Littérature Française (Première Année)
Chapter 10
L'argent, l'argent, dit-on, sans lui tout est stérile: La vertu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile; L'argent en honnête homme érige un scélérat; L'argent seul au palais peut faire un magistrat. Qu'importé qu'en tous lieux on me traite d'infâme? Dit ce fourbe sans foi, sans honneur et sans âme; Dans mon coffre tout plein de rares qualités J'ai cent mille vertus en louis bien comptés.[40] Est-il quelque talent que l'argent ne me donne? C'est ainsi qu'en son coeur ce financier raisonne. Mais pour moi, que l'éclat ne saurait décevoir, Qui mets au rang des biens l'esprit et le savoir, J'estime autant Patru, même dans l'indigence, Qu'un commis engraissé des malheurs de la France. Non que je sois du goût de ce sage insensé[41] Qui, d'un argent commode esclave embarrassé, Jeta tout dans la mer pour crier: Je suis libre! De la droite raison je sens mieux l'équilibre; Mais je tiens qu'ici-bas, sans faire tant d'apprêts, La vertu se contente et vit à peu de frais.
[Footnote 40: Louis d'or, valant 20 francs la pièce.]
[Footnote 41: Ce sage insensé était le philosophe Aristippe.]
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ÉPÎTRE VI.
_À Monsieur de Lamoignon, Avocat Général._
LES PLAISIRS DES CHAMPS.
Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville, Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau? C'est un petit village, ou plutôt un hameau, Bâti sur le penchant d'un long rang de collines, D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines. La Seine au pied des monts, que son flot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever, Qui, partageant son cours en diverses manières, D'une rivière seule y forment vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non plantés, Et de noyers souvent du passant insultés. Le village au-dessus forme un amphithéâtre. Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux! Que pour jamais foulant vos prés délicieux, Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!
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Cependant tout décroît; et moi-même, à qui l'âge D'aucune ride encor n'a flétri le visage, Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.
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C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille Met à profit les jours que la Parque me file. Ici, dans un vallon bornant tous mes désirs, J'achète à peu de frais de solides plaisirs; Tantôt un livre en main, errant dans les prairies, J'occupe ma raison d'utiles rêveries; Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi, Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. Quelquefois aux appas[42] d'un hameçon perfide J'amorce en badinant le poisson, trop avide; Ou d'un plomb qui suit l'oeil, et part avec l'éclair, Je vais faire la guerre aux habitants de l'air. Une table, au retour, propre et non magnifique, Nous présente un repas agréable et rustique; Là, sans s'assujettir aux dogmes du Broussain,[43] Tout ce qu'on boit est bon, tout ce qu'on mange est sain: La maison le fournit, la fermière l'ordonne, Et mieux que Bergerat[44] l'appétit l'assaisonne. Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage Tout l'été, loin de toi, demeurant au village, J'y passe obstinément les ardeurs du Lion,[45] Et montre pour Paris si peu de passion. C'est à toi, Lamoignon, que le rang, la naissance, Le mérite éclatant et la haute éloquence Appellent dans Paris aux sublimes emplois, Qu'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois. Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie; Tu ne t'en peux bannir que l'orphelin ne crie; Que l'oppresseur ne montre un front audacieux, Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux. Mais pour moi, de Paris citoyen inhabile, Qui ne lui puis fournir qu'un rêveur inutile, Il me faut du repos, des prés et des forêts. Laisse-moi donc ici, sous leurs ombrages frais, Attendre que septembre ait ramené l'automne, Et que Cérès contente ait fait place à Pomone.[46] Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits Le vendangeur ravi de ployer sous le faix, Aussitôt ton ami, redoutant moins la ville, T'ira joindre à Paris pour s'enfuir à Bâville.[47] Là dans le seul loisir, que Thémis t'a laissé, Tu me verras souvent, à te suivre empressé, Pour monter à cheval rappelant mon audace, Apprenti cavalier galoper sur ta trace. Tantôt sur l'herbe assis, au pied de ces coteaux Où Polycrène[48] épand ses libérales eaux, Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude, Discourir des vertus dont tu fais ton étude; Chercher quels sont les biens véritables ou faux; Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts; Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide, Ou la vaste science ou la vertu solide. C'est ainsi que chez toi tu sauras m'attacher. Heureux si les fâcheux prompts à nous y chercher N'y viennent point semer l'ennuyeuse tristesse! Car, dans ce grand concours d'hommes de toute espèce, Au lieu de quatre amis qu'on attendait le soir, Quelquefois de fâcheux[49] arrivent trois volées[50] Qui du parc à l'instant assiègent les allées. Alors, sauve qui peut; et quatre fois heureux Qui sait pour s'échapper quelque antre ignoré d'eux!
[Footnote 42: Aujourd'hui on écrirait appâts, et il serait plus conforme à l'usage de dire à l'appât.]
[Footnote 43: Le comte de Broussain était un des gastronomes les plus connus de l'époque.]
[Footnote 44: Bergerat, fameux traiteur.]
[Footnote 45: Les ardeurs du Lion, la saison des grandes chaleurs. Le soleil entre dans le signe du zodiaque, le Lion, au mois de Juillet.]
[Footnote 46: Figure poétique pour dire "quand l'été aura fait place à l'automne."]
[Footnote 47: Bâville, maison de campagne de M. de Lamoignon près de Paris.]
[Footnote 48: Polycrène, fontaine près de Bâville, nommée ainsi par M. de Lamoignon à cause de l'abondance de ses eaux.]
[Footnote 49: Fâcheux, pris substantivement, désigne des gens importuns, qui font tout mal à propos et déplaisent même en cherchant à être agréables.]
[Footnote 50: Volées, compagnies arrivant tumultueusement et en grand nombre, comme des bandes d'oiseaux.]
ART POÉTIQUE.
_Chant Premier._
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Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime, Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime! L'un l'autre vainement ils semblent se haïr, La rime est une esclave et ne doit qu'obéir. Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue, L'esprit à la trouver aisément s'habitue; Au joug de la raison sans peine elle fléchit, Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit; Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle, Et pour la rattraper le sens court après elle. Aimez donc la raison: que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. La plupart, emportés d'une fougue insensée, Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée; Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux, S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux. Évitons ces excès; laissons à l'Italie De tous ces faux brillants l'éclatante folie. Tout doit tendre au bon sens; mais pour y parvenir Le chemin est glissant et pénible à tenir; Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie. La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie.
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Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire: Un vers était trop faible, et vous le rendez dur; J'évite d'être long, et je deviens obscur; L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue; L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue. Voulez-vous du public mériter les amours? Sans cesse en écrivant variez vos discours. Un style trop égal, et toujours uniforme, En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme. On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer, Qui toujours sur un ton semblent psalmodier. Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère Passer du grave au doux, du plaisant au sévère! Son livre, aimé du ciel et chéri des lecteurs, Est souvent chez Barbin[51] entouré d'acheteurs. Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse: Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
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Soyez simple avec art, Sublime sans orgueil, agréable sans fard. N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire. Ayez pour la cadence une oreille sévère: Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots Suspende l'hémistiche, en marque le repos. Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée. Il est un heureux choix de mots harmonieux. Fuyez des mauvais sons le concours odieux; Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit, quand l'oreille est blessée.
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Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées: Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure L'expression la suit, ou moins nette ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément. Surtout qu'en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous me frappez d'un son mélodieux Si le terme est impropre, ou le tour vicieux. Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,[52] Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme,[53] Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain. Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez point d'une folle vitesse; Un style si rapide et qui court en rimant Marque moins trop d'esprit que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse et le repolissez; Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
[Footnote 51: Barbin, libraire du Palais.]
[Footnote 52: Barbarisme, faute de langue qui consiste, soit à se servir de mots forgés, soit à donner aux mots un sens différent de celui qu'ils ont reçu de l'usage, soit à violer quelque règle fondamentale de la grammaire.]
[Footnote 53: Solécisme, faute grossière contre la syntaxe; du nom de Soles, endroit où l'on parlait mal le Grec.]
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VERS SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE BOILEAU.
J'appelle chat un chat, et Rolet un fripon.
...Le seul art en vogue est l'art de bien voler. (_Sat. I._)
Passer tranquillement, sans souci, sans affaire, La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire, Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire. (_Sat. II._)
Aimez-vous la muscade? On en a mis partout. (_Sat. III._)
En ce monde il n'est point de parfaite sagesse. Tous les hommes sont fous; et malgré tous les soins Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
Chacun veut en sagesse ériger sa folie.
Le plus sage est celui qui ne pense point l'être.
Souvent de tous nos maux la raison est le pire. (_Sat. IV._)
Paris est pour le riche un pays de Cocagne.[54] (_Sat. VI._)
[Footnote 54: Pays de Cocagne, pays favorisé de la nature, où l'on a toutes les jouissances qu'on peut désirer.]
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal. (_Sat. VII._)
L'or même à la laideur donne un teint de beauté, Mais tout devient affreux avec la pauvreté. (_Sat. VIII._)
Ceux qui sont morts sont morts. (_Sat. IX._)
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords; On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors. (_Sat. X._)
Jamais, quoi qu'il fasse, un mortel ici-bas Ne peut aux yeux du monde être ce qu'il n'est pas.
...Jamais on n'est grand qu'autant que l'on est juste. (_Sat. XI._)
...Quelques vains lauriers que promette la guerre On peut être héros sans ravager la terre.
Un Auguste aisément peut faire des Virgiles. (_Ép. I._)
Qui vit content de rien possède toute chose.
Hâtons-nous: le temps fuit, et nous traîne avec soi Le moment où je parle est déjà loin de moi. (_Ép. III._)
Un fou, rempli d'erreurs que le trouble accompagne, Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne, En vain monte à cheval pour tromper son ennui; Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui.
L'argent, l'argent, dit-on, sans lui tout est stérile. La vertu sans l'argent est un meuble inutile.
La vertu se contente, et vit à peu de frais. (_Ép. V._)
Le mérite en repos s'endort dans la paresse. (_Ép. VI._)
Tout éloge imposteur blesse une âme sincère. (_Ép. IX._)
Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable.
La simplicité plaît sans étude et sans art.
L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté.
L'esprit lasse aisément si le coeur n'est sincère. (_Ép. IX._)
...Le travail aux hommes nécessaire Fait leur félicité plutôt que leur misère.
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime.
Aimez donc la raison: que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Sans la langue ... l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse et le repolissez, Ajoutez quelquefois et souvent effacez.
L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. (_Art Poétique, Ch. I._)
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.
Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.
La montagne en travail enfante une souris.
Le temps qui change tout change aussi nos humeurs. Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses moeurs.
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter; Jamais de la nature il ne faut s'écarter. (_Ch. III._)
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent.
...Dans l'art dangereux de rimer et d'écrire Il n'est point de degrés du médiocre au pire.
Que votre âme et vos moeurs, peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images.
Le vers se sent toujours des bassesses du coeur. (_Ch. IV._)
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots?
...Souvenez-vous bien Qu'un dîner réchauffé, ne valut jamais rien. (_Le Lutrin, Ch. I._)
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RACINE. Né à la Ferté-Milon en 1639; mort en 1699.
Jean Racine naquit l'année même que Corneille faisait paraître Horace et Cinna.
Orphelin de père et de mère dès l'âge de trois ans, il passa sous la tutelle de son aïeul paternel, et à sa mort sous celle de sa veuve. Il commença ses études au collège de Beauvais et les termina à Port Royal des Champs. Ce fut là, dans le commerce des hommes pieux et savants, qu'on appelait les solitaires de Port Royal, Lemaître, Sacy, Lancelot Nicole, qu'il puisa le goût des bonnes lettres et les principes religieux qui ne l'abandonnèrent jamais.
Il lui arriva, dans le cours de ses études, un incident qui prouve son ardeur au travail et sa probité d'écolier. Il lisait le roman grec de Théagène et Chariclée. Lancelot, son professeur, n'approuvant pas ce genre de lecture, lui prit le livre et le jeta au feu. Un second exemplaire eut bientôt le même sort. Il s'en procure un troisième, l'apprend par coeur, et le portant ensuite à son maître lui dit: Vous pouvez encore brûler celui-ci.
Racine débuta, en poésie, par deux odes, la Nymphe de la Seine et la Renommée aux Muses. La première sur le mariage du roi lui valut une belle gratification de Colbert, l'autre fut l'occasion de sa liaison avec Boileau, qui devint dès lors son censeur et son meilleur ami.
Un peu avant cette époque il connut Molière qui lui donna le plan de la tragédie des Frères ennemis, et, quoique pauvre lui-même, une somme de cent louis pour l'aider à travailler librement. Cette tragédie et celle d'Alexandre qu'il produisit ensuite font pressentir un grand talent, mais c'est dans ANDROMAQUE que Racine se révéla complètement en 1667.
Le succès immense de cette pièce démentit Corneille, qui avait dit que Racine avait du talent pour la poésie, mais pas pour la tragédie.
Il avait non seulement du talent pour la tragédie, il en avait, et du meilleur, pour la comédie, comme le prouve sa comédie des PLAIDEURS, où il se montre digne émule de Molière par la plaisanterie et la verve comique.
En dix années il donna successivement LES PLAIDEURS, BRITANNICUS, BÉRÉNICE, BAJAZET, MITHRIDATE, IPHIGÉNIE ET PHÈDRE. Ce sont des oeuvres admirables, dans lesquelles se manifestent à la fois la fécondité et la perfectibilité de son génie, mais elles ne reçurent pas toujours l'accueil qu'elles méritaient. Ses ennemis s'acharnèrent à monter le public contre lui, et Phèdre, qui est une des plus puissantes créations du poëte, échoua contre leur jalousie et leurs cabales.
Racine en eut tant de chagrin qu'il renonça au théâtre à l'âge de trente-huit ans, c'est-à-dire dans la plénitude de ses forces et de son talent. Ce n'est qu'au bout de douze ans que, sur la demande de Mme. de Maintenon, il composa ESTHER ET ATHALIE. Cette dernière pièce, qui est son chef-d'oeuvre, et celui de la scène française, ne fut malheureusement pas comprise. Cela le découragea ou le dégoûta complètement, et il ne donna plus rien au théâtre les dix dernières années de sa vie.
Racine se distingue de son illustre contemporain Corneille par la conception des caractères, par les moyens dramatiques et par le style.
Corneille avait subordonné l'action à un but d'influence morale; sa grande âme conçoit et enfante des héros. Il fait plus beau et plus grand que nature. Racine reste dans les limites de la vie ordinaire. À l'homme tel qu'il pourrait être, il substitue l'homme tel qu'il est réellement. Il est moins sublime, mais plus touchant et plus vrai.
En étudiant le monde il vit plus de victimes de la passion que de vainqueurs. Il accepta ce fait, et donna à son théâtre un but moins noble peut-être que celui de peindre le triomphe de la vertu, mais tout aussi utile et plus émouvant, la peinture de la passion.
Il a surtout réussi à la faire voir dans les caractères de femmes. Il n'y en a pas de plus beaux au théâtre que les siens. Les passions qu'il a peintes sont celles qui sont les plus habituelles au sexe, l'amour, la tendresse maternelle, l'ambition. L'amour passionnée éclate dans Hermione, Roxane, Phèdre; l'amour innocent dans Iphigénie, Junie, Bérénice, Monime; l'amour maternel dans Andromaque, Clytemnestre; l'ambition dans Agrippine, Athalie.
Les pièces où l'on trouve ces types de femmes se succédèrent en marquant un progrès continu. Leur auteur eut une bonne fortune rare dans l'histoire des lettres, celle de n'avoir pas de déclin. Andromaque, Britannicus, Mithridate, Iphigénie, Phèdre sont des étapes régulières d'un génie qui tend à l'excellence, et qui y atteint dans Athalie.
Mais c'est surtout par le style que Racine est admirable. Boileau se vantait de lui avoir enseigné à faire difficilement des vers faciles, et Voltaire disait qu'au bas de chaque page on peut mettre beau, admirable, sublime.
Il est certain qu'on pourrait le placer au bas d'un plus grand nombre de pages de Racine que d'aucun autre poëte.
On a blâmé Racine d'avoir peint sous des noms anciens des courtisans de Louis XIV; c'est là justement son mérite. Tout théâtre représente les moeurs contemporaines. Les héros mythologiques d'Euripide sont avocats et philosophes comme les jeunes Athéniens de son temps. Quand Shakespeare a voulu peindre César, Brutus, Ajax et Thersite, il en a fait des hommes du XVIe siècle. Tous les jeunes gens de Victor Hugo sont des plébéiens révoltés et sombres, fils de René et de Childe Harold. Au fond un artiste ne copie que ce qu'il voit, et ne peut copier autre chose; le lointain et la perspective historique ne lui servent que pour ajouter la poésie à la vérité.
H. Taine.
Quand vous voudrez bien comprendre Racine, ouvrez tout simplement les yeux, et, sans y chercher d'autre mystère, promenez autour de vous vos regards. Bérénice habite la mansarde, hier encore joyeuse, aujourd'hui désolée, d'où Titus est parti, muni de son diplôme, pour aller faire un beau mariage; Hermione est là, derrière cette porte, sur le même palier que vous, méditant comment elle rompra l'union de Pyrrhus avec Andromaque; et quant à Roxane, ce rassemblement, ce tumulte, ces clameurs sous vos fenêtres, c'est elle que l'on arrête pour avoir, au tournant de la rue, frappé le Bajazet qui la trompait avec l'Athalide d'en face. Partout du sang et partout des larmes, puisque la tragédie en demande; la terreur et la pitié, puisque c'est la règle et la condition du genre; mais partout aussi la vie, l'humanité, la réalité....