Littérature Française (Première Année)

Chapter 16

Chapter 163,732 wordsPublic domain

Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule: s'il donne quelque tour à ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité qu'il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs éloges qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il porte plus haut ses projets, et agit pour une fin plus relevée: il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.

* * * * *

CORNEILLE ET RACINE.

... S'il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et de les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont de plus propre, et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi: Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres: celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter; il y a plus dans le second de ce qu'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier; et, par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont, dans celui-là, des maximes, des règles, des préceptes; et, dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral; Racine, plus naturel...

* * * * *

DU MÉRITE PERSONNEL.

... Nous devons travailler à nous rendre dignes de quelque emploi: Se reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres....

Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout à fait inégales, je dirais qu'un homme de coeur pense à remplir ses devoirs à peu près comme le couvreur songe à couvrir: ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle. Le premier aussi n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté un ouvrage ou forcé un retranchement, que celui-ci d'avoir monté sur de hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux appliqués qu'à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que l'on dise de lui qu'il a bien fait.

La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau: elle lui donne de la force et du relief.

Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et, quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrâce, il faut les cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande prospérité.

S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu?

S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'être tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez....

...Celui-là est bon qui fait du bien aux autres: s'il souffre pour le bien qu'il fait, il est très-bon; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans le cas où ses souffrances viendraient à croître; et s'il en meurt, sa vertu ne saurait aller plus loin: elle est héroïque, elle est parfaite.

* * * * *

DES FEMMES.

...Quelques jeunes personnes ne connaissent point les avantages d'une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner. Elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation. Leur son de voix et leur démarche sont empruntés. Elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s'éloignent assez de leur naturel: ce n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins....

Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.

Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce le plus délicieux: l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes....

Les femmes sont extrêmes: elles sont meilleures ou pires que les hommes....

Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme, au contraire, garde mieux son secret que celui d'autrui.

* * * * *

DU COEUR.

Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.

Le temps, qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.

Être avec des gens qu'on aime, cela suffit: rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.

L'on confie son secret dans l'amitié; mais il échappe dans l'amour.

L'on ne voit dans l'amitié que les défauts qui peuvent nuire à nos amis; l'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime que ceux dont on souffre soi-même....

Regretter ce que l'on aime est un bien en comparaison de vivre avec ce que l'on hait.

Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de manquer aux misérables.

C'est assez pour soi d'un fidèle ami; c'est même beaucoup de l'avoir rencontré: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.

Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour être nos amis, et vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de l'amitié; ce n'est point une maxime morale, mais politique....

Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri....

Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres, il veut que la raison gouverne seule et toujours.

Rien ne coûte moins à la passion que de se mettre au-dessus de la raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'intérêt.

L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par l'esprit.

Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la reconnaissance.... Ceux qui font bien mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux: c'est une douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.

* * * * *

DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION.

C'est le rôle d'un sot d'être importun: un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque part....

L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien, content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire: ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence....

La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement....

La moquerie est souvent indigence d'esprit.

L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.

Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement; elles se gâtent par l'emphase: il faut dire noblement les plus petites; elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière.

* * * * *

DES BIENS DE LA FORTUNE.

...Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait, et le genre d'hommes qui en sont les mieux pourvus.

Celui-là est riche qui reçoit plus qu'il ne consume; celui-là est pauvre dont la dépense excède la recette....

S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un homme fort riche c'est un homme qui est sage....

Ni les troubles, Zénobie,[59] qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence: vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un superbe édifice; l'air y est sain et tempéré, la situation en est riante; un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure; la campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent et qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande reine; employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable, et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison, pour l'embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune....

[Footnote 59: Zénobie, reine de Palmyre, remarquable par sa fortune et son faste, vaincue par l'empereur Aurélien, et emmenée captive à Rome.]

* * * * *

DE LA COUR.

La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.

La cour est comme un édifice bâti de marbre; je veux dire qu'elle est composée d'hommes fort durs, mais fort polis.

Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat, qu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y conserve.

L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avaient fait monter.

L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la première, afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin qu'il en dise de nous.

Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire ni à déplaire aux favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir: vous êtes perdu.

C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce: le plus fort et le plus pénible est de donner; que coûte-t-il d'y ajouter un sourire....

Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le même théâtre et les mêmes décorations; ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue, ou ce qui s'attriste et se désespère sur un refus, tout aura disparu de dessus la scène. Il s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles; ils s'évanouiront à leur tour; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus; de nouveaux acteurs ont pris leur place: quel fond à faire sur un personnage de comédie.

Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite.

* * * * *

DU SOUVERAIN OU DE LA RÉPUBLIQUE.

La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les siècles: on l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille. Jeune Soyecour,[60] je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant, élevé, sociable; je plains cette mort prématurée, qui te joint à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te montrer: malheur déplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres; et, pour le faire plus ingénieusement, et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire: ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire, ou la plus solide réputation; et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de son unique source, est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté....

[Footnote 60: Le chevalier de Soyecour, dont le frère avait été tué à la bataille de Fleurus, 1690, et qui mourut trois jours après lui des blessures qu'il avait reçues à cette même bataille.]

* * * * *

DE L'HOMME.

...Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver, et qu'ils ménagent moins, que leur propre vie.

La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir à tous les moments de la vie: il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir.

L'on craint la vieillesse, qu'on n'est pas sûr de pouvoir atteindre.

Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent.

Il n'y a pour l'homme que trois évènements, naître, vivre, et mourir: il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre....

Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi: un homme modeste ne parle point de soi....

Une grande âme est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie; et elle serait invulnérable, si elle ne souffrait par la compassion.

Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules, porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau: il lui reste encore un bras de libre; un nain serait écrasé de la moitié de sa charge: ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits.

La plupart des hommes emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable....

Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en faute, et d'avoir quelque chose à se reprocher.

* * * * *

DES JUGEMENTS.

...Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de leur imagination.

Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de notre esprit, de nos moeurs et de nos manières, que l'indignité et le mauvais caractère de ceux qu'ils approuvent.

Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres, c'est de la faire promptement et sans différer: la faire attendre, c'est injustice.

Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa brièveté. Comme ils le consument à s'habiller, à manger, à dormir, à de sots discours, à se résoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent à ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs: ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de reste.

Il y a des créatures de Dieu, qu'on appelle des hommes qui ont une âme qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est réunie à scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose. Il y en a d'autres qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement inutiles, et qui passent le jour à ne rien faire: c'est encore moins que de scier du marbre.

* * * * *

DE LA MODE.

La vertu a cela d'heureux qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs: le manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il la conserve, l'épure, et la rend parfaite: qu'elle soit à la mode, qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu.

* * * * *

DE QUELQUES USAGES.

Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.

* * * * *

DES ESPRITS FORTS.

Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande faiblesse que d'être incertain quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son âme n'est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n'est point corruptible comme ces viles créatures? N'y a-t-il pas plus de force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un être supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se doivent rapporter, d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et, si j'ose dire, une portion comme esprit et comme immortelle....

Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point; cela me suffit, tout le raisonnement au monde m'est inutile; je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai reçu les principes trop aisément, dans mon enfance, et je les ai conservés depuis trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté: mais il y a des esprits qui se défont de ces principes; c'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.

Il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et dont l'on doit sortir pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute réputation, les grands biens, servent pour le premier monde; le mépris de toutes ces choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.

La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour l'homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire; ils ne courent pas un autre risque: mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vicieux; l'idée seule des maux qu'il se prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu.

Il y a quarante ans que je n'étais point, et qu'il n'était pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, de n'être plus; j'ai donc commencé, et je continue d'être par quelque chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et plus puissant que moi; si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise ce que c'est.

ÉCRIVAINS SECONDAIRES.

À côté ou au-dessous des dix écrivains hors ligne, dont le premier est Descartes et le dernier La Bruyère, il y en eut au XVIIe siècle qui, à un niveau moins élevé, ont brillé d'un vif éclat et acquis une renommée durable.

Quelques-uns d'entre eux ont eu une part de popularité à peine moindre que les plus populaires, et leurs oeuvres se recommandent à l'estime, parfois à l'amour et à l'admiration des lecteurs par des qualités éminentes d'originalité et de style.

En premier lieu il faut citer les LETTRES DE Mme. DE SÉVIGNÉ. La plupart sont écrites à sa fille, Mme. de Grignan, presque toutes sont des chefs-d'oeuvre de style, d'esprit ou de sentiment. Elles font connaître, mieux qu'aucun autre livre de ce temps, et d'une façon délicieuse, la vie, le ton, les manières de la société élégante du XVIIe siècle et de la cour de Louis XIV.

Mme. de Sévigné mérite une place à part parmi les femmes écrivains. Sans aucune prétention d'auteur elle a laissé trotter sa plume en écrivant ses Lettres, et a simplement atteint à la perfection du genre. D'autres noms d'écrivains éveillent l'idée de telle ou telle qualité; quand on dit Mme. de Sévigné on veut dire toutes les grâces de l'esprit, toutes les tendresses du coeur. On ne saurait se passer de lire au moins un recueil choisi de ses Lettres, pour peu qu'on se pique de savoir ou d'étudier la langue française.

Deux autres dames du grand monde ont ajouté l'illustration littéraire à celle de la naissance et de la fortune, Mme. DE LA FAYETTE par ses deux jolis romans de Zaïde et de la princesse de Clèves, et Mme. DE MAINTENON par le recueil de ses Lettres, imprimées après sa mort.

Mme. DE MOTTEVILLE publia des Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII. Elle a un air d'observatrice honnête et sincère, et l'art de conter avec simplicité et naturel.

LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD, qui occupa par sa naissance une brillante position sociale, occupe une belle position parmi les écrivains moralistes par son livre des Maximes. C'est un livre écrit d'un style ferme, concis et passionné, avec l'amertume d'un grand seigneur égoïste, sans illusion et sans confiance dans la nature humaine.

LE CARDINAL DE RETZ a laissé des Mémoires qui contiennent l'histoire de la Fronde. Il joua lui-même un rôle actif dans les évènements qu'il raconte, avec un certain air de grandeur, dans une langue piquante, impétueuse et originale, comme le fut sa conduite.

L'ABBÉ DE SAINT-RÉAL est un historien remarquable pour sa correction et pour l'intérêt dramatique qu'il sut donner à l'histoire. Son meilleur ouvrage est son Histoire de la Conjuration des Espagnols contre Venise.