Part 3
Pourquoi ne repoussait-elle pas au moins l'imputation de folie charnelle? Pourquoi n'avait-elle pas une protestation, pas un geste pour se soustraire au bas soupçon dont Charlotte eût voulu écarter l'horreur? Que n'invoquait-elle quelque chimère de compassion, de dévouement, un entraînement romanesque?... Mais cette rougeur d'aveu!... Et maintenant ce silence... Ces paupières abaissées, voilant un abominable rêve...
Marcienne songeait au miracle de la volupté magnifique... à l'extraordinaire unisson de deux êtres de chair dont les fibres et les nerfs s'attirent de l'attraction irrésistible qui rend foudroyantes les grandes forces de l'univers. Elle songeait que les ardents nuages magnétiques,--lorsque, du fond le plus lointain de l'espace, le vent les jette l'un vers l'autre,--ne peuvent pas se soustraire à l'union prodigieuse dont toute l'immensité s'illumine. Et qu'ainsi deux créatures humaines, qui marchaient calmes et inconscientes de leur puissance passionnelle avant de se rencontrer, sentent, quand leurs yeux se croisent enfin, quand leurs mains se touchent, que la fatalité d'un bonheur formidable est sur eux. L'étreinte leur devient inévitable, comme l'éclair aux nuées.
Tout disparaît devant la loi despotique de leur amour. Quelque chose d'infini passe dans leurs joies, comme si la Nature y condensait tous les secrets de la vie et de la mort. Car le couple élu pour cette rare félicité de la chair rentre dans l'ordre parfait, réalise le phénomène essentiel, résume dans un baiser de feu l'harmonie des mondes. Auprès d'une union pareille tous les autres mariages, légitimes ou illégitimes, ne sont que des ébauches d'amour, des essais plus ou moins durables, des erreurs plus ou moins douces de l'imagination et des sens.
Marcienne, le front sur sa main, sous l'ombre de ses paupières, vit les yeux de son amant, sa bouche... Elle sentit autour d'elle les bras d'adoration et de caresse qui l'avaient emportée dans les régions divines, sur les sommets de lumière, dans les au-delà fabuleux qu'elle eût ignorés toujours...
Comment le regret et le repentir seraient-ils venus? Elle n'avait au coeur, à côté de sa passion, qu'un grand désir de la mort, un désir qui, brusquement, l'avait saisie le jour où elle s'était éblouie devant la beauté de son amour. Toute sa vie n'avait été qu'une marche à tâtons vers la minute resplendissante. Redescendrait-elle dans la nuit les chemins qu'elle avait montés vers l'aurore? Que pouvaient être les lendemains d'une félicité pareille?
Si elle l'eût goûtée à vingt ans, peut-être eût-elle imaginé qu'un si complet bonheur était le pain quotidien de l'existence, qu'il devait être éternel ou qu'il se renouvellerait à l'infini.
Mais elle en avait trente-huit. Elle avait sondé les choses et les êtres, les joies et les douleurs, par toutes les forces intuitives de sa nature d'intelligence et de sensibilité. Il y a quelques semaines seulement, n'aurait-elle pas juré qu'elle connaissait la mesure de tout, ayant au moins tout imaginé de ce qu'elle n'avait pas ressenti?
Aujourd'hui, elle en arrivait à se demander comment, avant de connaître Philippe, elle concevait l'amour. Et elle n'y parvenait pas. Elle prenait en pitié son ignorance antérieure.
Du moins elle en savait assez pour connaître que rien ne dure, pour observer l'affreuse rapidité des jours, pour compter les heures de grâce accordées à sa jeunesse finissante.
Et voilà pourquoi Marcienne souhaitait d'un âpre voeu quelque mort soudaine et douce.
N'est-ce pas la seule éternité qui pouvait être accordée à son rêve? Des siècles n'y ajouteraient rien. Il suffirait pour qu'il fût impérissable qu'elle ne le vît pas finir.
La voix de Charlotte la tira de sa rêverie.
Mme de Sélys regarda cette enfant.
Comment lui faire comprendre ce qu'elle-même, Marcienne, malgré ses années en plus, sa supériorité d'organisation, sa curiosité de la vie, n'eût pas compris quelques mois auparavant, n'eût jamais compris peut-être sans le piège de lumière et de folie où l'avait prise le destin?
On lui avait tant fait la cour! Elle se sentait naguère encore si sûre d'elle-même, dans sa méfiance amusée des protestations que le désir met aux lèvres des hommes. Elle se serait condamnée d'avance sur la simple vision de sa conduite actuelle. Comment Charlotte ne la condamnerait-elle pas?
--«Ainsi,» disait la jeune femme, «tu te renfermes dans ton silence, Marcienne? Tu ne daignes me donner aucune explication, tu ne veux prendre aucun engagement?...
--A quoi bon? Corrige-t-on la fatalité par des paroles?
--Je la corrigerai par des actes.
--Que feras-tu?
--J'avertirai mon frère.
--Malheureuse enfant! Ne vaudrait-il pas mieux que tu prisses une arme pour le tuer?
--Je cesserai de te voir en tous les cas, Marcienne. Je n'entrerai plus dans cette maison où ton mensonge habite.
--Ce serait tout révéler à Édouard.
--Tu ne veux pas que je joue un rôle dans ta comédie, que je devienne ta complice?
--Je ne veux que sauver de la douleur celui que j'offense malgré moi. C'est bien assez du mal que je t'ai fait, ma pauvre Lolotte.
--Pourquoi n'as-tu pas le courage de ta folie, ne divorces-tu pas?
--Parce que ni Édouard ni moi nous ne pourrions vivre l'un sans l'autre.»
A cette étonnante réponse, Charlotte eut un moment de stupeur. Puis, affolée d'incompréhension, d'impuissance, elle s'écria:
--«Eh bien, j'irai trouver M. d'Orlhac. Je le supplierai ou je le menacerai. Si c'est un homme d'honneur, il renoncera à toi.»
Marcienne, sans répondre, posa sur Charlotte un long regard indéfinissable.
Il y eut un silence. Toutes deux maintenant se tenaient debout, face à face. Et, brusquement, dans cette confrontation, le sentiment de ce qui les divisait sombra en elles, tomba au second plan de leurs âmes, subit comme une courte éclipse. La douceur intime et ancienne de leur amitié ressurgit. Un long flot de tendresse monta, dans une horreur étonnée de la lutte. Pouvaient-elles se traiter en ennemies? Mais que s'était-il donc passé? Pourquoi n'avaient-elles pas prononcé le mot qui les aurait fait se comprendre? Il devait exister, ce mot. Rien n'était irréparable. La triste chose pouvait finir, s'oublier, s'effacer comme un mauvais rêve.
Charlotte surtout, si longtemps pliée à l'influence de cette soeur qu'elle admirait, et dominée à cette minute même par le mystère, par le calme d'une nature vraiment supérieure,--plus enfant aussi, plus crédule aux miracles des revirements et des réparations,--admit soudain et sans cause la possibilité d'un remède.
--«Marcienne... j'avais tant de chagrin!... Pardon si je t'ai blessée... Je ne te juge pas, je t'implore... Dis, tu ne voudras pas notre malheur à tous!...»
Des larmes noyèrent les yeux de Mme de Sélys.
--«Lolotte!... Chère petite Lolotte!...
--Marcienne... j'en mourrai!
--Tais-toi, oh! tais-toi!...»
Elles s'étaient rapprochées. Elles s'étreignaient à présent, frémissantes de sympathie, d'angoisse. La tête blonde s'appuyait sur l'épaule plus haute. L'aînée entourait la cadette de ses bras, avec un bercement imperceptible, comme pour une petite fille que l'on console.
--«Pourquoi as-tu fait cela, Marcienne?
--Je ne puis pas te le dire.
--Je t'aimais tant!... Et maintenant... de t'embrasser ainsi, il me semble que je trahis mon frère.
--Ne crois pas une pareille chose.
--J'ai eu des idées affreuses. J'en aurai encore. Comment vivre entre vous deux désormais?
--Hélas! pauvre enfant, ce n'est pas moi qui peux te le dire. Toute sollicitation de ma part pour assurer son repos, à lui, aurait l'air de réclamer ta complicité.
--Comment!... Ta fierté ne me demande rien! Tu me laisses libre d'agir?
--Absolument libre.
--Mais je ne sais pas ce que je dois faire. Et quoi que je fasse ou non, je deviendrai folle de douleur.
--Tu as tes enfants, Charlotte. Oublie le reste et ne pense qu'à eux.
--Je suis l'enfant de mon frère. Il m'a élevée. Je lui dois tout. Voilà ce que je n'oublierai jamais.»
Un retour d'hostilité sur cette parole. Un recul.
--«A toi de voir,» dit Marcienne, «si, en l'éclairant, tu lui rendrais le bien qu'il t'a fait.»
Ce fut le seul effort où condescendit l'orgueil de Mme de Sélys, pour inciter sa belle-soeur au silence.
--«Et... tu es décidée, Marcienne?... Tu reverras M. d'Orlhac?
--Sur ceci, je n'ai pas à te répondre.»
Les fronts et les coeurs de nouveau redressés. Les yeux durcis. Une désolation d'espace entre les âmes.
--«Adieu, Marcienne.
--Au revoir, Charlotte.»
Et comme la jeune femme soulevait la portière:
--«Ne viendras-tu pas dîner ce soir?
--Je ne le peux pas. Adieu.»
III
Marcienne descendit du fiacre au coin de la rue Mozart.
Elle paya le cocher, lui donna plus qu'elle ne devait, par manque d'habitude, car, n'ayant jamais, jusqu'à cette époque de sa vie, pratiqué les courses mystérieuses, elle ne connaissait guère que sa propre voiture.
Puis elle s'engagea dans la rue Ribéra.
Quel sens avaient pris pour elle les trois syllabes du nom de ce maître espagnol! Quel sens plus pénétrant, le singulier décor de cette rue lointaine d'Auteuil, dont la pente, généralement déserte, descend entre d'anciens jardins, le long de clôtures par-dessus lesquelles pendent des branches.
Ces arbres enfermés représentent les débris des bois qui, naguère encore, résistaient à la lente conquête de la ville, à la marche en bon ordre de l'armée formidable des maisons. Ilots de verdure, transformés en petits parcs autour de villas particulières, ils disparaissent l'un après l'autre. La valeur des terrains augmente à l'ouest. L'emplacement d'une charmille est un capital perdu. On déracine pour bâtir. Déjà, vers le haut de cette pittoresque et verdoyante rue Ribéra, des constructions dressent leurs sept étages, dans l'horreur accrue des façades prétentieuses, des encorbellements lourds, des ferrures peintes en bleu pâle et des petits bandeaux de faïence aux tons criards.
Marcienne franchit vite cette région de modernité vulgaire.
Au delà, tout de suite, l'impression de dépaysement, d'existence lointaine.
Les secs trottoirs d'hiver sous la retombée des branches. Les nobles et tristes formes des grands arbres dépouillés. La vie mystérieuse des demeures entrevues dans le cadre des grilles, et qui semblent abriter des sensations fortes et lentes. La ouate basse du ciel de décembre déchiquetée aux ramilles noires. Et le parfum âcre, brumeux, qui monte des terreaux, des racines, des chrysanthèmes morts, des lierres vivaces.
Une impression morne et recueillie de province, une haleine de solitude forestière, avec une pointe aiguë de réminiscence nostalgique.
Marcienne aspirait ces choses, leur ouvrait toute son âme, déjà grisée de rêve, les yeux alanguis, les narines palpitantes.
Elle entrait dans son univers passionné. Elle était au seuil du merveilleux abîme, de l'au-delà, du surhumain.
Elle s'arrêta devant une grille étroite, murée à l'intérieur par des volets pleins, qui ne laissaient rien voir.
Elle l'ouvrit, la franchit et la referma, furtive et preste.
Dans le jardin, elle s'arrêta, la main à sa poitrine gonflée, où le coeur bondissait follement.
Une joie douloureuse l'oppressait. Dès cette première minute, tout ce qu'il y avait dans son amour de voluptueux et de tragique, tout ce qui en faisait l'ivresse et l'amertume, se précipitait en elle, y jetait cette exaltation douce et en même temps terrible, qui semblait à Marcienne la saveur suprême de la vie.
Son amour... Il était là, partout, dans cet asile secret et cher. Il se levait passionnément de toutes choses: de la pelouse étroite, où le gazon se poudrait d'une poussière de brouillard; des corbeilles, où la sollicitude entêtée de l'amant voulait maintenir des fleurs en plein décembre; de l'allée tournante, où le gravier criait une discrète bienvenue; du petit porche à colonnettes, au fronton duquel s'échevelaient des ramuscules morts de glycine.
Les yeux de Marcienne effleuraient chaque trait du blême jardinet d'hiver, chaque détail de la façade, avec une caresse attendrie. Stables images des heures miraculeuses et fugitives. Apparences qui subsisteraient en elle à travers tout l'avenir obscur, jusqu'aux portes de la mort... Oui, toujours, toujours, elle les verrait. Et c'était le seul «toujours» dont la certitude fût permise à sa jeunesse déclinante.
Une pâleur à la joue, Mme de Sélys entra.
Il était à peine trois heures et demie. Philippe ne serait pas encore là. Elle le savait.
Le jeune homme n'habitait pas cette villa, louée uniquement pour leurs rendez-vous.
Il demeurait avec sa mère, dans un superbe appartement de la place Vendôme.
C'était pour ne pas quitter Mme d'Orlhac, et non, comme l'avait insinué Charlotte, pour mener à Paris une vie de plaisirs, que le jeune diplomate s'était fait donner un poste au ministère des Affaires Étrangères, plutôt de d'accepter le secrétariat d'ambassade auquel il avait droit.
Philippe, sous certaines apparences de futilité mondaine, et avec ce scepticisme d'attitude qui est le costume d'élégance morale de rigueur à notre époque, était un être de tendresse, de chimère, de vive sensibilité.
Un courant d'idées, une mode d'opinion, en façonnant les gestes de tous, laisse intact le caractère de quelques-uns. Vers 1830, il y a eu des romantiques au coeur sec; et, pour un petit nombre qui s'exaltaient sincèrement, combien restaient glacés tout en pinçant de la guitare lyrique.
Aujourd'hui, il faut être féroce. Mais les larmes qu'on n'étale plus au dehors ne laissent pas que de couler en dedans. L'égoïsme, la négation, la «blague», sont pour certains les traits du visage véritable. Mais pour d'autres ce n'est qu'un masque retenu par la fierté.
Jusqu'à vingt-huit ans, Philippe d'Orlhac avait essayé d'être de son époque. Il avait eu des maîtresses, et se vantait de ne leur avoir jamais dit: «Je vous aime.» Il cachait comme une faiblesse inavouable son culte pour sa mère, la soumission où il restait volontairement vis-à-vis d'elle, plus troublé de lui causer un chagrin que, dans son enfance, de subir une de ses gronderies. Il se défendait d'un enthousiasme ou d'une admiration autant que d'une impulsion basse. Il affectait de goûter dans l'art l'intellectualité seule et de mépriser le sentiment.
De bonne foi, il se composait une tenue morale en contradiction avec sa nature secrète. Il en subissait le malaise sans se l'expliquer. C'était un enfant. Il ne se connaissait pas.
Mais il rencontra Marcienne de Sélys.
Et ce fut, dans ce coeur neuf, intact,--prisonnier dont on ouvrait le cachot et qui découvrait la splendeur du soleil,--un éblouissement de passion; chez cet être jeune, ardent, crédule, qui se croyait vieux de tous les siècles de pensée humaine, qui se jugeait indifférent, sceptique, une éclosion de miracle, une apothéose de chair et d'âme à illuminer toute l'existence.
Lui qui se renfermait dans l'artificielle forteresse de son MOI, qui s'appliquait à cette culture taciturne et altière de sa personnalité, il se donna avec confiance, avec fougue, avec une tendre prodigalité de tout son être. Et il éprouva un bonheur extraordinaire à se donner ainsi. Il eut l'émerveillement de ce qu'il croyait un miracle, alors qu'il rentrait seulement dans la véritable ordonnance de sa nature. Il attribua ce miracle à la grâce unique, incomparable de Marcienne. Il adora cette femme avec l'illusion d'un amant à son premier amour,--l'illusion qu'elle seule aurait pu lui ouvrir les portes du ciel inconnu, et que, s'il la perdait, ces portes se refermeraient pour toujours. Il eut la reconnaissance agenouillée d'un adolescent, avec la fierté ombrageuse, le prestige de volonté et d'intelligence, l'entente des choses sensuelles, qui sont le fait de l'homme.
Marcienne songeait à la beauté, à la spontanéité de ce jeune amour, tandis qu'assise dans le petit salon de la rue Ribéra elle attendait Philippe.
Tous les jours, vers cinq heures, en sortant du ministère, il courait à Auteuil. Il s'enfermait dans leur chère maison, sans jamais être sûr que Mme de Sélys pourrait l'y rejoindre, car n'était-elle pas entourée de toutes les barrières de la prudence et des nécessités mondaines? Il écrivait ou lisait jusqu'au moment--tardif par bonheur aujourd'hui--des dîners en ville.
Il s'habillait là, sans valet de chambre, et partait, morose ou enivré, suivant que Marcienne était ou non venue.
Le domestique sûr, réservé au service de la villa, ne paraissait que le matin. L'horreur des curiosités serviles, plus que le danger, faisait écarter par les amants toute présence mercenaire.
Mais, par les ordres de M. d'Orlhac, tout, dans le nid étroit, si soigneusement paré, était prêt à partir de midi pour une arrivée inopinée de Mme de Sélys. Un caprice de nostalgie ou de rêve y amenait parfois la jeune femme, comme en cet après-midi où elle accourait se réfugier là, toute meurtrie de son entretien avec Charlotte.
La tête au dossier de la bergère, dans le silence passionné, dans l'arome des fleurs dont s'imprégnait la tiède atmosphère, Marcienne réfléchissait.
Un sourire de tendresse mélancolique flottait à ses lèvres. Elle regardait au fond d'elle-même, dans l'arrière-plan de détresse obscure qui se creuse sous une passion telle que la sienne, et elle trouvait une volupté étrange à la secrète souffrance qu'elle éprouvait seule, que seule elle connaissait. Tout à l'heure, quand l'adoré viendrait, avec quelle joie triomphante elle lui ouvrirait ses bras, elle lui tendrait sa bouche! Comment se douterait-il des ombres que mettent au coeur d'une femme de cet âge, et qui aime, les lointains déjà profonds de la vie? Elle-même y penserait-elle encore dans l'étourdissement de l'ivresse? Sous les baisers de Philippe, ne trouvait-elle pas la sensation d'existence indomptable et éternelle qui doit être la respiration des dieux? Et quand, tremblante et mortelle, Marcienne retombait sur la terre, tout le tragique des hiers et des lendemains, qu'ignoraient les vingt-huit ans de Philippe, ne devenait-il pas une source de volupté sombre? Aurait-elle renoncé, même pour l'insouciance de la jeunesse, qui ne sait pas goûter la vie, à l'intense, à l'amère saveur de ses joies formidables et précaires?
Ah! ce qui la faisait si grande!... La mort en soi de l'égoïsme, l'acceptation du destin, la tendresse non point seulement pour l'amant d'aujourd'hui, pour l'amant éperdu de passion, mais pour le fatalement infidèle de bientôt, pour celui qui s'écarterait de son chemin, pour l'être qui portait en lui-même, sans le savoir et sans le croire--mais elle savait, elle!--l'infinie douleur des jours à venir.
Elle l'aimait!... Comme elle l'aimait pour l'enchantement des heures présentes, et pour le martyre que, malgré lui, malgré son adorable coeur, il ne pourrait pas ne pas lui infliger plus tard.
Capable de savourer, d'approfondir des émotions pareilles, Mme de Sélys ne se croyait pas tenue d'y renoncer, même pour son mari, même pour Charlotte. Elle eût protesté devant Dieu même de son droit de vivre un tel rêve.
Extase de mélancolie, de sacrifice tendre, merveilleux frissons de la chair: c'était la cime de son destin qu'elle atteignait. Qui donc l'eut empêchée d'y monter?
Un grincement de la grille--si léger, mais qu'elle entendit--la souleva vers une fenêtre, dont elle écarta le rideau.
A travers l'ombre complètement tombée, elle devina plutôt qu'elle n'aperçut Philippe.
Elle toucha le commutateur électrique. Des lueurs jaillirent. Les gerbes de roses, de lilas, dans les vases aux formes bizarres, surgirent triomphalement de la nuit. Elle reconnut la certitude de l'amour... les pas dans le vestibule...
Oh! son coeur qui bondit! Et, dans ses veines, le grand flot de suavité tumultueuse...
Le voici, l'amant. Il entre:
--«Tu es là!... J'ai vu la lumière... Ah! que je suis heureux!»
Tout de suite leurs bras se sont noués aux bustes, leurs lèvres se prennent.
Les subtilités de leurs âmes s'évanouissent dans l'attraction impérieuse des corps. Et c'est la commotion bouleversante, la défaillance, toujours nouvelle et comme imprévue, de la première caresse. Cet homme jeune et ardent, cette femme aux nerfs fougueux et délicats, s'aiment avant tout de tous leurs sens.
L'appel réciproque de leurs fibres vivantes est si net, si violent, qu'ils en souffrent,--palpitants, écrasés,--dans le coup de foudre de chaque rencontre. Ils délirent, tremblent et s'émerveillent tout d'abord de s'effleurer.
Puis ce désordre s'apaise. Les voeux de la chair se précisent. Ils retrouvent le discernement des baisers.
--«Viens...» murmure à Marcienne la voix altérée de Philippe. «Viens... je t'aime... je te veux... à moi... toute.»
Elle marche, enivrée, dans son étreinte.
Elle se laisse entraîner vers les demi-ténèbres de leur chambre.
Ni résistance calculée, ni coquetterie. Ils sont tous deux dans la grande passion dévorante, qui n'a pas besoin de subterfuges, d'aiguillons.
Ils ont l'un de l'autre une soif égale. Et cette soif ne ressemble pas aux fièvres d'imagination qu'ils ont pu connaître--lui, dans des aventures sans sincérité; elle, dans deux mariages: le premier, de virginale ignorance, le second, d'enthousiasme intellectuel.
Ils découvrent ensemble le paradis de leur amour. Chacun est pour l'autre l'initiateur involontaire, par la seule ingéniosité de sa tendresse.
Leurs baisers se façonnent à leurs lèvres, parce que ce sont _leurs_ lèvres, sans qu'aucune science perverse, aucune furtive réminiscence, n'émousse la saveur violente, aiguë et neuve de leurs caresses, l'émerveillement de leurs audaces dans le mystère des voluptés.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et maintenant ce sont les premiers mots de la causerie qui suit l'extase: cette causerie chuchotée des âmes blotties l'une contre l'autre comme le sont les corps heureux; ces paroles qui, dans leur folle et câline douceur, gardent des frôlements, des soubresauts de chair frémissante.
--«Alors... tu m'aimes?
--Oh!... si je t'aime!...
--Tu as pensé à moi depuis avant-hier?
--Tout le temps, ma chérie. Je ne pense que trop à toi, mon Dieu!...
--Pourquoi, trop?»
Il ne répond pas tout de suite. Un reflet de souffrance passe dans ses yeux, que l'ombre et la passion remplissent d'une splendeur obscure. Et Marcienne y distingue le mal de jalousie dont il souffre, parfois jusqu'à l'injustice, jusqu'à la fureur. Elle regrette sa question. Mais dans la pression soudain plus étroite dont elle l'enserre, Philippe se domine, refoule en lui-même l'élan cruel, cherche sa réponse à la surface des impressions troubles.
--«J'ai tellement ton nom dans le coeur, dans la pensée, sur les lèvres, que je crains toujours qu'il ne m'échappe. Par moments... figure-toi... je sursaute... je crois l'avoir prononcé distinctement... Comme ces gens qui s'endorment à l'église, et qui se réveillent effarés, qui regardent leurs voisins avec inquiétude, croyant avoir parlé tout haut.»
Elle sourit,--moins effrayée d'une imprudence possible que d'une minute d'indifférence chez le jeune homme. Mais il est bien à elle. Il est sincère. Elle le contemple sous l'estompe de la fine obscurité. Cette belle tête, rayonnante de virile jeunesse, lui appartient. Cette chair, ce coeur, sont tout vibrants d'elle. Oh! la magnificence de la possession d'amour... Elle s'en extasie, Marcienne. Car, ce qui l'a fait souffrir dans le seul homme qu'elle ait aimé auparavant, dans son mari Édouard de Sélys, c'est la résistance latente de cet intellectuel, qui, sans cesse, et pourtant très épris, se défendait contre le sentiment.