Lèvres closes

Part 6

Chapter 63,813 wordsPublic domain

Comment eût-il soupçonné l'horrible chose contre laquelle protestait cette phrase? Il se renfonça dans sa chaise, attendri, heureux, enveloppant d'une fierté souriante les deux têtes au charme si différent, le profil intense et fin de Marcienne, la nuque blonde de Lolotte, ce double rayonnement de grâce illuminant sa vie. Il se dit que, dans une assemblée d'élite comme celle de cette répétition générale, on se les montrait parce qu'elles étaient belles, et on le désignait, lui, parce qu'il était illustre. Il goûta la hauteur de son destin, qu'il trouva naturelle et juste. Alors, en sa force tranquille de puissant travailleur intellectuel, il recommença de prêter une attention encore plus ironique aux subtilités de sentiment qui se quintessenciaient de l'autre côté de la rampe, à tous ces ingénieux tourments du coeur ou des sens, qui lui paraissaient des maladies bizarres de nerveux et d'oisifs.

Quand l'acte finit, M. de Sélys se leva.

--«Viens te promener un peu avec moi, Lolotte. Tous ces détraqués-là m'ont donné la courbature.

--Oh! ne sortons pas,» dit vivement Marcienne.

--«Pourquoi non?

--Le théâtre est plein de gens que nous connaissons. Nous serons arrêtés à chaque pas. Je déteste tenir salon dans les couloirs.

--Reste avec Jacques,» fit Charlotte sèchement. «Moi je sors avec Édouard.»

«Elle attend sans doute,» pensait la petite, «que son Philippe vienne la voir dans sa loge.»

Et Marcienne se disait:

«Je suis sûre qu'ici le pauvre cher garçon n'osera pas venir. Mais il va rôder du côté du foyer. Il ne se doute pas que Charlotte sait tout. Je ne veux pas le rencontrer. Ma situation entre eux trois serait trop abominable.»

Elle insista encore pour demeurer dans le refuge du petit salon contigu à l'avant-scène. Mais Fromentel insista, lui aussi, pour prendre l'air. Elle dut céder, aimant mieux les suivre, après tout, dans la crainte que l'énervement où elle voyait sa belle-soeur ne poussât celle-ci à quelque incartade.

Dans les couloirs, ils furent, comme elle l'avait prévu, arrêtés à chaque pas. Parmi le «Tout-Paris» qui vient aux répétitions générales déguster les pièces en primeur, M. et Mme de Sélys, le peintre Jacques Fromentel et sa jolie femme étaient des gens que tous les autres connaissaient ou voulaient connaître. Et ils étaient entourés, assaillis, plutôt par ceux qui désiraient se vanter le lendemain de leur avoir parlé que par les personnes de leurs relations habituelles, qui toujours auraient le loisir d'échanger avec eux des impressions.

--«On a encore plus chaud ici que dans la salle. Rentrons,» murmura Marcienne.

Mais un dégagement se produisit. Ils arrivaient devant une des larges baies ouvrant sur le foyer. Charlotte, par un mouvement hâtif vers l'atmosphère moins dense de la grande galerie, entraîna son frère, et ils se trouvèrent tous deux en avant de l'autre couple.

Dans cette solitude relative, M. de Sélys risqua de sonder l'état d'esprit qui l'inquiétait chez sa soeur.

--«Dis-moi, Lolotte, ça ne marche donc pas, entre Jacques et toi?

--Mais si.

--Autrefois tu me l'aurais affirmé plus chaudement.

--Autrefois je ne savais rien. On pouvait tout me faire croire. Maintenant c'est le contraire.

--Comment, le contraire?

--Oui... J'avais confiance en mon mari. Mais j'ai appris à voir les choses sous un autre jour. J'ai des soupçons à propos de tout.

--Depuis quand?»

Elle hésita.

--«Depuis que j'ai découvert la tromperie et le mensonge dans ce que je croyais honnête et pur par-dessus tout.»

Il répéta: «Ce que tu croyais honnête et pur par-dessus tout,» d'un tel accent d'étonnement, d'inquiétude, qu'elle trembla de la tête aux pieds, craignant de lui avoir donné l'éveil.

Mais Édouard était trop loin d'appliquer à Marcienne une allusion de ce genre. Seulement sa crainte qu'une frasque moins discrète de Jacques n'eût blessé le tendre coeur de sa Lolotte, prenait, aux termes employés par la jeune femme, une gravité inattendue. S'agirait-il d'une écervelée de leur monde, de quelque amie intime dont elle eût deviné ou surpris la trahison?

--«Voyons, que me dis-tu là?... Quel roman te fabriques-tu?... Tu te seras monté l'imagination sur une apparence. D'ailleurs, si quelqu'un est dans son tort,--fût-ce ton mari,--ce n'est pas une raison pour t'y mettre à ton tour.

--Moi?... dans mon tort?...

--Sans doute, ma mignonne. Tu nous as tous peinés, il y a un moment... Allons, tu sais bien que cela ne te va pas, que tu n'es plus toi du tout quand tu affectes ces petits airs de cynisme...»

Il s'interrompit. La main de Charlotte se crispait sur son bras. Édouard regarda sa soeur et fut effrayé par l'altération de son visage.

Ce qui se passa ensuite fut si soudain, d'une signification si équivoque, si singulière, qu'il en demeura abasourdi.

Devant lui, une silhouette aimable, un beau garçon, élégant, qui s'inclinait. Un nom traversant en éclair la vive mémoire de l'avocat: «Philippe d'Orlhac.» Puis, comme il tendait la main, plein de cordialité, un élan sauvage de Charlotte, l'interposition frémissante de la jeune femme entre les deux hommes, une secousse détournant sa main ouverte, et l'accent rauque, farouche, de sa soeur, qui répétait avec une sorte d'égarement:

--«Allons-nous-en... Allons-nous-en... Viens...»

Inconsciemment M. de Sélys fit volte-face. Le désarroi de sa pensée ne lui laissait pas une impression nette. Mais quelque chose d'aigu lui perça le coeur, sans qu'il sût pourquoi, devant la pâleur effrayante de Marcienne, qui les rejoignait.

Des mots vagues, qui n'expliquaient rien, qui sonnaient faux, s'échangèrent.

--«Qu'est-ce qui lui a pris?

--Est-ce que tu as perdu la tête, Charlotte?

--Je ne comprends pas... J'allais saluer M. d'Orlhac... Elle m'a tiré le bras...

--Où a-t-il passé, M. d'Orlhac?» demanda Jacques.

Le jeune diplomate avait disparu. Des personnes s'arrêtaient, regardaient curieusement. La sonnerie électrique rappelait le public dans la salle. M. de Sélys entraîna son groupe vers la loge.

Il ne questionnait pas Charlotte, saisi par le sens de gravité qui planait sur leur petite aventure. D'ailleurs il la sentait brusquement alanguie sur son bras, comme accablée par quelque fardeau trop lourd. Elle se traînait d'une démarche raide, les yeux élargis, la bouche entr'ouverte et tremblante. Il entendit le choc léger de ses mâchoires qui se heurtaient.

Qu'avait-elle? Philippe d'Orlhac s'était-il permis de lui faire la cour? Il n'y avait pas de quoi la mettre dans un état pareil. A moins que... (mais qu'allait-il supposer là?) à moins qu'elle-même ne craignît de l'aimer.

Cependant Charlotte frémissait de regret et d'effroi. Pourquoi avait-elle agi comme elle venait de le faire? Quelle force l'avait poussée? Comment l'expliquerait-elle, et quelles en seraient les conséquences? Elle revivait la courte scène, dans la stupéfaction de voir une créature inconsciente, qui était elle-même, accomplir des gestes que lui eût interdits une demi-seconde de réflexion. Oh! cet air accueillant d'Édouard, cette main loyalement tendue... Elle n'avait pas pu supporter cela... Mais quelle folie risquerait-elle demain si ses impulsions la trahissaient de la sorte? Car enfin son devoir était de cacher l'affreux secret, de couvrir par son silence la faute qui menaçait le repos, l'honneur et peut-être la vie de son frère, de son noble et cher Édouard... Et elle ne pourrait pas... Elle sentait, après l'affolement de tout à l'heure, qu'elle ne pourrait pas. A quoi bon garder les lèvres closes si toute son attitude, ses réflexions, ses actes spontanés, équivalaient à des fragments de révélation?... Un jour ou l'autre, le principal intéressé réunirait ces fragments... Ou bien, simplement soupçonneux, il l'interrogerait directement... Que deviendrait-elle si Édouard se décidait à lui arracher la vérité?... Jamais, tout enfant ou plus tard, elle n'avait su lui mentir. Il serait le plus fort, et elle le savait bien.

L'ouvreuse crochetait la porte de leur avant-scène. Charlotte pénétra dans le salon de la loge, marcha en chancelant jusqu'au divan qui s'y trouvait, se laissa glisser, et perdit connaissance.

On la ranima vite. Marcienne avait son flacon de sels. Un verre d'eau fut apporté du buffet. La soeur de M. de Sélys, en revenant à elle, eut la présence d'esprit de dire:

--«C'est la chaleur... J'avais senti cela au foyer, quand je me suis bêtement cramponnée au bras d'Édouard... Je ne voyais plus clair... J'ai dû commettre quelque gaffe...

--Si tu n'en commettais que quand tu ne vois pas clair...» grommela son mari.

Il était le seul pourtant qui prît à peu près le change.

--«Allons, je vais l'emmener, cette petite entrave... Je ne sais quel tour elle nous jouerait encore ce soir.

--Si elle se sent assez bien pour rester,» dit Édouard avec une sévérité glaciale, «je lui demanderai d'en faire l'effort. J'ai horreur des manifestations en public. Charlotte nous a suffisamment donnés en spectacle. Si maintenant on voit notre loge à moitié vide, on inventera quelque drame. Celui qui se joue sur la scène est assez absurde pour que nous n'en fournissions pas une variante dans la vie réelle.»

Ce n'était plus le frère aîné, aux gâteries tendres, aux sollicitudes de maman vite alarmée. C'était le chef de famille, résolu à ne tolérer autour de lui,--même de la puérile soeur, chérie avec tant d'indulgence,--aucune irrégularité morale, surtout aucune équivoque dans les paroles ou dans l'allure.

Les deux femmes, Jacques lui-même, en furent impressionnés, quoique de façons très diverses.

Tous reprirent leurs places. Et, de la salle, l'admiration, le dénigrement ou l'envie flottèrent de nouveau vers eux, sans autre justification que l'aveugle instinct des coeurs appuyé sur le mensonge des apparences.

Marcienne, furtivement, regarda vers le fond de l'orchestre.

Philippe était encore là. Mais il n'osait lever les yeux.

Chère tête brune et charmante, unique royalement parmi le troupeau confus des autres têtes. Cher front couronné d'amour, cher visage, en ce moment si bien masqué d'indifférence, si sagement recueilli vers le rideau qui se levait, mais dont les yeux et les lèvres cachaient la vision et la saveur passionnées d'elle-même.

Oh! comme elle savait bien à quoi il pensait, sous son air d'attention tranquille. Elle était là-bas, tout entière, dans ce coeur, visible pour elle seule sous la glaçure neigeuse du plastron; dans ce regard,--ce beau regard, éclatant et sombre,--qui se retenait de la chercher, mais qui, sûrement, ne voyait qu'elle; dans le frémissement de cette bouche, dont elle évoquait la douceur bien connue parmi l'ombre de la moustache et de la barbe fine...

«Philippe... Philippe... que ma vie se brise... Du moins tu m'auras aimée!...»

VII

Charlotte, j'ai eu le tort... (nous avons tous, ton mari et ma chère Marcienne aussi, tous eu le tort) de te traiter trop longtemps en enfant. Tu comptes peut-être là-dessus pour faire passer en espièglerie ta singulière action d'hier soir. Mais il n'est plus temps, parce que cette action n'est pas isolée. Elle complète toutes les bizarreries dont tu nous attristes depuis quelques semaines. Non, tu n'es plus une enfant, et ce n'est pas en enfant que tu te conduis. Tes paroles sont d'une femme, tes attitudes d'une femme, et c'est le mystère d'un sentiment de femme qui t'a jetée entre d'Orlhac et moi. Aujourd'hui, tu vas m'expliquer ce que cela signifie. Tu vas me tirer de l'inquiétude qui m'étouffe. Je n'ai pas fermé l'oeil cette nuit, Lolotte, en songeant à toi. Si je n'en ai rien dit à Marcienne, c'est que je ne voulais pas lui faire partager mon angoisse. D'ailleurs, si tu as un secret, je te promets de le garder même à son égard. Tu peux tout me dire, à moi. Je suis plus que ton frère aîné. J'ai été, depuis que tu es au monde, ton père, ta mère, ton guide... Ce qu'on ne dit pas à son mari, on le dit à sa mère, à son confesseur... Je suis tout cela pour toi. Je suis tout ce qui peut te conseiller, t'appuyer, t'aider, te comprendre... Dis-moi ce qui te trouble, te transforme ainsi depuis quelque temps. Est-ce un danger?... un regret?... une faute?... Aie confiance. Parle à ton vieux frère, ma chérie... Tu me fais peur... Oui, tu m'as fait peur, hier au soir.»

Ce discours, commencé avec une fermeté un peu âpre, et qui se terminait en tendresse, fut interrompu quelquefois par l'espoir d'une réponse. Comme Charlotte se taisait, M. de Sélys alla jusqu'au bout.

Dès neuf heures du matin,--laissant de côté tous ses travaux, et, en particulier, la préparation d'une plaidoirie dans un procès d'avance fameux, qui mettait en cause de graves intérêts sociaux,--Édouard s'était rendu auprès de sa soeur.

La petite se leva pour le recevoir, et lui apparut en peignoir clair, tout neigeux de dentelles. Déshabillé qui lui seyait d'habitude, mais qui aujourd'hui soulignait sa pâleur, lui donnait un air plus brisé, plus las. Car elle n'avait pas dormi non plus. Et peut-être avait-elle pleuré. Cela se devinait aux meurtrissures de ses paupières, cerclant de rose l'iris élargi et fiévreux, dans la délicatesse un peu brouillée du visage.

Elle emmena son frère vers la retraite intime de son cabinet de toilette, qu'un paravent transformait en boudoir.

Le peintre travaillait dans son atelier, situé au dernier étage de la maison, et relié à l'appartement par un escalier intérieur.

M. de Sélys enjoignit au domestique de ne pas le prévenir qu'il était là.

L'explication entre le frère et la soeur allait donc se dérouler dans le tête-à-tête le plus confidentiel. L'avocat ne doutait guère qu'elle n'aboutît à quelque confession dont il n'était pas sans appréhender la nature.

Il avait débuté sur une note un peu rude, mais devant la pauvre figure blêmissante de Lolotte et son silence effaré, il s'adoucit.

Quand il lui rappela leur longue intimité sans nuage, et sa tendresse, et la confiance qu'elle avait toujours eue en lui, la jeune femme vint se jeter dans ses bras.

--«Oh!» dit-elle, «Édouard, quoi que tu penses de moi, je t'en prie, ne doute jamais que tu sois ce que j'admire et ce que j'aime le plus au monde.»

Il l'écarta de lui.

--«J'en douterai si tu ne me donnes pas l'explication que je te demande.

--A propos de... d'hier, au théâtre?

--Oui, tu le sais bien. Finissons-en. Quelle raison avais-tu pour m'empêcher de donner la main à Philippe d'Orlhac?»

Elle tressaillit.

Ce nom sur les lèvres d'Édouard... prononcé tranquillement, sans défiance... Ce nom qu'il eût craché, s'il avait su!

--«Bah! tenais-tu tant que ça à lui donner la main?

--Il ne s'agit pas de savoir si j'y tenais.

--C'était bien de l'honneur pour ce petit monsieur. Toi, le célèbre Édouard de Sélys, pourquoi traiter en ami le premier venu, un garçon sans conséquence?

--J'estimais son père... Je l'estime lui-même. Il a de la valeur, et le montrera... Mais, encore une fois, il ne s'agit...

--Tu l'estimes!... Ah! tout ce que tu voudras, Édouard, mais pas ce mot-là... Ton estime!... Ne vaut-elle pas qu'on la mérite? Elle irait... de toi... de la hauteur où tu es, à ce viveur, à ce mannequin de salon!...»

L'avocat saisit presque brutalement le bras de sa soeur.

--«Charlotte!... Qu'y a-t-il entre cet homme et toi?»

Elle éclata d'un rire nerveux.

--«Oh! rien, rien du tout... Je ne lui ai pas parlé trois fois depuis que, par malheur, on nous l'a présenté.»

«Par malheur...» Le mot avait été involontaire, aussi involontaire que l'élan insensé de la veille.

Il frappa Édouard comme le choc d'une balle.

M. de Sélys recula, contemplant sa soeur avec des yeux si farouches qu'elle haleta, le coeur crispé.

--«Assez, Charlotte!... Je ne t'interroge plus. Je te défends même d'ajouter un mot.

--Édouard!... Quoi donc?

--Voilà ce qui m'avait traversé l'esprit. Mais je trouvais cela trop monstrueux... De toi, Charlotte, un soupçon, une insinuation sur ELLE!...

--Tu ne veux pas dire?...

--Ah! tu savais bien le sens de ton geste, malheureuse enfant!... Pour écarter ma main de celle d'un autre homme, tu ne peux avoir que deux motifs: une pensée indigne entre cet homme et toi... Ou bien une imagination plus indigne encore... la supposition que Marcienne...»

Elle cria, les mains projetées, comme dans la terreur d'un écroulement:

--«Moi! Jamais, jamais!... Moi, j'aurais accusé Marcienne!... Est-ce que c'est possible, voyons?... Ta femme... ô mon Dieu!...

--L'accuser?...» répéta-t-il. (Et Charlotte le voyait avec une expression de physionomie nouvelle, inattendue, froidement redoutable.) «Mais si tu osais l'accuser, toi, je te rejetterais comme un petit reptile venimeux! L'accuser!... C'est déjà trop que tu te sois forgé quelque vilain scrupule romanesque... Ah! M. d'Orlhac te semble inquiétant pour mon honneur, et tu prétends me mettre sur mes gardes!... Tu défendrais par tes manèges inconvenants la vertu de ta belle-soeur et la dignité de mon foyer!... Ta belle-soeur!... qui doubla mon affection pour la petite fille que tu es, qui t'ouvrit son coeur au large, qui t'abrite de toute la hauteur de son caractère... Mais tu ne peux pas avoir assez de respect, assez d'adoration pour elle!»

Elle râla:

--«Édouard, tu te trompes... Je te jure que tu te trompes... Quelle abominable idée!»

Il marcha vers elle, et ses yeux aigus de sondeur de consciences enfoncèrent des vrilles d'acier dans les diaphanes prunelles bleues:

--«Alors, dis-moi, Charlotte, pourquoi la scène absurde d'hier au soir? Pourquoi, ce matin, le mot de «malheur» en parlant de mon amitié pour Philippe d'Orlhac?

--J'étais nerveuse... j'étais folle... je ne sais plus...

--Allons donc!»

Une inspiration la souleva:

--«Et si tu avais d'abord deviné juste? Si j'avais craint... de... de... penser... un peu trop à M. d'Orlhac?...»

Elle ne savait pas comment exprimer cette chose. Les mots ne venaient pas, ou venaient dans une sécheresse, avec des heurts, au lieu de la trouble douceur où ils eussent coulé si elle avait dit vrai.

Son frère l'examina avec un clignement d'ironie.

--«Tu mens.»

Elle lui tendit les bras, défaillante.

--«Édouard... Jamais tu ne m'as parlé ainsi... Jamais tu ne m'as regardée ainsi... Je mourrai de ton mécontentement... Ne peux-tu pas oublier une minute d'inconséquence... me pardonner?»

Il répliqua durement:

--«Je n'oublierai pas, je ne te pardonnerai pas, parce que tu n'as pas été VRAIE. Depuis quelque temps tu joues une comédie dont le but m'échappe, mais dont le dernier acte, je l'espère bien, a été représenté hier.»

Charlotte se tordait les doigts autour d'un mouchoir tout humide de ses larmes. Elle ne protesta pas contre ce mot de «comédie». Si elle eût gémi sa sincérité, la réelle torture morale qui l'avait détraquée, jetée à des extravagances de paroles et de démarches, elle eût trouvé des accents trop persuasifs. Son frère aurait vu clair en elle, mais clair aussi autour d'elle, dans l'affreuse région de mystère... Oh! n'avait-il pas déjà marché, au cours de son inquisition tâtonnante, dans la direction de son malheur? Dût-il l'écraser dans sa colère, elle le détournerait de ce chemin, au moins par son silence, puisque toutes ses paroles étaient si maladroites. Elle lui barrerait la voie de ses bras ouverts, de ses lèvres closes, de son coeur qu'il déchirait.

Blottie sur sa chaise longue, où se bousculait le désordre des coussins, effondrée de sanglots, Charlotte ne prononçait plus que de vagues exclamations de prière et de douleur.

Édouard de Sélys fut implacable. Nulle faute découverte ou avouée de sa jeune soeur ne l'eût monté à ce degré d'indignation. Mais il s'exaspérait devant l'équivoque, les protestations qui n'expliquaient rien, l'inconnu de cette âme, naguère limpide et chantante comme une eau de source, et où jamais il n'avait distingué l'ombre d'un secret ou d'une pensée douteuse. Puis, par-dessus tout, l'offense d'un soupçon effleurant Marcienne le jetait hors de lui. Et c'était cela qu'il ne pouvait s'empêcher de lire dans le mutisme de Charlotte; c'était cela qui, pour la première fois, le glaçait contre elle d'hostilité, cela qui le transformait un peu en bourreau. Car il broyait cette faiblesse sous sa rudoyante autorité.

Heureusement il n'alla pas jusqu'au bout de ses velléités de représailles, de châtiment. Il n'énonça pas l'affreuse réflexion qui le traversa: «Ah! elle n'est une des nôtres que par mon père. C'est le sang louche de sa mère qui se trahit en elle par cette basse pensée de calomnie et d'intrigue.» Ces mots meurtriers, il ne les prononça pas. Mais leur suggestion mit une âpreté plus décisive dans ses paroles d'adieu: ils en furent le sourd commentaire.

--«Je vais partir sans avoir obtenu l'éclaircissement auquel j'ai droit, Charlotte. Garde ton secret. Je suis fixé. Tu me laisses un doute. C'est me donner une certitude. Jamais tu n'effaceras de mon esprit ce que ton étrange attitude y a fait naître ce matin. Tu n'es plus l'enfant que j'ai aimée. Tu es autre. J'habituerai sans doute mon affection à ton nouveau visage. Mais ce ne sera plus la même chose.»

Il sortit sans voir la frêle silhouette qui se dressait, puis retombait. Il n'avait nulle pitié pour Charlotte. En ce moment, par une pénible évocation, ce qu'il apercevait en elle, c'était ce qu'il avait oublié pendant près de trente ans: le ténébreux fantôme maternel, la créature inconnue de lui dont l'hérédité médiocre devait, à certaines heures, dans cette personnalité frêle, triompher de l'âme des Sélys.

Le contraste s'imposait dans sa pensée avec Marcienne, fleur d'une sève si franche, éclose à des rameaux intacts de toute greffe obscure. La noble femme! Elle lui paraissait plus altièrement pure et plus précieuse que jamais. Et il en voulait à Charlotte d'être l'enfant inconsciente qui, dans quelque trouble région d'une vulgaire origine, aurait ramassé des parcelles de boue pour en éclabousser la robe de lumière.

Lorsqu'il rentra, Mme de Sélys fut frappée du respect tendre avec lequel son mari l'abordait. Un malaise la prenait quand il trahissait ainsi la sourde chaleur de ses sentiments pour elle. Que ne se renfermait-il toujours dans la barrière habituelle de son humeur un peu rêche, de ses absorbantes préoccupations d'esprit! Quel châtiment de constater la force latente de sa sûre affection, et de subir sa confiance!

--«Je viens d'avoir une explication avec Charlotte,» dit M. de Sélys.

Marcienne tressaillit. Elle n'avait pas prévu cela.

--«Une explication... A propos de quoi? Parce que la pauvre petite était un peu nerveuse hier?

--Elle ne sera plus nerveuse,» prononça l'avocat, d'une voix sèche d'autorité. «Elle n'a pas le droit de l'être. Je le lui ai fait comprendre.

--Que s'est-il passé entre vous?

--Rien... Mais je ne vous cache pas qu'elle m'a fait de la peine, beaucoup de peine. Pour la première fois aujourd'hui j'ai songé que cette enfant n'est que ma demi-soeur. C'est une idée, figurez-vous, qui ne m'était jamais venue, du moins avec cette impression de distance morale, d'éloignement...

--Oh! d'éloignement...» supplia Marcienne.

Le mot sonna en elle avec un accent lugubre, un accent d'irrémédiable. Une responsabilité de désastre l'écrasa.

Elle eut l'épouvante du voyageur qui, pour se réchauffer et se réjouir, allume dans la forêt une flambée de bois mort, puis, sa route reprise, du haut de la colline, voit une fumée sinistre et des sursauts rouges de flamme s'élancer des futaies séculaires. Il a déchaîné la catastrophe. Il regarde avec horreur ses mains involontairement criminelles. Et son désespoir ne peut plus rien pour entraver le malheur dont il est cause.

Est-il possible qu'elle ait accompli cette sombre action, elle, Marcienne?... qu'elle ait contraint ces deux êtres à se faire réciproquement du mal?... Cette admirable tendresse du frère et de la soeur,--née d'un rare dévouement et d'une reconnaissance non moins rare,--cette belle chose unique... est-ce bien elle qui vient de l'empoisonner, qui la transforme en une source de défiance et de douleur?