Littérature Française (Première Année)
Chapter 4
Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible....
Enfin pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure, et, sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensais que je ne pouvais faire mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite.
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Si j'écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens, et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons pour ce que je les explique en langue vulgaire.
Au reste, je ne veux point parler ici en particulier des progrès que j'ai espérance de faire à l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré d'accomplir; mais je dirai seulement que j'ai résolu de n'employer le temps qui me reste à vivre à autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque connaissance de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des règles pour la médecine, plus assurées que celles qu'on a eues jusques à présent, et que mon inclination m'éloigne si fort de toute sorte d'autres desseins, principalement de ceux qui ne sauraient être utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que, si quelques occasions me contraignaient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que je sais bien ne pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde, mais aussi n'ai-je aucunement envie de l'être; et je me tiendrai toujours plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir, que je ne serais à ceux qui m'offriraient les plus honorables emplois de la terre.
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CORNEILLE. Né à Rouen en 1606; mort en 1684.
Pierre Corneille fut pour la poésie dramatique en France ce que Descartes avait été pour la philosophie. Il l'éleva à la hauteur à laquelle ses devanciers et contemporains, Mairet[18] et Rotrou,[19] n'avaient pu atteindre. La tragédie du CID, son premier chef-d'oeuvre, constitua le drame de caractère dans toute sa beauté, dans sa vérité et sa moralité. À partir de 1637, l'année de son apparition, il y eut un théâtre classique. Corneille y avait préludé par plusieurs essais, plus ou moins heureux, tels que la comédie de Mélite et la tragédie de Médée. Il le consolida et l'enrichit par une quantité de pièces, dont trois avec le Cid, "HORACE, CINNA ET POLYEUCTE," placent leur auteur au rang des premiers poëtes tragiques du monde.
[Footnote 18: Mairet, poëte tragique, auteur de douze pièces de théâtre, dont les meilleures sont Sophonisbe et Cléopâtre, antérieures au Cid.]
[Footnote 19: Rotrou, poëte dramatique, lié d'amitié avec Corneille qui l'appelait son père. Sa meilleure pièce est la tragédie de Venceslas. Il mourut dans la fleur de l'âge, victime de son dévouement pendant une épidémie qui ravagea Dreux, sa ville natale.]
Il se distingua également comme poëte comique. Sa comédie le Menteur ouvrit la voie dans laquelle Molière devait s'immortaliser.
Un incident curieux se rattache à la glorieuse histoire du Cid. Le cardinal de Richelieu, qui n'avait pas pour Corneille les sentiments les plus bienveillants, ordonna à l'Académie française de critiquer la pièce. L'Académie dut obéir, mais sa critique ne servit qu'à mieux faire apprécier le génie du poëte. En vain ses détracteurs le dénigraient et l'accusaient de n'être que le plagiaire du poëte espagnol,[20] dont il avait emprunté le sujet du Cid. Il leur imposa silence par la tragédie d'Horace, oeuvre sublime toute faite de génie, et pour laquelle l'histoire de Rome ne lui fournissait qu'un récit, en lui laissant tout à inventer, incidents, situations, caractères et passions: Cinna et Polyeucte qui suivirent coup sur coup (1639-1640) mirent le comble à sa gloire. Les trois années qui séparent cette dernière pièce du Cid sont, peut-être, les plus merveilleusement fécondes de la vie d'un grand poëte. Mais la pauvreté et une ambition peu judicieuse firent travailler Corneille trop longtemps pour le théâtre. Il épuisa ses forces de bonne heure, et, en s'obstinant à rester dans la carrière, il se survécut en quelque sorte à lui-même.
[Footnote 20: Ce poëte, qui avait traité la Jeunesse du Cid, était Guillen de Castro.]
Avec quelque honneur que l'on puisse encore nommer la Mort de Pompée, Rodogune, Héraclius, Don Sanche d'Aragon et Nicomède, il n'y a plus d'ensemble parfait, plus de progrès. C'est le commencement du déclin, et ce qu'il composa à partir de 1659 n'est plus digne de l'auteur de Cinna.
Ses oeuvres frappent surtout par leur caractère moral. L'idée du beau, dans sa théorie sur l'art, ne se séparait pas de l'idée du bien. Il fit de son théâtre une véritable école d'héroïsme: on n'y va point, on ne le lit pas sans être pénétré d'admiration. L'influence en est salutaire. Ses héros sont de braves gens auxquels on voudrait ressembler. Corneille était d'ailleurs de leur famille autant que le comportaient la simplicité de sa vie et la modestie de son caractère. Il avait l'âme fière, indépendante, profondément religieuse. Pendant quelques années qu'il avait renoncé au théâtre, il consacra son talent à traduire en vers l'Imitation de Jésus-Christ. Son style est vigoureux, noble, plein de chaleur, quelquefois négligé, mais il s'en sert ordinairement pour exprimer de belles pensées et des sentiments généreux. Il mourut pauvre, comme il avait vécu, et grand dans sa pauvreté.
Si Corneille n'a pas connu les douceurs de la fortune, il a éprouvé les émotions enivrantes que donnent le succès et la célébrité. Ses contemporains l'ont apprécié et admiré. Mme. de Sévigné fait le plus grand cas de celui
"Dont la main crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna."
Elle écrivait à sa fille: "Croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille; il faut que tout cède à son génie." Et encore: "Vive notre vieil ami Corneille! Pardonnons lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent."
Ces beautés sont multiples, beautés de caractères, beautés de pensées, beautés de style. Elles se relèvent souvent par le contraste des parties avoisinantes, comme la lumière ressort par l'effet des ombres. Corneille est un poëte très inégal. Il tombe fréquemment et de haut. Il ne soigne pas les détails. Le travail qui a pour but de polir, d'égaliser, de se soutenir ne lui était pas naturel. Il ménageait peu ses forces; il les concentrait dans certains endroits au point de s'affaiblir dans d'autres. Quand l'inspiration lui manquait, il ne savait pas y suppléer par l'art ou par l'esprit. Un de ses amis, sensible à ce défaut, disait: "Corneille a un lutin qui vient lui souffler les belles idées et les beaux vers; il ne peut rien faire de bon quand le lutin le délaisse."
Ses caractères les mieux réussis sont les caractères d'hommes, le Cid, Auguste, Polyeucte, Don Sanche, le vieil Horace; il n'a pas connu ni su peindre les femmes.
Il en fait des héroïnes, produits de son imagination plutôt que de la nature. Chimène et Pauline seules ont les qualités de leur sexe. Les autres, Émilie, Cornélie, Cléopâtre, sont viriles, outrées, en dehors de la nature; aussi les appelait-on "d'adorables furies."
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Osons dire ce que nous pensons; à nos yeux, Eschyle, Sophocle, et Euripide ne balancent point le seul Corneille; car aucun d'eux n'a connu et exprimé comme lui ce qu'il y a au monde de plus véritablement touchant, une grande âme aux prises avec elle-même, entre une passion généreuse et le devoir. Corneille est le créateur d'un pathétique nouveau, inconnu à l'antiquité et à tous les modernes avant lui; il dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes; il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Aristote qui se borne à ériger en maximes la pratique des Grecs. Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes; il s'adresse à une partie tout autrement élevée de la nature humaine, à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l'admiration, et de l'admiration portée à son comble il tire les effets les plus puissants. Shakspere, nous en convenons, est supérieur à Corneille par l'étendue et la richesse du génie dramatique. La nature humaine tout entière semble à sa disposition, et il reproduit les scènes les plus diverses de la vie dans leur beauté et dans leur difformité, dans leur grandeur et dans leur bassesse. Il excelle dans la peinture des passions terribles ou gracieuses. Othello, Lady Macbeth, c'est la jalousie, c'est l'ambition, comme Juliette et Desdémone sont des noms immortels de l'amour jeune et malheureux. Mais, si Corneille a moins d'imagination, il a plus d'âme. Moins varié, il est plus profond. S'il ne met pas sur la scène autant de caractères différents, ceux qu'il y met sont les plus grands qui puissent être offerts à l'humanité. Les spectacles qu'il donne sont moins déchirants, mais à la fois plus délicats et plus sublimes. Qu'est-ce que la mélancolie d'Hamlet, la douleur du roi Lear, et même la dédaigneuse intrépidité de César, devant la magnanimité d'Auguste s'efforçant d'être maître de lui-même comme de l'univers, devant Chimène sacrifiant l'amour à l'honneur, surtout devant cette Pauline ne souffrant pas même dans le fond de son coeur un soupir involontaire pour celui qu'elle ne doit plus aimer?
Corneille se tient toujours dans les régions les plus hautes. Il est tour-à-tour Romain ou chrétien, il est l'interprète des héros, le chantre de la vertu, le poëte des guerriers et des politiques. Et il ne faut pas oublier que Shakspere est à peu près seul dans son temps, tandis qu'après Corneille vient Racine, qui pourrait suffire à la gloire poétique d'une nation.
Victor Cousin.
HORACE.
_Tragédie en cinq Actes._
Personnages.
Tulle, _Roi de Rome_. Le vieil Horace, _chevalier romain_. Horace, _son fils_. Curiace, _gentilhomme d'Albe, amant de Camille_. Valère, _chevalier romain, amoureux de Camille_. Sabine, _femme d'Horace et soeur de Curiace_. Camille, _amante de Curiace et soeur d'Horace_. Julie, _dame romaine, confidente de Sabine et de Camille_. Flavian, _soldat de l'armée d'Albe_. Procule, _soldat de l'armée de Rome_.
ACTE PREMIER.
[La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace.
Sabine, Julie et Camille s'entretiennent des malheurs qui les menacent. La guerre a éclaté entre Rome et Albe. De quelque manière qu'elle se termine, leurs familles en souffriront. Ce qui sera la joie de l'une sera le deuil de l'autre. Camille voit déjà son mariage avec Curiace brisé.
Curiace arrive. Il apporte des nouvelles rassurantes. On est convenu que trois guerriers des deux partis combattront pour tous, et la victoire appartiendra au parti dont les champions seront vainqueurs.
Dans deux heures on saura qui les dieux auront désigné.]
ACTE SECOND.
[Le choix de Rome est connu: les trois frères Horace combattront pour elle.
Curiace en félicite son beau-frère Horace.
Arrive Flavian, porteur d'une importante nouvelle.]
_Scène II._--Horace, Curiace, Flavian.
_Curiace._ Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?
_Flavian._ Je viens pour vous l'apprendre.
_Curiace._ Eh bien, qui sont les trois?
_Flavian._ Vos deux frères et vous.
_Curiace._ Qui?
_Flavian._ Vous et vos deux frères. Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères? Ce choix vous déplaît-il?
_Curiace._ Non, mais il me surprend: Je m'estimais trop peu pour un honneur si grand.
_F._ Dirai-je au dictateur dont l'ordre ici m'envoie, Que vous le recevez avec si peu de joie? Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.
_C._ Dis lui que l'amitié, l'alliance et l'amour Ne pourront empêcher que les trois Curiaces Ne servent leur pays contre les trois Horaces.
_F._ Contre eux! Ah, c'est beaucoup me dire en peu de mots!
_C._ Porte lui ma réponse et nous laisse en repos.
_Scène III._
_C._ Que désormais le ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre, Que les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort: Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes, Le sort et les démons et les dieux et les hommes; Ce qu'ils ont de cruel et d'horrible et d'affreux L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.
_H._ Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière, Offre à notre constance une illustre matière; Il épuise sa force à former un malheur, Pour mieux se mesurer avec notre valeur, Et, comme il voit en nous des âmes peu communes, Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. Combattre un ennemi pour le salut de tous Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups, D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire; Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire. Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu'on briguerait en foule une si belle mort. Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même, Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur, Et, rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie, Une telle vertu n'appartenait qu'à nous. L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée.
_C._ Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr, L'occasion est belle, il nous la faut chérir; Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare. Mais votre fermeté tient un peu du barbare; Peu, même des grands coeurs, tireraient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité. À quelque prix qu'on mette une telle fumée, L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir. Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; Notre longue amitié, l'amour ni l'alliance N'ont pu mettre un instant mon esprit en balance, Et puisque, par ce choix, Albe montre en effet Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait, Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome; J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme. Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc; Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère, Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon coeur s'en effarouche et j'en frémis d'horreur; J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie, Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler: J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte; Et, si Rome demande une vertu plus haute, Je rends grâces au ciel de n'être pas Romain Pour conserver encore quelque chose d'humain.
_H._ Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être, Et si vous m'égalez, faites le mieux paraître. La solide vertu dont je fais vanité N'admet point de faiblesse avec sa fermeté, Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière, Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand, il est au plus haut point. Je l'envisage entier; mais je n'en frémis point. Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie, Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de le servir, considère autre chose À faire ce qu'il doit lâchement se dispose. Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère; Et, pour trancher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
_C._ Je vous connais encor, et c'est ce qui me tue; Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue, Comme notre malheur elle est au plus haut point, Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.
_H._ Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte, Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux: Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous. Je vais revoir la vôtre et résoudre son âme À se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme, À vous aimer encor si je meurs par vos mains, Et prendre en son malheur des sentiments romains.
[Camille supplie Curiace de ne pas accepter l'honneur d'un combat fratricide. Le brave Albain croirait manquer au plus sacré des devoirs. Avant d'appartenir à Camille il appartient à son pays, et il fera ce qu'Albe attend de lui.
Tout aussi vaines que les prières de Camille sont celles de Sabine qui arrive avec Horace son époux.
Les deux guerriers ont peine à se défendre contre la vivacité de leur langage et contre leurs larmes, quand le vieil Horace arrive et dit:]
_Scène VII._
Qu'est-ce ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes? Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? Fuyez, et laissez les déplorer leurs malheurs. Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse, Elles vous feraient part enfin de leur faiblesse: Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.
[Sabine et Camille se retirent en pleurant. Horace recommande à son père de les retenir, de les surveiller. Il le promet, et, en prenant congé de son fils et du fiancé de sa fille, il leur dit:]
Pour vous encourager ma voix manque de termes, Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes; Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux; Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.
ACTE TROISIÈME.
[Tous les coeurs sont partagés entre l'espérance et la crainte. Il a été convenu qu'avant d'engager les champions de Rome et d'Albe dans un combat odieux, on consultera encore la volonté des Dieux par un sacrifice. Pourront-ils permettre tant d'atrocité? Le vieil Horace arrive et dit en s'adressant à Sabine et à Camille.]
_Scène V._
Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles, Mes filles; mais en vain je voudrais vous celer Ce qu'on ne vous saurait longtemps dissimuler; Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.
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_Le vieil Horace._ Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre, Et céderais peut-être à de si rudes coups Si je prenais ici même intérêt que vous. Non, qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères. Tous trois me sont encor des personnes bien chères; Mais enfin l'amitié n'est pas de même rang, Et n'a point les effets de l'amour ni du sang. Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente Sabine comme soeur, Camille comme amante! Je puis les regarder comme nos ennemis, Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. Ils sont, grâces aux dieux, dignes de leur patrie.
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Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, Albe serait réduite à faire un autre choix; Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces Sans voir leurs bras souillés du sang des Coriaces, Et de l'évènement d'un combat plus humain Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain. La prudence des Dieux autrement en dispose; Sur leur ordre éternel mon esprit se repose; Il s'arme en ce besoin de générosité Et du bonheur public fait sa félicité. Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines Et songez toutes deux que vous êtes Romaines.
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_Scène VI._--Le vieil Horace, Sabine, Camille, Julie.
_Le vieil H._ Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?
_Julie._ Mais plutôt du combat les funestes effets. Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits; Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.
_Le vieil H._ Ô d'un triste combat effet vraiment funeste! Rome est sujette d'Albe! et pour l'en garantir Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir! Non, non, cela n'est point; on vous trompe, Julie, Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie; Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
_Julie._ Mille de nos remparts comme moi l'ont pu voir. Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères: Mais quand il s'est vu seul contre trois adversaires, Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.
_Le vieil H._ Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé! Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!
_Julie._ Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.
_Camille._ Ô mes frères!
_Le vieil H._ Tout beau, ne les pleurez pas tous; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte. Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, Ni d'un État voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front; Pleurez le déshonneur de toute notre race Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.
_Julie._ Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?
_Le vieil H._ Qu'il mourût Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, Rome eût été du moins un peu plus tard sujette; Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, Et c'était de sa vie un assez digne prix. Il est de tout son sang comptable à sa patrie; Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie; Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. J'en romprai bien le cours: et ma juste colère, Contre un indigne fils usant des droits d'un père, Saura bien faire voir dans sa punition L'éclatant désaveu d'une telle action.
_Sabine._ Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, Et ne nous rendez point tout-à-fait malheureuses.