Littérature et Philosophie mêlées

Chapter 22

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Le marquis de Mirabeau son père avait deux espèces de style, et comme deux plumes dans son écritoire. Quand il écrivait un livre, un bon livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille, pour le grand escalier du Palais de justice, le digne seigneur se drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pensée, déjà fort obscure par elle-même, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on ne peut se figurer sous quel style à la fois plat et bouffi, lourd et traînant en longues queues de phrases interminables, chargé de néologismes au point de n'avoir plus nulle cohésion dans le tissu, sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se travestissait l'originalité naturelle et incontestable de cet étrange écrivain, moitié gentilhomme et moitié philosophe; préférant Quesnay à Socrate et Lefranc de Pompignan à Pindare; dédaignant Montesquieu comme arriéré et tenant à être harangué par son curé; habitant amphibie des rêveries du dix-huitième siècle et des préjugés du seizième. Mais, quand cet homme, ce même homme, voulait écrire une lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu'à la _longue mine roide et froide_ de son vénérable frère le bailli, ou à sa fille la _petite Saillannette_[1], «la plus émolliente femme qui fut jamais», ou encore à la jolie tête rieuse de madame de Rochefort, alors cet esprit tuméfié de prétention se détendait; plus d'effort, plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression; sa pensée se répandait sur la lettre de famille et d'intimité, vive, originale, colorée, curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle enfin, à travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV, que Saint-Simon parlait avec toutes les qualités de l'homme et madame de Sévigné avec toutes les qualités de la femme. On a pu en juger par les fragments que nous avons cités. Après un livre du marquis de Mirabeau, une lettre de lui, c'est une révélation. On a peine à y croire. Buffon ne comprendrait pas cette variété de l'écrivain. Vous avez deux styles et vous n'avez qu'un homme.

Sous ce rapport, le fils tenait quelque peu du père. On pourrait dire, avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions néanmoins, qu'il y a la même différence entre son style écrit et son style parlé. Notons seulement ceci, que le père était à l'aise dans une lettre, le fils dans un discours. Pour être lui, pour être naturel, pour être dans son milieu, il fallait à l'un sa famille, à l'autre une nation.

Mirabeau qui écrit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit qu'il démontre à la jeune république américaine l'inanité de son _ordre de Cincinnatus_, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine _sur la liberté de l'Escaut_ Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon Voltaire, ce buste de césar romain dans le goût Pompadour; soit qu'il fouille dans les doubles fonds du cabinet de Berlin et qu'il en tire cette _Histoire secrète_ que la cour de France fait livrer juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladressé insigne, car de ces livres brûlés par la main du bourreau il s'échappait toujours des flammèches et des étincelles, lesquelles se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit vermoulu de la grande société européenne, sur la charpente des monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idées inflammables, sur toutes les têtes, faites d'étoupe alors; soit qu'il invective au passage cette charretée de charlatans qui a fait tant de bruit sur le pavé du dix-huitième siècle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Calonne et Cagliostro; quel que soit le livre qu'il écrit enfin, sa pensée suffit toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours à sa pensée. Son idée est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous une porte trop basse. Excepté dans ses éloquentes lettres à madame de Monnier, où il est lui tout entier, où il parle plutôt qu'il n'écrit, et qui sont des harangues d'amour[2] comme ses discours à la Constituante sont des harangues de révolution; excepté là, disons-nous, le style qu'il trouve dans son écritoire est en général d'une forme médiocre, pâteux, mal lié, mou aux extrémités des phrases, sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des épithètes banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement encore, que des mosaïques bizarres de métaphores peu adhérentes entre elles. On sent en le lisant que les idées de cet homme ne sont pas, comme celles des grands prosateurs-nés, faites de cette substance particulière qui se prête, souple et molle, à toutes les ciselures de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les recoins du moule où l'écrivain la verse, et se fige ensuite; lave d'abord, granit après. On sent, en le lisant, que bien des choses regrettables sont restées dans sa tête, que le papier n'a qu'un à peu près, que ce génie n'est pas conformé de façon à s'exprimer complètement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur conducteur possible pour tous les fluides comprimés dans ce cerveau plein de tonnerres.

Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau qui coule, c'est le flot qui écume, c'est le feu qui étincelle, c'est l'oiseau qui vole, c'est une chose qui fait son bruit propre, c'est une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et harmonieux!

Mirabeau à la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. Là, il est bien lui, lui tout entier, lui tout-puissant. Là, plus de table, plus de papier, plus d'écritoire hérissée de plumes, plus de cabinet solitaire, plus de silence et de méditation; mais un marbre qu'on peut frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espèce de cage de cette sorte de bête fauve, où l'on peut aller et venir, marcher, s'arrêter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idée avec un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui l'aime, le peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes, toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions, toutes ces natures diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin; au-dessus de lui la voûte de la salle de l'assemblée constituante, vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des pensées, car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent d'une pareille voûte sur une pareille tête.

Oh! qu'il est bien là sur son terrain, cet homme! qu'il y a bien le pied ferme et sûr! Que ce génie qui s'amoindrissait dans des livres est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement les conditions de la production extérieure pour cette pensée! Après Mirabeau écrivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration!

Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules comme l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui, il portait sa pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, avait un accent formidable et révolutionnaire qu'on démêlait dans l'assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, _cuncta surpercilio moventis_. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. Sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par moments était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand rien n'était encore visiblement décidé pour ou contre la royauté; quand la partie avait l'air presque égale entre la monarchie encore forte et les théories encore faibles; quand aucune des idées qui devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa croissance complète; quand la révolution, mal gardée et mal armée, paraissait facile à prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le côté droit, croyant avoir jeté bas quelque mur de la forteresse, se ruait en masse sur elle avec des cris de victoire; alors la tête monstrueuse de Mirabeau apparaissait à la brèche et pétrifiait les assaillants. Le génie de la révolution s'était forgé une égide avec toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot, de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, il avait mis la tête de Mirabeau au milieu.

Il n'était pas seulement grand à la tribune, il était grand sur son siège; l'interrupteur égalait en lui l'orateur. Il mettait souvent autant de choses dans un mot que dans un discours. _La Fayette a une armée_, disait-il à M. de Suleau, _mais j'ai ma tête_. Il interrompait Robespierre avec cette parole profonde: _Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il dit._

Il interpellait la cour dans l'occasion: _La cour affame le peuple. Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain_. Tout l'instinct du grand révolutionnaire est dans ce mot.

_L'abbé Sieyès_! disait-il, _métaphysicien voyageant sur une mappemonde_. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de théorie toujours prêt à enjamber les mers et les montagnes.

Il était par moments d'une simplicité admirable. Un jour, ou plutôt un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme l'athlète à deux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maury et du bras droit contre Robespierre, M. de Cazalès, avec son assurance d'homme médiocre, lui jette cette interruption:--_Vous êtes un bavard, et voilà tout_. Mirabeau se tourne vers l'abbé Goutes, qui occupait le fauteuil: _Monsieur le président_, dit-il avec une grandeur d'enfant, _faites donc taire M. de Cazalès, qui m'appelle bavard_.

L'assemblée nationale voulait commencer une adresse au roi par cette phrase: _L'assemblée apporte aux pieds de votre majesté une offrande, etc.--La majesté n'a pas de pieds_, dit froidement Mirabeau.

L'assemblée veut dire un peu plus loin qu'elle _est ivre de la gloire de son roi_.--Y pensez-vous? objecte Mirabeau; _des gens qui font des lois et qui sont ivres_!

Quelquefois il caractérisait d'un mot qu'on eût dit traduit de Tacite, l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine. Il criait aux ministres par exemple: _Ne me parlez pas de votre duc de Savoie, mauvais voisin de toute liberté_!

Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable.

Il raillait la Bastille. «Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma part. Vous voyez que j'ai été traité en aîné de Normandie.»

Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre nu à la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un démontre que le fait concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute: «Ainsi, tout pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n'a rien de bien fâcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve légalement et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble.»

Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la régence se débat devant l'assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d'Orléans, et le côté droit à M. le prince de Condé, alors émigré en Allemagne. Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir prêté serment à la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment; par exemple, il peut avoir fait un voyage outre-mer...--Mirabeau répond: «Le discours du préopinant va être imprimé; je demande à en rédiger l'erratum. _Outre-mer_, lisez: _outre-Rhin_.» Et cette plaisanterie décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le lion.

Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblée avaient barbouillé un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève: «Je demande à faire quelques réflexions timides sur les convenances qu'il y aurait à ce que l'assemblée nationale de France parlât français, et même écrivît en français les lois qu'elle propose.»

Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres de la Saint-Barthélemy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le monde; mais il disait en passant: _Monsieur l'amiral de Coligny, qui, par parenthèse, était mon cousin_. La parenthèse était digne de l'homme dont le père écrivait: _Il n'y a qu'une mésalliance dans ma famille, les Médicis.--Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny_, c'eût été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du peuple de 1791.

Dans un autre instant il parlait aussi de _son digne cousin monsieur le garde des sceaux_[3]; mais c'était d'un autre ton.

Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir à l'assemblée l'abandon de son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'état. Le côté droit admire, s'extasie et pleure. _Quant à moi_, s'écrie Mirabeau, _je ne m'apitoie pas aisément sur la faïence des grands_.

Son dédain était beau, son rire était beau, mais sa colère était sublime.

Quand on avait réussi à l'irriter, quand on lui avait tout à coup enfoncé dans le flanc quelqu'une de ces pointes aiguës qui font bondir l'orateur et le taureau, si c'était au milieu d'un discours, par exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait là les idées entamées; il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu'il avait commencé à bâtir s'écroulât derrière lui faute de couronnement; il abandonnait la question net et se ruait tête baissée sur l'incident. Alors, malheur à l'interrupteur! malheur au toréador qui lui avait jeté la vanderille! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup, toute phrase était flèche; il avait la furie au coeur, c'était terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et puissant orateur, beau surtout dans ce moment-là! C'est alors qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux faisait moutonner toutes les têtes de l'assemblée! Chose singulière! il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la plus violente, loin de disjoindre son éloquence dans les secousses qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de logique supérieure, et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des métaphores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acérées sur le front pâle de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus tard, devait traiter les têtes comme Phocion les discours; soit qu'il mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il les recrachât au côté droit, tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi et tout couverts de l'écume de sa colère; soit qu'il enfonçât les ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat Target, il était grand et magnifique, et il avait une sorte de majesté formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effrénés. Nos pères nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colère n'avait pas vu Mirabeau. Dans la colère son génie faisait la roue et étalait toutes ses splendeurs. La colère allait bien à cet homme, comme la tempête à l'océan.

Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'écrire pour figurer la surnaturelle éloquence de cet homme, nous l'avons peinte par la confusion même des images. Mirabeau, en effet, ce n'était pas seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlète, ou l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'océan; c'était, dans une série indéfinie de surprenantes métamorphoses, tout cela à la fois. C'était Protée.

Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui lettre morte. Tout ce qui était saillie, relief, couleur, haleine, mouvement, vie et âme, a disparu. Tout dans ces belles harangues aujourd'hui est gisant à terre, à plat sur le sol. Où est le souffle qui faisait tourbillonner toutes ces idées comme les feuilles dans l'ouragan? Voilà bien le mot; mais où est le geste? Voilà le cri, où est l'accent? Voilà la parole, où est le regard? Voilà le discours, où est la comédie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le comédien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à demi.

Dans l'assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait ceux qui regardaient attentivement, c'était la convention. Pour quiconque a étudié cette époque, il est évident que dès 1789 la convention était dans l'assemblée constituante. Elle y était à l'état de germe, à l'état de foetus, à l'état d'ébauche. C'était encore quelque chose d'indistinct pour la foule, c'était déjà quelque chose de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance plus foncée que la couleur générale; une note détonnant parfois dans l'orchestre; un refrain morose dans un choeur d'espérances et d'illusions; un détail qui offrait quelque discordance avec l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches donnant un certain accent à de certains mots; trente voix, rien que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout était déjà dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9 thermidor, sanglante trilogie; Buzot qui devait dévorer Louis XVI, Robespierre qui devait dévorer Buzot, Vadier qui devait dévorer Robespierre, trinité sinistre. Parmi ces hommes, les plus médiocres et les plus ignorés, Hébrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire étrange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une pensée quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une assemblée dans le ventre d'une autre assemblée. C'est une sorte de gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon nous, n'a pas été assez observée. Dans le cas présent, ce n'était certes pas un détail insignifiant sur la surface du corps législatif que cette excroissance mystérieuse qui contenait l'échafaud déjà tout dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la constituante. Oeuf de vautour porté par une aigle.

Dès lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemblée constituante s'effrayaient de la présence de ces quelques hommes impénétrables qui semblaient se tenir en réserve pour une autre époque. Ils sentaient qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'échappait à peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se déchaîneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les choses essentielles à la civilisation que 89 n'avait pas déracinées. Rabaut Saint-Étienne, qui croyait la révolution finie et qui le disait tout haut, flairait avec inquiétude Robespierre, qui ne la croyait pas commencée et qui le disait tout bas. Les démolisseurs présents de la monarchie tremblaient devant les démolisseurs futurs de la société. Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent, étaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie, d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout le monde savait qu'il y avait des événements pour ces hommes dans un prochain avenir, personne n'osait leur répliquer. C'est dans ces moments où l'assemblée qui devait venir un jour faisait peur à l'assemblée qui existait, c'est alors que se manifestait avec splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa toute-puissance, et sans se douter qu'il fît une chose si grande, il criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la constituante: _Silence aux trente voix_! et la convention se taisait.

Cet antre d'Éole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le pied sur le couvercle.

Mirabeau mort, toutes les arrière-pensées anarchiques firent irruption.

Nous le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à propos. Après avoir déchaîné bien des orages dans l'état, il est évident que pendant un temps il a comprimé sous son poids toutes les forces divergentes auxquelles il était réservé d'achever la ruine qu'il avait commencée; mais elles se condensaient par cette compression même, et tôt ou tard, selon nous, l'explosion révolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout géant qu'il était.

Concluons.

Si nous avions à résumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau, ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui parle.

Un immense événement! la chute de la forme monarchique en France.

Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la république n'étaient possibles. La monarchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une époque qui prépare. Pour que l'envergure de Mirabeau s'y déployât à l'aise, il fallait que l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le fond solide de la société future sont encore en suspension, sans trop de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu où ils flottent pêle-mêle en tourbillon, l'instant de se précipiter et de se cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le génie de Mirabeau se fût peut-être brisé l'aile.