Littérature Française (Première Année)

Chapter 15

Chapter 153,681 wordsPublic domain

Enfin, il faut considérer, outre le bien que font les femmes quand elles sont bien élevées, le mal qu'elles causent dans le monde quand elles manquent d'une éducation qui leur inspire la vertu. Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs mères, et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé.

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REMARQUES SUR PLUSIEURS DÉFAUTS DES FILLES.

Il faut aussi réprimer en elles les amitiés trop tendres, les petites jalousies, les compliments excessifs, les flatteries, les empressements: tout cela les gâte, et les accoutume à trouver que tout ce qui est grave et sérieux est trop sec et trop austère. Il faut même tâcher de faire de sorte qu'elles s'étudient à parler d'une manière courte et précise. Le bon esprit consiste à retrancher tout discours inutile, et à dire beaucoup en peu de mots, au lieu que la plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles. Elles prennent la facilité de parler et la vivacité d'imagination pour l'esprit; elles ne choisissent point entre leurs pensées; elles n'y mettent aucun ordre par rapport aux choses qu'elles ont à expliquer; elles sont passionnées sur presque tout ce qu'elles disent, et la passion fait parler beaucoup: cependant on ne peut espérer rien de fort bon d'une femme, si on ne la réduit à réfléchir de suite, à examiner ses pensées, à les expliquer d'une manière courte, et à savoir ensuite se taire.

Quand elles ont été assez malheureuses pour prendre l'habitude de déguiser leurs sentiments, le moyen de les désabuser est de les instruire solidement des maximes de la vraie prudence; comme on voit que le moyen de les dégoûter des fictions frivoles des romans est de leur donner le goût des histoires utiles et agréables. Si vous ne leur donnez une curiosité raisonnable, elles en auront une déréglée; et tout de même, si vous ne formez leur esprit à la vraie prudence, elles s'attacheront à la fausse, qui est la finesse.

Montrez-leur, par des exemples, comment on peut sans tromperie être discret, précautionné, appliqué aux moyens légitimes de réussir. Dites-leur: La principale prudence consiste à parler peu, à se défier bien plus de soi que des autres, mais point à faire des discours faux et des personnages brouillons. La droiture de conduite et la réputation de probité attirent plus de confiance et d'estime, et par conséquent à la longue plus d'avantages, même temporels, que les voies détournées. Combien cette probité judicieuse distingue-t-elle une personne, ne la rend-elle pas propre aux grandes choses!...

Quand on ne veut que ce qu'on doit vouloir, on le désire ouvertement, et on le cherche par des voies droites avec modération. Qu'y a-t-il de plus doux et de plus commode que d'être sincère, toujours tranquille, d'accord avec soi-même, n'ayant rien à craindre ni à inventer? au lieu qu'une personne dissimulée est toujours dans l'agitation, dans les remords, dans le danger, dans la déplorable nécessité de couvrir une finesse par cent autres.

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LA VANITÉ DE LA BEAUTÉ ET DES AJUSTEMENTS.

Mais ne craignez rien tant que la vanité dans les filles. Elles naissent avec un désir violent de plaire: les chemins qui conduisent les hommes à l'autorité et à la gloire leur étant fermés, elles tâchent de se dédommager par les agréments de l'esprit et du corps; de là vient leur conversation douce et insinuante; de là vient qu'elles aspirent tant à la beauté et à toutes les grâces extérieures, et qu'elles sont si passionnées pour les ajustements: une coiffe, un bout de ruban, une boucle de cheveux plus haut ou plus bas, le choix d'une couleur, ce sont pour elles autant d'affaires importantes.

Appliquez-vous donc à faire entendre aux filles combien l'honneur qui vient d'une bonne conduite et d'une vraie capacité est plus estimable que celui qu'on tire de ses cheveux ou de ses habits. La beauté, direz-vous, trompe encore plus la personne qui la possède que ceux qui en sont éblouis; elle trouble, elle enivre l'âme; on est plus sottement idolâtre de soi-même que les amants les plus passionnés ne le sont de la personne qu'ils aiment. Il n'y a qu'un fort petit nombre d'années de différence entre une belle femme et une autre qui ne l'est pas. La beauté ne peut être que nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier avantageusement une fille: mais comment y servira-t-elle, si elle n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un esprit réglé, et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules: elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté.

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INSTRUCTIONS DES FEMMES SUR LEURS DEVOIRS.

La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études....

Quel discernement lui faut-il pour connaître le naturel et le génie de chacun de ses enfants, pour trouver la manière de se conduire avec eux la plus propre à découvrir leur humeur, leur pente, leur talent; à prévenir les passions naissantes, à leur persuader les bonnes maximes, et à guérir leurs erreurs! Mais n'a-t-elle pas besoin d'observer et de connaître à fond les gens qu'elle met auprès d'eux? Sans doute. Une mère de famille doit donc être pleinement instruite de la religion, et avoir un esprit mûr, ferme, appliqué, et expérimenté pour le gouvernement....

Accoutumez les filles à ne souffrir rien de sale ni de dérangé; qu'elles remarquent le moindre désordre dans une maison. Faites-leur même observer que rien ne contribue plus à l'économie et à la propreté que de tenir toujours chaque chose en sa place. Cette règle ne paraît presque rien; cependant elle irait loin, si elle était exactement gardée. Avez-vous besoin d'une chose? vous ne perdez jamais un moment à la chercher; il n'y a ni trouble, ni dispute, ni embarras, quand on en a besoin; vous mettez d'abord la main dessus, et, quand vous vous en êtes servi, vous la remettez sur-le-champ dans la place où vous l'avez prise. Ce bel ordre fait une des plus grandes parties de la propreté; c'est ce qui frappe le plus les yeux, que de voir cet arrangement si exact. D'ailleurs, la place qu'on donne à chaque chose étant celle qui lui convient davantage, non-seulement pour la bonne grâce et le plaisir des yeux, mais encore pour sa conservation, elle s'y use moins qu'ailleurs; elle ne s'y gâte d'ordinaire par aucun accident; elle y est même entretenue proprement: car, par exemple, un vase ne sera ni poudreux, ni en danger de se briser, lorsqu'on le mettra dans sa place immédiatement après s'en être servi. L'esprit d'exactitude, qui fait ranger, fait aussi nettoyer. Joignez à ces avantages celui d'ôter, par cette habitude, aux domestiques l'esprit de paresse et de confusion. De plus, c'est beaucoup que de leur rendre le service prompt et facile, et de s'ôter à soi-même la tentation de s'impatienter souvent par les retardements qui viennent des choses dérangées qu'on a peine à trouver. Mais en même temps évitez l'excès de la politesse et de la propreté. La propreté, quand elle est modérée, est une vertu; mais, quand on y suit trop son goût, on la tourne en petitesse d'esprit. Le bon goût rejette la délicatesse excessive; il traite les petites choses de petites, et n'en est point blessé. Moquez-vous donc, devant les enfants, des colifichets dont certaines femmes sont si passionnées, et qui leur font faire insensiblement des dépenses si indiscrètes. Accoutumez-les à une propreté simple et facile à pratiquer: montrez-leur la meilleure manière de faire les choses; mais montrez-leur encore davantage à s'en passer. Dites-leur combien il y a de petitesse d'esprit et de bassesse à gronder pour un rideau mal plissé, pour une chaise trop haute ou trop basse.

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LETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole. C'est un art très-sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les moeurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamateur ferait d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours, plus je me révolterais contre sa vanité; son empressement pour faire admirer son esprit me paraîtrait le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi, et non pour lui, qui veuille mon salut et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier, qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes.

Je prends pour juges de cette question les païens mêmes. Platon ne permet, dans sa république, aucune musique avec les tons efféminés des Lydiens; les Lacédémoniens excluaient de la leur tous les instruments trop composés qui pouvaient amollir les coeurs. L'harmonie qui ne va qu'à flatter l'oreille n'est qu'un amusement de gens faibles et oisifs, elle est indigne d'une république bien policée; elle n'est bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens des paroles, et que les paroles y inspirent des sentiments vertueux. La peinture, la sculpture et les autres beaux arts doivent avoir le même but. L'éloquence doit, sans doute, entrer dans le même dessein; le plaisir n'y doit être mêlé que pour faire le contre-poids des mauvaises passions, et pour rendre la vertu aimable.

Je voudrais qu'un orateur se préparât longtemps en général pour acquérir un fonds de connaissances, et pour se rendre capable de faire de bons ouvrages. Je voudrais que cette préparation générale le mît en état de se préparer moins pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût naturellement très-sensé, et qu'il ramenât tout au bon sens, qu'il fît de solides études; qu'il s'exerçât à raisonner avec justice et exactitude, se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se défiât de son imagination, pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable, dont il tirerait les conséquences naturelles.

D'ordinaire, un déclamateur fleuri ne connaît point les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique, pour perfectionner les moeurs.

Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses: il sait parler avec grâce, sans savoir ce qu'il faut dire; il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné.

Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que de vérités lumineuses, que de sentiments nobles, que d'expressions fortes et proportionnées à ce qu'il tâche d'inspirer: il pense, il sent, et la parole suit. "Il ne dépend point des paroles, dit Saint Augustin; mais les paroles dépendent de lui." Un homme qui a l'âme forte et grande, avec quelque facilité naturelle de parler et un grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui manquent; ses moindres discours auront des traits originaux, que les déclamateurs fleuris ne pourront jamais imiter. Il n'est point esclave des mots, il va droit à la vérité; il sait que la passion est comme l'âme de la parole. Il remonte d'abord au premier principe sur la matière qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son premier point de vue; il le tourne et le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrants; il descend jusqu'aux dernières conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout: elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions qu'on peut épargner au lecteur; mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent l'auditoire au point qui décide lui seul de tout.

Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, comme du centre, se répand la lumière sur toutes les parties de cet ouvrage, de même qu'un peintre place dans son tableau le jour, en sorte que d'un seul endroit il distribue à chaque objet son degré de lumière. Tout le discours est un: il se réduit à une seule proposition, mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu'on voit, d'un seul coup d'oeil, l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand les rues sont droites, égales et en symétrie. Le discours est la proposition développée: la proposition est le discours abrégé....

Un ouvrage n'a une véritable unité que quand on ne peut rien en ôter sans couper dans le vif.

Il n'a un véritable ordre que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout.

Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière; il n'a qu'un goût imparfait et qu'un demi-génie. L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit. Quand l'ordre, la justice, la force et la véhémence se trouvent réunis, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré et tout embrassé pour savoir la place précise de chaque mot: c'est ce qu'un déclamateur livré à son imagination et sans science ne peut discerner.

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LA BRUYÈRE. Né vers 1640; mort en 1696.

Ce qui constitue un trait de famille entre les grands écrivains du XVIIe siècle, c'est, sous les formes les plus variées, les tendances de leur esprit et l'identité du sujet qu'ils traitent. Ces tendances sont spiritualistes, et ce sujet est l'homme. Philosophes, poëtes, orateurs, historiens, tous ont le même but, la connaissance de l'homme, la vérité par rapport à sa nature, par rapport à son développement moral. Tous l'observent, l'étudient avec plus ou moins de puissance et de pénétration, de sagacité et de finesse.

Un des écrivains les plus remarquables par ces dernières qualités, et un des derniers venus, est Jean de la Bruyère.

On connaît peu de chose de sa vie. Il naquit à Dourdan, en Normandie, et était trésorier à Caen, quand Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l'histoire au duc Louis de Bourbon, petit-fils du prince de Condé. Il resta jusqu'à la fin de sa vie attaché à ce prince en qualité d'homme de lettres. La position était modeste, mais bonne pour un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres. Il en profita pour observer les hommes, et donna le fruit de ses méditations dans son livre des CARACTÈRES.

Quand il l'eut composé il montra le manuscrit à M. de Malézieux, qui lui dit: "Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis." Il les eut en effet, parce que le livre était excellent, et que les esprits malicieux se faisaient un plaisir de mettre des noms au bas de ses caractères et de ses portraits.

Ce livre atteste une grande connaissance de la nature humaine et du monde artificiel où elle s'agite. Il atteste surtout un art consommé d'écrivain. C'est un des plus agréables qu'on puisse lire, un livre plein de joyaux d'expression et de trésors d'expérience.

La Bruyère aurait pu en faire beaucoup d'argent. Il n'en retira que l'honneur et une occasion de faire un acte qui montre combien il était bon et désintéressé. Il venait presque journellement s'asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés et s'amusait avec une enfant fort gentille, fille du libraire, qu'il avait prise en amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche et dit à Michallet: "Voulez-vous imprimer ceci? Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais en cas de succès le produit sera pour ma petite amie." Le libraire entreprit l'édition. À peine l'eut-il mise en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui valut à sa fille deux ou trois cent mille francs de dot et, dans la suite, le mariage le plus avantageux.

La Bruyère était un homme d'infiniment d'esprit. Il n'avait pas ce qu'on appelle ordinairement du génie. Il voyait juste, mais il ne voyait que par pièces. Son coup d'oeil n'embrassait pas un ensemble vivant dans l'ordre intellectuel, comme l'homme vit dans l'ordre naturel. Son livre porte le titre de Caractères. À vrai dire il n'y a que des traits et des portraits. L'auteur n'avait ni le don d'invention, ni la faculté de généraliser qu'il faut pour créer des caractères. Il n'est pas de l'école d'où sont sortis les grands chefs-d'oeuvre de la littérature française. Il ne fait que du raccourci, mais il le fait en maître, avec éclat et vérité, et d'une manière frappante pour tout le monde.

Son art ne consiste pas dans la grandeur des conceptions, dans l'éloquence des passions, dans l'originalité des idées ou la puissance des sentiments, il est tout dans les détails, dans les mots. Sa morale, en menus morceaux et d'un tour pittoresque est à la portée des intelligences communes, tandis que la perfection de son style satisfait les juges difficiles. Aussi est-il le plus populaire de nos moralistes.

À l'époque où parut le livre des Caractères deux livres de ce genre comptaient de nombreux lecteurs et admirateurs, les Pensées de Pascal et les Maximes de La Rochefoucauld.

La nature humaine qui a fourni la matière de ces deux livres y est traitée à des points de vue et avec des intentions dissemblables. Éloquent et triste, Pascal l'envisage de haut, en philosophe religieux et solitaire; amer et brillant, La Rochefoucauld la contemple de travers, en homme du monde railleur et blasé. Moins sublime que l'un, plus généreux que l'autre, La Bruyère regarde les choses d'un oeil calme, et ne cherche pas à pénétrer les plis où la vue des autres ne peut le suivre.

Qui prend La Bruyère pour compagnon dans les explorations du moi n'en revient pas découragé ni dégoûté. La Bruyère n'a pas les ressentiments de La Rochefoucauld ni la mélancolie de Pascal. Il ne cherche pas uniquement le mauvais côté des choses, et, tout en montrant le revers de la médaille, il n'en montre pas seulement le revers. On retrouve dans l'homme, qu'il examine et décompose, l'image de Dieu et l'espérance du mieux. Rien d'excessif chez lui ni du côté du bien ni du côté du mal. Appliqué à constater de quel côté la nature et l'éducation font pencher la balance, il le fait avec une sincérité qui n'a rien de morose ni de sarcastique. Il n'aime pas les hommes, mais il ne les méprise pas non plus; il les supporte et voudrait les rendre meilleurs.

Sa morale, a dit M. Nisard, blâme, elle ne flétrit pas; elle conseille, elle ne prêche point. On n'est pas mécontent des autres jusqu'à prendre le rôle de Timon, ni de soi-même jusqu'à entrer dans un couvent.... La Bruyère est surtout un artiste de style. Il sait ce que vaut un mot bien placé, un tour heureux, une inversion ou une antithèse opportune; il sait qu'auprès de la plupart des hommes les pensées se recommandent moins par elles-mêmes que par la manière dont elles sont dites. Aussi est-il passé maître dans l'art de bien dire, de mettre en relief. Mais l'art suprême, qui consiste à cacher l'art, il ne le possède pas. On sent le travail, on sent l'effort d'avoir de l'esprit. Il n'a pas la simplicité et l'aisance des grands écrivains de son siècle, il n'a pas le don d'invention ni l'instinct du grand et du vrai qui les caractérise. Il a cherché la vérité pour plaire plutôt que pour elle-même, pour bien la vêtir que pour la faire connaître. Malgré cela le livre de La Bruyère est "un des plus substantiels que l'on ait, un livre qu'on peut toujours relire, sans jamais l'épuiser. Il y a du profit pour chacun de l'avoir soir et matin sur sa table de nuit. Peu à la fois et souvent; suivez la prescription, et vous vous en trouverez bien pour le régime de l'esprit."

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M. Taine termine ainsi un charmant article sur La Bruyère:

Si on essaie de se figurer La Bruyère on voit un homme capable de sentir et de souffrir, qui a senti et qui a souffert, attristé par l'expérience, résigné sans être calme, qui méritait beaucoup et s'est contenté de peu, dont l'âme aurait pu se prendre à quelque grande occupation et qui s'est rabattu sur l'art d'écrire, sans que la littérature ouvrît à sa passion et à ses idées une issue assez large, "Un homme, dit-il quelque part, né chrétien et français, se trouve contraint dans la satire: les grands sujets lui sont défendus. Il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il relève par la beauté de son génie et de son style." Là est sa dernière tristesse et son dernier mot.

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DES OUVRAGES DE L'ESPRIT.

... Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature; celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui qui ne le sent pas et qui aime en deça ou au delà a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement.

On se nourrit des anciens et des habiles modernes; on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et, quand enfin l'on est auteur et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice....

Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant. Il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.