Littérature et Philosophie mêlées
Chapter 18
Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaître Ymbert Galloix que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle est, avec les répétitions, les néologismes, les fautes de français (il y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois. Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera étaient imposées à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient approuvées de tout le monde. On a tâché que cette publication, toute dans l'intérêt de l'art, fût aussi impersonnelle que possible. Ainsi les noms propres qui sont écrits en toutes lettres dans l'original ne sont ici désignés que par des initiales, afin de ménager les vanités et surtout les modesties.
Cela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre est religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas un détail n'a été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous cette confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux autres âmes, et qui nous peint presque tous cependant. Voilà, à notre sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception, et c'est tout le monde.
Paris, 11 décembre 1827.
Mon pauvre D----,
Il y a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris, qui mangent la moitié des journées, tout m'en a empêché. Oh! que je souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer à mettre de l'ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même l'état de mon âme, à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement successives impressions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie, de désespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 décembre. Il est trois heures. J'ai marché, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je languis et végète sans espoir. J'ai eu des heures, des journées entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé physiquement et moralement, crispé à l'âme, j'errais sans cesse dans ces rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d'une immense foule d'êtres, les uns pour les autres inconnus aussi.
Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des milliers de lumières se prolongeaient à l'infini, le fleuve coulait. J'étais si fatigué, que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire. Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour me déchirer l'âme, ce sentiment immense et continuel du néant de nos vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées; l'incertitude de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon obscurité, l'inutilité des démarches, l'isolement, l'indifférence, l'égoïsme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des montagnes, les pensées philosophiques même, et par-dessus tout cela, oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacérants_[1] du pays de ses aïeux. Il est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il est vrai.
Il est des moments où les traits de mes amis, de mes parents, un lieu consacré par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont là devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me réveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentré dans ma chambre solitaire, harassé de corps et d'esprit, là je m'assieds, je rêve, mais d'une rêverie amère, sombre, délirante. Tout me rappelle ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'étouffe. Les heures des repas changées! Oh! que je regrette et ma chambre de Genève, où j'ai tant souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les visages connus, et les rues accoutumées! Souvent un rien, la vue de l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt quand il le retrouverait! Je ne puis même jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse est toujours là qui désenchante tout.
Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude que la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement heureux: voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh! mon unique ami, qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nés malheureux!
Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne résonne à mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon des hommes vibre de sphère en sphère jusqu'à moi; il semble qu'une possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre à l'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à l'horizon de l'imagination. Mais tout s'évanouit par un cruel retour sur la vie positive, tout!
Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumée! Que cette âme tendre a dû souffrir ici! Isolé, errant, tourmenté comme moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et de grands événements, il gémirait à Paris; j'y gémis, d'autres y viendront gémir. O néant! néant!
J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra, la musique enchantée du _Siège de Corinthe_ m'avait fait oublier mes peines. Vous savez combien j'aime l'élégance, la somptuosité, les titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien, ces impressions que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et distinguées, tant de belles âmes, de grands personnages, tant de livrées, d'équipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu'à l'Opéra, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, écrite par lui-même, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour moi et pour chaque âme dans ces quatre ans! J'étais donc à l'Opéra. Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout cela, je me croyais prince, riche, honoré; les portiques d'un monde qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma vue entourés d'une auréole d'élégance et de recherche. J'avais oublié ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'elle allait cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien aux loges que j'étais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'étais plongé dans un océan d'illusions, d'espérances démesurées, d'harmonie, de splendeurs, de vanités, etc. Cet état dura une demi-heure. Oh! qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers! Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon être malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette phrase. Vous savez combien je sais dépouiller le malheur de son entourage positif et le contempler dans son affreuse nudité, qui est la même pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'âme quelque chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rêver. Riez, car là vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas?
Je reprends la plume aujourd'hui 27 décembre. Je souffre, et toujours. J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin; mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la nuit règnent. Je veille au coin d'un feu au quatrième étage de la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Ma chambre, assez élégante, est seule, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui. Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre désir physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me laisserai facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait. Depuis longtemps je suis très lié avec ----.
Je suis encore lié intimement avec Ch. N----. Celui-là est encore plus expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premières fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d'indulgence pour les médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. ---- tomberait dans l'excès contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre là; mais si j'étais obligé de me gêner avec vous, autant vaudrait ne pas vous écrire.
Je passe tous les dimanches soirs chez N----. Là se réunissent plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai causé avec E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant célèbre qui s'intéresse beaucoup à moi; M. de R----, antiquaire et historien. Enfin M. J----, que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir acquis. Il est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme étonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier abord, et surtout désespérant pour les médiocrités, qu'il méprise, lors même qu'il les voit célèbres. M. J---- ressemble à L----, il est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières, une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions, et par la difficulté de rendre ce que nous éprouvons.
Je reviens à N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est enchanté. P. L---- va publier ses _Voyages en Grèce_, en vers. Je lui en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique comme Byron; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais et dans son rival de Florence. M. L---- ressemble à Goethe (vous reconnaissez là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à fait particulière et pleine de charme; il est simple, tranquille, réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a beaucoup voyagé. Il a un recueil de poésies en portefeuille, mais il a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop individuelles. Il a beaucoup goûté _ma vie_. Je vous dis en passant que ---- et N---- font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit ici. Je suis très lié avec de B----, le fils du poëte, homme d'un esprit élevé. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame tout à fait romantique. F---- a été au Cap et à la Martinique; du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux; mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel désenchantement! Je me rappelle que son _Pêcheur_, avant que V---- allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prêtais à l'auteur quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas d'un morceau tout rêveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin, etc.; et c'est un mélange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle à un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme ça_, qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qu'il a fait la charmante bluette intitulée _Sainte-P----_. Il connaît L----. A----, l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. Il ne me reste pas de place pour vous parler d'Al----, des V---- père et fils, de D---- et M----, rédacteurs du _G_----, et de plusieurs autres littérateurs que je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me paraît tenir du charlatan, de l'illuminé, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai poëte. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tête-à-tête a duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce cerveau-là pour que je m'amuse à le faire mousser encore davantage. Je dois être présenté à Benjamin Constant par C----, bon garçon (le rédacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais à trouver en C---- un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé, mais du moins un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans génie. J'aurais encore mille choses intéressantes à vous dire, mais il faut clore ma lettre.
Vos _Mélodies_ ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le F._; je les ai recommandées au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il faudrait, pour le succès, des prôneurs que vous n'avez pas. Il s'en vendra peu, je le crains. La poésie est dans un discrédit si complet, qu'il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins. L., D. et ---- font seuls exception à la règle. D'ailleurs tout le monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un auteur étranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est nuisible aussi au succès de votre livre; mais il est favorable à votre bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de votre âme à Florence; mais à coup sûr il serait pire à Paris; sans parler de l'extrême difficulté d'y vivre. Jusqu'à présent je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a écrit que vous étiez lié avec L----. Décrivez-le-moi de la cravate à la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai rêvé, un lord Byron français, de l'insouciance, de la vanité, de l'affectation, du malheur, une pensée dévorante, du génie à flots, du bon ton, de l'élégance; enfin une atmosphère poétique étrangère qui n'a rien de commun avec la sale atmosphère de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet idéal de mon âme, où j'aime à retrouver jusqu'à ces petits défauts de vanité, de puérile affectation, qu'anciennement vous détestiez, et que vous avez finalement découverts en vous, comme on les découvrira toujours chez la plupart des poëtes qui auront l'esprit d'analyse et la bonne foi de l'homme supérieur? Il est une heure et demie, j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots derrière la copie de deux élégies que vous trouverez ci-incluses.
Mon ami, je continue ma lettre bien après l'avoir commencée et reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je suis fou de douleur, mon désespoir surpasse mes forces. J'ai souffert aujourd'hui ce qu'il est à peine possible à un homme de se figurer. Enfin, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la peine morale. Écoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le présent. Vous me connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractère. J'ai fait une découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie, la bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantôt, vous le savez, c'était de n'être pas né anglais qui m'affligeait, tantôt de n'être pas propre aux sciences; plus habituellement encore de n'être pas riche, de lutter avec la misère et les préjugés, d'être inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait que si jamais je parvenais à percer à Paris je serais enfin heureux. Eh bien, mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus distingués. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous. Eh bien, ma vanité est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivré de ces petits triomphes d'une soirée, d'un instant; et avec cela, le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les veines; si l'on voyait mon âme, je ferais pitié, j'ai peur de devenir fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq à six formes: d'abord ç'a été le regret de ma patrie, et mon incertitude de l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _néant_; puis un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai tant parlé; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est fou; mais, je vous en supplie, ne voyez là-dedans qu'une forme de douleur, qu'une des apparences de l'ulcère qui me ronge; ne me jugez pas d'après les règles ordinaires, et voyez le mal et non pas son objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'âme a été en butte si longtemps à un tumulte si varié, je suis monomane aussi maintenant.
Je lisais dernièrement _Valérie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel, l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon âme avec le vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti.
Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord vous savez que j'aime à revivre avec les morts, à connaître leur vie d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances de leur existence, à me créer enfin des sympathies que pare l'illusion du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh bien, là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poëtes d'une vie aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensée, etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une patrie dont j'aurais aimé jusqu'aux préjugés; il y a tant de poésie dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans tout ce qui est de ce pays-là! D'abord, au lieu d'une littérature, il y en a quatre: l'américaine, l'anglaise, l'écossaise, l'irlandaise; et elles ont toutes avec la même langue un caractère différent. Quelles richesses littéraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poëte, a été écrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre. C'est de celle-là que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le privilège d'être encore vivant, agissant, au physique comme au moral. Il y a trente poëtes vivants, tous originaux, tous individuels, ne marchant point sur les traces les uns des autres, et très féconds. Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de trésors pour une âme qui aime à fuir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet! Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les réimpriment sous tous les formats. Quel goût dans leurs éditions! quelle imagination dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-même; les hommes qui ont un air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux qui ont l'air distingué! Tout est _excentric_ dans cette nation; j'aime jusqu'à leur originalité, leurs vêtements bizarres. Ce n'est que là que l'enthousiasme règne sous mille formes; que là, qu'à côté des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les plus pittoresques. Ce pays réunit tout, le positif et l'idéal, la France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.
Quelle individualité! on reconnaît un anglais entre mille, un français ressemble à tout le monde.