Lèvres closes

Part 5

Chapter 53,702 wordsPublic domain

Les grands yeux bleus se tournèrent, la regardèrent en face, sans dureté.

--«Oh! oui... bien coupable!

--Penserais-tu que ma mort fût une solution?

--Es-tu folle?...» s'écria Lolotte avec un soubresaut et un regard dont l'anxiété toucha vivement Marcienne.

--«Tu ne voudrais pas me voir mourir?

--Moi, te voir mourir?... Le vouloir?... Dis-moi, Marcienne, est-ce qu'une mauvaise passion détraque donc tous les autres sentiments? As-tu cessé de m'aimer, toi?

--Oh! ma petite soeur...

--Imagines-tu que j'aie pu anéantir tout à coup dans mon coeur ma tendresse pour toi? Elle est déchirée, cette tendresse... Elle souffre... elle s'indigne... elle se révolte... Mais si tu mourais!... Oh!... D'ailleurs puis-je souhaiter pour Édouard ce qui serait le plus grand des malheurs? Veux-tu que je te dise, Marcienne? Eh bien, je crois qu'Édouard préférerait te savoir vivante et criminelle envers lui plutôt qu'innocente et morte. Tu ne sais pas comme il est bon, tu ne sais pas comme il t'aime!...»

Elle fondit en larmes.

--«Ah!» murmura Marcienne, «ce qui est abominable, c'est que je le sais.

--Tiens,» reprit Charlotte, «l'autre jour je t'ai parlé de divorce. Je n'avais pas réfléchi, j'étais bouleversée, je disais n'importe quoi pour t'arracher une résolution, une promesse... Mais un divorce,... et qui te donnerait à un autre!... Mon Dieu!... Ce serait la fin pour mon frère... la fin de son ambition, de son talent, de son courage à vivre, de son bonheur...»

Elle s'arrêta un instant, haletante, puis continua, gémit tout son chagrin, l'effroi qui la torturait, qui ne la quitterait plus:

--«Quand je pense que cette catastrophe est suspendue sur lui, sur sa chère tête, sur toute sa vie glorieuse... Qu'une indiscrétion, un hasard, une imprudence comme celle de cette lettre peut le foudroyer d'une minute à l'autre... Quand je pense que, dans un tel malheur, il deviendrait la risée du monde... Lui si grand, un objet de moquerie pour les sots!...

--Cela,» dit Marcienne, «je donnerais mon sang pour le lui épargner.

--Ton sang!... Et tu oublieras un chiffon de papier dans une poche. Tu l'as fait. Est-ce que toutes les résolutions, toutes les précautions de la terre peuvent empêcher un absurde accident comme celui-là?

--Écoute, Charlotte,» reprit Marcienne, «tais-toi. Il est impossible que nous parlions de ces choses ensemble. Elles sont entre nous... Et c'est effroyable! Mais les paroles n'y changeront rien, et nous abaisseront. Tais-toi, je t'en prie, tais-toi.

--Me taire!» s'écria Charlotte, «Ah! n'attends pas cela de moi. Ce ne sont pas des reproches que je t'adresserai, vois-tu. J'ai réfléchi. Puisqu'une créature si vraiment loyale et noble que toi peut faillir, c'est qu'il y a sans doute des tentations au-dessus des forces humaines. Je ne te jugerai pas, je ne t'accuserai pas... Mais tu ne m'empêcheras pas de te supplier, de te poursuivre de mes prières...»

Elle se coula en bas de la chaise longue, glissa à terre, posa ses mains jointes sur les genoux de sa belle-soeur.

--«Aie pitié de nous, Marcienne! Aie pitié de toi-même! Où vas-tu? Vers quels affreux déboires? Toi si sensible, si tendre, qui as dû mettre tout ton coeur, toute ta fierté dans ton amour!...»

Cette parole instinctive et sublime, cette sympathie si inattendue pour ses condamnables douleurs, cette confiance quand même dans son caractère, émurent Marcienne au delà de tout.

Elle se leva, toute pâle, agitée d'un tremblement.

--«Ne te mets pas à genoux devant moi, Charlotte.

--J'y resterai... je te supplierai... Essaie de guérir... Pars avec moi... Si c'est pour t'emmener, j'aurai la force de quitter Jacques... Et je t'entourerai... Je te consolerai...

--Lolotte!...»

Le petit nom de tendresse palpita dans un sanglot. Mme de Sélys prit sa belle-soeur entre ses bras, la releva, la força de s'étendre à nouveau sur la chaise longue. Puis, s'asseyant sur le tapis, posant sa tête à côté de la douce tête blonde, l'orgueilleuse Marcienne pleura.

--«Chérie... Ma pauvre chérie...» murmurait Charlotte, apitoyée mais intimidée aussi par le miracle de ces larmes, qu'elle n'osait pas considérer comme une victoire.

--«Ah! la misère de la vie!...» soupira Mme de Sélys.

--«La vie... elle était si belle pour toi, Marcienne!

--Je ne pense pas à moi.

--A qui donc?

--A toi, mignonne... A ce que tu endures par ma faute, sans que je le veuille, sans que j'y puisse rien.

--Sans que tu y puisses rien?...» répéta Charlotte, qui se rejeta en arrière, consternée.

--«Ne t'écarte pas de moi, chère petite. Entends-moi. Tu as prononcé tout à l'heure des paroles belles à éblouir les coeurs et à désarmer le Destin. Tu ne sais pas ce que tu as dit, parce que tu l'as dit dans ta candeur. Tu ne connais rien de l'existence... rien des passions. Ne m'interromps pas... Je sais... Tu as vingt-neuf ans, tu es mère, tu aimes ton mari, tu lis des romans et l'on t'a raconté qu'il y a des cocottes. Alors tu crois que le monde n'a plus de secrets pour toi. Mais tu es innocente comme ton dernier-né, ma chérie! Et tu as conservé jusqu'à ce jour toute la sévérité intransigeante que cette innocence comporte. C'est pour cela que j'ai pleuré d'admiration devant ta générosité. Toi qui ne comprends pas la faute, tu en as compris la douleur. Toi qui pourrais maudire mon amour coupable, tu as offert de m'aider à l'immoler en risquant ton amour légitime, en m'offrant de quitter ton mari...

--C'est pour Édouard,» interrompit Lolotte.

--«Oui, je sais que c'est pour Édouard... Mais n'as-tu pas prononcé ce mot merveilleux: que tu me «consolerais»?

--Je voudrais avoir à te consoler maintenant, ma pauvre Marcienne. Plus tard je ne pourrai plus. Je ne sais si tu nous auras fait plus de mal qu'aujourd'hui, mais le mal que tu te seras fait à toi-même sera inguérissable.»

Cette phrase, prononcée d'un ton légèrement péremptoire, émanée de la réflexion, et non plus, comme les autres, d'une spontanée tendresse, aida Mme de Sélys à se reprendre, à recouvrer son sang-froid, et même un peu de son habituelle hauteur.

Cependant elle ne nia pas le nouveau devoir que lui créait la magnanimité de Charlotte.

--«J'ai une dette envers toi désormais,» lui dit-elle. «Une dette de sacrifice, car tu accomplirais, j'en suis sûre, celui que tu m'as proposé. Je te jure, Charlotte, je te jure solennellement, que si je puis m'acquitter envers toi et t'ôter ta peine en ne faisant souffrir que moi, je m'arracherai le coeur pour remettre la paix et la joie dans ta vie.

--Mais,» dit gentiment Charlotte, «si tu consentais à partir avec moi, je n'hésiterais pas à faire souffrir Jacques. Que deviendrait-il, moi absente? Pourtant je ne te marchanderais pas son chagrin. Dois-tu avoir plus de ménagements pour un autre?... Un autre... qui n'est pas ton mari... et qui ne peut pas t'aimer plus que Jacques ne m'aime.»

Mme de Sélys l'embrassa pour dissimuler un sourire.

VI

Tandis que se prolonge le bruit des applaudissements, des bravos, le rideau descend devant le geste incliné des acteurs, le sourire de l'actrice, tous trois debout, les mains unies, dans le joli décor de fraîche modernité,--étoffes souples et pâles, laques légères, vraies plantes verdoyantes et vivantes dans les potiches de prix, sous l'éclat blanc des tulipes électriques.

Cette répétition générale, dès le premier acte, s'annonce comme un succès. Le rideau retombé, on acclame encore, on applaudit encore. Une troisième fois la scène se découvre, pour un salut plus expressif, plus reconnaissant, des interprètes masculins, un sourire plus radieux de l'étoile qu'ils encadrent.

Et tout le grand théâtre frémit, secoué de la base au faîte par le retentissement des passions que viennent d'exprimer ces trois êtres. Un accent de vérité humaine, d'angoisse humaine, a vibré sur la foule. Des centaines de coeurs ont tressailli; des centaines de mémoires, chargées de souvenirs, ont ressuscité des noms, des images... Toutes ces femmes, tous ces hommes, songent à quelque analogie de joie ou de douleur, cachent quelque triomphe ou quelque plaie d'amour, derrière le masque d'approbation littéraire, le détachement intellectuel des appréciations.

--«Bien mené, ce premier acte. Une exposition claire, une situation, du mouvement...

--Elle est intéressante, la petite femme... Un peu bécasse...

--Une bécasse qui deviendra une grue.

--Croyez-vous?

--Voyons!... Si l'auteur la fait à ce point vertueuse, c'est pour qu'elle s'en repente plus tard.

--Pourtant cette crânerie d'avouer la tentation... de réclamer l'appui moral de son mari...

--Il s'en fiche bien, son mari, de l'appuyer moralement. Il va souffrir comme un fat de ce qu'elle a été effleurée par le rêve d'un autre amour. Il ne lui pardonnera jamais sa franchise.

--Ça, c'est vrai. Tous les maris déclarent qu'il n'y a pas de femme fidèle, mais chacun haïrait la sienne s'il pouvait croire avec certitude qu'elle a désiré pendant une minute les lèvres d'un autre homme.

--Aussi, pourquoi avoue-t-elle, cette petite dinde?

--C'est une gaffe. On pourrait appeler la pièce: _La Femme qui fait des Gaffes_.»

Dans la loge d'avant-scène où se trouvaient les deux couples de Sélys et Fromentel, une voix,--une petite voix flûtée et douce,--s'éleva lorsque la chute définitive du rideau cacha le trio des acteurs:

--«Le mari, la femme et l'amant. C'est la famille moderne. Car, pour ce qui est de l'enfant,--quand il existe,--il compte si peu!...»

Trois regards stupéfaits, douloureux ou mécontents, se dirigèrent vers Charlotte.

--«Eh bien!...» murmura son frère.

--«Ce n'est pas toi qui parles, Lolotte. Où as-tu lu cette phrase?» grogna le peintre.

Marcienne posait sur sa belle-soeur des yeux d'inquiétude et de supplication.

C'était le châtiment que, sans préméditation ou calcul, la petite maintenant lui infligeait. La gêne qu'imposait à Charlotte une contrainte morale, l'angoisse du secret, la crainte de le trahir, le tremblement intérieur d'indignation ou d'inquiétude qu'un rien suffisait à éveiller, lui donnaient une gaucherie qu'elle essayait de dissimuler sous des fanfaronnades. Désorientée brusquement dans sa conception des choses, elle se montrait plus naïve que jamais par sa façon de se lancer à un autre extrême.

Des mots amers, des constatations cyniques, une perception de la vie changée, sceptique, soupçonneuse, la bravade d'une philosophie perverse, derrière laquelle sanglotait la révolte d'une âme tendre et blessée, voilà par quelle attitude Charlotte reprenait le train de l'existence courante, cachait l'exaspérant secret, trompait la hantise de l'idée fixe.

N'était-ce qu'une attitude? Quels ravages inconnus la goutte corrosive de poison n'exerçait-elle pas sur le fond candide de cette nature sans défense?

Était-il possible que ce coeur si frais s'altérât, se corrompît, fût menacé par la dissolution des croyances éteintes, de l'idéal ébranlé, de la foi morte?

Serait-ce elle, Mme de Sélys, qui aurait accompli cette oeuvre d'assassinat moral, de dévastation?

Elle examinait Lolotte et la trouvait changée, même de visage. Quelque chose d'arrêté, de durci dans les traits. Ce n'était plus le flou enfantin, la fleur de chair toujours pétrie de sourires et creusée de fossettes. L'azur des yeux ne pétillait plus comme une source au soleil, mais s'immobilisait, s'assombrissait en surface d'abîme.

L'inquiète attention de sa belle-soeur sembla surexciter les velléités audacieuses de Mme Fromentel.

--«Eh bien, quoi donc?... Vous avez l'air scandalisés tous les trois. Je ne dis rien d'extraordinaire.

--Tu dis: le mari, la femme et l'amant,» fit observer le peintre,--que ce dernier mot sur les lèvres de sa Lolotte gênait comme l'eût gêné une tache sur la robe délicate.--«Mais ce n'est pas juste. La faute n'a pas été commise. Cette petite imprudente,--comment s'appelle-t-elle?--s'est reprise à temps!... Et c'est très touchant, l'aveu à son mari.

--C'est très touchant? Tu veux dire que c'est très bête... Quand elle pourrait avoir des rendez-vous si amusants, sans que personne en sache rien, le mari moins que tout autre. Ah! elle a bien tort de conserver des scrupules. Mais ça lui passera avant le quatrième acte. Espérons-le.»

M. de Sélys ouvrait la bouche pour répondre à sa soeur; mais il remarqua une lueur de colère dans les yeux de Jacques Fromentel, et il se tut.

Marcienne, pressentant aussi l'irritation du peintre, essaya de détourner son attention.

--«Regardez donc, Jacques, quel type étrange, cette femme brune, là-bas, à gauche, au balcon. Elle me rappelle votre Dalila... Vous vous souvenez?... votre prix de Rome.»

Il avança le buste, et distraitement:

--«Tiens, c'est vrai.»

Charlotte se penchait à son tour:

--«C'est peut-être ton ancien modèle, Jacques. Elle aura fait son chemin. Ça m'a l'air d'une cocotte calée.»

Fromentel se tourna, le geste nerveux, la voix âpre:

--«Fais-moi le plaisir de te taire. Je te défends ces expressions. Tu as déjà trop parlé pour ce soir.»

Lolotte essaya de ricaner:

--«Je ne suis plus une enfant.»

Puis elle eut une brusque retraite vers le fond de la loge. Un picotement de larmes lui rougissait les paupières. Elle murmura:

--«Si la vie est répugnante, ce n'est pas ma faute. Je n'ai pas demandé à la voir.»

Édouard de Sélys regarda son beau-frère avec une interrogation soucieuse:

--«Qu'est-ce qu'elle a?

--Ah! je n'en sais rien,» dit brusquement le peintre. Il ajouta entre ses dents:

--«Je n'aime pas les énigmes. Je commence à en avoir assez.

--Jacques!...» murmura la voix suppliante de Marcienne.

Ils ne parlèrent plus. Le rideau se levait. Charlotte revint à sa place. Une lourdeur de malaise tomba entre ces quatre personnes, jadis étroitement unies dans une confiance et une communauté de bonheur vraiment rares.

Les yeux vers la scène, ils demeuraient maintenant inattentifs aux passions fictives, repliés chacun vers sa préoccupation intérieure, avec l'inquiétude des âmes proches et mystérieuses, des âmes si chères dans lesquelles, réciproquement, ils ne lisaient plus.

Marcienne, un moment, baissa les paupières, en proie à une détresse indicible.

L'après-midi, elle avait été rue Ribéra.

Sur sa chair glissait encore le frisson des caresses. Elle était comme imprégnée de baisers. Mais pourquoi la volupté demeurait-elle maintenant en elle-même à fleur de nerfs, sans éveiller comme autrefois les échos profonds de sa personnalité intérieure, sans la jeter dans cet état d'ivresse morale qui complétait et prolongeait l'ivresse physique?

Ce n'était ni lassitude ni insuffisance de coeur. Jamais sa tendresse et son désir n'avaient volé plus ardemment vers Philippe. Jamais elle n'avait plus souffert de le quitter qu'à leurs récents adieux. Si, dans le bonheur, il lui eût été possible de mettre en doute la force de sa propre passion, c'est à la souffrance accrue des départs, à l'anxiété plus vive de vouloir être toujours éperdument idolâtrée, qu'elle en eût reconnu la tyrannie.

Mais voilà... Tandis que cet amour lui devenait plus nécessaire, il lui apparaissait comme d'une essence moins précieuse, d'une beauté moins exceptionnelle. A mesure que ses sens et son coeur se prenaient davantage, sa souveraine et exigeante imagination se désintéressait, se détachait, cessait d'excuser, de parer, de diviniser les joies.

La crise qu'elle avait subie un jour en montant l'escalier de Charlotte revenait fréquemment, moins aiguë, moins extrême, et par conséquent plus durable. Il s'y mêlait une pitié pour sa belle-soeur, puis maintenant la crainte de voir se détraquer le jeune ménage par le déséquilibre où elle avait jeté cette pauvre petite âme.

Et peut-être l'ensemble de tous ces sentiments formait-il chez Mme de Sélys ce qu'on nomme le remords,--disposition complexe et plus variable d'un individu à l'autre qu'aucune manifestation de la personnalité morale.

Ce soir, au théâtre, sur toutes ces vagues intérieures de mélancolie qui gémissaient en elle, un souffle passa, une voix plus déconcertante: «Philippe m'aime-t-il?... M'aimerait-il encore s'il avait la vision amère de tout ce qui s'agite en moi?... Il ne connaît que la sérénité de ma tendresse. Son coeur serait-il assez fort pour ne pas reculer devant mes doutes, mes regrets, la tyrannie de mes chimères, les dénigrements de ma raison?... Me devine-t-il? Aime-t-il vraiment la pauvre femme orgueilleuse et tourmentée que je suis... ou seulement la maîtresse qui l'enivre, la donneuse de sensations, l'amante qui lui sourit, qui lui sourira toujours et quand même?...»

Elle frissonna. Aujourd'hui un léger malentendu s'était produit entre eux... une petite querelle sans commencement ni fin, et surtout sans cause. Mais la folle sensibilité de Marcienne avait cru sentir le différend de leurs âmes s'élargir au delà des paroles. Et c'était affreux, cette impression d'éloignement, d'étrangeté, de distance, qui, pour un motif insignifiant, pouvait tout à coup survenir entre deux êtres qu'unissait le plus ardent des liens.

Philippe n'avait pas frémi comme elle devant cette espèce de sacrilège. C'était un homme impatient et jeune. Il n'avait vu que le futile sujet du débat, n'avait pas compris l'émotion exagérée de Marcienne. Pour un rien, dans sa susceptibilité sentimentale, n'avait-elle pas failli mettre leur amour en cause? A cette heure sûrement il lui en voulait de la condescendance hautaine par laquelle, sans daigner trahir le tremblement de son coeur, elle avait soudain coupé court.

A présent, où était-il par la pensée? Dans quelle région lointaine, un peu hostile peut-être? Ah! douleur... Avec la misère de cette attitude absurde de Charlotte, l'étranglement de leur malaise à tous quatre dans cette loge!... Mais, après tout, n'était-ce pas mieux que tant de pointes cruelles la déchirassent à la fois? Le courage d'en finir... N'y trouverait-elle pas le courage d'en finir?... Si Philippe lui gardait rancune... s'il la boudait à leur prochaine rencontre... (elle devint toute froide à se l'imaginer), c'est qu'il ne l'aimait pas autant qu'elle avait cru, c'est qu'il pouvait endurer une séparation,--fût-ce passagèrement,--séparation morale plus tranchante que la séparation physique... Et alors... la promesse faite, l'engagement pris de s'arracher, si elle souffrait seule, ou du moins,--ce qu'il fallait interpréter,--si elle souffrait le plus...

Un torrent glacé submergea son âme. Au fond des livides profondeurs, Marcienne entendait des phrases dont le sens et l'accent lui parvenaient confus et assourdis, comme de très loin.

C'était le drame qui continuait à se dérouler sur la scène. Un cri poignant de passion s'éleva, qui lui fit monter des larmes dans les yeux, bien qu'elle n'eût rien suivi des péripéties d'où il jaillissait. Mais il lui sembla que son propre coeur avait crié.

Puis elle cessa de réfléchir. Elle imaginait le visage de Philippe tendu et fermé pour toujours, dans l'éloignement, l'indifférence. Et ce fut une douleur insoutenable.

Alors, tout à coup, sur ses nerfs à vif, l'effleurement d'un bruit léger. Une porte retombait, en un choc étouffé de capitonnage. L'indication murmurée par une ouvreuse soulevait quelques «chut!» à l'orchestre.

Marcienne jugea absurde l'impulsion qui lui faisait se dire: «Si c'était lui!...» Elle s'interdit de se retourner. Mais l'attraction fut trop forte. Un mouvement, un coup d'oeil vers le passage obscur entre les baignoires... Et elle aperçut M. d'Orlhac.

Il commettait la chose interdite. Présenté récemment à M. de Sélys par le plus intime ami du père qu'il avait perdu, accueilli avec une chaude bienveillance en souvenir de ce même père, que l'avocat avait connu et estimé, Philippe ne pouvait éviter sa poignée de main partout où il le rencontrait. Aussi, pour sa maîtresse comme pour lui-même, le jeune homme esquivait cette nécessité, dont tous deux également sentaient la gêne, la duplicité humiliante.

La grande différence d'âge entre lui et M. de Sélys permettait qu'il réduisît leurs rapports à la plus étroite limite. Donc il était convenu que Philippe ne se trouverait avec le mari de Marcienne que lorsqu'il ne pourrait faire autrement. Même, quand les amants se racontaient d'avance l'emploi de leurs soirées, c'était autant pour prévenir une coïncidence de ce genre que pour le plaisir de mêler leurs existences et de se suivre au loin par l'imagination. C'était perdre les mille rapprochements que les occasions mondaines et des relations officielles faciles à resserrer, leur eussent offerts. Mais leur délicatesse préférait cette privation.

«D'ailleurs,» disait Philippe à son amie, «c'est pour moi une joie trop douloureuse de te voir là où tu n'es pas mienne.»

Elle avait beau répondre: «Je suis tienne partout,» c'était la plus sûre cause de son courage d'abstention, à lui, le bouillonnement exaspéré de sa jalousie, l'exacerbation de ce mal terrible qu'il avait dans le sang, dans le coeur, dans la tête, et dont il s'affolait en contemplant Marcienne à côté de l'époux.

Ce soir donc il s'imposait une discipline cruelle et il manquait à un engagement sérieux.

Pourquoi?

Mme de Sélys ne se posa pas la question. Philippe était là. Il ne pouvait pas ne pas y être. Ne venait-il pas effacer par un échange de regards l'ombre si légère et pourtant si intolérable entre eux? A peine loin d'elle, comme elle à peine loin de lui, ils avaient souffert du même tourment. Cette futile brouille... un peu de reproche, un peu de tristesse dans leurs yeux, un peu de froideur dans leurs paroles, avaient-ils pu, l'un ou l'autre, supporter cela?

Elle s'en torturait tout à l'heure, et elle se torturait surtout de croire qu'il n'en avait pas autant qu'elle-même le coeur broyé. Pauvre folle! qui cherchait dans cette assurance l'énergie d'affronter le pire,... l'effroyable supplice d'un définitif adieu.

Un adieu... Mais y avait-il, entre elle et lui, un adieu possible?... Elle le fuirait au bout du monde que, tout à coup, il apparaîtrait, il la regarderait, comme maintenant... Et tout le reste s'anéantirait, s'effacerait, emporté par un souffle immense de joie, comme à cette minute, où le coeur triomphant de Marcienne volait à sa lèvre invinciblement souriante, et où tous les deux, Philippe et elle, par-dessus la foule qui remplissait ce théâtre, par-dessus les conventions, par-dessus les catastrophes possibles, accueillaient et s'envoyaient dans un ravissement l'invisible essaim des baisers.

--«Marcienne!» dit la voix de Charlotte.

L'amoureuse extasiée tressaillit. Elle oubliait sa belle-soeur. Et celle-ci avait vu. Mme de Sélys rougit profondément, tandis qu'elle se tournait de nouveau vers la scène.

Les deux hommes, placés en arrière dans la loge, n'avaient pu remarquer ni l'entrée de Philippe d'Orlhac, ni l'échange si prompt, si dangereux, des passionnés regards.

En entendant l'exclamation de sa soeur, M. de Sélys se pencha vers elle, sans songer même à observer sa femme.

C'était Lolotte qui le préoccupait. D'où venait la nervosité, si fréquente maintenant, de la pauvre petite? Son mari avait été un peu rude avec elle tout à l'heure. N'avait-elle pas le coeur gros?

--«Qu'est-ce que c'est, mignonne?» interrogea-t-il à voix basse.

--Je disais à Marcienne d'écouter. Elle regardait dans la salle. Elle perdait le plus intéressant.

--Le plus intéressant!... oh!...» murmura l'avocat,--que les drames des tribunaux civils, encore plus peut-être que ceux de la cour d'assises, rendaient rétif aux psychologies artificielles.--«Enfin tu t'amuses, c'est le principal, ma chérie.»

Il lui avait soufflé cette douce parole tout près de l'oreille, pour ne pas troubler le silence dans lequel s'immobilisait un public garrotté d'émotion. Charlotte, le cou un peu tordu en arrière, leva sur lui des yeux de reconnaissance, de douleur voilée, de filial enthousiasme.

--«Que tu es bon et grand, Édouard!... Je ne connais pas de plus grand coeur que le tien.»