Littérature Française (Première Année)

Chapter 11

Chapter 113,572 wordsPublic domain

C'est de la tragédie de Racine que date l'apparition de l'amour dans la littérature moderne, ou, plus exactement encore, dans cette même littérature, c'est de la tragédie de Racine que date l'empire de la femme. Cherchez longtemps et cherchez bien, vous ne trouverez pas un seul poëte avant lui, qui n'ait étrangement subordonné dans son oeuvre le rôle social de la femme.... Même dans Shakspere l'individualité de la femme ne commence à poindre qu'autant que les circonstances l'ont obligée, comme Goneril ou comme lady Macbeth, à revêtir un caractère et jouer un rôle d'homme.... C'est dans l'oeuvre de Racine que la femme,--Andromaque, Hermione, Agrippine, Bérénice, Roxane, Monime, Phèdre,--apparaît pour la première fois comme une personne maîtresse d'elle-même, dans la pleine indépendance de ses sentiments, et responsable de ses actes.... Toute une large part de notre poésie moderne, presque tout le théâtre, enfin tout le roman procèdent de Racine. C'est un initiateur, un inventeur, et un initiateur dont l'influence n'a pas été contenue dans les bornes de sa propre patrie, mais s'est véritablement exercée sur la littérature moderne tout entière.... Les critiques qui ont fait à Racine l'honneur de s'occuper de lui n'ont point compris ce qu'il y a de puissance et de force tragiques dans la façon dont il a conçu et représenté les passions de l'amour.... Le XVIIIe siècle ne l'a pas soupçonné.... même de nos jours les esprits les plus libres, les plus indépendants, les plus hardis ne l'ont pas vu.... Bien loin d'avoir été le peintre des moeurs de cour et cet imitateur des convenances mondaines qu'on prétend, Racine a enfoncé si avant dans la peinture de ce que les passions de l'amour ont de plus tragique et de plus sanglant qu'il en a non seulement effarouché, mais littéralement révolté la délicatesse aristocratique de son siècle.... Ce siècle poli ne pardonna pas à Racine la vérité, la franchise, l'audace de ses peintures.... Shakespare, dans un autre siècle, dans d'autres conditions, a pu faire autrement, et faisant autrement atteindre à d'autres effets; mais, dans quelqu'une que ce soit de ses tragédies romaines, Coriolan ou Jules César, il n'a fait plus vrai que Britannicus, ni dans son Othello plus naturel que Bajazet.... Racine a merveilleusement connu les exigences propres de l'art dramatique, et ce ne sont pas Andromaque ou Phèdre qui sont, comme on l'a dit, des tragédies de cabinet, mais, au contraire, les objections que l'on fait valoir contre elles, qui sont, si je puis dire, des objections de cabinet.

F. Brunetière.

Des situations communes pour point de départ, d'autres situations et des dénouements prévus, amenés par le développement naturel des passions et des caractères, sans aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre de Racine. Cela semble peu, mais ce peu, je me demande s'il s'est rencontré une autre fois. Joignez le style si exact, si souple, si hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle grâce incommunicable.... On peut se lasser de tout, même du pittoresque, qui change avec le temps, mais le fond du théâtre de Racine est éternel....

J. Lemaître.

* * * * *

ESTHER.

_Tragédie tirée de l'Écriture Sainte_ (1669).

Personnages.

Assuérus, _roi de Perse_. Esther, _reine de Perse_. Mardochée, _oncle d' Esther_. Aman, _favori d'Assuérus_. Zarès, _femme d'Aman_. Hydaspe, _officier du palais intérieur d'Assuérus_. Asaph, _autre officier d'Assuérus_. Élise, _confidente d'Esther_. Thamar, _Israélite de la suite d'Esther_. _Gardes du roi Assuérus._ _Choeur de jeunes filles israélites._ _La scène est à Suse, dans le palais d'Assuérus._

ACTE PREMIER.

(_Le théâtre représente l'appartement d'Esther._)

_Scène I._

[_Esther_ raconte à son amie Élise comment elle est devenue reine de Perse.

Après que le roi Assuérus eut répudié l'altière Vasthi, on chercha, dans ses nombreux États, une femme qui la remplaçât; le sceptre devait être le prix de la beauté.]

On m'élevait alors, solitaire et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée: Tu sais combien je dois à ses heureux secours. La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours, Mais lui, voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère. Du triste état des Juifs jour et nuit agité, Il me tira du sein de mon obscurité; Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance, Il me fit d'un empire accepter l'espérance. À ses desseins secrets, tremblante, j'obéis: Je vins; mais je cachai ma race et mon pays. Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales Que formait en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes, disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Assuérus attendaient leur arrêt? Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages: L'une d'un sang fameux vantait les avantages; L'autre, pour se parer de superbes atours, Des plus adroites mains empruntait le secours; Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice, De mes larmes au ciel j'offrais le sacrifice. Enfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus. Devant ce fier monarque, Élise, je parus. Dieu tient le coeur des rois entre ses mains puissantes; Il fait que tout prospère aux âmes innocentes, Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes faibles attraits le roi parut frappé: Il m'observa longtemps dans un sombre silence; Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance, Dans ce temps-là, sans doute agissait sur son coeur. Enfin, avec des yeux où régnait la douceur: Soyez reine, dit-il; et, dès ce moment même, De sa main sur mon front posa son diadème. Pour mieux faire éclater sa joie et son amour, Il combla de présents tous les grands de sa cour; Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces, Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes. Hélas! durant ces jours de joie et de festins, Quelle était en secret ma honte et mes chagrins! Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise, La moitié de la terre à son sceptre est soumise, Et de Jérusalem l'herbe cache les murs! Sion, repaire affreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées!

[Le roi ne sait pas encore qu'elle est fille d'Israël, Mardochée]

Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée.'

* * * * *

Son amitié pour moi le rend ingénieux, Absent je le consulte, et ses réponses sages Pour venir jusqu'à moi trouvent mille passages: Un père a moins de soin du salut de son fils. Déjà même, déjà, par ses secrets avis, J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques Que formaient contre lui deux ingrats domestiques. Cependant mon amour pour notre nation A rempli ce palais de filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, Sous un ciel étranger comme moi transplantées. Dans un lieu séparé de profanes témoins, Je mets à les former mon étude et mes soins; Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème, Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même, Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier. Mais à tous les Persans je cache leurs familles. Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles, Compagnes autrefois de ma captivité, De l'antique Jacob jeune postérité.

_Scène II._

_Une Israélite, chantant derrière le théâtre._ Ma soeur, quelle voix nous appelle?

_Une autre._ J'en reconnais les agréables sons: C'est la reine.

_Toutes deux._ Courons, mes soeurs, obéissons. La reine nous appelle: Allons, rangeons nous auprès d'elle.

* * * * *

_Esther._ Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces cantiques, Où vos voix si souvent se mêlant à mes pleurs De la triste Sion célèbrent les malheurs.

_Une Israélite chante seule._ Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire? Tout l'univers admirait ta splendeur: Tu n'es plus que poussière; et de cette grandeur Il ne nous reste plus que la triste mémoire. Sion, jusques au ciel élevée autrefois, Jusqu'aux enfers maintenant abaissée, Puissé-je demeurer sans voix, Si dans mes chants ta douleur retracée Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée!

_Tout le choeur._ Ô rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux! Sacrés monts, fertiles vallées, Par cent miracles signalées! Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?

_Une Israélite seule._ Quand verrai-je, ô Sion, relever tes remparts, Et de tes tours les magnifiques faîtes? Quand verrai-je de toutes parts Tes peuples en chantant accourir à tes fêtes?

_Tout le choeur._ Ô rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux! Sacrés monts, fertiles vallées, Par cent miracles signalées! Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?

_Scène III._

_Esther._ Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous? Que vois-je? Mardochée! Ô mon père, est-ce vous? Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée, A donc conduit vos pas, et caché votre entrée? Mais d'où vient cet air sombre, et ce cilice affreux, Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux? Que nous annoncez-vous?

_Mardochée._ Ô reine infortunée! Ô d'un peuple innocent barbare destinée! Lisez, lisez l'arrêt détestable, cruel... Nous sommes tous perdus! et c'est fait d'Israël!

_Esther._ Juste ciel! tout mon sang dans mes veines se glace.

_Mardochée._ On doit de tous les Juifs exterminer la race. Au sanguinaire Aman nous sommes tous livrés; Les glaives, les couteaux sont déjà préparés; Toute la nation à la fois est proscrite. Aman, l'impie Aman, race d'Amalécite, A, pour ce coup funeste, armé tout son crédit; Et le roi, trop crédule, a signé cet édit. Prévenu contre nous par cette bouche impure, Il nous croit en horreur à toute la nature. Ses ordres sont donnés; et, dans tous ses États, Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats. Cieux, éclairerez-vous cet horrible carnage? Le fer ne connaîtra ni le sexe ni l'âge; Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours, Et ce jour effroyable arrive dans dix jours.

_Esther._ Ô Dieu, qui vois former des desseins si funestes, As-tu donc de Jacob abandonné les restes?

_Une des plus jeunes Israélites._ Ciel, qui nous défendra, si tu ne nous défends?

_Mardochée._ Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants. En vous est tout l'espoir de vos malheureux frères; Il faut les secourir; mais les heures sont chères. Le temps vole, et bientôt amènera le jour Où le nom des Hébreux doit périr sans retour. Toute pleine du feu de tant de saints prophètes, Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes.

_Esther._ Hélas! ignorez-vous quelles sévères lois Aux timides mortels cachent ici les rois? Au fond de leur palais leur majesté terrible Affecte à leurs sujets de se rendre invisible; Et la mort est le prix de tout audacieux Qui, sans être appelé, se présente à leurs yeux, Si le roi, dans l'instant, pour sauver le coupable, Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable. Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal, Ni le rang, ni le sexe, et le crime est égal. Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise, Je suis à cette loi, comme une autre, soumise: Et, sans le prévenir, il faut, pour lui parler, Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.

_Mardochée._ Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie, Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux! Que dis-je? Votre vie, Esther, est-elle à vous? N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue? N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue? Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas? Songez-y bien: ce dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains: Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage: Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre: Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer: Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas. S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle. C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher; Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers Par la plus faible main qui soit dans l'univers; Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce, Vous périrez peut-être et toute votre race.

_Esther._ Allez: que tous les Juifs dans Suse répandus, À prier avec vous jour et nuit assidus, Me prêtent de leurs voeux le secours salutaire, Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère. Déjà la sombre nuit a commencé son tour: Demain quand le soleil rallumera le jour, Contente de périr, s'il faut que je périsse, J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice. Qu'on s'éloigne un moment.

(_Le choeur se retire vers le fond du théâtre._)

[Dans la quatrième scène Esther adresse à Dieu une belle prière. Elle implore sa miséricorde et sa protection, et lui demande d'accompagner ses pas devant le roi dont elle va affronter la présence:]

... accompagne mes pas Devant ce fier lion qui ne te connaît pas; Commande en me voyant que son courroux s'apaise, Et prête à mes discours un charme qui lui plaise: Les orages, les vents, les cieux te sont soumis: Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.

[La cinquième et dernière scène est remplie par le choeur qui chante ses plaintes et sa confiance en Dieu.]

_Une Israélite seule._ Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes; À nos sanglots donnons un libre cours; Levons les yeux vers les saintes montagnes D'où l'innocence attend tout son secours. Ô mortelles alarmes! Tout Israël périt. Pleurez, mes tristes yeux: Il ne fut jamais sous les cieux Un si juste sujet de larmes.

* * * * *

Quel carnage de toutes parts! On égorge à la fois les enfants, les vieillards, Et la soeur et le frère, Et la fille et la mère, Le fils dans les bras de son père! Que de corps entassés! Que de membres épars, Privés de sépulture! Grand Dieu! tes saints sont la pâture Des tigres et des léopards.

_Une des plus jeunes Israélites._ Hélas! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? Ma vie à peine a commencé d'éclore: Je tomberai comme une fleur Qui n'a vu qu'une aurore. Hélas! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

_Une autre._ Des offenses d'autrui malheureuses victimes, Que nous servent, hélas! ces regrets superflus? Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus, Et nous portons la peine de leurs crimes.

_Tout le choeur._ Le dieu que nous servons est le dieu des combats: Non, non, il ne souffrira pas Qu'on égorge ainsi l'innocence.

_Une Israélite, seule._ Hé quoi! dirait l'impiété, Où donc est-il ce dieu si redouté Dont Israël nous vantait la puissance?

_Une autre._ Ce dieu jaloux, ce dieu victorieux, Frémissez, peuples de la terre, Ce dieu jaloux, ce dieu victorieux Est le seul qui commande aux cieux: Ni les éclairs ni le tonnerre N'obéissent point à vos dieux.

_Une autre._ Il renverse l'audacieux.

_Une autre._ Il prend l'humble sous sa défense.

_Tout le choeur._ Le dieu que nous servons est le dieu des combats: Non, non, il ne souffrira pas Qu'on égorge ainsi l'innocence.

_Deux Israélites._ Ô Dieu, que la gloire couronne, Dieu, que la lumière environne, Qui voles sur l'aile des vents, Et dont le trône est porté par les anges!

_Deux autres des plus jeunes._ Dieu qui veux bien que de simples enfants Avec eux chantent tes louanges!

_Tout le choeur._ Tu vois nos pressants dangers: Donne à ton nom la victoire; Ne souffre point que ta gloire Passe à des dieux étrangers.

_Une Israélite, seule._ Arme-toi, viens nous défendre. Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre; Que les méchants apprennent aujourd'hui A craindre ta colère: Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère Que le vent chasse devant lui.

_Tout le choeur._ Tu vois nos pressants dangers: Donne à ton nom la victoire; Ne souffre point que ta gloire Passe à des dieux étrangers.

ACTE DEUXIÈME.

(_Le théâtre représente la chambre où est le trône d'Assuérus._)

[Hydaspe, officier du palais d'Assuérus, informe Aman que le roi a été réveillé la nuit passée par quelque songe effrayant, et, ne pouvant plus se rendormir, s'est fait apporter et lire]

Ces annales célèbres Où les faits de son règne, avec soin amassés, Par de fidèles mains chaque jour sont tracés; On y conserve écrits le service et l'offense, Monuments éternels d'amour et de vengeance.

[Mais Hydaspe s'aperçoit qu'Aman aussi est agité, troublé. Pourquoi?]

L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?

_Aman._ Peux-tu le demander dans la place où je suis? Haï, craint, envié, souvent plus misérable Que tous les malheureux que mon pouvoir accable!

_Hydaspe._ Hé! qui jamais du ciel eut des regards plus doux? Vous voyez l'univers prosterné devant vous.

_Aman._ L'univers! Tous les jours un homme ... un vil esclave D'un front audacieux me dédaigne et me brave.

_Hydaspe._ Quel est cet ennemi de l'État et du roi?

_Aman._ Le nom de Mardochée, est-il connu de toi?

_Hydaspe._ Qui? ce chef d'une race abominable, impie?

_Aman._ Oui, lui-même.

_Hydaspe._ Hé, seigneur! d'une si belle vie, Un si faible ennemi peut-il troubler la paix?

_Aman._ L'insolent devant moi ne se courba jamais. En vain de la faveur du plus grand des monarques Tout révère à genoux les glorieuses marques; Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fièrement assis, et la tête immobile, Traite tous ces honneurs d'impiété servile, Présente à mes regards un front séditieux, Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux! Du palais cependant il assiège la porte: À quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte, Son visage odieux m'afflige et me poursuit; Et mon esprit troublé le voit encor la nuit. Ce matin j'ai voulu devancer la lumière: Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière, Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son oeil Conservait sous la cendre encor le même orgueil. D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace? Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe, Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui? Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?

_Hydaspe._ Seigneur, vous le savez, son avis salutaire Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le roi promit alors de le récompenser. Le roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.

[La vue de ce Juif insolent, dit Aman, lui gâte tout son bonheur: il voudrait ne plus le voir.]

_Hydaspe._ Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours: La nation entière est promise aux vautours.

_Aman._ Ah! que ce temps est long à mon impatience! C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance, C'est lui qui, devant moi refusant de ployer, Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'était trop peu pour moi d'une telle victime: La vengeance trop faible attire un second crime. Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. Il faut des châtiments dont l'univers frémisse; Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés: "Il fut des Juifs, il fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face; Un seul osa d'Aman attirer le courroux, Aussitôt de la terre ils disparurent tous."

_Hydaspe._ Ce n'est donc pas, seigneur, le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous excite?

_Aman._ Je sais que, descendu de ce sang malheureux, Une éternelle haine a dû m'armer contre eux; Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage; Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage; Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé; Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé, Mon âme à ma grandeur tout entière attachée, Des intérêts du sang est faiblement touchée. Mardochée est coupable; et que faut-il de plus? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus, J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie, J'intéressai sa gloire: il trembla pour sa vie. Je les peignis puissants, riches, séditieux; Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.

[Enfin la race est condamnée à périr dans dix jours; le trépas différé de ce traître fait souffrir son coeur:]

"Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie?"

[Le roi venant Aman se retire. Assuérus reste seul avec Asaph, un de ses officiers de service. On vient de lui lire l'histoire d'un complot tramé contre sa vie et déjoué par la vigilance d'un sujet zélé. Ce sauveur,]

"Par qui la Perse avec moi fut sauvée, Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?"

_Asaph._ On lui promit beaucoup: c'est tout ce que j'ai su.

[Le roi est confondu, indigné d'un pareil oubli: il veut le réparer.]

"Ah! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance, Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance! Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi? Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi Vit-il encore?"

[Il vit, dit Asaph.]

_Assuérus._ Quel pays reculé le cache à mes bienfaits?

_Asaph._ Assis le plus souvent aux portes du palais, Sans se plaindre de vous ni de sa destinée, Il y traîne, seigneur, sa vie infortunée.

_Assuérus._ Et je dois d'autant moins oublier la vertu, Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?

_Asaph._ Mardochée est le nom que je viens de vous lire.

_Assuérus._ Et son pays?

_Asaph._ Seigneur, puisqu'il faut vous le dire, C'est un de ces captifs à périr destinés, Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.

_Assuérus._ Il est donc Juif? Ô ciel, sur le point que la vie Par mes propres sujets m'allait être ravie, Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants! Un Juif m'a préservé du glaive des Persans! Mais, puisqu'il m'a sauvé, quel qu'il soit, il n'importe.

[Il demande qu'on fasse venir un grand de sa cour. Aman arrive.]

_Scène V._