Lèvres closes

Part 4

Chapter 43,726 wordsPublic domain

L'orgueil d'Édouard n'admettait pas l'abandon complet à une femme, même à la femme qu'il adorait. Et celui-ci, ce Philippe, qui se livrait, qui se donnait, qui ne savait pas comment se donner assez, dût-il en souffrir!... Quel ravissement, quel attendrissement de tenir entre ses mains le bonheur d'un être si cher! Comme elle l'aimait pour sa confiance, pour la noble témérité qui consiste à ne rien garder par devers soi en amour. L'immensité tendre qu'elle sentait en elle-même était si bien faite pour accueillir le don merveilleux, pour abriter chaudement, profondément, le coeur candide et désarmé!

Elle glisse sa bouche contre l'oreille de Philippe. Elle murmure,--par un jeu où se plaît leur passion:

--«Qu'est-ce que je suis pour toi?

--Tu es mon idole adorée.»

Elle secoue la tête,--cette tête dont la fierté grave se disperse en mutinerie amoureuse, et qui, les cheveux défaits, paraît si jeune dans le désordre des dentelles.

--«Qu'est-ce que je suis?

--Ma passion... mon bien... mon tout.

--Non... Non... Dis vite.»

Alors il prononce le mot qu'elle attend,--ce mot que le respect de l'homme n'eût pas avoué d'abord à lui-même, mais que Marcienne a transfiguré, dont elle a fait un suprême symbole d'étreinte, de communion sensuelle, de périlleuse et divine folie.

--«Tu es ma maîtresse.

--Oui... Je suis ta maîtresse... TA MAÎTRESSE!...»

Elle serre les dents, pâle de la signification ardente. Les étoiles de ses yeux scintillent et sombrent entre le voile des cils. Elle fait répéter à Philippe, elle répète elle-même les syllabes dont la hardiesse d'aveu, dont même la sonorité nerveuse et crissante la grisent. Puis elle ajoute, la voix mollie en un roucoulement de rêve:

--«Tu es mon amant... mon amant!...»

Pour le lui redire, le jeune homme se met à genoux, délirant d'adoration:

--«Je suis TON AMANT!...»

N'est-ce pas leur destinée? L'exaltation de leurs sens et de leurs âmes, les puissances inconnues de vivre qui s'éveillent en eux, et dont eux-mêmes restent éblouis, ne leur crient-elles pas que tout au monde doit être erreur, excepté de telles indications, si hautement souveraines, de la Nature et de leur conscience,--non pas de la conscience artificielle que leur ont façonnée les morales humaines, mais du sentiment irrésistible, primordial, qui crée l'harmonie de leurs deux êtres.

Jusqu'à ce jour, Marcienne le croyait. Elle ne se découvrait aucun remords. Plusieurs fois, d'ailleurs, elle s'était dit: «Il n'est qu'une seule vertu absolue, la bonté. Ne pas faire souffrir, tout est là.» Et elle se plaisait à résumer la philosophie de son généreux coeur par cette phrase,--à propos de laquelle on la taquinait dans l'intimité:

«Mieux vaut commettre une grande faute que de causer une petite douleur.»

Mais aujourd'hui, dans l'enivrement du plus excessif bonheur, elle tressaille... Au fond d'elle-même, tout à coup, un sourd murmure de larmes... Elle revoit la petite figure blonde, crispée d'angoisse:

«Charlotte!»

Marcienne n'a pas prononcé le nom tout haut. Elle ne veut pas parler à Philippe d'une pareille tristesse, et dont la divulgation les mettrait tous trois dans une situation si délicate.

Mais il a senti leur splendeur d'amour s'assombrir,--comme, les paupières fermées, on devine le passage d'une nuée sur le soleil.

--«Marcienne, promets-moi que tu m'aimeras toujours!...»

Elle le regarde sans répondre, et il s'épouvante de l'amertume de son sourire.

--«Oh! chérie, pas ces yeux-là... Ils me font mal.»

Elle ne les éclaire pas. Elle les détourne.

Une violence monte au coeur de l'amant.

Il est sujet à des crises farouches lorsqu'il se heurte à l'inaccessible dans l'âme et dans l'existence de cette femme.

--«Ah! je sais bien que tu appartiens à un autre...»

Un silence.

--«Et tu l'as aimé!...»

Elle a un geste qui implore, mais qui ne proteste pas.

Philippe s'affole.

--«N'as-tu aimé que lui?... Que sais-je de toi pendant toutes les années où je ne t'ai pas connue?... Oh! ton passé... Oh! toutes tes paroles... tous tes pas... Oh! tout toi que je n'ai pas possédée... que je ne peux plus prendre... que tu ne pourrais plus me donner toi-même si tu le voulais!...»

La fauve douleur est déchaînée. Elle bondit dans sa prison de chair; elle se plaint... et tout à l'heure elle va rugir aux barreaux de la cage, à la barrière des dents serrées.

En face d'elle, chez Marcienne, l'orgueil et le mystère se dressent. Toutefois, dans le silence de fierté, une clameur de passion retentit. Elle n'accordera pas une explication à la colère de son amant, mais elle se jette d'un élan sur cette poitrine orageuse.

--«Philippe... Tais-toi! Je t'adore!...

--Tu m'adores?... Et quand je te demande: «Toujours?...» tu hésites... Ce mot-là te fait peur!»

Peur!... Il ne sait pas si bien dire. Il ne connaît pas l'effroi des deux syllabes,--pour lui si longues, pleines d'éternité,--pour elle si courtes!

Qu'est-ce que le «toujours» de l'amour en l'espoir de cette femme si proche de quarante ans?... Elle frémit jusqu'au fond de son être d'une intolérable épouvante.

Et le reproche insensé du jeune amant l'accable. Lui expliquera-t-elle?... Oh! plutôt mourir. Il ne saura que trop vite! Elle songe au bourreau qu'il sera, et le noble pardon qu'elle lui accorde d'avance l'emplit d'une ivresse d'abdication, d'un attendrissement infini.

--«Oui... mon Philippe... je t'aimerai toujours.»

Trop tard. Il a mesuré,--dans un autre sens qu'elle,--tout ce que les fatalités de la vie ont mis de distance entre eux.

C'est la coutumière torture,--sourde et confuse,--mais qu'un geste, un mot, une nuance d'intonation suffit à rendre aiguë.

Oh! ce quelque chose en elle d'impénétrable, d'insaisissable,--ce quelque chose tissé par les années, par les acquisitions de l'intelligence et du coeur, par les souvenirs, le long de tous les chemins fleuris de sensations où elle a marché sans lui!... Comme il s'en exaspère, comme il en souffre!...

--«Si tu m'aimais, tu divorcerais. Nous serions complètement l'un à l'autre.

--L'un à l'autre?... Mon Philippe... Nous ne pouvons pas l'être plus que nous ne sommes.»

Et c'est vrai. Ils ne peuvent pas. L'obstacle suprême est en eux et non en dehors d'eux. L'épouserait-elle--si elle était libre--cet homme de dix ans plus jeune qu'elle? Ce serait une faiblesse dont sa haute nature est incapable, et dont sa prévision clairvoyante aperçoit trop bien les conséquences. D'ailleurs elle n'infligera pas à Édouard cet effroyable désastre.

Elle garde le silence. Les lèvres inertes, les yeux mi-clos, elle goûte l'âcreté secrète, le parfum de ciguë qui mêle à sa passion une saveur si tragique. C'est la grandeur et la rédemption de sa faute. C'est aussi le brûlant aiguillon qui la précipite éperdue aux profondeurs des précaires béatitudes.

Dans un délire d'âme et de sens, Philippe se penche vers elle. Une soif de meurtre et d'amour éclate aux prunelles passionnées. Marcienne connaît cette lueur trouble. Elle s'y enivre. Elle la brave.

--«Tue-moi, Philippe... Tue-moi!

--Ah! tu le voudrais... dit-il. Oui... mourons, mourons!... C'est le seul moyen de nous appartenir tout à fait.»

Elle jette un cri de volupté, de surhumaine délivrance:

--«Ah! mourir, mourir de ta main!...»

Leur exaltation est indicible. Au cou délicat de Marcienne, Philippe crispe ses doigts nerveux. Elle perd le souffle. L'extase de ses yeux va vers l'amant et vers la mort.

Mais, tout à coup, le jeune homme se rejette en arrière, passe la main sur son front.

--«Je suis fou... Je suis fou!»

Sur leur désordre une stupeur s'abat. Un instant après, ils sont aux bras l'un de l'autre.

--«Que s'est-il passé? Qu'avions-nous?

--Ah! Philippe... Ton hésitation... Quel dommage!... Ce serait fini... Je dormirais dans mon rêve.

--Tu l'as souhaité?

--Follement.

--J'ai vraiment voulu te tuer, Marcienne.

--Qui t'a retenu?

--La pensée que je n'avais pas une arme pour me frapper immédiatement après et tomber là, près de toi, sur ton corps. Un revolver, un couteau à portée de ma main... c'eût été l'affolement complet, la démence irrésistible. Mais la seule préoccupation du moyen matériel m'a rappelé à moi-même. Puis, ensuite...

--Quoi donc?

--Une autre idée... qui m'est venue en second, celle-là... en second seulement, je l'avoue.

--C'est?...

--Le souci de ton honneur de femme.»

Elle ne répond pas. Elle l'avait oublié. Maintenant elle frémit. Elle voit la scène. Les deux cadavres trouvés là, demain. Quel scandale! Édouard... Charlotte. L'injustice, l'abomination d'un tel crime contre eux... Et pourtant?... Ah!... De quel soupir au bord des lèvres vaguement souriantes, de quels yeux noyés de regret, Marcienne suit dans le néant la minute fuyante, la minute irréfléchie et terrible où la vie, l'amour et la mort fulguraient en apothéose,--la minute unique, et qui aurait dû être la dernière, car, sans doute, elle ne reviendra jamais.

--«Oh!» s'écrie Philippe. (Il écartait les dentelles sur la poitrine fraîche, aux contours délicieux.)... «Comme je t'ai marquée mienne! Ah! il te faudra cacher ta gorge... De quelques jours, au moins, personne autre ne la verra.»

Une ironie, une férocité encore. Mais la frénésie se condense en volupté furieuse. Il couvre de baisers qui sanglotent, qui mordent, cette peau blanche, si tendre et fine, où toute empreinte s'exagère, et sur laquelle ses ongles ont laissé leur net et tragique dessin.

Marcienne ouvre ses bras et les referme éperdument. N'est-ce pas le Bonheur qu'elle étreint sous la forme jeune, impétueuse et belle, de cet amant selon sa chimère et selon son désir, de cet amant dont la ferveur atteint l'extravagance altière de ses propres songes? Elle est à lui dans un emportement de sensations,--qu'il sait exalter encore. Car Philippe, malgré le tumulte de son cerveau et de son sang, s'attarde aux lenteurs dévotieuses, aux errances et aux flâneries de caresses, qui retiennent longtemps la bien-aimée dans les sentiers de leur brûlant paradis...

Cette soirée, ils se haussèrent jusqu'à la cime suprême de leur amour.

IV

Le lendemain matin, dans son cabinet de toilette, au moment de prendre sa douche, Mme de Sélys éloigna sa femme de chambre.

Une fois seule, elle s'approcha du paravent de glaces, entr'ouvrit son peignoir, et tressaillit.

Devant les stigmates de colère et d'amour, violente prise de possession de sa chair, tentative désespérée d'étreindre son âme,--elle éprouva une joie orgueilleuse mêlée étrangement de soumission; puis une aiguë réminiscence des délices; et, par-dessus tout, un sentiment de fatalité sombre et forte, une impression de mystère.

Ce qui la ravit, ce furent moins les traces meurtrières des doigts sur la rondeur délicate, élancée du cou, qu'un signe farouche écartelé au-dessus du sein gauche.

Trois fines meurtrissures de pourpre violacée s'effilaient, se divisaient en s'éloignant d'un centre plus large, semblaient l'empreinte d'une patte griffue d'oiseau, ou bien une éclaboussure de sang, si rudement projetée là, qu'elle se serait incrustée sous la peau transparente.

Sur la poitrine pleine, lisse et neigeuse, cela éclatait comme un hiéroglyphe passionné.

Marcienne contemplait avec un singulier transport ce visible témoignage... C'était Philippe lui-même, toute sa jeune ardeur ombrageuse, qu'elle portait là, dans sa chair.

Lentement, elle appuya son doigt sur la place meurtrie pour y éveiller une douleur. Et il lui plut d'en souffrir un peu.

Cet enfantillage de passion devait la charmer pendant plusieurs jours. Elle, pourtant si peu perverse, goûta vivement les petites ruses qu'elle dut inventer pour éviter le décolletage des dîners officiels, l'intrusion de son mari dans sa chambre, l'empressement de sa camériste. Marcienne eût voulu rester ainsi à perpétuité, tellement stigmatisée d'amour que nuls regards autres que ceux de l'amant ne pussent, au péril de son redoutable secret, effleurer sa personne. C'était souhaiter le pire danger. Mais le danger même, en cette période affolée, la grisait.

Pour peindre l'état d'exaltation amoureuse où vivait Mme de Sélys, on ne saurait mieux faire que de transcrire la lettre en vers qu'elle écrivit à Philippe d'Orlhac, au lendemain de cette soirée où peu s'en était fallu qu'ils ne mourussent ensemble, sans autre cause d'une si criminelle folie que l'excès même de leurs sensations.

La pauvre femme si coupable, et qui allait tellement en souffrir, a mérité,--ne fût-ce que par la sincérité de sa nature et son noble besoin de sacrifice en amour,--la divulgation (qui, si ce n'était pour la justifier en une certaine mesure, serait une trahison) de la page où elle exhala son cri de passion et son voeu de mort. L'appréhension, la mélancolie qui lui inspiraient ce voeu, sauvent la hardiesse de la confession sensuelle. Et l'accent de fatalité donne à penser qu'un tel amour échappait peut-être au contrôle de la volonté humaine, et doit, par conséquent, rester soustrait à la condamnation des jugements humains.

Voici les strophes que reçut Philippe, dans la petite maison de la rue Ribéra:--strophes qui le jetèrent dans le plus délicieux enivrement du coeur et des sens,--vers de flamme et de caresse auxquels il dut l'heure la plus merveilleuse de sa vie, et que pourtant, par l'inconséquence des passions humaines, il allait transformer bientôt en un instrument de torture morale,--le plus atrocement cruel,--pour la femme adorée qui les lui adressait.

_A PHILIPPE_

_Tes dents ont marqué ma chair De mille morsures. Signes des voluptés sûres, Fleurissez, ô meurtrissures Du bonheur qui m'est si cher!_

_Ces violettes pâlies Qui jonchent mes seins, Sous tes ongles assassins Surgirent, pourpres dessins, Dans l'ardeur de nos folies._

_Tes doigts cruels, mon amant, Mon bourreau, ma joie, M'étreignent comme une proie Que l'on brise et que l'on broie... Et j'adore mon tourment!_

_J'aime à crier dans tes fièvres, Sous ton âpre effort Pour me prendre plus encor, Jusqu'au frisson de la mort... Je veux mourir sous tes lèvres!_

_Tu rêvas de meurtre un soir... Minute sublime! J'étais par ton divin crime Ta maîtresse et ta victime... J'en eus l'affolant espoir._

_Oh! sentir ainsi ma vie Fuir entre tes mains!... De nos bonheurs surhumains Ignorer les lendemains... Toute, toute en toi ravie!..._

_Nos songes éternisés Vivraient de la sorte. Dans la tombe qu'on m'emporte, Pourvu que ma lèvre morte Soit close par tes baisers!..._

V

Après l'explication qui avait eu lieu entre les deux belles-soeurs, Mme de Sélys ne revit pas Charlotte de quelques jours.

Celle-ci se disait souffrante, s'enfermait.

Son mari vint rue Rembrandt, parut dans des réunions mondaines où les deux couples devaient se rencontrer. Elle l'y laissa aller seul.

Aux questions inquiètes d'Édouard, le peintre répondit en plaisantant: «Lolotte n'est pas plus malade que moi. C'est un caprice.

--Elle n'est pourtant pas fantasque,» fit observer M. de Sélys. «J'espère bien qu'elle n'a pas quelque contrariété.»

Marcienne écoutait, le coeur étreint.

--«Oh! pas par ma faute,» répliqua vivement Jacques Fromentel.

La franchise de sa voix et de son regard dissipa chez Édouard une légère anxiété. Il savait sa soeur heureuse en ménage. Mais il n'ignorait pas que ce bonheur nécessitait un peu d'aveuglement. Le peintre était sujet à de courtes infidélités,--de ces fantaisies de nerfs ou d'imagination, plus irrésistibles pour un artiste que pour tout autre, qui, aux yeux des hommes, ne comptent pas, et qui cependant suffisent parfois à briser le coeur d'une femme, surtout d'une femme aussi ingénue que Lolotte.

--«Vous savez, Jacques,» dit l'avocat, rassuré et riant un peu, «si quelque étourderie de votre part faisait du mal à cette enfant-là, je ne vous le pardonnerais pas.

--Je ne me le pardonnerais pas à moi-même,» déclara Fromentel, soudain sérieux.

Il ajouta:

--«Ne craignez rien. Je n'ai jamais été pour Lolotte un meilleur mari qu'en ce moment. Ce qu'elle a ne me préoccupe pas, puisqu'il s'agit d'un malaise qui n'a pas de cause. Moral ou physique, il sera passé bientôt.

--Tu n'as pas vu Charlotte, Marcienne? Pourquoi n'y es-tu pas allée?» demanda M. de Sélys en se tournant vers sa femme.

Celle-ci se troublait à constater la mâle sollicitude des deux hommes pour l'aimable et fragile créature si profondément atteinte par sa faute.

Ainsi Lolotte, malgré sa puérilité, son besoin de consolation et de confiance, n'avait pas trahi la douloureuse gravité de son secret. Qu'elle eût un poids terrible sur le coeur, le mari même ne le soupçonnait pas. Non seulement elle gardait les lèvres closes, mais elle ne laissait échapper aucun symptôme involontaire de ce qui devait la tourmenter si cruellement.

Marcienne en ressentit une émotion où la gratitude et la pitié se mêlaient d'impatience. Son orgueil eût préféré la lutte. Et peut-être, dans l'exaltation d'amour qui lui rendait impossible tout retour à l'existence normale, aussi dans l'antipathie du perpétuel mensonge, souhaitait-elle vaguement une catastrophe qui l'eût libérée des contraintes, qui l'eût autorisée à mourir en plein rêve.

Elle entendit Jacques Fromentel lui dire:

--«Oui, ma chère Marcienne, venez donc voir Lolotte. Un mot de vous la guérira. Vous la confesserez. Elle doit avoir quelque petite folie en tête. Et vous êtes son modèle, son bon ange. Ah! elle apprécie sa chance de posséder une soeur comme vous.

--J'irai voir Charlotte aujourd'hui même,» dit Marcienne.

Elle y alla.

Dans l'ascenseur l'emportant vers l'étage élevé qu'habitait le ménage du peintre, Mme de Sélys sentit son coeur battre de timidité comme cela ne lui était pas arrivé depuis qu'elle était une petite fille. Si hautaine et brave quand Charlotte l'accusait, quand elle s'était crue en face d'une hostilité et d'un péril, elle tremblait maintenant devant la générosité muette, la souffrance résignée de cette enfant. Quel rôle pour elle-même! Toutes les attitudes où l'on s'expose et où l'on attaque, Marcienne les avait prévues, son audace altière les risquait. Mais cela!... Cette dissimulation qu'elle imposait et dont elle profitait; cette humiliation d'obligée et cette oeuvre secrète de bourreau; cette dépravation partielle d'une âme dont elle avait un peu la charge... Et quel reproche dans les yeux clairs dont elle goûtait jadis si fort la tendre admiration!

De tous ces sentiments, trop compacts, touffus et oppressants pour qu'elle les analysât, une confuse angoisse montait.

Pour y résister, Marcienne évoqua l'image de Philippe.

Chose singulière, elle le revit avec une expression de visage qui lui avait déplu.

A propos d'un ami commun qui faisait la cour à Mme de Sélys, le jeune homme avait exprimé quelque mécontentement,--et non pas avec cet emportement jaloux qui la brutalisait et la grisait, car elle y trouvait de l'âpreté et de la grandeur,--mais avec des façons gourmées et boudeuses, où elle avait découvert de la mesquinerie, sinon de l'impertinence.

Querelle d'amoureux vite dissipée, mais dont le souvenir froissait Mme de Sélys par un peu de banalité, de petitesse.

Brusquement elle se sentit toute froide. Un sursaut atroce lui fit bondir le coeur, comme lorsqu'on rêve de chute et qu'on s'éveille avec la sensation de rouler dans le vide. Pendant quelques secondes, toute la magnificence de son amour s'écroula, sombra vers une platitude d'aventure vulgaire.

Qu'est-ce qui distinguait son roman d'un vilain petit adultère bourgeois?

A le raconter, qui donc y verrait des splendeurs et des abîmes?

Elle trompait son mari avec un très jeune homme, de forte complexion amoureuse; elle s'affolait dans la nouveauté, l'intensité des caresses; et elle s'épeurait devant les années hâtives qui bientôt lui enlèveraient ces plaisirs.

C'était l'aventure ordinaire et médiocre des femmes de son âge. Où donc les mystères d'une volupté divine, l'enchantement d'une communion surhumaine, la beauté du sacrifice, la noblesse de la mélancolie?

Était-elle sûre seulement que Philippe se souciât de ces choses, eût l'ardeur de les créer avec elle?

Ah! minute amère, vision à rebours, piège affreux de la réalité,--qui n'est pas la vie, car notre vie à chacun est tissée par nous-mêmes au-dessus ou au-dessous de la réalité.

Et Marcienne, en cet instant, à travers le tissu resplendissant que son âme déroulait si haut par-dessus les prétextes matériels, venait d'entrevoir la fiction dépoétisante par laquelle la grossière majorité humaine interprète l'univers mystérieux des sentiments.

Mme de Sélys s'était arrêtée en sortant de l'ascenseur. Elle s'accoudait à la rampe, dans le silence de l'escalier, incapable d'un mouvement, et toute frissonnante de l'éclipse intérieure, de l'ombre glacée qui, brusquement, tombait en elle.

Ce n'était pas la première fois. Elle connaissait ces expiations abominables. Elle n'y découvrait qu'un remède: les sources ouvertes de sa tendresse, la pitié pour les autres, qui, pas plus qu'elle, ne réalisaient leur rêve.

Pauvre cher Philippe! Ne le mesurait-elle pas tout à l'heure à la mesure de son orgueilleuse chimère? Prétention insensée! Puisqu'il lui avait donné des baisers sincères et de vraies larmes, que lui demanderait-elle de plus?

Cher, cher Philippe... si doucement appuyé contre son coeur, là-bas, dans leur asile, dans leur retraite d'amour à jamais inoubliable... Cher être, qu'elle aurait voulu garder dans ses bras contre toute douleur, et qu'elle avait déjà fait souffrir, volontairement ou non. Son amant?... Oui... Mais aussi son frère, son enfant, tout ce qu'on aime, tout ce qu'on voudrait protéger contre la vie méchante.

Ah! s'il pouvait guérir d'elle, être heureux autrement... (Marcienne osa murmurer ce voeu amer), elle aurait le courage de provoquer la rupture, pour rendre la paix à Charlotte.

Cette pensée, Mme de Sélys l'accueillit comme une délivrance des hideuses ondes noires qui, un moment, avaient submergé son rêve. Elle ne la scruta pas. Il lui suffisait de l'entrevoir. Elle se disait seulement: «Si Philippe m'aimait moins...», sachant combien Philippe l'aimait, et qu'il ne se laisserait pas détacher d'elle. Mais c'était déjà un effort moral considérable, qui la redressait, lui permettait d'aborder Charlotte sans trop de honte.

Elle toucha le bouton électrique. Un domestique l'introduisit. Puis la femme de chambre vint la chercher pour la conduire auprès de Mme Fromentel.

Charlotte se trouvait dans son cabinet de toilette, étendue sur une chaise longue.

--«Souffres-tu vraiment?» demanda Mme de Sélys.

--«Je ne suis pas physiquement malade, Marcienne. Tu t'en doutes, n'est-ce pas? Mais il faut que je simule cette indisposition. Et, comme cela ne peut pas toujours durer, j'ai peur.»

Elle parlait d'une voix naturelle, un peu triste, mais sans intention d'emphase. Et l'air d'enfance dont s'imprégnaient ses joues fines et rondes, ses traits menus, devenait plus sensible par la claire gravité des yeux.

--«De quoi as-tu peur?» interrogea Marcienne.

--«De me retrouver entre vous. Je suis résolue à me taire, à faire comme si je ne savais rien, à cause d'Édouard. Mais je sens que je ne pourrai pas, que je me trahirai...»

Marcienne garda le silence.

--«J'ai songé à partir,» reprit Charlotte, «à me faire envoyer dans le Midi avec les enfants. Eh bien, je n'ai pas non plus le courage de perdre Jacques. Et ce serait le perdre. Il m'aime, je le sais. Mais il m'aimerait moins si je n'étais pas là. Il est un peu léger...»

Mme de Sélys fit un mouvement.

--«Oh!» se hâta de reprendre Charlotte, «je suis sûre de lui, sûre de sa fidélité,--du moins jusqu'à présent. Pourtant si je m'éloignais, je ne répondrais pas... Les hommes se croient autorisés à tant de choses! Et Jacques aurait d'autant moins de scrupules qu'il me serait impossible de justifier sérieusement mon départ.»

Cette naïveté, cette confiance, cette gentille jalousie touchèrent Mme de Sélys. Son orgueil abdiqua.

--«Chère petite Lolotte,» dit-elle, «comme tu dois me trouver coupable!»