Leurs Excellences

Part 7

Chapter 73,793 wordsPublic domain

«Comme tu avais raison de me dire, l'année passée, de me méfier de tous les Dognieff! Tu sais que j'avais eu la faiblesse de faire venir la petite Vera ici; c'est un serpent, ma chère, une intrigante; je ne sais quel genre de femme ce sera. Elle a été affreuse à mon égard; son genre était si impossible que, malgré toute mon indulgence, j'avais été forcée de le lui dire; elle m'a immédiatement répondu avec la dernière insolence, et, le lendemain, a été s'imposer chez des amis à moi qui l'ont accueillie par pitié. Du reste, à cause de Paul, je n'aurais pu garder chez moi une fille d'une telle allure; mais ses intrigues ont réussi à lui trouver un mari, ce qui était, du reste, l'unique chose qu'elle souhaitât. Et devine, ma chère, qui s'est laissé prendre aux filets de cette petite. Tout bonnement Glouskine, Son Excellence en personne. Oui, et elle a eu l'aplomb de m'annoncer son mariage, me rappelant une sotte soirée où elle s'était fait tirer les cartes et où le valet de cœur lui avait été très-favorable, et elle m'a même demandé si je voulais que la noce se fît chez moi. J'étais outrée, mais j'ai eu le courage de lui dire son fait. Comme tu penses, je ne resterai pas ici pour voir les airs et les insolences de cette Vera qui était trop heureuse, il y a trois mois, de porter mes vieilles robes. Je pars pour Vienne rejoindre madame Papadoff qui m'attend, et nous irons ensemble à Bade. Je suis décidée à ne pas revenir à Tenheiffen, et comme le prince sera là-bas, je pourrai obtenir un autre poste pour Paul, quoique lui trouverait charmant de rester ici. Ma chère, les désillusions de la vie sont affreuses; je croyais que cette petite m'était dévouée, et je l'aurais reprise, si elle l'avait voulu.

«Toujours ton

«Olga.»

LE RETOUR

..... S. Exc. M. Serge de Glouskine, ministre de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, déjoua toutes les curiosités de la façon la plus cruelle, et au moment même où S. A. R. la Grande-Duchesse elle-même se préparait à faire annoncer sa présence certaine à son mariage, elle apprit qu'il aurait lieu à Francfort, la ville des incognitos pour toute l'Allemagne; le ministre demanda un congé, et la future ministresse, mademoiselle Vera Dognieff, reçut de Moscou une tante des plus présentables expédiée pour la circonstance.

Madame Olga Michaïloff ne manqua pas de s'exclamer sur l'inconvenance de tous ces procédés, et même la bonne madame de Santa-Pierra, quoique fort occupée d'un petit sentiment qu'elle se flattait avoir inspiré au Grand-Duc, en fut un peu désappointée. Au contraire, tous ces messieurs, qui étaient ouvertement rangés du côté de la blonde Vera, répétèrent à l'envi qu'elle prouvait par là être fille d'esprit, et qu'on pouvait en attendre de grandes choses.

Les mariés revinrent au bout de trois semaines, jour pour jour. La Grande-Duchesse sut à son lever que madame de Glouskine était débarquée la veille à onze heures, en robe de crêpe de Chine gris à longue traîne, et en manteau de velours grenat; qu'elle avait une femme de chambre française et un _pug_ de la plus pure espèce.

Son Altesse Royale, qui ne voyageait jamais qu'en petite robe de laine, et un voile bleu sur le chapeau, jugea sévèrement une pareille tenue; de plus, comme elle possédait un griffon affligé du plus désolant embonpoint, le pug de la jeune ministresse ne fut pas ménagé.

Madame Olga Michaïloff, qui depuis deux mois partait tous les jours, était encore à Tenheiffen, et envoya de bon matin sa femme de chambre prendre des nouvelles de sa cousine et savoir si elle serait visible ce jour-là.

Madame de Santa-Pierra, avec une curiosité plus franche, débarqua à une heure à la porte de la légation, sut que _Son Excellence_ recevait, et se trouva en face d'une Vera si élégante et si charmante qu'elle en demeura presque surprise, et pensa à part elle que ces messieurs avaient raison, et que décidément cette fille était jolie.

La nouvelle madame Glouskine était habillée de noir, le corsage le plus uni, et sur sa longue traîne une foule de franges longues et molles, deux perles aux oreilles et un seul saphir au doigt; pas d'alliance, Vera trouvant cela du dernier bourgeois. Le ministre était à sa chancellerie, le pug installé sur le pied de la chaise longue, et Vera, ministresse de la tête aux pieds; elle reçut madame de Santa-Pierra en égale, avec la légère nuance qui distingue l'empire de toutes les Russies du petit royaume de Portugal, ne dit pas un mot de son mariage, ne parut pas entendre quand madame de Santa-Pierra lui fit compliment de ses magnifiques boutons de perle, et laissa tomber d'une manière générale qu'elle comptait être chez elle tous les soirs de dix heures à minuit.

Pendant que la pauvre marquise cherchait une contenance, car elle avait tellement _protégé_ mademoiselle Vera Dognieff qu'elle ne savait plus quel ton prendre vis-à-vis de madame de Glouskine, on apporta une corbeille de roses de la part de Son Excellence.

Vera, tout en les arrangeant dans les vases, critiquait l'arrangement de son salon et finit en disant: Je changerai tout cela cet hiver.

Madame de Santa-Pierra, en sortant de la légation de Russie, alla droit chez madame Olga Michaïloff. De Bove y était avec Droutzky; ils s'amusaient, et assez méchamment, de la figure de la pauvre Olga, qui n'avait pas la force de cacher son dépit. Elle venait de leur faire lire les lettres que lui avait écrites Vera six mois auparavant; de Bove lui demandait celles de Glouskine. Elle jurait n'en avoir jamais reçu, et qu'elle n'était outrée que de l'ingratitude de sa cousine, qui lui devait son bonheur et ne lui avait pas donné signe de vie depuis le mariage.

Quand madame de Santa-Pierra eut dit d'où elle venait, ce fut un ensemble: «Eh bien! comment est-elle? que dit-elle? Et lui, l'avez-vous vu?» C'était Olga qui demandait cela.

Madame de Santa-Pierra soulagea son cœur:

--Croiriez-vous que cette petite, qui me baisait la main tous les matins, ne m'a pas seulement embrassée? La Grande-Duchesse est moins fière. Elle a un aplomb formidable. Je pense qu'elle s'imagine destinée à tenir le haut du pavé ici; mais je vais le dire franchement au marquis, je ne veux pas lui céder le pas.

--Chère marquise, Glouskine est absolument le doyen du corps diplomatique.

--De Bove, vous m'ennuyez. Est-ce qu'elle est doyenne, cette petite? Je dois encore à mon maître d'hôtel la note de ses fiacres; j'ai grande envie de la lui envoyer.

--Voyons, mesdames, puisqu'il y a une madame de Glouskine, résignez-vous à vivre en paix avec elle.

--Quand je l'ai comblée de bontés!...

--Et moi qui lui ai donné une robe de Worth presque neuve!...

Cette robe était pour Olga Michaïloff l'objet d'amers regrets.

--Il est vrai qu'elle est impardonnable d'avoir épousé Glouskine.

--De Bove, vous faites exprès de ne pas comprendre.

Ces messieurs, là-dessus, s'en allèrent, laissant madame Michaïloff et la marquise les plus intimes dévouées amies, toutes deux bien résolues à faire front de toutes leurs forces à l'envahissement d'une petite intrigante.

--Une parvenue, ma chère!

--Que je ramassais par pitié.

* * * * *

Pendant ce temps, la blonde ministresse donnait à Droutzky et à de Bove ses belles mains à baiser, leur permettait la cigarette et autorisait Droutzky à entreprendre l'éducation du pug _Florimond_, qui devait, dans un mois, savoir présenter les armes; de sa cousine et de madame de Santa-Pierra pas un mot.

A trois heures, on annonça la voiture; Son Excellence attendait en bas; Droutzky eut l'honneur de mettre la ministresse en calèche, et elle leur fit un salut de l'air d'une impératrice.

De Bove et Droutzky furent d'avis que la physionomie de Tenheiffen était, de ce jour-là, totalement changée, et, en bonne charité, ils allèrent faire une tournée chez les collègues, les faisant enrager par le récit de la beauté, des charmes, des toilettes de Vera. Toutes les légations allèrent chez elle en masse dès le soir; la porte était ouverte, le samovar brûlant, et le ministre faisait son whist avec ses deux collègues habituels; il n'y avait de changé que la présence de Vera, et ce changement était considérable. Du reste, tous deux l'air rassis de vieux époux, avec une nuance imperceptible de coquetterie d'un côté, de galanterie de l'autre; tous les hommes furent d'accord, la mise en scène était parfaite. A onze heures passées, Vera au milieu de sa cour, Glouskine à son troisième rubber, madame Olga Michaïloff tomba comme un aérolithe.

--Chère, tu aurais pu me faire dire que tu recevais. C'est en revenant du Thalia que j'ai vu des lumières chez toi. Je meurs de t'embrasser. Bonsoir, Excellence. Plus charmant que jamais. Vous voyez que je viens rendre mes devoirs à ma _cheffesse_.

--Chère madame Michaïloff, je ne doutais pas de votre bon esprit.

La pauvre madame Michaïloff n'eut pas le bon esprit d'accepter paisiblement un si brusque tour dans la roue de la fortune. Voir Vera dame et maîtresse chez Glouskine, régner de plein droit là où elle avait été charmée de régner par intérim, c'était trop pour elle, et, après quelques banalités, elle fut assez sotte pour se laisser aller à dire:

--Vera chérie, tu dois croire rêver!

--Mais non, ma chère, c'est toi qui es mal éveillée.

Glouskine, qui avait entendu, acheva la confusion de madame Michaïloff:

--Chère Olga, il faut venir souvent chez nous le soir; ma femme y sera tous les jours à ces heures-ci, et dites donc à Michaïloff qu'il vienne faire mon whist.

Olga comprit que sa maison à elle était désormais déserte, et sa colère lui fit dire une seconde sottise:

--Quelle toilette, ma chère Vera! Cela doit bien te faire mépriser les petites robes que je te donnais.

--Mais non, Olga chérie; seulement si tu les regrettes, nous pouvons en faire le compte.

Après cela, il n'y avait plus qu'à se dire bonsoir, et madame Michaïloff ne fut pas longue à découvrir qu'elle était fatiguée, et le ministre lui fit très-courtoisement les honneurs jusqu'à sa voiture. Tous les secrétaires et attachés étaient littéralement aux pieds de la jeune ministresse; elle avait été hautaine et impertinente avec cette grâce que les Slaves seules savent y mettre, et l'on ne pouvait vraiment se défendre de l'adorer. On entoura le ministre pour lui dire qu'il avait la femme la plus charmante, la plus spirituelle du monde.

A une heure, madame de Glouskine les mit tous à la porte; on délibéra cinq minutes sur l'opportunité de lui offrir une sérénade, et, finalement, on alla au cercle.

Restés seuls, Glouskine baisait le beau bras de sa femme.

--Douchinka, vous êtes absolument parfaite.

Vera, pour le remercier, embrassa le pug _Florimond_.

LA MAZOURKE DE SON EXCELLENCE

I

Après un été passé en Norvége à la recherche des introuvables saumons scandinaves, Vancouver Lynjoice, premier secrétaire de la légation de Sa Majesté Britannique, revenait à Tenheiffen (Allemagne orientale), sa résidence actuelle. En route, il pensait avec plaisir à sa Chancellerie, à son petit appartement du Ganzemarkt, à sa propriétaire éminemment respectable et aux collègues qu'on retrouvait au Cercle tous les soirs, dans le même salon vert.

Aussi, une heure à peine après son retour, Lynjoice faisait-il son entrée à ce bienheureux Cercle, cravaté de blanc, avec cet aspect savonné des fils d'Albion, les cheveux et la barbe d'un luisant admirable, le monocle dans l'œil gauche, un air beau garçon et une rose trop épanouie au revers de son habit.--Toute la diplomatie de Tenheiffen était à son poste; Michel Platoff se balançait dans le meilleur fauteuil, et d'un œil fixe et rêveur suivait la fumée de sa cigarette; Droutzky, le bel attaché militaire autrichien, était adossé à la cheminée, et le grand Hollandais, Van Beck, lisait son interminable _Gazette_; M. de Bove, qui représentait la France, s'évertuait à accomplir des prodiges d'équilibre sur une chaise qu'il faisait pirouetter tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, toujours lui dessus.

A la vue de Lynjoice, ce fut une exclamation, on l'attendait; il n'amusait personne, mais on ne l'avait pas vu depuis trois mois, ce qui est précieux entre gens qui se rencontrent tous les jours.

--Salut, Lynjoice, commença Michel Platoff, la bonne langue du corps diplomatique, et qui parlait toujours le premier, plus beau que jamais, _dear boy_.

--Le fait est, dit Droutzky, que lorsqu'on n'a pas vu cet excellent Vancouver depuis quelque temps, il éblouit.

--La Norvége doit verser bien des pleurs, continua de Bove; nous savons ce qui se passe à Tenheiffen, et j'ai eu journellement l'occasion de constater le dépérissement de la propriétaire de notre cher ami: encore un mois, elle devenait plus maigre que le géranium qu'elle époussette avec tant de soin.

--Ma propriétaire, mon cher de Bove, mais c'est une personne on ne peut plus respectable.

--Certainement, dit de Bove, on ne peut plus respectable...

--De Bove, dit Platoff, laissez la propriétaire et le géranium; Lynjoice en a à d'autres cœurs, et nous savons bien que la pauvre petite Vera Dognieff... A propos, Lynjoice, vous savez qu'elle est maintenant madame de Glouskine..., la plus belle femme de Tenheiffen.

--Un prodige, souligna Droutzky.

--Une merveille de goût, dit de Bove.

--Ministresse de toutes les Russies et plénipotentiaire dans l'âme.

--Elle sera ambassadrice.

--Et vous l'avez dédaignée, Lynjoice; car elle était amoureuse de vous, elle voulait vous épouser, heureux mortel.

Lynjoice, charmé, se défendait de bonne foi.

--Mais non, disait-il, du temps où elle était chez sa cousine Michaïloff, nous avons causé ensemble, voilà tout. Je suis charmé de son mariage, charmé; mais je n'aurais pas cru que M. de Glouskine, à son âge...

--Ah! certes, mon cher, et l'histoire ne dit pas si la blonde Vera a eu des regrets, mais une légation, _dear boy_, et un certain nombre de roubles très-assurés, cela console. Du reste, c'est un ménage modèle, Monsieur, Madame et _Florimond_; _Florimond_, c'est le chien dont Droutzky a entrepris l'éducation. Ah! nous sommes bien heureux à Tenheiffen maintenant; les mœurs de l'âge d'or, une seule famille, c'est patriarcal; moi, je me consacre au samovar et je roule les cigarettes; de Bove dit son avis sur les toilettes; il a même l'honneur d'écrire aux fournisseurs de Paris, et découpe dans les journaux les articles consacrés au charme, à l'élégance de madame la ministresse. Il vous faut un rôle, mon cher Lynjoice. A quoi allons-nous occuper ce Lynjoice?

--Lynjoice sera amoureux, dit de Bove; il doit bien cela à madame Vera; seulement nous ne parlerons pas de la respectable propriétaire.

--De Bove, je vais déménager si vous continuez cette plaisanterie.

--Non, Lynjoice, non, vous n'aurez pas cette cruauté, et madame de Glouskine ignorera toujours les sentiments de cette admirable personne.

--Menons Lynjoice avec nous ce soir, dit Platoff; à dix heures, nous allons présenter nos hommages à ma cheffesse, et vous viendrez avec nous, mon cher.

--Si vous pensez qu'il n'y a pas d'indiscrétion...

Il résista cinq minutes, se laissa persuader, et entra triomphalement dans le salon de madame de Glouskine, sur les pas de de Bove, qui, en qualité de Français et de bavard, devait faire l'orateur.

La ministresse, étendue sur sa chaise longue, _Florimond_ à ses pieds, une cigarette entre les lèvres, habillée de noir, un fichu de chenillé de même nuance sur ses cheveux blonds, attendait sa cour; à l'autre bout du salon, le ministre faisait son invariable whist, et dans l'embrasure des rideaux, la table à thé et le samovar étaient dressés. Tous entraient en habitués; de Bove prit Lynjoice par le bras, l'amena près de madame de Glouskine et commença:

--Très-chère madame, nous nous sommes permis d'autoriser Lynjoice à venir vous présenter ce soir ses hommages.

Madame de Glouskine ôta sa cigarette de sa bouche, repoussa légèrement _Florimond_ du bout de son soulier, et regardant Lynjoice bien en face:

--Retour de...?

--J'ai été en Norwége.

--Ah! tant pis ou tant mieux... Bonsoir, Platoff... Droutzky, vous savez que _Florimond_ mord Son Excellence; ce sont d'affreuses manières... De Bove, mon cher, j'ai reçu des échantillons ravissants... Mon Dieu, monsieur Lynjoice, vous pouvez vous asseoir...

Lynjoice se tenait droit devant la jeune femme, regardant les autres baiser la belle main qu'elle leur offrait à leur tour. Comme il était à la fois très-timide et très-hardi, le beau Lynjoice, que madame de Glouskine lui parut ravissante, qu'il lui sembla qu'elle le regardait avec bonté, et que depuis une heure il était persuadé qu'elle avait été éprise de lui, il s'avança le dernier, mit un genou à terre et posa ses lèvres sur la belle main qui caressait _Florimond_.

En entendant les rires, Son Excellence leva les yeux de dessus ses cartes.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--C'est Lynjoice qui est d'un galant...

--Mais il a raison, répondit M. de Glouskine en continuant attentivement son jeu; Lynjoice ne peut, à mon avis, mieux placer ses hommages.

La soirée fut charmante pour l'heureux secrétaire: on lui cédait la place la plus proche de la chaise longue de madame de Glouskine; le ministre lui-même fut gracieux, et Lynjoice, qui, dans le fond du cœur, avait toujours redouté ses moqueries de bon ton, le trouva aimable d'autant qu'il lui parut extrêmement usé et cassé. Madame de Glouskine les regardait l'un à côté de l'autre, son mari avec sa grande taille un peu voûtée, son teint pâle, et sous sa moustache rousse un sourire moqueur et hautain, pendant que de sa main blanche, d'un air de maître, il taquinait les oreilles de _Florimond_, qui grognait de plaisir. Lynjoice, avec sa figure ouverte, ses grands yeux bleu clair, sa forte carrure, son teint hâlé, formait un parfait contraste. Les regardant ainsi, Vera de Glouskine pensait, et, tout en songeant, elle mordit si fort un de ses ongles roses qu'il se brisa; M. de Glouskine se leva aussitôt, alla chercher des ciseaux et pria Lynjoice de lui tenir la lampe, pendant qu'il taillait et limait ce pauvre ongle; il finit en le baisant si tendrement que Lynjoice s'en alla amoureux fou, et haïssant le ministre de toutes les Russies.

II

En très-peu de temps, Lynjoice devint l'homme le plus heureux de Tenheiffen; il faisait ouvertement la cour à madame de Glouskine, et elle l'accueillait avec bonté. Cela lui composait toute une position sociale; quand il arrivait à cinq heures au thé de madame Olga Michaïloff, où se racontaient, se commentaient, s'inventaient toutes les histoires de Tenheiffen, il avait distinctement la perception qu'on disait en le voyant: «Ah! voilà le _beau_ Lynjoice; vous savez, il fait la cour à madame de Glouskine.» Aussi il s'approchait d'un air aimable et triomphant, et quand madame Michaïloff disait avec son accent slave qui martelait chaque mot: «Voilà Lynjoice qui m'apporte des nouvelles de ma _cheffesse_», il était incroyablement satisfait, et madame Michaïloff, avec sa bonté habituelle, ajoutait: «Ces messieurs peuvent nous tenir au courant de ce qui se passe à la Légation, mais c'est à notre bon Lynjoice qu'il faut s'adresser pour avoir des nouvelles de Madame.» Ce petit cancan était une joie pour ce cercle désœuvré. Madame Michaïloff, en qualité de cousine et ennemie intime de madame de Glouskine, courait chez sa bonne chère collègue, la marquise de Santa-Pierra, pour lui raconter le dernier propos qui avait été dit, qu'on avait entendu et qu'elle avait su.

En présence de madame de Glouskine, on se taisait, car elle avait une façon à elle d'arrêter les taquineries et les réflexions: «Madame Michaïloff l'aimait de tout son cœur, sa Vera chérie, sa bonne cousine, toujours belle, toujours séduisante, la perle et le modèle des femmes.» Madame de Santa-Pierra était en relations charmantes avec la légation de Russie, et Michel Platoff, qui ne manquait pas l'occasion de placer une méchanceté, le très-humble et obéissant serviteur de madame de Glouskine. Lynjoice avait beau mettre quatre bouquets par jour à sa boutonnière, envoyer à madame de Glouskine toutes les fleurs de Tenheiffen, Michel Platoff n'avait pas le droit de sourire. Madame de Glouskine accueillait tout avec un air de reine; Son Excellence avait de loin un ricanement protecteur pour les airs passionnés de Lynjoice, et _Florimond_ le traitait avec un dédain marqué, réservant ses amabilités pour Droutzky et ses servilités pour Platoff, dont la pauvre bête craignait instinctivement le regard.

Lynjoice ne caressait plus qu'un rêve: faire accepter à madame de Glouskine quelque hommage public, qu'elle n'eût agréé encore de personne; elle avait monté à cheval avec Droutzky, qui, avec son _chic_ d'officier autrichien, valait bien le meilleur cavalier anglais; de Bove avait eu trois ou quatre fois l'honneur de mettre sa voiture à sa disposition; le matin, on la rencontrait courant les boutiques de curiosités avec Platoff; enfin Lynjoice eut l'idée de lui offrir un souper. Quel orgueil, quel succès, quel triomphe, s'il le faisait accepter!... La fière madame de Glouskine s'asseyant à sa table! Et tous ces messieurs conviés à en être témoins, et de bonnes petites langues, comme madame Michaïloff, pour en parler le lendemain et l'apprendre à toute la ville! Il ne s'agirait pas, bien entendu, de recevoir madame de Glouskine dans le petit appartement du Ganzemarkt, ni de lui faire manger la cuisine de la respectable propriétaire; mais Tenheiffen a son cabaret à la mode, et _Victor_ peut offrir des cabinets particuliers, tout comme le café Anglais; c'est là que les princes en voyage et les diplomatesses qui s'ennuient vont souper après le théâtre et manger des huîtres célèbres; c'est là que Lynjoice rêvait de fêter _l'objet de sa flamme_.

Après avoir délibéré pendant plusieurs jours comment aborder cette grande question, et être resté devant madame de Glouskine dans une contemplation muette qui amenait sur les lèvres du ministre un sourire de parfaite pitié, l'amoureux secrétaire prit le parti d'aller droit au but et de présenter carrément sa requête. Madame de Glouskine ouvrit d'abord des yeux assez étonnés, jeta sa cigarette au feu, se leva, s'approcha de son mari, le regarda et lui dit:

--Est-ce que vous permettez?

--Certainement, ma chère, si vous le désirez.

Elle se retourna vers Lynjoice:

--C'est convenu, alors, vous m'offrez un souper chez Victor. Quand sera-ce? Je pense que vous allez être magnifique, n'est-ce pas, Lynjoice?

Il était rouge de satisfaction; Platoff avait l'air impertinent, Droutzky faisait tenir un morceau de sucre sur le nez de _Florimond_, de Bove examinait les pointes de ses souliers avec une attention soutenue; madame de Glouskine les réunit dans un signe de tête.

--Nous souperons donc chez Victor, messieurs. C'était mon rêve.

C'était son rêve!--Lynjoice n'y voyait plus clair; il faillit mettre son monocle dans l'œil droit.

--Vous inviterez ma cousine, Lynjoice, et notre chère marquise, et la petite Van Beck, si un de ses enfants n'a pas la coqueluche; à trois heures, nous danserons une mazourke effrénée; savez-vous la mazourke, Lynjoice?

Il avoua que non.

--Eh bien! mais il faut l'apprendre, je la danserai avec vous. Allons, Droutzky, levez-vous;--Platoff,--quelques accords, nous allons donner une première leçon à Lynjoice.

L'élégant attaché militaire frappa nettement les deux talons de ses bottes, prit la main de madame de Glouskine qui maintenait de ses lèvres serrées son inséparable cigarette, levant la tête, cambrant sa fine taille, et aux premières notes de la musique s'élança de ce mouvement hardi et léger qui est la grâce de la mazourke; ils traversèrent le salon en quelques pas, revinrent, elle se balançant comme un cygne qui rase l'eau, et le couple s'arrêta devant Lynjoice.

--Compris? dit-elle; et sans attendre de réponse: Assez, Platoff, fermez le piano.