Littérature Française (Première Année)
Chapter 3
Professeur de grec du fils de Catherine de Médicis qui devint le roi Charles IX, il traduisit les _Vies illustres de Plutarque_. Cette traduction suffit pour sa gloire; elle est faite de main de maître. Les qualités de la langue française s'y harmonisent avec celles de la langue grecque. Il y a même dans Amyot quelquechose de simple et de naïf qui plaît mieux que Plutarque lui-même, et tel est le charme de son style qu'aujourd'hui encore on dit de quelquechose qui est exprimé avec une certaine grâce naïve, c'est de la langue d'Amyot.
Il fut évêque d'Auxerre.
La traduction des "Vies des hommes illustres" et des oeuvres morales de Plutarque présente deux circonstances bien remarquables dans l'histoire des lettres: la première, c'est que le travail d'Amyot est tellement français, soit par la tournure des phrases, soit par la propriété des expressions qu'on le prendrait pour un écrit original; la seconde, c'est que le génie littéraire de ce grand écrivain a été assez puissant pour faire d'une simple traduction un titre de gloire impérissable. Un homme dont le témoignage fait autorité en matière de correction de langage, Vaugelas, a parlé ainsi du livre d'Amyot: Tous les magasins et tous les trésors du vrai langage français sont dans les oeuvres de ce grand homme, et encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées: et bien que nous ayons retranché la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons parade.
Mennechet.
V.
POËTES.
Pendant la Renaissance, ainsi qu'au Moyen-Âge, les prosateurs tiennent le premier rang. Les plus renommés d'entre les poëtes furent MAROT, RONSARD et REGNIER. Après eux on arrive à l'entrée de la littérature moderne.
MAROT (1495-1544) composa des épîtres, des élégies et des épigrammes. Il a de l'originalité, de la verve, beaucoup de naturel et infiniment d'esprit. Le sévère Boileau rend hommage à son talent quand il dit de lui:
"Imitons de Marot l'élégant badinage."
Il n'a pas été aussi bien disposé en faveur de RONSARD (1524-1585), qui, parmi ses contemporains, avait eu un moment de vogue extraordinaire, mais
"Dont la Muse, en français parlant grec et latin, Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste pédantesque."
Autant Marot était simple et naturel, autant Ronsard l'était peu. Chef d'une coterie de poëtes qu'on appelait la pléiade il voulut ennoblir la langue vulgaire. Il y introduisit quantité de longs mots, d'origine grecque, par un procédé que ne comportait pas le génie de la langue française. Après l'avoir applaudi on se moqua de lui. Il ne manquait pourtant pas d'un certain talent, et le premier il composa des odes en français.
Un poëte dont le succès fut plus durable est REGNIER (1573-1613).
Il le dut à d'incontestables qualités. Il a l'inspiration franche et naturelle, de la vigueur de style, et sait faire servir la rime à la pensée. Il a écrit d'éloquentes satires, pleines de choses viriles et belles, heureux s'il n'avait pas démenti ses oeuvres par le mauvais exemple de sa vie.
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ODE.
Mignonne, allons voir si la Rose, Qui ce matin avoit desclose[15] Sa robe de pourpre au soleil, À point perdu ceste vesprée[16] Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vostre pareil.
La voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las! Las! ses beautez laissé cheoir! Ô vrayment marastre Nature, Puisqu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir.
Donc, si vous me croyez, Mignonne, Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse. Comme à ceste fleur, la vieillesse Fera ternir vostre beauté.
[Footnote 15: "Desclose," ouverte.]
[Footnote 16: "Vesprée," soir.]
SONNET.
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu devisant et filant, Direz, chantant mes vers et vous émerveillant: Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Lors vous n'aurez servante oyant[17] telle nouvelle, Desjà sous le labeur à demi sommeillant, Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant, Bénissant vostre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et fantosme sans os Par les ombres myrteux je prendray mon repos: Vous serez au fouyer une vieille accroupie.
Regrettant mon amour et vostre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain, Cueillez des aujourd'hui les rosés de la vie.
Ronsard.
[Footnote 17: "Oyant," entendant.]
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Philosophes resveurs, discourez hautement, Sans bouger de la terre allez au firmament, Faites que tout le ciel branle à votre cadence Et pesez vos discours mesme dans sa balance; Cognoissez les humeurs qu'il verse dessus nous, Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous, Portez une lanterne aux cachots de nature, Sçachez qui donne aux fleurs ceste aimable peinture; Quelle main sur la terre en broye la couleur, Leurs secrettes vertus, leurs degrés de chaleur; Voyez germer à l'oeil les semences du monde, Allez mettre couver les poissons dedans l'onde, Deschiffrez les secrets de nature et des cieux: Vostre raison vous trompe aussi bien que vos yeux.
PENSÉES DÉTACHÉES.
L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.
Et quand la servitude a pris l'homme au collet, J'estime que le prince est moins que le valet.
Il n'est rien qui punisse Un homme vicieux comme son propre vice.
Estant homme, on ne peut Ni vivre comme on doit, ni vivre comme on veut.
Rien n'est libre en ce monde et chaque homme dépend, Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivants sont ici-bas esclaves, Mais suivant ce qu'ils sont ils diffèrent d'entraves: Les uns les portent d'or et les autres de fer.
Regnier.
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MALHERBE. Né à Caen en 1555; mort en 1628.
Avec Malherbe une nouvelle ère s'ouvre dans l'histoire littéraire: par la langue et par la méthode il appartient à la poésie moderne.
C'est lui qui, comme dit Boileau,
..."Le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir."
Avant lui le bon goût, la correction du style, le vrai sentiment poétique avaient pour ainsi dire été l'exception; avec lui c'est la règle.
Son talent se développa tard et eut les qualités mûres et patientes d'un réformateur. Il travaillait lentement; il aimait à être appelé le tyran des mots et des phrases. Il expulsa les mots étrangers que Ronsard avait introduits, biffa la moitié de ses vers, et, quand on lui demanda s'il approuvait les autres, il répondit: "Pas plus que le reste," et il effaça tout.
Les hommes il les traitait avec aussi peu d'aménité que les syllabes. Les femmes seules trouvaient grâce à ses yeux. "Dieu, disait-il, se repentit d'avoir fait l'homme, et il ne s'est jamais repenti d'avoir fait la femme."
Il avait aussi une très-bonne opinion de lui-même, quoique homme, comme l'atteste cette fin d'un sonnet adressé par lui à Louis XIII:
"Tous vous savent louer, mais non également. Les ouvrages communs vivent quelques années, Ce que Malherbe écrit dure éternellement."
Quelques unes de ses pièces lyriques sont des chefs-d'oeuvre, et peuvent, sans désavantage, être comparées aux belles productions des grands poëtes qui vinrent après lui: telles sont l'ode à Louis XIII, l'élégie à du Périer et la paraphrase d'une partie du psaume CXLV.
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Malherbe fit pour la langue française ce que son maître Henri IV fit pour la France. L'un établit et maintint l'indépendance du pays, l'autre celle du langage. Lorsque le Béarnais maître de Paris vit défiler devant lui les soldats de l'Espagne, il leur dit: "Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas."
Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard.
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Malherbe ne s'est pas borné à épurer, à assainir la langue, il en a su faire un emploi poétique. Certes, ce ne serait pas une gloire médiocre que d'avoir connu et déterminé le génie de notre idiome, introduit dans les vers une harmonie régulière, une dignité soutenue, et modifié le rhythme et la prosodie, mais Malherbe a fait plus en revêtant de ce langage plein et sonore des idées élevées et quelquefois des sentiments touchants.
Géruzez.
ÉLÉGIE. À Du Périer sur la mort de sa fille.
Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle, Et les tristes discours Que te met en l'esprit l'amitié paternelle L'augmenteront toujours?
Le malheur de ta fille, au tombeau descendue Par un commun trépas, Est-ce quelque dédale où ta raison perdue Ne se retrouve pas?
Je sais de quels appas son enfance était pleine, Et n'ai pas entrepris, Injurieux ami, de soulager ta peine Avecque son mépris.
Mais elle était du monde où les plus belles choses Ont le pire destin, Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses L'espace d'un matin.
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La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles, On a beau la prier, La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre Est sujet à ses lois, Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend point nos rois.
De murmurer contre elle et perdre patience Il est mal à propos, Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous met en repos.
PARAPHRASE DU PSAUME CXLV.
N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde; Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde Que toujours quelque vent empêche de calmer. Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre; C'est Dieu qui nous fait vivre, C'est Dieu qu'il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies, Nous passons près des rois tout le temps de nos vies À souffrir des mépris et ployer les genoux. Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont comme nous sommes, Véritablement hommes, Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière Que cette majesté si pompeuse et si fière Dont l'éclat orgueilleux étonne l'univers, Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines Font encore les vaines, Ils sont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre, D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre. Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs, Et tombent avec eux d'une chute commune Tous ceux que leur fortune Faisait leurs serviteurs.
On trouve d'ailleurs dans des morceaux moins célèbres quantité de vers qui frappent et qu'on se rappelle. En voici quelques uns des plus connus:
Ces Français qui n'ont de la France Que la langue et l'habillement. (_Ode à la reine Marie de Médicis._)
Comme au printemps naissent les roses En la paix naissent les plaisirs. (_Ode à la reine._)
S'il ne vous en souvient, vous manquez de mémoire, Et, s'il vous en souvient, vous n'avez point de foi. (_Stances._)
... de toutes les douleurs la douleur la plus grande C'est qu'il faut quitter nos amours. (_Aux ombres de Damon._)
La femme est une mer en naufrages fatale. (_Id._)
La moisson de nos champs lassera les faucilles Et les fruits passeront la promesse des fleurs. (_Stances pour Henri IV._)
Tout le plaisir des jours est en leurs matinées; La nuit est déjà proche à qui passe midi. (_Stances._)
Un homme dans la tombe est un navire au port. (_Stances à M. de Verdun._)
Passant, vois-tu couler cette onde Et s'écouler incontinent? Ainsi fait la gloire du monde, Et rien que Dieu n'est permanent. (_Inscription sur une fontaine._)
DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
DESCARTES. Né à La Haye, en Touraine, en 1596; mort à Stockholm en 1650.
René Descartes est un de ces hommes qui honorent non seulement un pays, mais toute l'humanité. Il y eut peu de vies aussi occupées et aussi édifiantes que la sienne.
Après d'excellentes études faites sous les Jésuites, il compléta son éducation par les voyages: il visita la Hollande, la Bavière, la Moravie, la Silésie, le Holstein, le Tyrol, l'Italie, s'occupant surtout de mathématiques et de philosophie.
Ayant pour but de s'instruire, il s'était fait une règle d'apprendre la langue de chaque pays qu'il parcourait. Cette précaution lui fut utile de plus d'une manière.
Un jour, qu'il s'était embarqué sur les côtes de la Frise, il entendit les bateliers comploter, en langue du pays, de le jeter à la mer pour se partager ses dépouilles. Il mit résolument l'épée à la main, s'adressa à eux avec une énergie qui les domina, et acheva son trajet sans encombre.
Revenu à Paris, il trouva que le séjour de cette ville l'exposait à trop de dérangements. Il alla chercher la liberté et la tranquillité studieuses en Hollande, et y vécut vingt ans dans la retraite, d'où il donna au monde des écrits qui renouvelèrent la face des sciences.
Le plus considérable est le DISCOURS DE LA MÉTHODE. C'est le premier chef-d'oeuvre de la prose française moderne. La belle langue du XVIIe siècle, dans sa simplicité majestueuse, se trouve là pour la première fois. C'est en même temps un des meilleurs guides pour la recherche de la vérité. Il marque l'heure d'une des évolutions les plus remarquables de la pensée humaine. La philosophie de Descartes (Cartésianisme) y est en principe, et pour lui la philosophie est surtout la science de bien vivre. Elle n'est pas seulement faite pour exercer et développer l'esprit, mais pour former le caractère. Sous ce rapport il prêcha d'exemple: "Quand on me fait une offense, disait-il, je tâche d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à moi."
La retraite, où Descartes avait cru trouver le recueillement et la paix, ne le mit pas à l'abri des persécutions.
Des professeurs contestèrent la valeur de ses travaux, des théologiens protestants l'attaquèrent sous prétexte d'athéisme. Dans un moment où la malice de ses ennemis l'avait plus que de coutume attristé et découragé, il écouta les propositions de la reine Christine de Suède, qui l'invitait à venir à sa cour. Il y alla; mais il ne tint pas longtemps contre la rigueur du climat et le changement d'habitudes. Il devait dès cinq heures du matin venir au palais et enseigner la philosophie à la reine, en plein hiver. C'était trop; au bout de quatre mois il fut atteint d'une fluxion de poitrine, et mourut dans la cinquante-quatrième année de son âge. La reine voulut faire placer son tombeau parmi ceux des premières familles de Suède, mais l'ambassadeur de France réclama son corps, qui fut transporté à Paris.
Quand Descartes construisit son système de philosophie, il voulut avoir un principe incontestable, une certitude pour point de départ, et l'étude de la nature humaine ne lui fournit rien de plus certain que la pensée même.
"Je pense, donc je suis" (cogito, ergo sum). Voilà l'axiome bien connu du cartésianisme.
Sa prétention à être le premier principe philosophique a provoqué bien des critiques. Qu'elles soient justes ou non, elles n'enlèvent pas à Descartes la gloire d'avoir délivré l'esprit d'une foule d'entraves, d'avoir mis la raison dans sa voie propre et sûre, et d'avoir, en posant au-dessus de tout le principe pensant, relevé la dignité humaine.
Son axiome est une sublime déclaration de la noblesse de notre nature, une protestation formelle contre tout ce qui pourrait amoindrir ou dégrader ce qu'il y a en nous de plus sûr, de plus beau et de plus divin, la pensée.
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Descartes, par le "Discours de la Méthode," a mis du premier coup l'esprit français de pair avec l'esprit ancien.
L'érudition a fait son temps; Descartes est un disciple devenu maître. Le premier de tous les préjugés dont il s'est délivré, c'est la superstition de l'antiquité. Il marche seul, et son pas est si ferme qu'on s'imagine qu'il crée ce que le plus souvent il ne fait que restaurer. Avant lui la raison n'ose guère se séparer de l'autorité, ni le nouveau de l'ancien; tout se prouve par des témoignages discutés et interprétés, par des livres, par des auteurs; toute argumentation est historique. Descartes ne veut pour preuve que des raisons pures, des vérités de sens intime. Jamais les témoignages humains n'interviennent dans son raisonnement; point de citation, point de commentaire....
En même temps que Descartes donnait le premier une image parfaite de l'esprit français, il portait la langue française à son point de perfection.
Une langue est arrivée à sa perfection quand elle est conforme à ce que nous avons de commun, à la raison. Telle est la langue de Descartes.... Il n'y manque que ce qui n'y était pas nécessaire, et ce n'en est pas la moindre beauté que de s'être privée des beautés qui n'appartenaient pas au sujet. Je reconnais là pour la première fois, ce sentiment de la langue de chaque sujet par lequel les écrivains du XVIIe siècle, Descartes en tête, ne sont guère moins étonnants par ce qu'ils rejettent de leur langue que par ce qu'ils y reçoivent.
Nisard.
De tous les grands esprits que la France a produits, celui qui me paraît avoir été doué au plus haut degré de la puissance créatrice est incomparablement Descartes. Cet homme n'a fait que créer; il a créé les hautes mathématiques par l'application de l'algèbre à la géométrie; il a montré à Newton le système du monde en réduisant le premier toute la science du ciel à un problème de mécanique; il a créé la philosophie moderne, condamnée à s'abdiquer elle-même, ou à suivre éternellement son esprit et sa méthode; enfin, pour exprimer toutes ces créations il a créé un langage digne d'elles, naïf et mâle, sévère et hardi, cherchant avant tout la clarté, et trouvant par surcroît la grandeur.
Cousin.
DISCOURS DE LA MÉTHODE.
Sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'évènement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie.
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Comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un État est bien mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées; ainsi au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer. Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
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Comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement tracé le dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre, où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.
La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions, les plus modérées et les plus éloignées de l'excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre.
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Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées; imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt.