Lèvres closes

Part 2

Chapter 23,694 wordsPublic domain

Désormais son affection pour Édouard prit une nuance de vénération religieuse. Elle eut le culte de son caractère, de son talent, de sa renommée. Lorsque sevré d'elle, veuf de ce rayon de grâce et d'enfance, isolé dans une hauteur aride, il eut le loisir d'aimer, Charlotte à son tour prit peur de la femme inconnue qui marcherait vers lui du fond du destin, avec un leurre de félicité dans les yeux.

Mais quand son frère la présenta à Marcienne de Verdun-Lautrec, ses craintes s'évanouirent. Une magie d'attirance lui capta le coeur. Elle fut éblouie par la grâce fière, qui, de s'incliner en soumission amoureuse devant Édouard de Sélys, lui parut divinement émouvante. Et son instinct d'enfance, de petite animalité tendre, prompte à démêler la caresse sincère, sentit chez sa future belle-soeur la nature profonde, aux droites avenues sans détour, les lointaines harmonies de l'âme avec le paysage extérieur des gestes, des regards, avec les frissons de la voix. Elle eut confiance. Et nulle jalousie. Partager l'affection du grand frère, du grand homme, avec une créature si riche de sentiments qu'elle multipliait alentour l'abondance des coeurs, semblait à Charlotte un accroissement au lieu d'une perte.

Des années d'intimité charmante s'écoulèrent.

Le ménage riant de Jacques et de Charlotte, auquel une éclosion rose et blonde de petits êtres donna bientôt un frais rayonnement de nichée heureuse, s'abritait en une sécurité d'adoration dans le bonheur large, hautain, tranquille, d'Édouard et de Marcienne.

Le prestige d'art, l'élégance mondaine, la dignité inattaquable dont Mme de Sélys ornait la vie privée de l'avocat, remplissaient Charlotte d'admiration. Une seule ombre pour la douce petite soeur. Elle, toujours si filialement docile auprès de cet aîné, qui, maintenant, devenait un vieillard, ne comprenait pas chez Marcienne certaines révoltes d'orgueil, de sensibilité cabrée. Mais c'étaient des nuances de désaccord, insensibles pour des yeux moins attentifs que les siens, incapables d'éclater jamais en surface, hors des limites où les maintenaient le respect réciproque, la fierté, le bon ton.

Dans ce jour de décembre,--jour qui devait compter redoutablement au souvenir des deux belles-soeurs,--Marcienne, surprise que Charlotte ne lui eût pas encore rendu sa bienvenue gentille, et la voyant s'attarder d'une câlinerie si grave au cou de l'avocat, se rappela certaines bouderies de la petite quand elle-même s'était raidie en orgueil ou en volonté contre Édouard.

Mais, récemment, Charlotte n'avait rien pu remarquer de ce genre. Et, si intuitive, elle ne l'était pas au point d'avoir pressenti de l'escalier l'acidité des paroles qu'ils échangeaient tout à l'heure.

--«Tu ne me dis pas bonjour, Lolotte?

--Mais si.»

Un froid éclair des yeux diaphanes, et nul mouvement vers Marcienne pour l'embrasser comme d'habitude.

--«Les mioches... comment vont-ils?» demanda M. de Sélys, indifférent à ces manèges de femmes.

--«Ce sont des diables,» fit-elle avec le ravissement de cette constatation chez les jeunes mères. «Crois-tu que Georges et André ont voulu grimper sur la bicyclette de leur père? Elle est remisée dans l'atelier. Ces deux petits monstres l'ont fait rouler contre un chevalet. Tu te figures la dégringolade! Heureusement, c'était le portrait de la duchesse... Quatre-vingts ans, et elle trouve que Jacques l'a vieillie!... Il devait retoucher. C'est fait. Je t'assure qu'on ne voit plus ses rides, ni son menton poilu. Elle est ratissée proprement.»

Charlotte riait. Un rire faux. Nervosité de la bouche, navrement des prunelles, tout le joli visage contracté, douloureux. Et cette obstination de ne s'adresser qu'à Édouard! Un lancinement d'inquiétude traversa Mme de Sélys. De l'ombre intime et lointaine tassée aux cavernes de la personnalité mystérieuse, une vapeur d'angoisse monta. Serait-il possible que Lolotte?... Absurde pensée! L'évidence même ne convaincrait pas cette chère petite naïve. Or, d'évidence, il n'en existait pas.

Cependant le malaise pesait. Marcienne voulut forcer Charlotte à lui répondre:

--«Eh bien... A propos de bicyclette... Ma jupe... Ta femme de chambre pourra-t-elle la copier?

--Ta jupe de bicyclette!...»

De quel ton sonnèrent ces mots! Mots alertes et allègres, tout à coup sombrés en une lourdeur de mort. Ils roulèrent au fond de Marcienne comme des pierres dans un abîme. Un écho s'éveilla. Puis ce fut une clameur, un roulement de foudre dont ses fibres tremblèrent. Elle se souvenait... La dernière lettre de Philippe... Celle qu'elle n'avait pas encore brûlée avec lui comme toutes les autres... N'était-ce pas dans cette poche?...

Elle sentit les yeux de Charlotte boire sa pâleur. Dressant un front calme, elle prononça:

--«Un tailleur de Londres me l'a faite... C'est une coupe spéciale... Je serais bien étonnée...

--Vous parlez chiffons... Je vous laisse,» dit M. de Sélys.

Il fit deux pas, puis se retournant:

--«Vous dînez tous deux avec nous, ce soir, Lolotte?»

Elle rougit.

--«Mais... Je voulais justement te dire... C'est ennuyeux...

--Comment?...»

Il prit l'air contrarié.

--«Tu sais bien, Charlotte, que nous aurons le ministre... Et pour la croix de ton mari, au premier janvier...

--Oh! Édouard...» murmura-t-elle.

Une grande détresse apparut sur son transparent visage, aux traits d'enfance. Elle eut l'air près de pleurer.

--«Comme tu es bon!... Tu t'occupes de cela?

--Certes, je m'en occupe.

--Tu n'en disais rien.

--Ah! tu sais, moi, je ne suis pas l'homme des phrases. Si je t'en parle maintenant, c'est que je crois la chose à peu près sûre. D'ailleurs Jacques a plus de talent qu'il n'en faut.

--Oh! que tu es bon!... que tu es bon!...» répétait Charlotte.

--«Petite bébête... Quand il s'agit de toi... Où est le mérite?... Demande à Marcienne si elle me trouve bon.»

Un rayon farouche, à travers l'attendrissement d'une larme, jaillit des yeux de Charlotte vers sa belle-soeur. Celle-ci prononça,--et la densité de signification dépassait les mots:

--«Vous êtes bon, mon ami, foncièrement bon. Je le crois et je vous le dis de tout mon coeur.

--Oh! oh!...

--Votre bonté,» reprit Mme de Sélys, «est une bonté active, qui se met en mouvement pour le bien d'autrui. Elle n'est pas la bonté sensitive qui s'émeut, qui sympathise, qui comprend.

--Et qui se prodigue en belles paroles,» reprit Édouard avec ironie.

--«Les paroles ont une grâce agissante,» dit vivement Marcienne. «Comment pouvez-vous les dédaigner dans le domaine sentimental, vous qui connaissez leur puissance de conviction, vous, un grand orateur?...»

Elle s'interrompit, surprise par un écho strident:

--«Le domaine sentimental!...» répétait Charlotte, avec un ricanement aigu.

Cependant l'avocat regardait sa montre:

--«Sapristi!»

En deux enjambées gagnant la porte, il cria encore:

--«A ce soir, c'est entendu.

--J'enverrai Jacques,» dit Charlotte. «Moi, réellement, je ne peux pas.»

Il n'entendait plus. Une portière retomba. Les deux belles-soeurs restèrent en face l'une de l'autre.

II

--«Marcienne, j'ai à te parler,» dit Charlotte.

--«Viens.»

Toutes deux traversèrent des pièces, gagnèrent un salon que Mme de Sélys appelait son atelier.

Quelques chevalets, des moulages, un mannequin drapé d'étoffes, des toiles sans cadre accrochées aux murs justifiaient ce titre.

Mais le grand piano à queue, et surtout, dans un angle, le bureau de bois mat aux incrustations d'étain, chargé de papiers, de livres, disaient les occupations favorites.

Marcienne composait des mélodies dont elle rimait les paroles. De son talent, qu'on vantait sans le connaître, et qui méritait mieux, elle tirait des jouissances purement personnelles. La fierté lui rendait la modestie sincère. Il ne lui plaisait pas de soumettre au jugement des autres ce qui surgissait en vibrations plus ou moins expressives de ses enchantements ou de ses nostalgies. La griserie qu'elle en éprouvait se serait évaporée, croyait-elle, devant l'incompréhension, l'indifférence, ou--pis encore--les compliments prodigués à faux. C'était, chez elle, une pudeur d'âme invincible. L'horreur du cabotinage mondain aggravait cette réserve. Et l'asile même de ses méditations artistiques restait sacré. Quelques intimes seuls, quelques élus de sa sympathie, connaissaient l'atelier. Ils étaient moins nombreux encore ceux qui avaient entendu la maîtresse de la maison chanter ou lire ses vers, de sa voix aux modulations pénétrantes.

Dans ce sanctuaire, Marcienne se sentit à la fois plus vulnérable et plus forte. L'accablement d'une immense misère confuse lui fit appréhender l'horreur de souffrir. Mais en même temps toutes les ailes de ses rêves s'ouvrirent à l'horizon lointain de son être. Le grand vol sombre et doux la souleva. Un souffle gonfla sa poitrine. Et, magnifiquement, l'ardeur et le droit de vivre illuminèrent ses larges prunelles.

Droite, la tête légèrement renversée en arrière, de toute sa fierté raidie elle écrasait la timidité de Charlotte.

Celle-ci, blanche et comme mourante, les lèvres tirées par un frémissement, les jambes amollies, dut s'asseoir. Elle défaillait.

Il y eut un silence, une minute de grâce au bord du gouffre. Puis un geste de Charlotte. Deux pauvres petites mains qui cherchaient, s'égaraient, tremblantes. La blancheur d'un papier tendu. Et une voix inégale qui semblait traverser au fond de la gorge du sang ou des larmes en suspens.

--«Dans ta jupe de bicyclette... Heureusement j'ai ouvert le paquet moi-même. Ma femme de chambre aurait pu trouver cela...»

Marcienne reconnut le pli de la feuille, l'écriture trapue, toute en largeur, les écrasements passionnés de la plume.

Elle avait eu la folie d'emporter cette lettre dans une excursion--pour l'avoir tout un jour contre elle, dans la courte jupe collante, près de sa chair. Par quel inconcevable oubli avait-elle pu la laisser là?... Elle aurait juré l'avoir reprise, l'avoir emportée au nid de mystère où se dérobait, au delà du monde, au-dessus du monde, dans les régions de l'absolu, la fatale merveille de sa passion.

--«Prenez donc,» dit nerveusement Charlotte.

Son geste de dégoût!... Et, sur ce papier qu'elle écartait comme une chose immonde, toute la splendeur d'amour que la Destinée fait surgir parfois, en des rencontres exceptionnelles, pour l'éblouissement, la transfiguration de l'être humain!

Contraste dont s'épouvanta Marcienne. Un accablement l'anéantit devant les remparts infrangibles, l'isolement des âmes dans les taillis de l'inconcevable, les forêts sans bornes des sentiments, où résonnent, au long des sentiers qui nulle part ne se croisent, la foule des pas que nous ne rencontrons jamais.

Mme de Sélys prit la lettre, et regarda cette petite soeur blonde qu'elle chérissait d'une si vraie tendresse, qui, en ce moment, souffrait tant à cause d'elle, et qui n'aurait même pas l'apaisement de comprendre. Elle murmura:

--«Pauvre... pauvre Lolotte!»

Devant cette pitié inattendue, les yeux bleus, les yeux enfantins s'indignèrent.

--«Lisez cette lettre... Dites-moi si c'est bien à vous, à vous... la femme de mon frère, qu'on l'a écrite.»

Oh! ce «vous» de justicière! Ce «vous» dont Lolotte avait eu peine à perdre l'habitude dans le respect, l'admiration, et qui lui revenait aux lèvres dans l'amertume, l'hostilité, le mépris! Marcienne fléchit sous le désastre que représentait cette syllabe.

Elle s'assit à son tour.

Instinctivement elle prit refuge près de son petit bureau, dans l'angle du paravent, forteresse de soie et de cristal où veillait l'armée de ses chimères.

Elle posa la lettre sur son buvard. Ses yeux s'y fixèrent sans la relire. A quoi bon? Elle en savait les phrases par coeur. Mentalement elle se les redit, mesurant le sillon d'affreuse lumière tracé par chacune dans l'âme de Charlotte.

Voici quelle était cette lettre:

«Ma noble et tendre Marcienne,

«Oui, certes, j'avais pris pour moi le PREMIER ADIEU, mais je voulais douter pour me faire du mal, me rappelant ce que tu m'as dit au début de notre immortel amour: «Rien n'est meilleur que la souffrance dans la vie et dans l'amour.» Parole horriblement fausse et atrocement vraie en même temps. Mais voici que tu m'as envoyé tes vers. Si tu voyais ce que j'ai fait de ce sonnet! Il est dans un état lamentable de vétusté, car il roule d'une poche à l'autre, tant je l'ai lu souvent, tant je l'ai embrassé, comme un grand fou, comme un grand enfant que je suis depuis que je t'aime, c'est-à-dire depuis que je te connais, depuis que je t'ai vue.

«Oh! te rappelles-tu comme j'ai saisi ta main ce jour-là, comme je t'ai regardée tout de suite dans les yeux!... Déjà je te voulais... Que dis-je? Je t'avais déjà prise, et même si tu n'avais pas été si entièrement à moi depuis, ose dire que tu ne le fus pas, ce jour-là, au delà de toute séparation possible.

«Cela a été soudain comme la flamme et comme la tempête... Et c'est une tempête qui souffle en nous depuis des semaines, des mois,--déjà!--et c'est une flamme qui nous consume, à moins qu'elle ne nous donne des forces nouvelles... Qui sait?

«Pour ma part, je ne me savais pas si riche de passion ardente, de fierté, de sensibilité, de vaillance fougueuse. Ne prends pas cette phrase dans un sens orgueilleux. Il n'y a pas de quoi, au fond. Si je suis tel, c'est par toi, pour toi, à cause de toi uniquement. C'est Toi qui m'as voulu ainsi, qui m'as fait ainsi. C'est ton corps divin surtout, et c'est aussi ton âme adorable, et tes yeux... C'est Toi qui as voulu cela, et l'amour infini dont tu es digne m'a illuminé parce que tu m'as élu, me fait l'égal des plus illustres, des plus fortunés, des plus grands.

«Je suis fou. Me comprends-tu? Je t'aime, Marcienne, je t'aime!... J'ai peur de le crier tout haut. J'ai peur d'être entendu de toutes choses. On doit le lire dans mes yeux. Quand on touche ma main on doit la sentir trembler d'amour. C'est fou... C'est fou! Où allons-nous? Qu'importe, pourvu que je t'aie, que je te tienne dans mes bras, sous mes lèvres, tu sais... tu sais...

«Ah! m'amour, que je t'aime!

«Donne ta bouche... Laisse-moi t'étreindre,--de loin, hélas!--passionnément, follement, dans l'attente des extases les plus exquises et les plus surhumaines qui soient.

«Ton

«PHILIPPE.»

--«Marcienne,» murmura Charlotte, «est-ce possible?

--Plus que possible... Inévitable.

--Vous osez dire?...»

Elles se considéraient, haletantes.

--«Être la femme d'Édouard de Sélys, et le tromper!... Être VOUS, Marcienne, et descendre si bas!...»

Un sourire, les sourcils levés. Mais Mme de Sélys se tut.

--«Parlez... Défendez-vous, par pitié!» supplia Charlotte.

--«De quoi me défendrais-je?» dit hautainement Marcienne. «Tu as surpris la vérité. Je ne nie rien.

--Et... _cela_ dure toujours? Et vous continuerez?...

--Oui.

--Si je ne m'oppose pas à cette infamie!

--Tu as plusieurs moyens d'empêcher, en effet, ce que tu juges ainsi, sans discernement.

--Sans discernement!... Mon frère!... Une injure pareille à mon frère, au plus noble des hommes!... Et pour qui?...

--Arrête!

--Ce Philippe, qui signe cette odieuse lettre, c'est bien Philippe d'Orlhac, n'est-ce pas?

--C'est lui.

--Il a vingt-sept ou vingt-huit ans?

--Pas davantage.

--Et vous en avez près de quarante.»

Un léger sursaut du buste, le palpitement des longues paupières, la pâleur accrue: tels furent les signes, presque imperceptibles, de souffrance.

--«Mais ce garçon n'a rien d'extraordinaire!» s'écria Charlotte. «Il est entré dans la diplomatie parce que c'est une carrière de parade. Et il reste au ministère pour ne pas quitter Paris, où il s'amuse. Voilà le rival que vous donnez à Édouard!...

--Ma pauvre enfant!... Si tu soupçonnais ta naïveté!...

--Ma naïveté... Elle est morte!... Vous l'avez tuée, Marcienne. Vous étiez mon culte, mon adoration, mon modèle... Maintenant, je ne verrai plus que des abominations et des trahisons dans la vie.»

Les paroles vibrèrent dans un frémissement de douloureuse sincérité. Jusqu'à présent, Charlotte, par la gaucherie de ses questions, la raideur où elle forçait son angoisse de petite fille prête à fondre en larmes, manquait totalement du prestige que réclamait son rôle.

Mais soudain, elle fut elle-même. Elle eut l'accent de sa propre catastrophe morale. Son cri cessa d'être conforme à son attitude de surface. Il jaillit des profondeurs. Une intense émotion troubla Marcienne.

--«Ah! Charlotte... ma petite soeur!... Ah! quelle fatalité!

--Ne m'appelle plus ta soeur, Marcienne!... Je ne la suis plus. Je suis la soeur d'Édouard, de cet admirable grand homme, que, maintenant, ton existence même outrage!...»

L'impétuosité des mots, le tumulte des sentiments, les sanglots éclatèrent. Et le tutoiement revenait, parmi les lambeaux sanglants de tendresse déchirée. Car ce n'était plus la sage petite Mme Fromentel, guindée jusqu'à l'accomplissement d'un effarant devoir: c'était Lolotte, éperdue de détresse, jetée dans une situation trop forte, et ne comprenant plus, ne voyant plus clair même dans sa propre conscience, à sentir qu'en face de la belle-soeur coupable, elle ne parvenait pas à la haïr, qu'elle subissait toujours son charme tendre, sa domination d'altière douceur, et qu'une tentation lui venait d'aller pleurer sur son épaule.

--«Comment as-tu pu faire une chose pareille... toi, Marcienne? Et tu ne t'en repens pas... Tu ne le regrettes pas!... Tu n'as pas l'air d'en souffrir...

--J'en souffre devant tes larmes, Charlotte. Je sacrifierais,--non pas mon amour,--mais ma vie, pour que tu n'aies pas lu cette lettre.

--Ton amour!... C'est à moi que tu dis cela!... Tu me donnes à entendre que ce misérable amour t'est plus précieux que l'existence, que ma sécurité morale, ma confiance en toi!...

--S'il ne m'était pas cher au delà de tout, je serais pire que tu ne me supposes.

--Cher au delà de tout!... Mais tu blasphèmes! Tu préfères un Philippe d'Orlhac à Édouard?

--Je ne les compare pas.

--Que t'a fait mon frère? Réponds-moi franchement. A-t-il eu envers toi des torts que j'ignore?

--Aucun.

--Sa froideur n'est qu'apparente, tu le sais bien, Marcienne. Il ne débite pas des fadaises sentimentales... Mais quel grand coeur que le sien! Et il t'aime, Marcienne, il t'aime!... d'une façon à laquelle je ne songerai plus sans épouvante.

--Ma tendresse pour lui, je te l'assure, Charlotte, est immense.

--Tais-toi. Tu n'as pas le droit de parler de ta tendresse pour lui.

--Je ne puis pas t'en vouloir de t'exprimer de la sorte. J'aurais sans doute dit des paroles semblables, en jugeant une situation telle que la mienne, il y a seulement quelques mois.

--Ah?... Et le crime que tu aurais condamné, maintenant que tu l'as commis, te semble justifiable?

--Bien mieux: je ne puis même pas me persuader que cette révélation nouvelle, profonde, foudroyante, de la vie, comporte quelque chose de criminel.»

Charlotte écarquilla les paupières, ouvrit toutes grandes les claires fenêtres de ses yeux. Mais rien n'y entra des sombres lueurs dont fulgurait l'âme de Marcienne.

La petite belle-soeur eut un mot de violence:

--«Les assassins tiennent aussi des raisonnements pareils.

--Oui, peut-être...» dit rêveusement Mme de Sélys. «Ceux qui raisonnent, du moins. Et les autres, inconsciemment. C'est la réflexion que je me suis faite, dans l'étonnement du mystère que j'ai découvert en moi.

--Ce mystère n'est pourtant pas compliqué,» murmura Charlotte.

Ses pleurs s'étaient taris. La contraction des nerfs faisait par instants tressauter les muscles délicats de son visage. Un sourire avisé, furtif, d'un dédain qui s'appliquait, vint soulever la lèvre, puis se fondit dans le gercement d'un frisson.

--«Qu'est-ce que tu veux dire?» demanda Marcienne.

Elle avançait la tête, un peu inquiète, mais sans aucun redressement défensif contre l'offense probable. Plutôt avec une espèce de sollicitude pour les tourments baroques dont la naïveté de sa belle-soeur devait aggraver la tristesse logique de leur situation.

--«Qu'est-ce que tu veux dire... que ce mystère n'est pas compliqué?

--Oh! ne me force pas à m'avouer à moi-même ce que je devine... ce qui m'écoeure!...»

Le mot heurta le calme de Marcienne comme une pierre la surface unie d'un étang. Un tressaillement passa, en ondes vives, puis apaisées, et qui, soudain, moururent.

--«Va, parle... Parle, Charlotte, de ce que tu ignores... Comme je le ferais moi-même à ta place, comme nous le faisons tous quand nous nous jugeons les uns les autres. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de la douleur que j'ai mise en toi. Crie-la, cette douleur, ma pauvre enfant. Qu'importe si tu me blesses!»

Quel secret de dignité était en cette hautaine créature? Comment, dans un si tragique défilé, se maintenait-elle sur les sommets, d'une démarche noble et sûre, tandis qu'elle aurait dû se débattre d'horreur au fond du précipice? Nulle arrogance d'ailleurs dans son accent, nulle vibration d'orgueil. Une certitude singulière, une mélancolie profonde, et une émouvante pitié. Mais pitié pour qui?... Pour Charlotte sans doute... Pour Édouard?... Qui sait? Et pour toutes les misères des coeurs, auxquelles sa passion la rendait compréhensive... Pour tout ce qu'il y a de mesquin, de fatal et d'amer dans la poursuite impérieuse du bonheur.

Charlotte cependant, étreinte par cette supériorité, se taisait. Marcienne insista. Et la jeune femme, balbutiante, finit par dire:

--«Ah! cette idée qui me remplit de honte pour toi, pour moi, pour nous tous... qui me fait prendre en dégoût l'amour, le monde entier, tout ce qui existe!

--Quelle idée?

--Édouard a cinquante-cinq ans. M. d'Orlhac n'en a pas trente. Et ce n'est pas de platonisme qu'il te parle dans son odieuse lettre... Toi, Marcienne, toi!... C'est pour _cela_ que tu trompes l'homme admirable qu'est mon frère... que tu exposes son honneur... sa vie peut-être... Car tu sais bien qu'il en mourrait.»

Sur le beau visage de Mme de Sélys, depuis le cou jusqu'aux racines des cheveux relevés, la marée rose du sang surgit d'un flot brusque, s'étendit, resta.

Elle s'accouda, les doigts au front, les paupières closes.

Et elle ne dit rien.

Charlotte l'épia, déconcertée.

C'était l'accusation suprême qu'elle avait lancée là, et même avec un scrupule de la formuler, cette petite épouse gentille, tendre et froide, qui se croyait éprise de son mari et lui avait donné trois enfants, tout en conservant une indifférence physique et une antipathie morale pour les manifestations sensuelles de l'amour. Ces manifestations, il faut le dire, avaient été bornées, de la part de Jacques Fromentel, par le principe qu'il professait et exprimait suivant la formule classique: «On ne traite pas sa femme comme une maîtresse.»

Et, de fait, sans trop savoir comment on peut traiter une maîtresse, Charlotte envisageait vaguement, dans le désir trop ardent de l'homme, dans ses caresses trop vives, quelque chose de dégradant pour la femme. Elle entrevoyait ce domaine obscur avec l'intolérance rendue plus rigide par la curiosité inavouée, le dépit inconscient, qui pince les lèvres et aigrit la voix des vierges vieillies et des épouses trop chastes.

Douée d'une joliesse exquise, à qui l'on faisait fête, et d'une mansuétude charmante, Charlotte hérissait d'aussi peu d'angles que possible le petit glaçon de sa vertu. Toutefois elle gardait, pour les coupables amoureuses, ce «Comment peuvent-elles?» qui plisse de dégoût les lèvres que n'ont jamais affolées les baisers.

Et c'était Marcienne,--cette Marcienne tant admirée, toujours vue si haut planante, cette femme qui portait le nom illustre de son frère, dépositaire d'un repos si précieux, d'un honneur si sacré, c'était cette soeur aînée, maternelle à sa jeunesse, qui glissait au plus vil péché, dans les bras d'un homme de dix ans moins âgé qu'elle!