Littérature et Philosophie mêlées

Chapter 21

Chapter 213,640 wordsPublic domain

Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy s'écriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scélérat, un assassin_! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: _Ce Mirabeau est un grand gueux_! Après quoi M. de Foucault lui montrait le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. _Ce petit Mirabeau_! disait M. de Castellanet au côté droit. _Cet extravagant_! disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé, Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_.

Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique discours _sur la régence_, par exemple, il échappait à ses lèvres dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques, simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé: _Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_! Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept jours avant sa mort.

Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, _Mirabeau_, était prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite vérole à l'âme_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt cavaliers et _conduire aux galères_. Marat écrivait: «Citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.»

Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme enterré[9], _un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galères_. Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le Panthéon.

Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.

[1: Faute de français. Il faudrait, _qui vaut davantage_.

[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.

[3: M. Lapoule.

[4: M. de Guillermy.

[5: Journaux et pamphlets du temps.

[6: Id. Id.

[7: Id. Id.

[8: Target.

[9: Duport.

[10: Rivarol.

[11: Pelletier.

III

Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel toujours singulièrement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui connaît les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple était pour Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 89, et le peuple de 89 était selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le penseur que ces embrassements étroits du génie et de la foule.

L'influence de Mirabeau était niée et était immense. C'était toujours lui, après tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur l'assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots précis, la foule le redisait en applaudissements; et, sous la dictée de ces applaudissements, bien à contre-coeur souvent, la législature écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions, menaces, huées, éclats de rire, sifflets, n'étaient tout au plus que des cailloux jetés dans le courant de sa parole, qui servaient par moments à la faire écumer. Voilà tout. Quand l'orateur souverain, pris d'une subite pensée, montait à la tribune; quand cet homme se trouvait face à face avec son peuple; quand il était là debout et marchant sur l'envieuse assemblée, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans être englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixé du haut de cette tribune sur les hommes et sur les idées de son temps, avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des idées, alors il n'était plus ni calomnié, ni hué, ni injurié; ses ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme était à la tribune dans la fonction de son génie, sa figure devenait splendide et tout s'évanouissait devant elle.

Mirabeau, en 1791, était donc tout à la fois bien haï et bien aimé; génie haï par les beaux esprits, homme aimé par le peuple. C'était une illustre et désirable existence que celle de cet homme qui disposait à son gré de toutes les âmes alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mystérieuse, convertissait en pensées, en systèmes, en volontés raisonnées, en plans précis d'amélioration et de réforme, les vagues instincts des multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idées que sa grande intelligence émiettait sur la foule; qui, sans relâche et à tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune, comme le blé sur l'aire, les hommes et les choses de son siècle, pour séparer la paille que la république devait consumer, du grain que la révolution devait féconder; qui donnait à la fois des insomnies à Louis XVI et à Robespierre, à Louis XVI, dont il attaquait le trône, à Robespierre, dont il eût attaqué la guillotine; qui pouvait se dire chaque matin en s'éveillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma parole? qui était pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui était Dieu, en ce sens qu'il menait les événements.

Il mourut à temps. C'était une tête souveraine et sublime. 91 la couronna. 93 l'eût coupée.

IV

Quand on suit pas à pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au Panthéon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa mesure, il était prédestiné.

Un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme.

Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son autre mère, mit au monde sa renommée, elle manqua aussi en mourir.

A l'âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d'_écrire ce qui lui viendrait dans la tête_. «Le petit», comme dit son père, écrivit littéralement ceci: «Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple; d'être attentif à ce qu'on fait; obéir à son père, à son maître, à sa mère; ne point contrarier; point de détours, de l'honneur surtout. N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Défendez votre patrie_. Ne soyez point méchant avec les domestiques. Ne familiarisez pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut arriver à soi-même[1].»

A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760: «L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi à la course, il gagne le prix, qui était un chapeau, se retourne vers un adolescent qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tête le sien, qui était encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux têtes_. Ce jeune homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin transpira rapidement dans son attitude; j'y rêvai, j'en pleurai, et la leçon me fut fort bonne.»

A douze ans, son père disait de lui: «C'est un coeur haut sous la jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout le monde avant d'avoir douze ans[2].»

A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il répond: _Cette question eût été embarrassante avant l'invention des pistolets à deux coups_.

A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la Corse au moment où quelqu'un venait d'y naître[3]. Singulier instinct des grands hommes!

A cette même époque, son père qui le tenait bien sévèrement, porte sur lui ce pronostic étrange: _C'est une bouteille ficelée depuis vingt-un ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout s'en ira_.

A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Mme Élisabeth, alors âgée de six ans, lui demande _s'il a été inoculé_. Et toute la cour de rire. Non, il n'avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple.

Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup. _Il est aussi entrant que j'étais farouche_, dit le père, qui n'avait jamais voulu s'_enversailler_, lui, «oiseau hagard dont le nid fut entre quatre tourelles».--«Il retourne les grands comme fagots. Il a _ce terrible don de la familiarité_, comme disait Grégoire le Grand.» Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: «Comme depuis cinq cents ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais été faits comme les autres, on souffrira encore celui-ci.»

A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son fils avec lui «et le faire rural». Il n'y peut réussir. «Il est bien malaisé de manier la bouche de cet animal fougueux!» s'écrie le vieillard.

L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: «S'il n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc-Aurèle».

_En tout, laissons mûrir ce fruit vert_, répond le marquis.

Le père et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme déjà si aventuré dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit le père. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, réplique l'oncle.

Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole sont dans sa tête._

A trente ans, _le fruit mûrit_. Déjà les nouveautés commencent à reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de pensées. _Ce cerveau est un fourneau encombré_, dit le prudent bailli. Dans un autre moment, l'oncle écrit cette observation d'homme effrayé: «Quand il passe quelque chose dans sa tête, il avance le front, et ne regarde plus nulle part.»

De son côté, le père s'étonne de _ce hachement d'idées qui voit par éclairs_. Il s'écrie: «Fouillis dans sa tête, bibliothèque renversée, talent pour éblouir par des superficies, il a humé toutes les formules et ne sait rien substancier!» Il ajoute, ne comprenant déjà plus sa créature: «Dans son enfance, ce n'était qu'un mâle monstrueux au moral comme au physique.» Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de réverbère_, un fou «tiré à droite par le coeur et à gauche par la tête, qu'il a toujours à quatre pas de lui». Et puis le vieillard ajoute, avec un sourire mélancolique et résigné: «Je tâche de verser sur cet homme ma tête, mon âme et mon coeur.» Enfin, comme l'oncle, il a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxiétés, ses doutes. Il sent, lui père, tout ce qui se remue dans la tête de son fils, _comme la racine sent l'ébranlement des feuilles_.

Voilà ce qu'est Mirabeau à trente ans. Il était fils d'un père qui s'était défini ainsi lui-même: «Et moi aussi, madame, tout gourd et lourd que vous me voyez, je prêchais à trois ans; à six, j'étais un prodige; à douze, un objet d'espoir; à vingt, un brûlot; à trente, un politique de théorie; à quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme.»

A quarante ans, Mirabeau est un grand homme.

A quarante ans, il est l'homme d'une révolution.

A quarante ans, il se déclare autour de lui en France une de ces formidables anarchies d'idées où se fondent les sociétés qui ont fait leur temps. Mirabeau en est le despote.

C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789, à M. de Brézé: _Allez dire à_ VOTRE MAÎTRE... _Votre maître!_ c'est le roi de France déclaré étranger. C'est toute une frontière tracée entre le trône, et le peuple. C'est la révolution qui laisse échapper son cri. Personne ne l'eût osé avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands hommes de prononcer les mots décisifs des époques.

Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur l'échafaud. La République en bonnet rouge mettra ses poings sur ses hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais il ne sera plus rien dit à Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la royauté frappée au visage; _votre maître_, c'est la royauté frappée au coeur.

Aussi, à dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de la grande émeute sociale, l'homme dont la fin de ce siècle a besoin. Populaire sans être plébéien, chose rare en des temps pareils! Sa vie privée est résorbée par sa vie publique. Honoré de Riquetti, cet homme perdu, est désormais illustre, écouté et considérable. L'amour du peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne est la plus éclairée de toutes celles que la foule regarde. Les passants s'arrêtent quand il traverse une rue; et, pendant les deux années qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits enfants du peuple écrivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans auparavant, Saint-Simon, avec son dédain de duc et pair, écrivait _Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_.

Il y a des parallélismes bien frappants dans la vie de certains hommes. Cromwell, encore obscur, désespérant de son avenir en Angleterre, veut partir pour la Jamaïque; les règlements de Charles Ier l'en empêchent. Le père de Mirabeau, ne voyant aucune existence possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, ôtez Cromwell de la révolution d'Angleterre, ôtez Mirabeau de la révolution de France, vous ôtez peut-être des deux révolutions deux échafauds. Qui sait si la Jamaïque n'eût pas sauvé Charles Ier, et Batavia Louis XVI?

Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamné à mort, la providence lui bande les yeux.

Chose étrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une société tienne si souvent à ce qu'il y a de plus petit dans la vie d'un homme!

La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie, la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis, un orage politique, voilà Mirabeau. Quand on examine de près sa destinée, on se rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les déviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie.

Voyez. Jamais les causes n'ont été nouées de plus près aux effets. Le hasard lui donne un père qui lui enseigne le mépris de sa mère; une mère qui lui enseigne la haine de son père; un précepteur, c'est Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grévin, le lâche espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a été pour l'enfant; une belle-mère (non mariée), c'est madame de Pailly, qui le hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le renie; des juges, c'est le parlement de Besançon, qui le condamnent à mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, père, mère, femme, son précepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le roi, c'est-à-dire tout ce qui entoure et côtoie l'existence d'un homme dans l'ordre légitime et naturel, tout est pour lui traverse, obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure à ses pieds nus, buisson d'épines qui le déchire au passage. La famille et la société tout ensemble lui sont marâtres. Il ne rencontre dans la vie que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une révolution.

Ne vous étonnez donc pas que pour la maîtresse il brise tous les liens domestiques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux.

Ne vous étonnez pas, pour résoudre la question dans les termes où nous l'avons posée en commençant, que ce démon d'une famille devienne l'idole d'une femme en rébellion contre son mari, et le dieu d'une nation en divorce avec son roi.

[1: Ce singulier document est cité textuellement dans une lettre inédite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 décembre 1754.

[2: Lettre inédite à Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761.

[3: 15 août 1769.

V

La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur générale, universelle, nationale. On sentit que quelque chose de la pensée publique venait de s'en aller avec cette âme. Mais un fait frappant, et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingénu de l'attribuer à l'admiration emportée et irréfléchie des contemporains, c'est que la cour porta son deuil comme le peuple.

Un sentiment de pudeur insurmontable nous empêche de sonder ici de certains mystères, parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs, selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions de l'ensemble; mais il paraît prouvé que dans les derniers temps de sa vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'espérer en lui. Il est patent qu'à cette époque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous l'entraînement révolutionnaire; qu'il manifesta par moments l'envie de faire halte et de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant d'haleine, il ne suivit pas sans essoufflement la marche de plus en plus accélérée des idées nouvelles, et qu'il essaya en quelques occasions d'enrayer cette révolution à laquelle il avait forgé des roues.

Roues fatales, qui écrasaient tant de choses vénérables en passant!

Il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui pensent que si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait fini par mater le mouvement qu'il avait déchaîné. A leur sens, la révolution française pouvait être arrêtée, par un seul homme à la vérité, qui était Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau mourant n'a évidemment pas prononcée[1], Mirabeau expiré, la monarchie était perdue; si Mirabeau avait vécu, Louis XVI ne serait pas mort; et le 2 avril 1791 a engendré le 21 janvier 1793.

Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont eue aujourd'hui, Mirabeau lui-même, s'il croyait cela possible de lui, tous se sont trompés. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une idée nette de l'espèce de puissance qui est en lui!

La révolution française n'était pas un fait simple. Il y avait plus et autre chose que Mirabeau en elle.

Il ne suffisait pas à Mirabeau d'en sortir pour la vider.

Il y avait dans la révolution française du passé et de l'avenir. Mirabeau n'était que le présent.

Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la révolution française se compliquait de Richelieu dans le passé et de Bonaparte dans l'avenir.

Les révolutions ont cela de particulier que ce n'est pas quand elles sont encore grosses qu'on peut les tuer.

D'ailleurs, en supposant même la question moins abondante qu'elle ne l'est, il est à observer que, dans les choses politiques surtout, ce qu'un homme a fait ne peut guère jamais être défait que par un autre homme.

Le Mirabeau de 91 était impuissant contre le Mirabeau de 89. Son oeuvre était plus forte que lui.

Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle on peut fermer la porte des révolutions. Ils ne sont que le gond sur lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir. Pour fermer cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font incessamment effort toutes les idées, tous les intérêts, toutes les passions mal à l'aise dans la société, il faut mettre dans les ferrures une épée en guise de verrou.

[1: _J'emporte le deuil de la monarchie. Après moi les factieux s'endisputeront les morceaux_. Cabanis a cru entendre cela.

VI

Nous avons essayé de caractériser ce qu'a été Mirabeau dans la famille, puis ce qu'il a été dans la nation. Il nous reste à examiner ce qu'il sera dans la postérité.

Quelques reproches qu'on ait pu justement lui faire, nous croyons que Mirabeau restera grand.

Devant la postérité, tout homme et toute chose s'absout par la grandeur.

Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semées ont donné leurs fruits dont nous avons goûté, la plupart bons et sains, quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont plus rien de disparate aux yeux, tant les années qui s'écoulent mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a plus pour son génie ni adoration ni exécration, et que cet homme, furieusement ballotté, tant qu'il vécut, d'une extrémité à l'autre, a pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures historiques; aujourd'hui que sa mémoire, si longtemps traînée dans la fange et baisée sur l'autel, a été retirée du panthéon de Voltaire et de l'égout de Marat, nous pouvons froidement le dire: Mirabeau est grand. Il lui est resté l'odeur du panthéon et non de l'égout. L'impartialité historique, en nettoyant sa chevelure souillée dans le ruisseau, ne lui a pas de la même main enlevé son auréole. On a lavé la boue de ce visage, et il continue de rayonner.

Après qu'on s'est rendu compte de l'immense résultat politique que le total de ses facultés a produit, on peut envisager Mirabeau sous un double aspect, comme écrivain et comme orateur. Ici nous prenons la liberté de ne pas être de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau plus grand comme orateur que comme écrivain.