis, Et, voyant le haut point où leur gloire se monte, Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte. Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous. Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses. J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains.

ACTE QUATRIÈME.

[Camille intercède pour son frère. Le vieil Horace lui ordonne de ne plus lui parler d'un infâme. Valère cependant vient lui raconter comment les choses se sont réellement passées, comment ce fils par une fuite feinte s'est rendu maître de la situation, et a assuré le triomphe de Rome. Ce récit change sa fureur en allégresse, et jette Camille dans une profonde douleur.]

_Scène III._

_Le vieil H._ Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs; Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs. On pleure injustement des pertes domestiques Quand on en voit sortir des victoires publiques; Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous.

[Il va porter la nouvelle à Sabine, qui est le plus à plaindre, et il espère que, pour supporter ce rude coup, elle se rappellera]

Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. Cependant étouffez cette lâche tristesse, Recevez le, s'il vient, avec moins de faiblesse, Faites-vous voir sa soeur....

[Oui, elle le recevra comme il mérite d'être reçu, elle se mettra à la hauteur de sa brutalité.]...

Il vient: préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d'un amant.

_Scène V._--Horace, Camille, Procule portant en sa main les trois épées des Curiaces.

_Horace._ Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Albe, enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort des deux États. Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

_Camille._ Recevez donc mes pleurs; c'est ce que je lui dois.

_Horace._ Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes; Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.

_Camille._ Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, Je cesserai pour eux de paraître affligée, Et j'oublîrai leur mort que vous avez vengée. Mais qui me vengera de celle d'un amant Pour me faire oublier sa perte en un moment?

_Horace._ Que dis-tu, malheureuse?

_Camille._ Ô mon cher Curiace!

_Horace._ Ô d'une indigne soeur insupportable audace! D'un ennemi public, dont je reviens vainqueur, Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire, Ta bouche la demande, et ton coeur la respire! Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs, Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs. Tes flammes désormais doivent être étouffées; Bannis les de ton âme et songe à mes trophées, Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

_Camille._ Donne moi donc, barbare, un coeur comme le tien, Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, Rends moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme. Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort. Je l'adorais vivant, et je le pleure mort. Ne cherche plus ta soeur, où tu l'avais laissée; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée, Qui, comme une furie attachée à tes pas, Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes, Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que, jusques au ciel élevant tes exploits, Moi-même je le tue une seconde fois! Puissent tant de malheurs accompagner ta vie Que tu tombes au point de me porter envie, Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalité!

_Horace._ Ô ciel! qui vit jamais une pareille rage? Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

_Camille._ Rome, l'unique objet de mon ressentiment! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant, Rome, qui t'a vu naître et que ton coeur adore, Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore! Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés, Saper ses fondements encor mal assurés, Et, si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers; Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles! Que le courroux du ciel allumé par mes voeux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre, Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause et mourir de plaisir!

_Horace_ (mettant l'épée à la main et poursuivant sa soeur qui s'enfuit) C'est trop! ma passion à la raison fait place. Va dedans les enfers plaindre ton Curiace!

_Camille_ (blessée derrière le théâtre). Ah! traître!

_Horace_ (revenant sur le théâtre). Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain!

ACTE CINQUIÈME.

[Le vieil Horace déplore l'action trop prompte de son fils et s'humilie sous le jugement des dieux.]

Quand la gloire nous enfle il sait bien comme il faut Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut! Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.

[Son fils demande d'ailleurs à subir le châtiment mérité. Le crime qu'il a commis ne peut s'expier que par sa mort: il la désire; il est prêt à se la donner. Sur les entrefaites le roi arrive pour exprimer au vieil Horace sa reconnaissance pour le service national que ses fils ont rendu, sa sympathie pour le malheur de sa fille si prématurément et si cruellement mise au tombeau.

Valère demande que le roi punisse le meurtrier de Camille.

Horace ne cherche pas à se défendre. Il accepte la peine qu'il a méritée. Que le roi prononce!

Le vieil Horace prend alors la parole pour défendre son fils. Il prie le roi de tenir compte des circonstances:]

Un premier mouvement ne fut jamais un crime, Et la louange est due au lieu du châtiment Quand la vertu produit ce premier mouvement. Le seul amour de Rome a sa main animée; Il serait innocent s'il l'avait moins aimée. Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel L'aurait déjà puni s'il était criminel.

(S'adressant à Valère.)

Dis, Valère, dis nous, si tu veux qu'il périsse, Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits? Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces; Entre leurs trois tombeaux et dans ce champ d'honneur, Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?

[Non, Rome ne peut pas consentir à la mort du vainqueur d'Albe. Le roi lui pardonne; un sacrifice sera offert aux dieux, et quant à Camille, dit le roi:]

Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle Achève le destin de son amant et d'elle, Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, Dans un même tombeau voie enfermer leurs corps.

* * * * *

VERS DÉTACHÉS,

_Sentencieux et populaires de Pierre Corneille._

Dans un si grand revers que vous reste-t-il? Moi.

Moi, dis-je, et c'est assez. (_Médée._)

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée. (_Épître à Ariste._)

Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit. (_Épître à Louis XIV._)

L'amour est un tyran qui n'épargne personne.

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

Mourant sans déshonneur je mourrai sans regret.

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

On est toujours tout prêt quand on a du courage. (_Le Cid._)

Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement.

On perd tout, quand on perd un ami si fidèle.

Je vivrai sans reproche ou périrai sans honte.

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.

La nature en tout temps garde ses premiers droits.

Quand la perte est vengée on n'a plus rien perdu.

Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse. (_Horace._)

Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre.

L'ambition déplaît quand elle est assouvie.

... Monté sur le faîte il aspire à descendre.

On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crime.

Qui peut tout doit tout craindre.

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme! (_Cinna._)

L'on doute d'un coeur qui n'a point combattu.

Mais que sert le mérite où manque la fortune?

Dieu même a craint la mort.

Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître.

... Plus l'exemple est grand, plus il est dangereux. (_Polyeucte._)

La justice n'est pas une vertu d'état.

Ces âmes que le ciel ne forma que de boue.

Un coeur né pour servir sait mal comme on commande.

Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.

Oh! qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre. (_Pompée._)

Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire, Pour gagner un triomphe il faut une victoire. (_Rodogune._)

Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage.

La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née. (_Héraclius._)

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme. (_Don Sanche._)

On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant.

La plus mauvaise excuse est assez pour un père.

Le temps et la raison pourront le rendre sage. (_Nicomède._)

Le temps est un grand maître, il règle bien des choses.

C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime. (_Sertorius._)

* * * * *

PASCAL. Né à Clermont, en Auvergne, en 1623; mort en 1662.

Blaise Pascal fit faire à la prose française sa dernière évolution. Il la fixa définitivement. Il y eut après lui des écrivains de génie, il n'y en eut point qui écrivit mieux que lui, avec plus de goût, de force et de correction.

La nature l'avait doué d'un esprit supérieur: son père eut le mérite d'en préparer le développement d'une façon merveilleuse. Ce développement fut même trop précoce; la santé de Pascal en pâtit. Il passa peu de jours de sa jeunesse et de son âge mûr sans souffrir.

Comme Descartes, Pascal appartient à l'histoire des sciences. Il en avait le génie, et il le manifesta dès son enfance; il entend par hasard le son d'un couteau sur un plat de faïence, et cela devient le point de départ d'un traité sur l'acoustique; il entend une définition de la géométrie, et, sans livres, sans assistance, pousse, par la seule réflexion, jusqu'à la 32e proposition du livre d'Euclide, et il n'avait que douze ans! Ces exploits intellectuels, rapportés par sa soeur Madame Périer, peuvent être exagérés, mais toujours est-il certain que Pascal était mathématicien, géomètre, et géomètre profond à un âge où ordinairement les bons esprits savent à peine ce que c'est que la géométrie.

À l'âge de seize ans, il composa le meilleur traité des coniques qu'il y eût, et, trois ans plus tard, il inventa une fameuse machine d'arithmétique par laquelle on peut faire toutes sortes de calculs sans savoir aucune règle. Puis il fit de belles expériences sur la pesanteur de l'air, et confirma la doctrine de Torricelli.

Il avait à peu près 23 ans. Un accident, qui faillit lui coûter la vie, le décida à renoncer au monde. Il se promenait en carrosse, lorsqu'au pont de Neuilly ses chevaux s'emportèrent et se précipitèrent vers un endroit du pont, où il n'y avait pas de garde-fou.

Il était perdu si, par la rupture des rênes, les chevaux n'avaient pas été détachés de la voiture; ils tombèrent dans la rivière, et Pascal, sans autre mal que la peur, demeura sur le bord. Son âme, vivement impressionnée, crut entendre la voix de Dieu qui l'appelait, et il se retira à Port Royal des Champs près de Paris, où quelques hommes pieux et studieux, et appelés les solitaires de Port Royal, vivaient sous une règle religieuse commune. Il devint le plus illustre d'entre eux.

Quelques propositions déclarées hérétiques de l'évêque d'Ypres, Jansénius, sur la grâce divine faisaient alors grand bruit parmi les théologiens. Antoine Arnaud, celui qu'on appelle le grand Arnaud, fut condamné par la Sorbonne, comme coupable de Jansénisme. Pascal prend la plume pour défendre son ami. Du fond de sa retraite il lance ces lettres d'ardente polémique, connues sous le nom de LETTRES PROVINCIALES. Elles sont des chefs-d'oeuvre d'éloquence, de dialectique et de style, et le plus terrible réquisitoire contre les Jésuites, mais, oeuvres d'actualité et de passion, elles ont beaucoup perdu de leur intérêt.

L'autre livre de Pascal--LES PENSÉES--ne perdra jamais le sien, tant qu'il y aura une humanité souffrante, affamée de vérité et exposée au doute et à l'erreur. Ce livre ne contient que des fragments d'une apologie du christianisme que Pascal méditait, et que la mort l'empêcha de mener à bonne fin. On les a recueillis avec une sollicitude légitime, et l'on peut dire qu'il s'y rencontre quelques uns des plus beaux passages qui aient été exprimés dans aucune langue humaine.

On a appelé Pascal un génie effrayant. Il l'est en effet par la précocité et la grandeur de ses travaux.... Son esprit chercha de bonne heure la raison de tout. Il dut être embarrassé par bien des problèmes difficiles à résoudre.

Il expliqua ce qui était susceptible d'explication; l'inexplicable l'arrêta sans le faire reculer. Il hésita un moment, le doute entra dans son âme et la déchira. Il s'en guérit par une croyance résolument et volontairement acceptée. Les subtilités et l'esprit l'assaillirent quelquefois, mais ne la lui ôtèrent plus. Le mystère lui semblait un abîme préférable à celui de la négation: il s'y plongea, sûr d'y trouver Dieu, et en sortit, éclatant de foi et de lumière. L'amour de la religion fut le dernier, le suprême amour de sa vie. Il y concentra toutes les forces de son intelligence, toute l'activité de son coeur. Il entrevoyait ce que serait l'humanité sans elle, et nul homme n'a parlé avec plus de vérité de sons caractère, avec plus de science de ses mystères, avec plus d'éloquence de sa sainteté que lui.

Son esprit, qui recula les limites de la science, vit aussi plus loin que nul autre dans le coeur de l'homme. Les études qu'il fit ajoutèrent de nouvelles vérités à notre connaissance de nous-mêmes. Sa puissante imagination mit admirablement en relief tout un côté de la nature humaine, et le livre, dans lequel on a réuni ses pensées sur ce sujet, abonde en observations admirables de clarté, de justesse et de force.

Doué d'une exquise sensibilité, il n'apporta pas dans la philosophie la froideur d'un esprit systématique. Le raisonnement n'y étouffa jamais l'émotion. Il reste homme même sous la cuirasse du stoïcisme, même sous la haire du pénitent. Il ne jugea pas seulement les passions, il les éprouva, ... L'amour du vrai dévorait Pascal: l'ardeur du bien le brûlait. Ce feu intérieur consuma son corps. Il l'attisa sans chercher à le modérer, à le régler. Ce fut une erreur, et une erreur dont la gravité a été fatale puisqu'elle abrégea ses jours.

Pascal qui possédait tout, vivacité et profondeur d'esprit, exquise sensibilité, réflexion et spontanéité, raisonnement et observation, aptitude à saisir l'idée en métaphysicien et l'image en artiste, n'avait pas ce sage tempérament qui maintient l'équilibre en soi, ce sentiment de sollicitude prudemment égoïste qui eût rendu sa vie moins douloureuse, plus longue, et par conséquent plus utile.

***

PENSÉES.

DE L'ART DE PERSUADER.

Quoi que ce soit qu'on veuille persuader, il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, dont il faut connaître l'esprit et le coeur, quels principes il accorde, quelles choses il aime, et ensuite remarquer dans la chose dont il s'agit quel rapport elle a avec les principes avoués ou avec les objets censés délicieux par les charmes qu'on leur attribue, de sorte que l'art de persuader consiste autant en celui d'agréer qu'en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison!

Rien n'est plus commun que les bonnes choses; il n'est question que de les discerner, et il est bien certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloigne. Il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire; la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.

* * * * *

CONNAISSANCE GÉNÉRALE DE L'HOMME.

La première chose qui s'offre à l'homme quand il se regarde, c'est son corps, c'est-à-dire une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais pour comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la compare avec tout ce qui est au-dessus de lui et tout ce qui est au-dessous, afin de reconnaître de justes bornes. Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent, qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il considère cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit, et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour n'est lui-même qu'un point très-délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là que l'imagination passe outre. Elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue des espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée. Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce que lui paraîtra ce petit cachot où il se trouve logé, c'est-à-dire ce monde visible, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes, et soi-même, son juste prix. Qu'est-ce que l'homme dans l'infini? Qui peut le comprendre? Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron, par exemple, lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces et ses conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau.

Je veux lui peindre, non seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature dans l'enceinte de cet atome imperceptible.

Qu'il y voie une infinité de mondes, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné, trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos....

Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes, et son être n'est pas moins distant du néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti.

II.

L'homme est si grand que sa grandeur paraît même en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable; mais aussi c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Ainsi toutes ces misères prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé.

III.

L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée. Travaillons donc à bien penser; voilà le principe de la morale.

IV.

Je blâme également et ceux qui prennent le parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir, et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.

Les Stoïques disent: Rentrez au dedans de vous-mêmes; c'est là où vous trouverez votre repos: et cela n'est pas vrai. Les autres disent: Sortez dehors, et cherchez le bonheur en vous divertissant: et cela n'est pas vrai. Les maladies viennent; le bonheur n'est ni dans nous, ni hors de nous: il est en Dieu et en nous.

* * * * *

VANITÉ DE L'HOMME.

La vanité est si ancrée dans le coeur de l'homme, qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs, et les philosophes même en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu: et moi qui écris ceci, j'ai peut-être cette envie; et peut-être ceux qui le liront l'auront aussi.

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FAIBLESSE DE L'HOMME--INCERTITUDE DE SES CONNAISSANCES.