Part 8
Le lendemain matin, le maître de ballet du grand théâtre était appelé chez Lynjoice, et la respectable propriétaire, en entendant des tapements de talon et des glissades prolongées, concevait les craintes les plus poignantes, d'abord pour la raison de son locataire, ensuite pour la solidité de son plafond. Tous les matins, à sept heures, l'exercice recommençait, malgré les représentations qu'elle s'était permis de faire. Tous les soirs, madame de Glouskine demandait à Lynjoice des nouvelles de ses progrès, car il n'avait pas su lui cacher le secret de ses efforts. Enfin, on fixa la date du souper. Madame Michaïloff promit de n'y pas manquer, la marquise de Santa-Pierra en fit autant, et l'on put presque arracher à la modèle des jeunes mamans du corps diplomatique, que tous les babys se porteraient bien pour l'occasion. A Tenheiffen, on ne parlait que du fameux souper:--on racontait que Lynjoice ordonnait les plus extravagantes folies, qu'il faisait venir les fraises et les fleurs les plus rares, que Victor avait ordre de remettre à neuf son plus beau salon, et à cela s'ajoutaient les bonnes méchancetés qui en faisaient le sel.
Mais là n'était pas la préoccupation de l'heureux Lynjoice; il ne pensait qu'à une chose: saurait-il danser la mazourke? Et il en voulait à mort au pauvre Droutzky, à qui cela semblait aussi naturel que de marcher.
III
Au jour convenu, et malgré une neige très-épaisse, madame de Glouskine endossa sa grande pelisse et partit avec Son Excellence. Il y avait chez Victor un luxe inusité de lumières, et les deux plus jolies bouquetières du théâtre, en jupe courte, bas carmin, corselet serré et grand chapeau sur leur serre-tête, se tenaient à la porte. Madame de Glouskine passa vivement, monta le très-étroit escalier, et fut reçue sur la dernière marche par Lynjoice rayonnant, ayant à la boutonnière le plus épanoui gardenia, et à la main une touffe de roses qu'il offrit en remerciant de l'honneur qu'on lui faisait.
Elle accepta les fleurs avec un sourire, prit le bras qu'il lui offrait, et entra, toute charmante et fière dans sa robe blanche à traîne immense, ses cheveux blonds retombant en fines boucles jusqu'à sa taille et s'élevant, légers et frisés, au-dessus du front; pâle comme à son habitude, et ses yeux couleur d'acier, brillant aux lumières comme une lame polie. Madame Michaïloff se précipita à sa rencontre, embrassa, en se jouant, le bras de sa cousine, et lui murmura:
--Vous êtes charmants.
--Absolument, ma chère; on peut même le dire tout haut: Lynjoice, nous sommes charmants.
Son Excellence s'adossa à la cheminée et se mit à parler politique avec le grand Van Beck.
A minuit, on soupa. Lynjoice ne contenait plus sa joie orgueilleuse; madame Michaïloff échangeait avec Michel Platoff un dialogue où ni l'un ni l'autre ne s'épargnaient. Madame de Glouskine était en veine, et Glouskine usait de la plus fine pointe de son esprit.
Enfin, à trois heures, on avait débarrassé la grande table, et madame de Glouskine, s'élançant toute seule d'une glissade triomphante, avait déclaré le parquet à souhait.
Lynjoice commençait à être moins triomphant; il avait chaud, il avait froid, en songeant à l'horreur de traverser cette grande pièce dans toute sa longueur, et cela en exécutant des pas dont la seule pensée le faisait trembler; et cependant il n'y avait pas à se dédire: madame de Glouskine l'attendait, l'appelant du plus séduisant regard.
--Eh bien, Lynjoice, eh bien! et notre mazourke? Pourquoi votre esclave ne frappe-t-il pas les premiers accords?
Il fallait s'exécuter. Le malheureux Lynjoice commanda d'abord la musique. Droutzky et madame Michaïloff partirent en aparté; mais Son Excellence réclama l'ordre; on se mit en rang, et Lynjoice se vit avec horreur en tête de tous les couples. Madame de Glouskine, tout impatiente, tenait un peu serrée la main de son danseur, et, au moment voulu, partit comme un sylphe.
--Un, deux,--un... deux--se disait le pauvre Lynjoice, appelant à son aide toutes les leçons de son maître de danse; il allait tant bien que mal, écoutant derrière lui le bruit des talons de Droutzky et voyant passer devant les glaces la grande taille de Glouskine qui, vu l'occasion, menait la marquise de Santa-Pierra et dansait encore mieux que Droutzky, et cette malheureuse musique faisait un tapage infernal; on pressait le pas, il fallait s'élancer pour suivre le rhythme précipité; madame de Glouskine, qui semblait courir, tout d'un coup prit un élan soudain, traversa comme un rayon la pièce entière, entraînant Lynjoice, qui, s'embrouillant, perdant pied, donna à faux un malheureux coup de talon et tomba sur le dos de la plus lourde façon! Ce fut un cri d'abord..... puis des rires étouffés avec l'aimable cruauté qu'excitent ces sortes d'aventures. Madame de Glouskine ne s'était pas arrêtée; elle avait fait encore deux pas en avant toute seule, puis s'était retournée et regardait le malheureux Lynjoice se relevant, à la fois blême et cramoisi, tout son habit couvert de poussière et boitant piteusement.
--Mon cher, vous êtes trop maladroit.
Le pauvre garçon reçut le mot en plein visage; il voulut balbutier, s'excuser, implorer le pardon de sa danseuse: elle ne le regardait plus; sur un signe d'elle, la musique avait repris, et elle lui cria du bout de la salle:
--Vous pouvez nous regarder, Lynjoice; cela servira mieux que les leçons qui troublent tant votre respectable propriétaire!
Le pauvre Lynjoice! Il regardait Platoff avec furie, Droutzky avec haine, et Glouskine avec une jalousie forcenée, et à tous il montrait le sourire forcé et bête d'un homme qui se sent si ridicule.
La mazourke avait recommencé. Madame de Glouskine donnait la main à son mari, légère, heureuse, insolente: elle passa devant son amoureux, et entre ses petites dents serrées lui lança:
--Vous voyez, Lynjoice, deux tourtereaux.
Lynjoice passa la journée du lendemain à hésiter entre plusieurs partis: ou égorger son maître de danse, ou se suicider, ou partir pour l'intérieur de l'Afrique, ou aller à dix heures chez madame de Glouskine. Il s'arrêta à cette dernière résolution.
Hélas! Son Excellence avait la migraine.
L'AUDIENCE PARTICULIÈRE
... Vu les égards dus à la personne et à la position exceptionnelle du ministre de Russie à Tenheiffen, le Grand-Duc lui-même suggéra à la princesse qu'il serait bon qu'elle reçût madame de Glouskine sans délai inutile.--Son Altesse Royale y avait bien quelque répugnance; elle avait su par sa grande maîtresse, qui l'avait appris de sa femme de chambre, qui le tenait de la «Mademoiselle» de madame de Santa-Pierra, les toilettes étonnantes rapportées par la jeune ministresse. C'était une première mauvaise note. D'un autre côté, madame Olga Michaïloff se plaignait très-haut du dédain de sa cousine, et quoique la Grande-Duchesse n'eût aucune partialité pour la triste Olga, elle voulait bien en cette occasion la traiter avec égards. De plus, le mariage de Glouskine dérangeait les habitudes de la princesse. Depuis quinze ans, elle était accoutumée à voir entrer Glouskine seul, et il lui était extrêmement commode; quand elle ne savait que dire à son cercle, elle n'avait qu'à lui adresser la parole pour que tout de suite il trouvât quelque phrase bien longue et bien respectueuse qui donnât à la Grande-Duchesse le temps de découvrir une idée.--Glouskine était de fondation à la cour; jamais la Grande-Duchesse ne manquait de le prier aux fêtes intimes qu'elle donnait à Friedrichsgluck les jours anniversaires de la naissance de son illustre époux et des princes et princesses de la famille grand'ducale; il serait impossible de traiter une petite Russe sortie d'on ne sait où avec la même bonté, et cependant Son Altesse Royale s'avouait que l'absence de Glouskine ferait un vide que sa cour supporterait mal. Le Grand-Duc, lui, espérait, au contraire, que l'arrivée et la présence de madame de Glouskine rempliraient une place qui ajouterait beaucoup aux ennuyeuses cérémonies des réceptions de la princesse. Madame de Santa-Pierra était sans nul doute jolie femme et fort aimable; mais Son Altesse était un peu blasée sur ses agréments, et pour avoir entrevu Vera une seule fois dans l'ombre de sa cousine Michaïloff, il désirait fort la revoir.
S. Exc. le ministre de Russie reçut donc avis qu'il serait attendu avec «madame la ministresse», tel jour, à trois heures de l'après-midi, au grand palais grand-ducal. Messieurs du corps diplomatique adressèrent en corps leurs félicitations à madame de Glouskine pour une faveur aussi distinguée. Madame de Santa-Pierra, qui n'avait été reçue en audience particulière qu'au bout de trois semaines, en fit une affaire telle que le pauvre marquis dut aller en conférer avec le maître des cérémonies, qui assura que cela se pratiquait toujours ainsi pour le doyen du corps diplomatique; et comme il n'y avait pas eu de doyen depuis cinquante ans, on ne put rechercher les précédents, et il fallut se contenter.--Son Altesse Royale elle-même dut entendre les plaintes amères de madame de Santa-Pierra, mais il lui fut répondu que ces affaires-là étaient réglées selon l'usage, et qu'elle ne pouvait, du reste, douter de la bienveillance toute particulière de la Grande-Duchesse, à laquelle il n'était pas probable que madame de Glouskine atteigne jamais.--Pour contenter tout le monde, la princesse eut un moment la pensée d'être souffrante, et dès mercredi la grande maîtresse laissa tomber deux mots de la santé de Son Altesse. Ce propos lui valut la visite immédiate du ministre de Russie, désireux de savoir positivement des nouvelles de la Grande-Duchesse, craignant qu'en cas de contre-temps, madame de Glouskine, de son côté, ne se trouvât souffrante le jour indiqué ultérieurement par Son Altesse Royale. La grande maîtresse crut pouvoir prendre sur elle de l'assurer que l'indisposition de Son Altesse Royale ne l'empêcherait heureusement pas d'accueillir avec distinction madame la ministresse, et, pour sa propre part, s'annonça heureuse de faire ample connaissance avec une aussi charmante personne, dont tout le monde faisait tant d'éloges.
La pauvre grande-duchesse n'avait jamais été aussi tiraillée pour une présentation: d'un côté, on lui recommandait de faire bon visage à la nouvelle mariée; de l'autre, on l'entretenait des airs d'impératrice que prenait cette ambitieuse petite personne. Et comme, sous un abord assez haut, il n'y avait pas de femme plus timide que la Grande-Duchesse, elle redoutait fort de se trouver seule face à face avec le grand Glouskine et son air moqueur, et une madame de Glouskine qu'on disait si osée.
Pour Vera, elle était triomphante et avait juré ses dieux protecteurs de faire _absolument_ la conquête de la Grande-Duchesse. La bonne Olga Michaïloff, tout occupée de sa cousine, était venue lui offrir quelques notions sur le pays inconnu où elle allait s'aventurer, assurant à Vera que la Grande-Duchesse était, en tête-à-tête, une personne qui faisait perdre leur aplomb aux plus assurés.
--Merci, ma bonne chérie; mais Serge m'a déjà bien mise au courant. N'aie pas peur pour moi.
--Quelle toilette as-tu? N'oublie pas que la Grande-Duchesse est toujours très-simple.
--Oui; mais moi, qui ne suis pas princesse régnante, je n'ai pas le droit de me permettre les petits lainages.
--Alors tu vas être éblouissante?
--J'espère ne pas être trop mal.
Elle ne put tirer d'autres détails.
Droutzky, qui se dévouait consciencieusement à l'éducation de _Florimond_, demanda et obtint la permission de venir contempler madame de Glouskine dans sa splendeur, et de Bove, en qualité de Français et d'homme d'un goût parfait, fut appelé à donner son avis.
Ils étaient là à l'heure dite: mais madame de Glouskine les fit attendre suffisamment pour permettre à Droutzky de donner au malheureux pug une leçon approfondie, et quand Vera fit son entrée, _Florimond_, assis sur son séant, embrassait fortement le gros cigare qui tenait lieu de fusil à l'exercice. Dès qu'ils la virent, ils commencèrent, en se coupant les exclamations:
--Admirable!
--Parfaite!
--Délicieuse!
--Madame, c'est du dernier réussi!
--Vous trouvez, de Bove? J'en suis bien aise... Droutzky, avez-vous, du moins, des manières avec _Florimond_? Je n'entends pas qu'il soit battu.
--Moi, battre votre chien, madame! c'est-à-dire que s'il se noyait, je l'irais repêcher.
Ils lui répétèrent alors qu'elle était adorable, et elle les écouta de bonne volonté. On lui vint dire que Son Excellence était à ses ordres, et sans leur donner le temps même de toucher à son gant, elle descendit l'escalier, soutenant de sa main gauche sa grande traîne, pendant que les jupons garnis de dentelles balayaient le tapis. Glouskine l'attendait, toujours le même, toujours irréprochable.
--Au revoir, messieurs; mais madame de Glouskine ne peut faire attendre Son Altesse Royale.
De Bove, qui trouvait impertinent au ministre de Russie d'avoir épousé une aussi jolie femme, dit à Droutzky:
--Mon cher, je suis persuadé d'avoir déjà vu Glouskine chez _madame Tussaud_, et je suis persuadé que nos fils l'y verront. Ce n'est pas un homme, c'est uniquement un _diplomate modèle_.
--Savez-vous qu'il ne s'y entend pas trop mal en diplomatie? Bonjour, je vais chez Olga; elle est si heureuse du bonheur de sa petite cousine, que je ne puis résister au désir d'aller lui raconter la toilette rouge.
En allant au palais, la voiture du ministre de Russie croisa celles de madame Michaïloff et de madame de Santa-Pierra. Vera salua avec la douce conscience de posséder un gala irréprochable et un chasseur magnifique. De sa robe, ces dames ne virent rien; tout était caché par une longue pelisse noire.
On entra dans la cour. Le vestibule était garni d'un imposant personnel de valets de pied en culotte de peluche jaune; mais, par un hasard fatal, pas deux n'étaient de la même taille.
Vera avait ôté son manteau, et, habillée de crêpe de Chine «sang de bœuf», une jupe de faille immense de la même couleur, ses cheveux longs et mousseux coiffés de paille blanche et de muguets, son grand chignon crêpé et bosselé battant jusqu'à la taille, mince, droite, les dents serrées, les yeux triomphants, elle marchait sûre d'elle-même et sûre des autres.
La grande maîtresse attendait Leurs Excellences dans un premier salon tendu de tapisseries fanées; le vieux chambellan Altenknocken fut ébloui de la «frau Ministerin», et s'inclina devant elle d'une révérence qu'il réservait d'habitude aux têtes couronnées.
La grande maîtresse, coiffée de raisins mûrs, faisait à voix basse mille petits compliments dont elle avait un débit perpétuel, mais que Vera recevait comme son dû.
Glouskine ne disait mot: on ne se dépense pas en amabilités, quand on est si près d'une Altesse régnante. La princesse les fit attendre cinq minutes, montre en main, puis la grande maîtresse ouvrit la porte, et la referma comme madame de Glouskine faisait sa première révérence.
Vera la fit profonde et très-lente; Glouskine, de son côté, s'inclinait plus qu'à mi-corps. La grande-duchesse, un peu gênée, se tenait debout, les bras croisés jusqu'aux coudes, à l'autre extrémité de la pièce; elle leur répondit par un salut gracieux. La pièce était grande. Vera fit quelques pas, puis une seconde révérence aussi profonde, mais plus vive que la première. Son Altesse Royale ne lui laissa pas le temps d'achever la troisième; elle s'approcha, invita Vera à s'asseoir, dit à Glouskine d'en faire autant, et se tourna tout de suite vers lui pour dissiper son premier embarras.
La princesse fut bientôt la personne du monde la plus surprise. Au lieu des grands airs qu'on lui avait annoncés, elle trouva une jeune femme toute modeste, et Glouskine, qui ne demandait guère de coutume, pria sur l'instant Son Altesse Royale de daigner accueillir avec bonté sa jeune femme.
La Grande-Duchesse, mise bien à l'aise, soumit tout de suite Vera aux questions qui représentent ce qu'on appelle une «audience particulière».
_Première question._ Il y a longtemps que vous êtes arrivée, madame?
_Deuxième question._ Vous êtes mariée depuis peu de temps?
_Troisième question._ Est-ce que Tenheiffen vous plaît?
_Quatrième question._ Est-ce que vous avez voyagé?
D'habitude, la cinquième question était: Savez-vous l'allemand? Mais avec madame de Glouskine elle était superflue. Vera répondit avec le nombre de mots voulus:
1º Madame, je suis arrivée depuis cinq semaines, et mon plus grand désir était de voir Votre Altesse Royale.
2º Je suis mariée depuis deux mois seulement, et je suis bien heureuse d'une position qui me procure l'honneur d'être reçue avec tant de bienveillance par Votre Altesse Royale.
3º C'est la résidence du monde que j'aime le mieux, puisque j'y ai trouvé tous les bonheurs.
4º Je n'ai été qu'à Francfort, mais j'ai le plus vif désir de voir Friedrichsgluck, dont on dit des merveilles.
La Grande-Duchesse fut édifiée, et, revenant à Glouskine, par la phrase qu'elle ne disait que quand elle était de parfaite humeur, elle lui demanda un peu tard:
--Vous allez bien, mon cher ministre?
Son Excellence témoigna sa profonde reconnaissance d'une question si pleine de bonté, et, partant de là pour faire en deux mots une sorte de _mea culpa_ de sa vie passée, il pria de nouveau Son Altesse Royale de lui donner son appui et son approbation, maintenant qu'il était un homme marié et rangé. Là-dessus, comme il y avait dix minutes qu'ils étaient entrés, la princesse se leva, tendit d'abord sa main à Glouskine, qui la baisa avec un profond respect, puis posa sa main dans celle de Vera, qui, sans la serrer, fit une révérence jusqu'à terre.
En sortant, madame de Glouskine accabla de mille politesses la grande maîtresse, s'enquit de son heure, de son jour, et la pria de vouloir bien être son amie, puisque son mari avait le bonheur d'être de ses amis. Le vieil Altenknocken reçut de si jolis sourires qu'il ne put s'empêcher de dire très-haut en confidence à Glouskine: «Reisend, reisend» (_ravissante_).
Le lendemain, on savait dans la ville que madame de Glouskine était une charmante et timide personne, et que Son Altesse Royale était décidée à la prendre sous sa protection; qu'il y aurait une fête à Friedrichsgluck, pour le huitième anniversaire du prince Adalbert, et que le ministre et la ministresse de Russie y étaient conviés. Madame Michaïloff, qui voulait apprendre l'exacte vérité, alla trois fois dans la même journée chez sa cousine, et entendit répondre trois fois qu'elle était sortie.
Le soir, Droutzky dit à madame de Glouskine:
--Vous serez capable de faire accepter _Florimond_ à la cour.
Elle répondit simplement:
--Je le crois.
LA CROIX DE SAINTE-ODILE
M. et madame de Glouskine avaient fait exprès le voyage du Righi pour rencontrer le prince. Il s'agissait avant tout de présenter à Son Excellence la nouvelle mariée.
L'Excellence, qui a le cœur abordable, l'accueillit avec une bonté toute paternelle, trouva parfaitement justifiée la folie de Serge de Glouskine, qui, à son âge, déjà sérieux, épousait une jeune fille de dix-huit ans, pauvre et jolie.
Du reste, le prince n'aime pas, pour les missions de première classe, les diplomates célibataires. Il est vrai que Tenheiffen n'est que de deuxième classe; mais la chose pouvait s'amender. M. de Glouskine le souhaitait fort depuis longtemps, et l'entente conjugale était trop parfaite pour que madame ne le souhaitât pas passionnément. Ce fut elle qui affronta la question avec le prince. Il était ce jour-là de parfaite humeur, baisa plusieurs fois en réponse les jolies mains de la suppliante, et convint qu'il était inadmissible qu'une aussi charmante femme demeurât ensevelie à jamais dans une aussi petite légation. Il ne promit rien, mais laissa beaucoup espérer, d'autant qu'il était question, à très-proche échéance, de la retraite d'un ambassadeur depuis un demi-siècle sur la brèche.
Après un si agréable entretien, M. de Glouskine se permit d'offrir au prince l'expression de sa reconnaissance. A sa surprise, il fut arrêté court.
--Madame de Glouskine a-t-elle reçu la croix de Sainte-Odile?
--Non, Excellence.
--Non, et pourquoi? C'est absolument indiqué, à N... on y tiendrait beaucoup. C'est une décoration de famille que l'impératrice elle-même daigne porter; je vous conseille de vous en occuper.
L'entretien finit là. Le lendemain, le prince avait la goutte; M. et madame de Glouskine prenaient congé de Son Excellence et retournaient à T...
La jeune ministresse y était attendue avec impatience: on s'ennuyait mortellement en son absence, et le petit cercle de ses fidèles la reçut avec des transports de joie.
--On ne vivait pas sans vous.
--Vous êtes plus belle que jamais.
--Et _Florimond_, l'adoré _Florimond_, comment se porte-t-il?
--_Florimond_ va à ravir; mais moi, je vais mal.
A ces mots, MM. Droutzky, Platoff, de Bove et Lynjoice laissèrent éclater leur désespoir.
--Vous allez mal! qu'est-ce qu'on vous a fait?
--Le prince a été désagréable?
Michel Platoff, que Son Excellence recevait toujours détestablement, n'en était pas surpris.
--Non, le prince a été charmant, mon mari est toujours charmant aussi, mais on veut que j'aie la croix de Sainte-Odile.
--Où ça s'achète-t-il? demanda le beau Lynjoice, avec un enthousiasme toujours prêt.
--Lynjoice, _ça_ ne s'achète pas, _ça_ se donne, _ça_ se reçoit à genoux; quand on n'a pas _ça_, on n'est rien; _ça_ se porte à l'épaule gauche de la grande-duchesse, de madame de Santa-Pierra et de la vieille Teufelsbruck.
--Et c'est sérieusement que vous la désirez? dit Platoff.
--Je ne la désire pas, Michel, il me la faut.
Eh bien, rédigeons une pétition, dit de Bove. Qu'allons-nous devenir si madame de Glouskine a des distractions, si elle est triste? Autant être nommé au Japon tout de suite.
--D'abord, de Bove, je vous défends d'en parler à qui que ce soit.
--C'est convenu: discret comme la tombe.
--Jurez.
--Nous jurons.
--Par _Florimond_!
Ils jurèrent.
Deux jours après, S. A. R. la grande-duchesse régnante était de retour dans sa capitale; elle revenait de Friedrichsgluck, et, y ayant fait de sérieuses économies, était d'une humeur charmante. Comme madame de Glouskine avait des amis en bon lieu, la princesse n'était pas là depuis vingt-quatre heures que le Grand-Duc lui demandait incidemment comment il se faisait que la ministresse de Russie n'eût pas encore reçu la croix de Sainte-Odile: c'était indiqué; leurs relations avec la cour impériale, la considération attachée au ministre accrédité près d'eux depuis quinze ans... enfin, c'était une chose qui ne pouvait être retardée plus longtemps. La princesse répondit que là-dessus elle réservait son jugement; qu'il fallait être avant tout une femme sérieuse pour avoir droit à une distinction dont l'impératrice _elle-même_ faisait grand cas. Il y eut une légère insistance, qui força la Grande-Duchesse à déclarer que ce n'était pas la _première_ fois que madame de Glouskine lui causait des ennuis,--ici, Son Altesse Royale regarda sévèrement son époux,--et que, du reste, elle était décidée: madame de Glouskine n'aurait pas la croix.
Il fallut bien rapporter cette réponse, mais mitigée par les regrets les plus sincères, les espérances les plus soutenues. La princesse aurait prochainement son premier petit bal, et madame de Glouskine pourrait alors en personne tenter un effort; le Grand-Duc n'admettait pas qu'on pût lui résister!