Littérature Française (Première Année)

Chapter 12

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_Assuérus._ Approche, heureux appui du trône de ton maître, Âme de mes conseils, et qui seul tant de fois Du sceptre dans ma main as soulagé le poids, Un reproche secret embarrasse mon âme. Je sais combien est pur le zèle qui t'enflamme: Le mensonge jamais n'entra dans tes discours, Et mon intérêt seul est le but où tu cours. Dis-moi donc: que doit faire un prince magnanime Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime? Par quel gage éclatant, et digne d'un grand roi, Puis-je récompenser le mérite et la foi? Ne donne point de borne à ma reconnaissance: Mesure tes conseils sur ma vaste puissance.

_Aman_ (tout bas.) C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer; Et quel autre que toi peut-on récompenser?

_Assuérus._ Que penses-tu?

_Aman._ Seigneur, je cherche, j'envisage Des monarques persans la conduite et l'usage: Mais à mes yeux en vain je les rappelle tous; Pour vous régler sur eux, que sont-ils près de vous? Votre règne aux neveux doit servir de modèle. Vous voulez d'un sujet reconnaître le zèle; L'honneur seul peut flatter un esprit généreux: Je voudrais donc, seigneur, que ce mortel heureux De la pourpre aujourd'hui paré comme vous-même, Et portant sur le front le sacré diadème, Sur un de vos coursiers pompeusement orné, Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené; Que, pour comble de gloire et de magnificence, Un seigneur éminent en richesse, en puissance, Enfin de votre empire après vous le premier, Par la bride guidât son superbe coursier; Et lui-même marchant en habits magnifiques Criât à haute voix dans les places publiques: "Mortels, prosternez-vous: c'est ainsi que le roi Honore le mérite, et couronne la foi."

_Assuérus._ Je vois que la sagesse elle-même t'inspire. Avec mes volontés ton sentiment conspire. Va, ne perds point de temps: ce que tu m'as dicté, Je veux de point en point qu'il soit exécuté. La vertu dans l'oubli ne sera plus cachée. Aux portes du palais prends le Juif Mardochée; C'est lui que je prétends honorer aujourd'hui. Ordonne son triomphe, et marche devant lui; Que Suse par ta voix de son nom retentisse, Et fais à son aspect que tout genou fléchisse. Sortez tous.

_Aman._ Dieux!

[Quand Assuérus est seul, Esther entre, s'appuyant sur Élise.]

_Assuérus._ Sans mon ordre on porte ici ses pas! Quel mortel insolent vient chercher le trépas? Gardes.... C'est vous, Esther? Quoi! sans être attendue?

_Esther._ Mes filles, soutenez votre reine éperdue: Je me meurs, (_Elle tombe évanouie._)

_Assuérus._ Dieux puissants! quelle étrange pâleur De son teint tout-à-coup efface la couleur! Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère? Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? Vivez: le sceptre d'or, que vous tend cette main, Pour vous de ma clémence est un gage certain.

[Esther revenant à elle, le roi la calme et la rassure. Il lui demande ensuite ce qu'il peut faire pour elle.]

Osez donc me répondre, et ne me cachez pas Quel sujet important conduit ici vos pas. Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent? Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au ciel s'adressent. Parlez: de vos désirs le succès est certain, Si ce succès dépend d'une mortelle main.

_Esther._ Ô bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore! Un intérêt pressant veut que je vous implore: J'attends ou mon malheur ou ma félicité, Et tout dépend, seigneur, de votre volonté. Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines.

_Assuérus._ Ah! que vous enflammez mon désir curieux!

_Esther._ Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, Si jamais à mes voeux vous fûtes favorable, Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table Recevoir aujourd'hui son souverain seigneur, Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur. J'oserai devant lui rompre ce grand silence, Et j'ai pour m'expliquer besoin de sa présence.

_Assuérus._ Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez! Toutefois qu'il soit fait comme vous souhaitez.

(_À ceux de sa suite._)

Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre Qu'invité chez la reine il ait soin de s'y rendre.

[Assuérus alors invite Esther à venir entendre les sages de la Chaldée lui expliquer un songe qui le préoccupe et auquel elle n'est pas étrangère. Le choeur, seul en scène, exhale ses craintes et ses espérances.]

_Élise._ Que vous semble, mes soeurs, de l'état où nous sommes? D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter? Est-ce Dieu, sont-ce les hommes, Dont les oeuvres vont éclater? Vous avez vu quelle ardente colère Allumait de ce roi le visage sévère.

[Mais ce courroux s'est évanoui.]

_Une des Israélites chante._ Un moment a changé ce courage inflexible: Le lion rugissant est un agneau paisible. Dieu, notre Dieu, sans doute a versé dans son coeur Cet esprit de douceur.

_Le choeur chante._ Dieu, notre Dieu, sans doute a versé dans son coeur Cet esprit de douceur.

_La même Israélite chante._ Tel qu'un ruisseau docile Obéit à la main qui détourne son cours, Et, laissant de ses eaux partager le secours, Va rendre tout un champ fertile, Dieu, de nos volontés arbitre souverain, Le coeur des rois est ainsi dans ta main.

_Élise._ Ah! que je crains, mes soeurs, les funestes nuages Qui de ce prince obscurcissent les yeux! Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!

* * * * *

_Une Israélite chante._ Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre: Des larmes de tes saints quand seras-tu touché? Quand sera le voile arraché Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre? Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre: Jusqu'à quand seras-tu caché?

* * * * *

_Une Israélite._ Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie. Dans les craintes, dans les ennuis, En ses bontés mon âme se confie. Veut-il par mon trépas que je le glorifie? Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.

_Élise._ Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.

_Une autre Israélite._ Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.

_Élise._ Tous ses jours paraissent charmants; L'or éclate en ses vêtements; Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse; Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements; Il s'endort, il s'éveille au son des instruments; Son coeur nage dans la mollesse.

* * * * *

_Le choeur._ Heureux, dit-on, le peuple florissant Sur qui ces biens coulent en abondance! Plus heureux le peuple innocent Qui dans le Dieu du ciel a mis sa confiance!

_Une Israélite, seule._ Pour contenter ses frivoles désirs L'homme insensé vainement se consume: Il trouve l'amertume Au milieu des plaisirs.

_Une autre, seule._ Le bonheur de l'impie est toujours agité; Il erre à la merci de sa propre inconstance. Ne cherchons la félicité Que dans la paix de l'innocence.

_La même, avec une autre._ Ô douce paix! Ô lumière éternelle! Beauté toujours nouvelle! Heureux le coeur épris de tes attraits! Ô douce paix! Ô lumière éternelle! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

* * * * *

Nulle paix pour l'impie: il la cherche, elle fuit; Et le calme en son coeur ne trouve point de place: Le glaive au dehors le poursuit; Le remords au dedans le glace.

_Une autre._ La gloire des méchants en un moment s'éteint; L'affreux tombeau pour jamais les dévore. Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint; Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.

_Le choeur._ Ô douce paix! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

ACTE TROISIÈME.

(_Le théâtre représente les jardins d'Esther, et un des côtes du salon où se fait le festin._)

[Aman vient, accompagné de son épouse Zarès. La tristesse et la colère sont peintes sur son front. Zarès lui conseille de l'éclaircir et de penser à l'honneur que lui fait la reine. Il l'a cent fois dit lui-même:]

Quiconque ne sait pas dévorer un affront, Ni de fausses couleurs se déguiser le front, Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie; Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie. Souvent avec prudence un outrage enduré Aux bonheurs les plus hauts a servi de degré.

_Aman._ Ô douleur! ô supplice affreux à la pensée! Ô honte qui jamais ne peut être effacée! Un exécrable Juif, l'opprobre des humains, S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains! C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire; Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire. Le traître! il insultait à ma confusion; Et tout le peuple même, avec dérision Observant la rougeur qui couvrait mon visage, De ma chute certaine en tirait le présage.

* * * * *

[Il se plaint amèrement de l'ingratitude du roi auquel il a tout sacrifié, pour lequel il brave la haine et la malédiction des peuples. À cela sa femme lui répond:]

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter? Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater, Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, Entre nous, avaient ils d'autre objet que vous-même? Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés, N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste.... Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi, Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi. Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre, Et sa race toujours fut fatale à la vôtre. De ce léger affront songez à profiter. Peut-être la fortune est prête à vous quitter.

[Et elle lui conseille de fuir, de regagner le pays où ses aïeux furent jetés jadis par les Juifs victorieux, et de se mettre en sûreté avec sa famille.]

"La mer la plus terrible et la plus orageuse Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse."

[Cependant le festin est prêt. Hydaspe vient chercher Aman pour l'y conduire.]

"Et Mardochée est-il aussi de ce festin?"

[demande Aman. Hydaspe lui dit d'oublier son chagrin, d'autant plus que la revanche ne se fera sans doute pas attendre:]

J'ai des savants devins entendu la réponse: Ils disent que la main d'un perfide étranger Dans le sang de la reine est prête à se plonger, Et le roi, qui ne sait où trouver le coupable, N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet détestable.

* * * * *

[Le choeur seul en scène donne cours aux sentiments qu'a éveillés la vue de l'ennemi des Juifs, de l'oppresseur d'Israël. Puis il célèbre les vertus d'un roi puissant et sage, protecteur de l'innocence et ennemi du mensonge.]

* * * * *

_Une Israélite._ Que le peuple est heureux, Lorsqu'un roi généreux, Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime! Heureux le peuple! heureux le roi lui-même!

_Tout le choeur._ Ô repos! ô tranquillité! Ô d'un parfait bonheur assurance éternelle, Quand la suprême autorité Dans ses conseils a toujours auprès d'elle La justice et la vérité!

* * * * *

_Une autre._ J'admire un roi victorieux, Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux; Mais un roi sage et qui hait l'injustice, Qui sous la loi d'un riche impérieux Ne souffre point que le pauvre gémisse, Est le plus beau présent des cieux.

_Une autre._ La veuve en sa défense espère.

_Une autre._ De l'orphelin il est le père.

_Toutes ensemble._ Et les larmes du juste implorant son appui Sont précieuses devant lui.

_Scène IV._

[Assuérus subjugué par les grâces d'Esther, lui parle du ton le plus affectueux. Il brûle de lui donner une marque de sa faveur:]

... Dites promptement ce que vous demandez, Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés; Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire, Demander la moitié de ce puissant empire.

_Esther._ Je ne m'égare point dans ces vastes désirs. Mais puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs, Puisque mon roi lui-même à parler me convie,

(_Elle se jette aux pieds du roi._)

J'ose vous implorer, et pour ma propre vie Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné, Qu'à périr avec moi vous avez condamné.

_Assuérus_ (la relevant). À périr! Vous! Quel peuple? Et quel est ce mystère?

_Aman_ (tout bas). Je tremble.

_Esther._ Esther, seigneur, eut un Juif pour son père.

[Le roi ne s'attendait pas à cela. Il en témoigne un étonnement déconcerté, mais Esther continue:]

Vous pourrez rejeter ma prière: Mais je demande au moins que, pour grâce dernière, Jusqu'à la fin, seigneur, vous m'entendiez parler Et que surtout Aman n'ose point me troubler.

_Assuérus._ Parlez.

_Esther._ Ô Dieu, confonds l'audace et l'imposture! Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature, Que vous croyez, seigneur, le rebut des humains, D'une riche contrée autrefois souverains, Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères, Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères. Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage; Il entend le soupir de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. Des plus fermes États la chute épouvantable, Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser: Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser: Sous les Assyriens leur triste servitude Devint le juste prix de leur ingratitude. Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, Mit des superbes rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux l'injure: Babylone paya nos pleurs avec usure. Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, Regarda notre peuple avec des yeux de paix, Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines Et le temple sortait déjà de ses ruines. Mais, de ce roi si sage héritier insensé, Son fils interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs: Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place. Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux! Dieu regarde en pitié son peuple malheureux, Disions-nous: un roi règne, ami de l'innocence. Partout du nouveau prince on vantait la clémence Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel! verra-t-on toujours par de cruels esprits Des princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée? Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté Est venu dans ces lieux souffler la cruauté; Un ministre ennemi de votre propre gloire....

_Aman._ De votre gloire! Moi? Ciel! Le pourriez-vous croire? Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre dieu....

_Assuérus._ Tais-toi! Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi?

_Esther._ Notre ennemi cruel devant vous se déclare. C'est lui, c'est ce ministre infidèle et barbare Qui, d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu, Contre notre innocence arma votre vertu. Et quel autre, grand Dieu! qu'un Scythe impitoyable Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable! Partout l'affreux signal en même temps donné De meurtres remplira l'univers étonné: On verra, sous le nom du plus juste des princes, Un perfide étranger désoler vos provinces, Et dans ce palais même, en proie à son courroux, Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous. Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée? Quelle guerre intestine avons-nous allumée? Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis? Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis? Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main, sur eux appesantie, À leurs persécuteurs les livrait sans secours, Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes. N'en doutez point, seigneur, il fut votre soutien: Lui seul mît à vos pieds le Parthe et l'Indien, Dissipa devant vous les innombrables Scythes, Et renferma la mer dans vos vastes limites; Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein. Hélas! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille.

_Assuérus._ Mardochée?

_Esther._ Il restait seul de notre famille, Mon père était son frère. Il descend comme moi Du sang infortuné de notre premier roi. Plein d'une juste horreur pour un Amalécite, Race que notre Dieu de sa bouche a maudite, Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux, Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit dû qu'à vous. De là contre les Juifs et contre Mardochée Cette haine, seigneur, sous d'autres noms cachée. En vain de vos bienfaits Mardochée est paré: À la porte d'Aman est déjà préparé D'un infâme trépas l'instrument exécrable; Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable, Couvert de votre pourpre, y doit être attaché.

_Assuérus._ Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme! J'étais donc le jouet.... Ciel, daigne m'éclairer! Un moment sans témoins cherchons à respirer. Appelez Mardochée: il faut aussi l'entendre.

(_Le roi s'éloigne._)

_Une Israélite._ Vérité que j'implore, achève de descendre!

[Aman interdit, consterné, n'a plus d'espérance qu'en Esther: il se jette à ses pieds et la supplie de le sauver. Le roi revenant, transporté de colère, ordonne qu'on l'emmène,]

Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soit arrachée; Et que devant sa porte, au lieu de Mardochée, Apaisant par sa mort et la terre et les cieux, De mes peuples vengés il repaisse les yeux.

(_Aman est emmené par les gardes._)

_Scène VII._

[Assuérus continue en s'adressant à Mardochée,]

Mortel chéri du ciel, mon salut et ma joie, Aux conseils des méchants ton roi n'est plus en proie; Mes yeux sont dessillés, le crime est confondu: Viens briller près de moi dans le rang qui t'est dû. Je te donne d'Aman les biens et la puissance: Possède justement son injuste opulence. Je romps le joug funeste où les Juifs sont soumis; Je leur livre le sang de tous leurs ennemis; À l'égal des Persans je veux qu'on les honore, Et que tout tremble au nom du Dieu qu'Esther adore. Rebâtissez son temple, et peuplez vos cités; Que vos heureux enfants dans leurs solennités Consacrent de ce jour le triomphe et la gloire, Et qu'à jamais mon nom vive dans leur mémoire.

[Les ordres sanguinaires contre les Juifs sont révoqués, et la pièce se termine par les actions de grâces du choeur.]

_Scène IX._

_Tout le choeur._ Dieu fait triompher l'innocence: Chantons, célébrons sa puissance.

_Une Israélite._ Il a vu contre nous les méchants s'assembler, Et notre sang prêt à couler. Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre. Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre; L'homme superbe est renversé, Ses propres flèches l'ont percé.

_Une autre._ J'ai vu l'impie adoré sur la terre; Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux Son front audacieux, Il semblait à son gré gouverner le tonnerre, Foulait aux pieds ses ennemis vaincus: Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

* * * * *

_Tout le choeur._ L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.

_Une Israélite seule._ De l'amour de son Dieu son coeur s'est embrasé; Au péril d'une mort funeste Son zèle ardent s'est exposé: Elle a parlé; le ciel a fait le reste.

_Deux Israélites._ Esther a triomphé des filles des Persans. La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.

_L'une des deux._ Tout ressent de ses yeux les charmes innocents. Jamais tant de beauté fut-elle couronnée!

_L'autre._ Les charmes de son coeur sont encor plus puissants. Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?

_Toutes deux._ Esther a triomphé des filles des Persans: La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.

_Une seule._ Ton Dieu n'est plus irrité: Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière, Quitte les vêtements de ta captivité, Et reprends ta splendeur première. Les chemins de Sion à la fin sont ouverts: Rompez vos fers, Tribus captives; Troupes fugitives Repassez les monts et les mers; Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

* * * * *

_Une autre._ Que le Seigneur est bon; que son joug est aimable! Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur! Jeune peuple, courez à ce maître adorable: Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur. Que le Seigneur est bon; que son joug est aimable! Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!

_Une autre._ Il s'apaise, il pardonne; Du coeur ingrat qui l'abandonne Il attend le retour; Il excuse notre faiblesse; À nous chercher même il s'empresse. Pour l'enfant qu'elle a mis au jour Une mère a moins de tendresse. Ah! qui peut avec lui partager notre amour?

_Trois Israélites._ Il nous fait remporter une illustre victoire.

_L'une des trois._ Il nous a révélé sa gloire.

_Toutes trois._ Ah! qui peut avec lui partager notre amour?

_Tout le choeur._ Que son nom soit béni; que son nom soit chanté; Que l'on célèbre ses ouvrages Au delà des temps et des âges, Au delà de l'éternité!

* * * * *

VERS SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE RACINE.

L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux.

Au travers des périls un grand coeur se fait jour.

La douleur qui se tait n'en est que plus funeste.

L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie. (_Andromaque._)

Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices.

Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.

... Dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. (_Britannicus._)

Tandis que vous vivrez le sort, qui toujours change, Ne vous a point promis un bonheur sans mélange. (_Iphigénie._)

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?

La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.

Le crime d'une mère est un pesant fardeau.

Ainsi que la vertu le crime a ses degrés.

Toujours les scélérats ont recours au parjure.

Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste. (_Phèdre._)

La vengeance trop faible attire un second crime.

L'honneur seul peut flatter un esprit généreux.

Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.

Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre.

On peut des plus grands rois surprendre la justice.

Un noble coeur ne peut soupçonner en autrui La bassesse et la malice Qu'il ne sent point en lui. (_Esther._)

Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots.

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?

Souvent d'un grand dessein un mot nous fait juger.

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?

Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

Sur l'avenir insensé qui se fie! De nos ans passagers le nombre est incertain. Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie: Qui sait si nous serons demain? (_Athalie._)

* * * * *

BOSSUET. Né à Dijon en 1627; mort en 1794.