Littérature et Philosophie mêlées

Chapter 20

Chapter 203,723 wordsPublic domain

«--Point, répliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait, à mon sens, commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait être une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent, orgueilleux, avantageux, insubordonné! un tempérament méchant et vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te plaire. C'est bien. Je sais qu'il est séduisant, qu'il est le soleil levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer à être sa dupe. La jeunesse a toujours raison contre les vieux.»

«--Tu n'as pas toujours pensé ainsi, répondait tristement le père; il fut un temps où tu m'écrivais: _Quant à moi, cet enfant m'ouvre la poitrine_.»

«--Oui, disait l'oncle, et où tu me répondais: _Défie-toi, tiens-toi en garde contre la dorure de son bec._»

«--Que veux-tu donc que je fasse? s'écriait le père forcé dans ses derniers raisonnements. Tu es trop équitable pour ne pas sentir qu'on ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a longtemps que je serais manchot. Après tout, on a tiré race de dix mille plus faibles et plus fols. Or, frère, nous l'avons comme nous l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre vieillard terrassé. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le secourir.»

Mais l'oncle, homme péremptoire, coupait enfin court à toute prière par ces nettes paroles:

«--Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme, aux _insurgents_, se faire casser la tête. Tu es bon, ton fils est méchant. La fureur de la postéromanie te tient à présent; mais tu devrais songer que Cyrus et Marc-Aurèle auraient été fort heureux de n'avoir ni Cambyse ni Commode!»

Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste à l'une de ces belles scènes de haute comédie domestique où la gravité de Molière équivaut presque à la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Molière quelque chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de plus profondément humain et vrai que ces deux imposants vieillards que le dix-septième siècle semble avoir oubliés dans le dix-huitième, comme deux échantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas venir tous les deux, affairés et sévères, appuyés sur leurs longues cannes, rappelant par leur costume plutôt Louis XIV que Louis XV, plutôt Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce pas la langue même de Molière et de Saint-Simon? Ce père et cet oncle, ce sont les deux types éternels de la comédie; ce sont les deux bouches sévères par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis et le commandeur, c'est Géronte et Ariste, c'est la bonté et la sagesse, admirable duo auquel Molière revient toujours.

L'ONCLE

Où voulez-vous courir?

LE PÈRE.

Las! que sais-je?

L'ONCLE.

Il me semble Que l'on doit commencer par consulter ensemble Les choses qu'on peut faire en cet événement.

La scène est complète; rien n'y manque, pas même le _coquin de neveu_.

Ce qu'il y a de frappant dans le cas présent, c'est que la scène qu'on vient de retracer est une chose réelle, c'est que ce dialogue du père et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le public peut lire à l'heure qu'il est[1]; c'est qu'à l'insu des deux vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau, bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'était Honoré-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait _l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU.

Ainsi, un _homme avorté_, une _créature disloquée_, un sujet _dont on ne peut rien faire_, une tête bonne _à faire casser_ aux insurgents, un criminel flétri par la justice, un fléau d'ailleurs, voilà ce que Mirabeau était pour sa famille en 1781.

Dix ans après, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les abords d'une maison de la chaussée d'Antin. Cette foule était morne, silencieuse, consternée, profondément triste. Il y avait dans la maison un homme qui agonisait.

Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre. Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps, des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme, exaspéré de douleur, offrait à haute voix de s'ouvrir l'artère pour infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant. Tous, les moins intelligents même, semblaient accablés sous cette pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un peuple qui allait mourir.

On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.

Cet homme expira.

Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de son lit, eut dit: Il est mort! le président de l'assemblée nationale se leva de son siège et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles: «Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles.»

Un prêtre, membre du côté droit, s'écria: «Hier, au milieu des souffrances, il a fait appeler M. l'évêque d'Autun, et en lui remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien le lire à l'assemblée. C'est un devoir sacré. M. l'évêque d'Autun doit exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que nous pleurons tous.»

Tronchet, le président, proposa une députation aux funérailles. L'assemblée répondit: Nous irons tous!

Les sections de Paris demandèrent qu'il fût inhumé «au champ de la fédération, sous l'autel de la patrie».

Le directoire du département proposa de lui donner pour tombe la «nouvelle église de Sainte-Geneviève», et de décréter que «cet édifice serait désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes».

A ce sujet, M. Pastoret, procureur général syndic de la commune, dit: «Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens renfermèrent dans des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le aujourd'hui à l'amour du bonheur et de la liberté des hommes. Que le temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe d'un grand homme devienne l'autel de la liberté!»

L'assemblée applaudit.

Barnave s'écria: «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!»

Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit: «Ce n'est pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques, a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur. J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma sensibilité.»

Il n'y eut plus, ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans l'assemblée nationale, qui rendit tout d'une voix ce décret:

«Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à réunir les cendres des grands hommes.

«Seront gravés au-dessus du fronton ces mots:

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE

«Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera décerné.

«Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.»

Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le _grand homme_ de 1791, c'était _l'homme avorté_ de 1781.

Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de la Bastille.

Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates, 1781 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation? Question profonde.

[1: Voyez les _Mémoires de Mirabeau_, ou plutôt _sur Mirabeau_, récemment publiés, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une façon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un certain nombre de choses curieuses, authentiques et inédites. Mais ce qu'il renferme de plus intéressant, à notre gré, ce sont des extraits de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son frère. Tout un côté peu éclairé jusqu'à présent du dix-huitième siècle apparaît dans cette correspondance, où le père et l'oncle de Mirabeau, personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands écrivains sans le savoir, grands écrivains dans des lettres, dessinent admirablement, dans un cercle d'idées qui va s'élargissant et se rétrécissant selon leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur époque. Nous conseillons à l'éditeur de multiplier les citations de cette correspondance; nous regrettons même qu'on n'ait pas songé à en faire une publication à part aussi complète que possible, dans tous les cas très sobrement élaguée. _Les Lettres du marquis et du bailli de Mirabeau, père et oncle de Mirabeau_, eussent été un des testaments les plus importants du dix-huitième siècle. Doublement riches sous le rapport biographique et sous le rapport littéraire, ces _Lettres_ eussent été pour l'historien une mine, pour l'écrivain un livre. Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789 l'excellente langue française de Mme de Sévigné, de Mme de Maintenon, de M. de Saint-Simon. La correspondance publiée en entier ferait un précieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot peignent le dix-huitième siècle du point de vue des philosophes, les lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes; face, certes, non moins curieuse. Cette dernière collection n'importerait pas moins que la première aux études de ceux qui voudraient savoir complètement quelle est définitivement l'idée que le dix-huitième siècle a léguée au dix-neuvième.

Espérons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette volumineuse correspondance comprendra la responsabilité qui résulte pour elle d'un pareil dépôt, et, dans tous les cas, le conservera intact à l'avenir. D'aussi précieux documents sont le patrimoine d'une nation et non d'une famille.

II

Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite et par acclamation accepté _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi d'elles-mêmes. Où le génie se lève, l'envie se dresse. Bien au contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau.

Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en inquiétaient peu; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui. Il n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs.

Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner.

L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute lumière. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures, ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours d'ailleurs; c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en convenir, était inépuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes parts; _praestantia_, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit être bienvenu de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une foule de gens, fort contents d'eux-mêmes, concluaient: _M. de Mirabeau n'est pas orateur_.

Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons.

Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où s'épanouissent toutes les ouvertures du coeur, repoussé, moqué, humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé, emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle beaucoup au delà de l'âge de raison; parce que la paternité avait été dure pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent, vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole. Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent ingénieuses, cette question: s'il se croyait sérieusement orateur? il aurait pu répondre d'un seul mot: Demandez à la monarchie qui finit, demandez à la révolution qui commence!

On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790 beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient à Mirabeau, _dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il n'aurait jamais de succès complet, ou du moins d'y paraître moins souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de l'eau dans un vase, où il entre-choquait si puissamment dans sa main toutes les idées sonores du moment, où il forgeait et amalgamait si habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de tous, après qu'il avait parlé et pendant qu'il parlait et avant qu'il parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires et de sifflets. Misérables détails criards que la gloire a estompés aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont qu'injures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme. On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et âpre_, et _sa parole toujours tonnante_. Que répondre à cela? Il a la voix rude, parce qu'apparemment le temps des douces voix est passé. Il a la parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes choses.

Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps invariablement suivie contre les génies, non seulement les hommes de la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée à la fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent. Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite). La jalousie et la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs) elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse. De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la diatribe, et l'injure, peuvent arracher à la base du grand homme, on fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.

Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus écrivain, M. Barnave est plus orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La mémorable séance du 13_, écrivait Chamfort, _a prouvé plus que jamais la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M. de Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de promulgation l'a tué_.--_Barnave, vous avez enterré Mirabeau_, ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport comme Duport à Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_, disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau a des éclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours, il ne saura même jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M. de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prétendre tant que lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices égratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue.

Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille, Pradon à Racine. Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans:

On m'ose préférer Crébillon le barbare!

En 1808, Geoffroy, le critique le plus écouté qui fût en Europe, mettait «M. Lafon fort au-dessus de M. Talma». Merveilleux instinct des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815, Wellington à Napoléon.

Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière, Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas assez sur la postérité.

Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme disait spirituellement Rivarol, était un _monstrueux bavard_. Barnave était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine, de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide, profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un torrent.