Lèvres closes

Part 9

Chapter 91,269 wordsPublic domain

Pendant tout le jour, au chevet de Charlotte, pendant la nuit, où elle veut remplacer la garde, dans un acharnement à se dépenser, à se briser, étendue tout habillée sur un divan, les yeux au cercle de la veilleuse qui palpite là-haut sur la pâleur du plafond, Marcienne accomplit la répétition imaginaire d'une scène qui peut-être ne se représentera plus jamais.

Qu'en sait-elle?... Demain décidera... Ah! du moins pour aujourd'hui l'illusion, l'image... La pente de la rue, la petite porte... sa clef qui tourne,--oh! les battements dans sa poitrine!--le gravier qui crie sous ses pas... l'odeur froide du gazon d'hiver... le baiser de Philippe!...

Le lendemain eut lieu la dernière crise qui faillit emporter Charlotte. A certains instants, on crut qu'elle avait cessé de vivre. Mme de Sélys ne la quitta pas.

Elle décrivit, dans une lettre à Philippe, les détails de ces terribles heures. Sans la gravité de la situation, aurait-elle résisté à l'entraînement de tout son être vers celui qui l'attendait? Elle ne pouvait le dire, et elle le laissa lui-même dans le doute. Mais, accablée jusqu'à une espèce de fatalisme par l'excès de ses émotions, elle montra une mélancolique acceptation du destin qui parut glacée à la fièvre de l'amant.

Il crut à la raison et à l'orgueil de cette femme, à qui cependant la moindre évocation de lui-même ôtait toute raison et tout orgueil. Il la supposa presque guérie, alors qu'elle agonisait du désir de sa présence. Une démarche, un mot de lui à certaines heures, et le torrent de leur amour eût tout emporté. Mais, dans son obstination amère, il s'abstint d'accomplir cette démarche, de formuler ce mot, il se renferma dans son silence,--ce silence dont Marcienne, de son côté, n'imaginait guère la détresse.

Et ce qu'il y avait de mutuellement impénétrable dans leurs coeurs s'éleva entre eux brusquement, comme un mur, dès que l'intimité profonde des caresses ne leur donna plus l'illusion de se comprendre.

Quand Marcienne eut décidé de partir pour le Midi, elle écrivit à Philippe:

«Tu m'as dit, mon bien-aimé, de t'avertir quand tu ne devrais plus m'attendre, dans notre jardin, sur notre banc...

«O Philippe, c'est moi, ta maîtresse, ta Marcienne, qui ne vivais que pour la douceur de tes baisers, c'est moi qui viens t'adresser cette affreuse prière.

«Et pourtant je t'aime, cher être adoré!... Je t'aime comme aux jours où tu m'as enivrée le plus follement. Je t'aime de tout mon coeur, de tout mon corps, avec des regrets qui me déchirent, avec des sanglots atroces et le désir incessant de tes baisers.

«Je t'aime, Philippe... Je t'aimerai toujours.

«Ce «toujours» que tu me demandais, qui me faisait peur parce que dans si peu de temps je deviendrai pour toi une vieille femme, crois-tu que j'aie un instant cessé de l'avoir dans le coeur depuis que tu m'as serrée dans tes bras, que tu as pris mes lèvres?

«Mais pouvais-je te le dire, avec mes dix ans de plus que toi, qui, au fond, nous ont séparés plus que tout le reste?

«Tu vois, je te parle de mon âge, moi qui faisais semblant de l'oublier pour que tu n'y penses jamais. Je ne suis plus coquette... Je voudrais que tu puisses apercevoir mes rides... Oui, les rides qui me viennent autour des yeux à force de t'avoir pleuré.

«Peut-être comprendrais-tu la fatalité des choses. Tu ne m'accuserais plus de prendre tout au tragique, parce que tu pressentirais, mon cher enfant de vingt-huit ans, que je n'ai plus le droit de partager la folie adorable de ta jeunesse. Tu me regretterais moins aussi. Car tu me regrettes,--ne dis pas non, mon amour!--malgré ton cruel silence.

«Il m'en coûte de te montrer ma misère, ma faiblesse. Il m'en coûte de t'avouer que, même loin de toi, il me sera douloureux, à cause de toi, de perdre ma beauté, que tu aimais.

«Je voudrais toujours retrouver dans mon miroir, avec tout ce qui te plaisait en eux, ces yeux qui reflétaient les tiens, ces cheveux que tu dénouais, ces lèvres où tu ne te lassais pas de poser les tiennes.

«A mesure que mes traits se flétriront, il me semble que je te perdrai davantage, petit à petit, chaque jour. Oserai-je évoquer tes caresses devant un visage auquel tu ne te soucierais plus de les donner?...

«O mon adoré, si tu souffres... plains-moi quand même. Tu ne peux pas imaginer ce qu'est ma souffrance!...

«En songeant que ceci est un adieu, de moi à toi, Philippe... de moi à toi!... je me sens convulsée d'épouvante... Comment subir?... Ah! je ne puis achever... Mon coeur éclate... Les larmes m'aveuglent...

«Je te donne mes lèvres... Je me donne toute à toi, en pensée, follement, une dernière fois... Ne doute pas de mon amour... Mais l'heure devait venir... Elle est venue trop tôt, hélas!... Pourtant, ce serait folie de ne pas l'entendre sonner.

«Adieu, Philippe... Je pleure... Je t'aime... Et je suis encore

«Ta MARCIENNE.»

Lorsque Philippe lut cette lettre, il lui sembla qu'un gouffre immense s'ouvrait entre Marcienne et lui. Il la voyait, sur l'autre rive, tout à coup étrangère, inaccessible, lointaine.

Jusque-là il avait espéré. Surtout en apprenant la convalescence de Charlotte. Maintenant il découvrait que les coeurs, une fois écartés l'un de l'autre, ne se rejoignent plus. Leur amour vivait encore, d'une vie déchirante, infiniment douloureuse, mais la saveur ineffable en était morte. Jamais, quand ils le voudraient tous les deux, ils ne ressusciteraient les jours d'autrefois. Lorsque les lèvres ont pu prononcer l'adieu, quelque chose se détache et se brise, que rien ne saurait renouer.

Mais comment Mme de Sélys imaginait-elle que la passion fougueuse de son amant s'amollirait jusqu'à la bienfaisance des larmes, de la résignation, de la mutuelle pitié?

Le lendemain même du jour où elle lui avait écrit sa lettre d'atroce héroïsme,--mais où il ne voulut voir que l'orgueil de la femme incapable d'attendre les atteintes des années qui lui enlèveront son jeune amant,--M. d'Orlhac, poussé par on ne sait quel âpre besoin de haïr et de souffrir, se rendit au Palais pour entendre plaider Édouard de Sélys.

C'était dans un procès politique qui forme désormais une page de l'histoire de ce siècle.

Le grand avocat y remporta un extraordinaire triomphe.

Et le matin suivant, comme Philippe revenait du Bois à cheval, après n'avoir rencontré que des gens occupés de ce succès incomparable de barreau, le hasard voulut qu'il croisât la voiture découverte où, dans la douceur d'un air de printemps, Mme de Sélys faisait faire à sa belle-soeur une première promenade.

De loin il aperçut Marcienne, qui riait.

Il ne se dit pas que ce rire était peut-être une inconsciente crispation nerveuse, ou quelque effort pour égayer la malade, si faible encore, si amaigrie, si pâle.

Il mit son cheval au petit galop, salua, passa...

* * * * *

Six semaines plus tard, à Nice, au moment même où Marcienne venait de lire dans un journal la nomination de M. Philippe d'Orlhac au poste de deuxième secrétaire dans une ambassade éloignée, elle reçut une enveloppe sur laquelle, avec un émoi indicible, elle reconnut la chère écriture.

Elle l'ouvrit.

Un papier apparut, dont l'aspect la transperça plus que ne l'eût fait un couteau enfoncé jusqu'à son coeur.

C'étaient les vers de flamme et de caresse adressés par elle à son amant au lendemain de leur plus inoubliable soir. Il les lui renvoyait!...

Défaillante d'une angoisse que rien ne peut peindre, Marcienne reconnut d'abord les dernières lignes, que Philippe, en la férocité de son chagrin, avait entourées farouchement d'un trait d'encre:

«_Dans la tombe qu'on m'emporte, Pourvu que ma lèvre morte Soit close par tes baisers!..._»

Achevé d'imprimer le dix-sept février mil huit cent quatre-vingt-dix-huit PAR ALPHONSE LEMERRE 6, RUE DES BERGERS, 6 A PARIS