Littérature et Philosophie mêlées

Chapter 19

Chapter 193,944 wordsPublic domain

L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la bonne foi, des âmes qui ont besoin d'espoir, que la matière n'a pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes anglais prouvent des âmes agitées. Oh! si vous voyiez la France, que vous en seriez dégoûté! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien, je suis cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre; je me trouve cruellement déplacé, au milieu d'une nation frivole, bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas indifférente; une où l'on trouve des amis fidèles; des âmes exaltées, et où la frivolité même, extravagante et bizarre, n'a pas ce ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le restaurateur où je dine, il y a des français et des anglais. Quelle différence! Presque tous les français y sont gascons, braillards et communs; tous les anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette passion trouve un écho dans toutes les âmes, il n'y a rien là de ridicule; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n'ose les confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraître trop ridicules à qui ne les a pas naturellement éprouvées. Et cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _épouvantables_. Tout la réveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me dévore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur, comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maîtresse morte à un amant passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais. D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse écrire autre chose et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif, mais cela me fait un effet tout différent. C'est ma raison seule qui me donne cette persuasion; car, si je n'écoutais que la sensation, il me semble que, né anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je me représente ce que je suis d'organisation et d'âme; mais né lord anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou.

Une réflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les réflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'étais pas exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre que moi; mon moi homogène, identique et individuel serait détruit; j'aurais d'autres idées! Nul ne voudrait se changer contre un autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction! Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble que je changerais volontiers; degré de douleur où je n'étais pas arrivé jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'était possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi. Mais que fais-je? quelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pièces nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle qui nous sera révélé un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous à l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme? je dirais: Absurdes questions! Dieu est parce qu'il est nécessaire; et je crois que nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire. Avons-nous existé ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos langues bornées, et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu? Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur d'airain, ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements d'idées, tout cela me prouve un _être_. Non, la terre n'aurait pas, avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bizarres. Ensuite, aller plus loin me paraît impossible. J'espère et je me tais. Je sais seulement qu'ici-bas je me débats sous la douleur comme un torturé. Ces douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs? Je n'en sais rien.

Mes maux ont été si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir, la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible, indifférent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se mêlent à tout cela! les idées affreuses qui me passent par la tête, les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est là tout...

Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur caractère pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient, une compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par le caractère). Ceux-là souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils vivent imprévoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des pestiférés atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela, j'espère, et j'avoue que Dieu me paraît tellement mêlé à toutes les choses d'ici-bas, qu'au résumé je me confie en lui. Courbons la tête, amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez moi, c'est que je n'y peux rien.

Depuis deux mois j'ai repris l'étude de l'anglais avec une telle énergie, que je lis facilement la poésie. _Rasselas_, que je lie dans ce moment, voilà un livre prodigieux. Mon idée est d'aller en Angleterre, et, après quelques années, d'écrire en anglais. J. L----, avec lequel je suis très lié, me prête les poètes lakistes modernes dé l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai changé votre Gérando contre un Byron en un volume. J'en ai lu un petit poëme, _le Rêve_, qui m'a fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne des leçons, m'a dit qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre j'écrirai très bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà comme très peu de français. En effet, j'ai traduit du L---- presque sans faute. Il est vrai que je travaille à l'anglais la moitié du jour.

Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout où je tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie; mais j'ai besoin d'argent, je suis même dans un grand embarras.

Y. G.

[1: Le mot est souligné dans la lettre que nous avons sous les yeux.

Quand on songe que l'homme qui a écrit ceci est mort là-dessus, des réflexions de toutes sortes débordent autour de chacune des lignes de cette longue lettre.

Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre! Certes, ce n'est pas nous qui répéterons les banalités convenues; ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par l'artiste soient constamment éprouvées par l'artiste; ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une élégie et rie à son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites à la création littéraire et qui blâmerons le poëte de se donner artificiellement telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme le médecin s'inocule telle ou telle fièvre pour l'épier dans ses paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a de réel, de vrai, de beau et de profond dans certaines études psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des états singuliers du coeur par d'éminents poëtes contemporains qui n'en sont pas morts. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que ce qu'il y a de particulièrement poignant dans la lettre que nous venons de citer, c'est que celui qui l'a écrite en est mort. Ce n'est pas un homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte; c'est l'anatomie étudiée nerf à nerf, fibre à fibre, veine à veine, sur la chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose littéraire, chose philosophique, chose poétique, oeuvre de profond artiste, fantaisie du génie, vision d'Hoffmann, cauchemar de Jean-Paul; non, c'est une chose réelle, c'est un homme dans un bouge qui écrit. Le voilà avec sa table chargée de livres anglais, avec sa plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure à l'horloge, quittant sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la continuer; puis il va dîner à vingt sous, il rentre, il a froid, il se remet à écrire, parfois même sans trop savoir ce qu'il écrit; car son cerveau est tellement secoué par la douleur, qu'il laisse ses idées tomber pêle-mêle sur le papier et s'éparpiller et courir en désordre, comme un arbre ses feuilles dans un grand vent.

Et s'il était permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il y aurait plus d'une observation à faire sur le style de cette lettre. En général, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands hommes et de gens célèbres, manquent de naïveté, d'insouciance et de simplicité. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont été écrites pour être imprimées un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'à dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose étrange, certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien écrite comme doit être écrite une lettre, bien flottante, bien décousue, bien lâchée, bien ignorante de la publicité qu'elle peut avoir un jour, bien certaine d'être perdue. C'est l'idée qui se fait jour comme elle peut, qui vient à vous toute naïve dans l'état où elle se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre d'en déranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a écrite voulait dire s'en va dans un _et caetera_, et vous laisse rêver. C'est un homme qui souffre et qui le dit à un autre homme. Voilà tout. Remarquez ceci, _à un autre homme_, pas à vingt, pas à dix, pas à deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce poëte, ce qu'il fait là, ce serait une élégie, ce serait un chapitre, ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le laisser-aller, la réalité, la vérité; la prétention viendrait. Il se draperait avec son haillon. Pour écrire une lettre pareille, aussi négligée, aussi poignante, aussi belle, sans être malheureux comme l'était Ymbert Galloix, par le seul effort de la création littéraire, il faudrait du génie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron.

Toutes les qualités pénétrantes, métaphysiques, intimes, ce style les a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualités mordantes, incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits. Plusieurs ont été crayonnés trop à la hâte, et l'on sent que les modèles ont à peine posé un instant devant le peintre; mais comme ceux qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en général bien touchés et détachés sur le fond d'une manière qui n'est pas commune! métamorphose frappante, et qui prouve, pour la millième fois, qu'il n'y a que deux choses qui fassent un homme poëte, le génie ou la passion! Cet homme qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour ses élégies qu'une poésie assez languissante, le voilà tout à coup admirable écrivain dans une lettre. Du moment où il ne songe plus à être prosateur ni poëte, il est grand poëte et grand prosateur.

Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idées le plus extraordinaire peut-être qu'ait encore produit dans un cerveau humain la double action combinée de la douleur physique et de la douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie effrayante, l'autopsie d'une âme. Voilà donc ce qu'il y avait au fond de cette âme. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive, interminable, où la douleur a suinté goutte à goutte durant des semaines, durant des mois, où un homme qui saigne se regarde saigner, où un homme qui crie s'écoute crier, où il y a une larme dans chaque mot.

Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est pas la biographie des faits qu'il faut écrire, c'est la biographie des idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécu; il a pensé; il n'a fait que penser, et, à force de penser, il a rêvé; et, à force de rêver, il s'est évanoui de douleur. Ymbert Galloix est un des chiffres qui serviront un jour à la solution de ce lugubre et singulier problème:--Combien la pensée qui ne peut se faire jour et qui reste emprisonnée sous le crâne met-elle de temps à ronger un cerveau?--Nous le répétons, dans une vie pareille il n'y a pas d'événements, il n'y a que des idées. Analysez les idées, vous avez raconté l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire; _c'est un penseur qui meurt de misère_! Voilà ce que Paris, la cité intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est à méditer. En général, la société a parfois d'étranges façons de traiter les poëtes. Le rôle qu'elle joue dans leur vie est tantôt passif, tantôt actif, mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme Malfilàtre; en temps de révolution, elle les fait mourir comme André Chénier.

Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il est un symbole. Il représente à nos yeux une notable portion de la généreuse jeunesse d'à présent. Au dedans d'elle, un génie mal compris qui la dévore; au dehors, une société mal posée qui l'étouffe. Pas d'issue pour le génie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme pris sous la société.

En général, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de toutes sortes qui se précipite avec une ardeur si intelligente et une patience si résignée dans toutes les directions de l'art. Cette foule de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette légion d'intelligences! que de canaux à creuser, que de chemins à frayer dans la science! que de provinces à conquérir, que de mondes à découvrir dans l'art! Mais non, toutes les carrières sont fermées ou obstruées. On laisse toutes ces activités si diverses, et qui pourraient être si utiles, s'entasser, s'engorger, s'étouffer dans des culs-de-sac. Ce pourrait être une armée, ce n'est qu'une cohue. La société est mal faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit à un avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences en peine, l'oeil fixé sur la rive lumineuse où il y a tant de choses resplendissantes, gloire, puissance, renommée, fortune, se presser, sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile.

Palus inamabilis unda Alligat, et novies Styx interfusa coercet.

Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une réputation. C'est le théâtre qui dit: Faites-vous une réputation. C'est le musée qui dit: Faites-vous une réputation. Eh mais! laissez-les commencer! aidez-les! Ceux qui sont célèbres n'ont-ils pas d'abord été obscurs? Et comment se faire une réputation, quel que soit leur génie, sans musée pour leur tableau, sans théâtre pour leur pièce, sans libraire pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent pas, il lui faut de l'air.

Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, où un but désintéressé doit passionner tous les génies, il est du devoir de ceux qui sont arrivés d'aplanir la route à ceux qui arrivent. Vous êtes sur le plateau, tant mieux, tendez la main à ceux qui gravissent. Disons-le à l'honneur des lettres, en général cela a toujours été ainsi. Nous ne pouvons pas croire à l'existence réelle de ces espèces d'araignées littéraires qui tendent leur toile, dit-on, à la porte des théâtres, par exemple, et qui se jettent sans pitié sur tout pauvre jeune homme obscur qui passe là avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi les ailes à la mouche, la renommée, l'oeuvre, et jusqu'à l'argent au malheureux poëte inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque écrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que cela soit. Quant à celui qui écrit ces lignes, tout poëte qui commence lui est sacré. Si peu de place qu'il tienne personnellement en littérature, il se rangera toujours pour laisser passer le début d'un jeune homme. Qui sait si ce pauvre étudiant que vous coudoyez ne sera pas Schiller un jour? Pour nous, tout écolier qui fait des ronds et des barres sur le mur, c'est peut-être Pascal; tout enfant qui ébauche un profil sur le sable, c'est peut-être Giotto.

Et puis, dans notre opinion, les générations présentes sont appelées à de hautes destinées. Ce siècle a fait de grandes choses par l'épée, il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique. Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs.

Toute grande ère a deux faces; tout siècle est un binôme, _a_ + _b_, l'homme d'action plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus l'homme de pensée; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art; Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus Milton; Napoléon, plus l'_inconnu_. Laissez donc se dégager l'Inconnu! Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siècle, Napoléon; laissez se dessiner l'autre. Après l'empereur, le poëte. La physionomie de cette époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s'est faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite homme dans l'art. Et cela sera. Notre siècle tout entier s'encadrera et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux grandes vies parallèles, l'une du soldat, l'autre de l'écrivain, l'une toute d'action, l'autre toute de pensée, qui s'expliqueront et se commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides, Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles épopées! Napoléon a ses poëmes; le poëte aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le poëte! et répétons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des rangs de cette jeunesse, où son front plonge encore dans l'ombre, ce prédestiné qui doit, en se combinant un jour avec Napoléon selon la mystérieuse algèbre de la providence, donner complète à l'avenir la formule générale du dix-neuvième siècle.

1834

SUR MIRABEAU

I

En 1781, un sérieux débat s'agitait en France, au sein d'une famille, entre un père et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette famille ne savait plus que faire. Cet homme, déjà hors de la première phase ardente de la jeunesse, et pourtant plongé encore tout entier dans les frénésies de l'âge passionné, obéré de dettes, perdu de folies, s'était séparé de sa femme, avait enlevé celle d'un autre, avait été condamné à mort et décapité en effigie pour ce fait, s'était enfui de France, puis il venait d'y reparaître, corrigé et repentant, disait-il, et, sa contumace purgée, il demandait à rentrer dans sa famille et à reprendre sa femme. Le père souhaitait cet arrangement, voulant avoir des petits-fils et perpétuer son nom, espérant, d'ailleurs, être plus heureux comme aïeul que comme père. Mais l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il était à refaire en entier. Éducation difficile! Une fois replacé dans la société, à quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'épine dorsale d'un pareil caractère? De là, controverse entre les vieux parents. Le père voulait le donner à l'oncle, l'oncle voulait le laisser au père.

--Prends-le, disait le père.

--Je n'en veux pas, disait l'oncle.

«--Pose d'abord en fait, répliquait le père, que cet homme-là n'est rien, mais rien du tout. Il a du goût, du charlatanisme, l'air de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du boute-en-train, de la dignité quelquefois. Ni dur ni odieux dans le commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livré à l'oubli de la veille, au désouci du lendemain, à l'impulsion du moment, enfant perroquet, homme avorté, qui ne connaît ni le possible ni l'impossible, ni le malaise ni la commodité, ni le plaisir ni la peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitôt que les choses résistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanité. Il ne t'échapperait pas. Je ne lui épargne pas les ratiocinations du matin. Il saisit ma morale bien appuyée et mes leçons toujours vivantes, parce qu'elles portent sur un pivot toujours réel, à savoir, que sans doute on ne change guère de nature, mais que la raison sert à couvrir le côté faible et à le bien connaître pour éviter l'abordage par là.»

«--Te voilà donc, reprenait l'oncle, grâce à ta postéromanie, occupé à régenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse tâche que de vouloir arrondir un caractère qui n'est qu'un hérisson tout en pointes avec très peu de corps!»

Le père insistait: «--Aie pitié de ton neveu l'Ouragan. Il avoue toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers; mais il est impossible d'avoir plus de facilité et d'esprit. C'est un foudre de travail et d'expédition. Au fond, il n'a pas plus trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare de voir un homme de mon âge suffire, quoique blanchi par les contre-temps, à fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau boursouflé, gravé, et l'air vieux, dire _papa_, et ne pas savoir se conduire. Il a un besoin immense d'être gouverné. Il le sent fort bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et que tu lui dois être et pilote et boussole. Il met sa vanité en son oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le saturne qui manque à son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es père, il te contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!»

«--Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe savent faire patte de velours quelque temps; et lui-même autrefois, quand il vivait près de moi, était comme une belle-fille pour peu que je fronçasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'âge ni de goût à me colleter avec l'impossible.»

«--O frère! reprenait le vieillard suppliant, si cette créature disloquée peut jamais être recousue, ce ne peut être que par toi. Puisqu'il est à retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur, et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, élève-lui la tête. _Tu es omnis spes et fortuna nostri nominis_!»