Leurs Excellences

Part 6

Chapter 63,728 wordsPublic domain

L'après-midi, elle raconta sa démarche à Olga et à ces messieurs: on la jugea très-imprudente, quoique, pour le vrai, cette malice cousue de fil blanc eût fait rêver Lynjoice toute la journée, car se marier était depuis longtemps dans son esprit, sans que jamais il eût pu trouver le courage de faire la demande. Il avait même laissé à Stockholm une inconsolable personne, dont il aurait fait très-volontiers sa femme, si préalablement il n'eût fallu le lui demander, et sa conversation avec madame Santa-Pierra avait cruellement réveillé ce sentimental souvenir.

Tous les secrétaires dînaient ensemble au Cercle: Droutzky, qui remarqua l'air préoccupé de Lynjoice, se mit à le prendre à partie, lui disant qu'il devait être amoureux. On ramassa la balle au bond; il n'en faut pas tant à de pauvres diplomates. Lynjoice fut à l'unanimité déclaré amoureux. Ses collègues de chancellerie révélèrent qu'un mystérieux billet l'avait enlevé à ses austères devoirs envers la patrie qui le payait, et qu'il était revenu, avec la mine qu'on lui voyait. Le pauvre Lynjoice, qui était timide comme il n'y a qu'un Anglais barbu pour l'être, et qui rougissait comme une fillette, se défendit de toutes ses forces. Ce fut en vain.

--De qui Lynjoice est-il amoureux?

--Ce doit être de la vieille Teufelsbruck, dit Michel Platoff, la plus méchante langue du corps diplomatique.

--Moi, je parie pour la princesse elle-même.

--Non, ce sera madame de Santa-Pierra.

Toutes les femmes y passèrent.

--Et la belle Olga, nous ne pensions plus à elle; sûrement Lynjoice est fou de madame Michaïloff.

--Ne serait-ce pas de l'amie d'enfance? ajouta Platoff.

Droutzky, de Bove et Alvarez se regardèrent.

--Oui, oui, c'est de l'amie d'enfance.

--Messieurs, cette fois l'amie d'enfance de madame Michaïloff n'a pas vingt ans, et il me semble que ce doit être la fille d'une amie d'enfance.

--Lynjoice veut l'enlever.

--Et l'emmener aux Indes.

Il eut beau jurer ne l'avoir jamais envisagée, on décida: 1º qu'il était amoureux; 2º que c'était de mademoiselle Vera.

Lynjoice eut grande envie de ne pas aller chez madame de Santa-Pierra, puis la curiosité l'emporta, et, une rose fraîche à sa boutonnière, il entra. On l'attendait; lui, fit bon front, son binocle dans l'œil gauche, ce qui était son unique originalité; on l'entoura, on le pria d'être calme, on l'assura qu'elle était là, et sans trop savoir comment, il se trouva devant Vera à qui on le nommait; elle leva sur lui un regard approbateur qui semblait dire: Je sais que vous êtes amoureux de moi, et je le veux bien. Puis elle dit quelques mots et le quitta comme on ferait d'une vieille connaissance.

Lynjoice se demanda s'il était épris de cette personne sans l'avoir connue.

--C'est qu'elle a l'air de le croire.

Les collègues vinrent l'assurer qu'il aurait toute liberté pour faire danser Vera; que, du reste, elle lui avait réservé le cotillon.

Madame Michaïloff passait sur ce mot.

--Ah! ce bon Lynjoice danse le cotillon avec ma cousine, comme c'est gentil!

Il n'y avait plus à s'en dédire; Vera arriva et avec ses mines de chatte lui demanda pourquoi il ne faisait pas ses invitations lui-même, et pourquoi il lui avait envoyé demander le cotillon.

--Je ne vous fais pas peur pourtant... faisons-nous un tour de valse?

Lynjoice était moitié désespéré, moitié charmé; il aurait voulu être à mille pieds sous terre, et cependant valser à contre-temps avec tous ces cheveux blonds volant devant ses yeux était agréable. Quand ils s'arrêtèrent, il n'eut pas un mot à dire; mais Vera parla pour deux et l'assura de sa fidélité pour le cotillon.

Madame de Santa-Pierra l'appela du geste.

--Eh bien, voilà mon rêve réalisé; vous êtes amoureux, mon pauvre Lynjoice; je ne vous reconnais plus, vous vous marierez, vous serez heureux, et vous me direz si je lis l'avenir ou non.

Droutzky et les autres s'étaient rapprochés.

--Qui aurait cru que Lynjoice serait sournois à ce point? Vous étiez charmants, du reste, tous les deux; vous pouvez vous vanter d'avoir de la chance.

--Mais je vous assure!... protesta Lynjoice...

Puis, en garçon le mieux élevé du monde, il craignit de déprécier Vera.

--Ce n'est pas que mademoiselle Vera ne soit charmante.

--Ah! il veut bien l'avouer!

On guettait les portes, car on craignait un coup de tête, et Lynjoice fut gardé à vue; il cotillonna, soupa, et à trois heures du matin, les collègues voulurent le reconduire chez lui triomphalement. On le quitta en l'assurant qu'il était marié.

III

Le lendemain de grand matin, le valet de pied des Michaïloff sonnait au logis de garçon de Lynjoice et y laissait un billet, sur l'enveloppe duquel se dessinait un fulgurant Olga; cinq minutes après venait une missive identique, cette fois apportée par un valet de la légation de Portugal, puis un pli à l'air sérieux envoyé par Son Excellence le ministre de Russie. Il y avait des réponses, mais _Monsieur_ était sorti.

Bien des personnes s'étaient ce matin-là réveillées tout occupées du bon Lynjoice, qui d'habitude ne passionnait pas l'opinion. Madame Michaïloff avait eu un réveil triomphant; c'était un succès, cela la mettrait à la mode, et elle se ferait prêter par le mari une trentaine de mille francs dont elle avait grand besoin. Quant à la blonde Vera, elle souriait depuis plusieurs heures à toutes sortes de pensées qu'elle ne disait point et de mettre en jeu toute sa diplomatie pour contribuer au bonheur de sa jeune compatriote, et de Bove et Alvarez avaient décidément grand'peur pour leurs cent louis.

Tout le monde s'était avant dix heures entendu par lettre, pour être à trois heures chez Glouskine, afin de convenir des tableaux vivants. Madame Michaïloff avait à deux reprises envoyé chez Lynjoice, qui était toujours sorti.

--C'est-à-dire qu'il dort, s'était dit Olga en songeant à son mari, M. Michaïloff, qui se couchait habituellement à six heures du matin, et jusqu'à deux heures de l'après-midi, n'était invariablement sorti dans son lit.

--Il viendra chez Glouskine, on peut être tranquille.

Vera ne disait rien et arriva toute souriante, modeste et blonde, chez le ministre qui les attendait et reçut sa compagnie avec sa courtoisie des bons jours. Madame de Santa-Pierra parlait pour tous; elle embrassa madame Michaïloff, puis Vera, et fit mine de mettre par erreur son bras autour du cou de Glouskine, offrit ses deux mains à ses adorateurs et déclara qu'elle était la personne du monde à qui le bonheur d'autrui faisait le plus de plaisir. Ce bon Lynjoice, cet excellent Lynjoice, pourquoi n'arrivait-il pas?

Quels tableaux ferait-on?

Madame de Santa-Pierra, qui ne brillait pas par les idées originales, proposa Faust et Marguerite.

Ce fut un cri général.

--Enfin tout ce que vous voudrez, Lynjoice est si beau garçon, on peut l'habiller en ce qu'on veut, et Vera est un amour!

Mais pourquoi Lynjoice n'arrive-t-il pas?

En l'attendant, Vera se promenait à petits pas de long en large à côté de Glouskine; ils regardaient à la fenêtre, puis reprenaient leur promenade à travers les salons sans avoir l'air autrement impatientés.

Au bout d'une demi-heure, madame Michaïloff se déclara cruellement inquiète: les Anglais sont si originaux! Lynjoice s'est peut-être suicidé. Droutzky s'offrit pour aller vérifier le fait, et partit.

Il fut impossible à Olga de dire une parole; elle était accablée et laissa discuter devant elle la question d'Hamlet et d'Ophélie, d'Esmeralda et de sa chèvre sans y prendre part. De Bove et Alvarez ne lui ménageaient pas les airs triomphants et se disaient persuadés du suicide du malheureux Lynjoice. Vera se tenait à l'écart, toute froide, calme, avec son teint blanc sans une nuance de trouble et le cœur battant à rompre, les détestant tous en ce moment, puisqu'ils étaient témoins de son humiliation. Madame Michaïloff l'admirait et pensait qu'avec une fille de si bon esprit, il n'y avait rien de désespéré.

Droutzky revint. Vera tournait le dos à la porte et ne fit pas un mouvement.

--Eh bien? eh bien?--Il vous suit?--Il vient?--Il est mort? -Il est enlevé?--Il est malade?

Droutzky les regardait avec un désespoir comique, puis après une pause étudiée:

--Il est parti! s'écria-t-il en pouffant de rire.

LA REVANCHE DE VERA

I

La marquise de Santa-Pierra tirait admirablement les cartes, et cette distraction lui était chère; elle en avait acquis le talent à Florence, d'une bonne comtesse italienne, son intime amie pendant trois ans. Ces dames avaient passé ainsi bien des journées pluvieuses sans en sentir l'ennui, et depuis madame de Santa-Pierra promenait cet art d'agrément dans toutes les capitales de l'Europe où son étoile et les missions de son mari l'envoyaient tour à tour. Toute _ministresse_ qu'elle fût, elle ne dédaignait pas de s'humaniser avec les jeunes attachés de sa Légation jusqu'à leur prédire leurs destinées futures en général tendrement amoureuses et triomphantes. Les mauvaises cartes se refusaient obstinément à venir sous les doigts roses de la marquise, et quant à ce qui lui était personnel, elles lui réservaient toutes les surprises heureuses. La marquise de Santa-Pierra était, d'avis unanime, la meilleure personne du monde; on ne lui connaissait qu'une petite faiblesse, celle de se persuader qu'elle inspirait à quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent ce qu'elle qualifiait d'_un petit sentiment_. Elle le demandait fort bien à brûle-pourpoint, et un septuagénaire ministre de Hollande, le personnage le plus flegmatique des Provinces-Unies, se souvenait de cette question posée en plein dîner diplomatique, comme d'un des cruels moments de sa carrière. Cependant il avait été forcé de confesser le _petit sentiment_ qu'on lui demandait, et madame de Santa-Pierra ne manquait jamais, en échange, de lui offrir sa main à baiser, ce qui était la chose du monde qui l'intimidait le plus, l'excellent homme n'ayant jamais pratiqué ce genre de galanterie. Quant aux jeunes gens, ils s'accordaient pour offrir à madame de Santa-Pierra _un petit sentiment_ bien tendre, d'autant que cela ne gênait pas les plus sérieux. La marquise aimait fort à parler d'elle-même et de ses affaires de cœur, et sa chère amie madame Michaïloff l'ennuyait souvent, parce qu'ayant précisément la même inclination, ces dames se trouvaient réciproquement être de détestables confidentes! le rôle le plus passif qu'il soit.

La bonne petite Vera Dognieff était au contraire située à souhait pour cela: elle n'avait pas d'intérêt personnel et écoutait mieux que qui ce soit, ce qui lui avait valu d'être élevée au rang d'amie par madame de Santa-Pierra, chez qui elle allait chaque fois que sa cousine Michaïloff n'avait pas besoin d'elle. Quant à madame Michaïloff, elle se félicitait fort de sa bonne action et trouvait qu'après tout il valait mieux que le mariage Lynjoice eût échoué. Vera était si utile, si commode! Moyennant deux ou trois robes défraîchies et _retapées_ par la femme de chambre, elle était toujours là, toujours prête, si bonne enfant. Même Paul Michaïloff la trouvait agréable, car elle faisait très-joliment les cigarettes. Madame Michaïloff, elle, la traitait comme son intime amie et son humble servante, et les deux rôles étaient acceptés de la même façon par Vera, car elle était si bonne fille! A l'occasion elle veillait toute la nuit pour aider la femme de chambre à poser des dentelles sur une robe de bal, mettait au net les comptes de sa cousine, écrivait ses lettres, et faisait prendre patience à Son Excellence, notre vieille connaissance Glouskine, pendant que madame Michaïloff se rhabillait pour la cinquième fois. Tout allait bien depuis la venue de Vera, et sa cousine, qui était superstitieuse, y tenait comme à un fétiche. Elle la marierait certainement, mais plus tard. D'abord personne ne veut d'une fille sans le sou, «car, il faut le dire, cette pauvre Vera ne possède pas un rouble». Pour une personne aussi durement traitée de la fortune, mademoiselle Dognieff ne manquait pas d'aplomb; elle était fort à l'aise dans le salon de sa cousine, qui ne s'apercevait pas que tout doucement c'était Vera et sa robe fanée qui en faisaient les honneurs, tandis que madame Michaïloff, avec sa robe du bon faiseur, se tenait dans un coin, écoutant des histoires drôles.

Un soir qu'il n'y en avait plus apparemment et que le froid commençait à se faire sentir, Vera demanda à madame de Santa-Pierra de lui montrer son talent et de lui tirer les cartes. Comme la marquise n'était pas trop préoccupée à ce moment-là de ses petits sentiments, elle dit oui, fort volontiers, et s'y prépara avec le plus noble sérieux.

--Tiens, Vera veut se faire tirer les cartes, dit madame Michaïloff à Glouskine avec qui elle causait bas; elle sera gouvernante, la pauvre, un de ces quatre matins.

--_Chi lo sa?_ répondit l'Excellence. Et il se leva pour s'approcher de la table devant laquelle madame de Santa-Pierra s'était majestueusement assise.

Comme tous y allaient, madame Michaïloff vint comme les autres, et se plaçant sur un fauteuil bas, sa cigarette aux lèvres:

--Vera chérie, en attendant de devenir impératrice, donne-moi donc du thé.

--Qui sait, ma chère? tu es peut-être destinée à avoir une place à ma cour. Sois tranquille, je n'oublierai pas dans mes grandeurs que j'ai porté tes vieilles robes.

Cela fut dit d'un ton si uni et si sûr que madame Michaïloff en éprouva une sensation extrêmement désagréable; elle n'aimait point, même pour rire, cette perspective de sa cousine lui passant sur le corps.

Vera lui porta sa tasse et lui baisa les bras en riant.

--Tu veux donc que je reste serve toute ma vie?

--Tu es folle, Vera.

Mais madame Michaïloff était mécontente, et son œil froid le disait bien à sa cousine, qui fit mine de ne rien voir. Glouskine lui roula une chaise en face de madame de Santa-Pierra.

--Chère marquise, traitez bien cette jeune personne.

--Ah! Excellence, je voudrais lui prédire un trône, car, voyez-vous, faites le sceptique autant que vous le voudrez, mes cartes sont infaillibles.

--Vous ont-elles dit tous ceux qui vous adorent?

--Certes, et vous n'en êtes pas.

--Qui vous l'assure, madame?

--Voyons, Excellence, ne me troublez pas. Droutzky, ôtez cette lampe de là; elle m'aveugle. Olga chérie, votre éclairage est tout à fait primitif; on a des abat-jour plus mystérieux. Chère petite Vera, souhaitez en votre cœur ce que vous désirez le plus.

--C'est un bon mari, madame; c'est tout de suite souhaité et dit.

--Cette Vera est absolument cynique, pensa madame Michaïloff; ce genre ne peut pas me convenir.

Glouskine se disait par contre que cette petite fille était fort drôle; elle l'amusait énormément, et d'autant qu'Olga Michaïloff l'assommait et que madame de Santa-Pierra n'était à ses yeux qu'une aimable sotte.

Madame de Santa-Pierra rangeait les cartes avec une préoccupation émue; Vera la caressait du regard.

--Vous savez, chère marquise, que jusqu'ici j'ai été fort malheureuse, et je voudrais savoir si je n'ai pas un sort.

Madame de Santa-Pierra retournait toujours; l'espoir de la diplomatie européenne, attachés, conseillers, ministres, regardaient palpitants d'intérêt. Vera de temps en temps ployait la tête en arrière vers Glouskine, qui était debout derrière sa chaise et lui demandait des yeux ses explications. La marquise était rouge, animée, triomphante; elle s'amusait comme une reine...--Magnifique..., superbe!--encore cœur--ah! cette dame de pique, elle gêne toujours--mais cœur revient.--Vera, vous avez certainement une ennemie.

--Et qui, grand Dieu! à moins que ce ne soit la femme de chambre d'Olga?

--N'importe, il faut vous en défier... je vois là un homme... aimable, riche... oui, très-riche... mais vous avez aussi une amie...

--Tu entends, Olga?

Madame Michaïloff bâillait.

Madame de Santa-Pierra consultait son tableau et demandait à ces messieurs leur avis:--N'est-ce pas que c'est superbe? Regardez: un, deux, trois, quatre; mais cette dame de pique dont on ne peut se débarrasser, le présent aura des soucis, oui, c'est certain, mais vous triompherez, grâce à un ami. Je vois la richesse, un mariage de cœur, l'ennemie sera vaincue... Pas du tout, Droutzky, vous vous trompez, le moment d'inquiétude est parfaitement indiqué.

--Eh bien! ma chère, dit Olga, tu ne commandes pas ta robe de noce? voilà que Son Excellence a déjà l'air de te tenir la couronne sur la tête.

Et comme Vera remerciait tendrement la marquise, celle-ci lui dit:

--Il ne faut pas me dire merci, je n'y puis rien; demandez à ces messieurs si je n'ai pas prédit des choses étonnantes.

--Comment! mais surprenantes! Voici plusieurs années déjà que notre aimable marquise me menace de l'hymen, s'écria Glouskine.

--Et vous y viendrez, Excellence. Ces cartes le disaient clair comme le jour.

--Oh! madame, dit Glouskine, si tel doit être mon sort, pourquoi est-il criminel de souhaiter la mort de ses collègues?

--Voilà Son Excellence qui a un sentiment pour la marquise.

--Mais, mon cher Droutzky, croyez-vous en avoir le monopole?

Madame Michaïloff intervint.

--Si les prédictions sont finies, a-t-on le droit de faire un peu de musique?

--Ce ne sera pas de la musique triomphante, murmura Glouskine à la marquise; notre Olga n'aime pas le trèfle à quatre feuilles pour ses voisines.

II

Tout le monde parti, il y eut entre les cousines ce qui s'appelle une scène. Olga commença par sermonner vertement Vera sur son genre, sur ses propos, sur son ton.

--Tu deviens inconvenante tout bonnement, ma chère! Si c'est avec ce bagage que tu crois faire fortune, crois-moi, tu te trompes.

--Ma chère amie, j'ai les manières qui me plaisent.

Madame Michaïloff ne pouvait en croire ses oreilles. Comment! cette petite misérable, habillée de ses effets, lui résistait, l'insultait presque!

--Sais-tu que j'ai grande envie de te renvoyer à Moscou?

--Je m'en irai, tu peux le croire, sans que tu me le dises deux fois.

--Tu as une singulière manière de reconnaître les bienfaits.

--Tu oublies que je ne t'ai rien demandé.

Elles étaient toutes deux frémissantes de colère, mais Vera de sang-froid, tandis que madame Michaïloff prenait le parti des attaques de nerfs. Il fallut bien la soigner; sa cousine aida à la porter dans sa chambre, eut pour elle toutes les attentions dont elle avait l'habitude, rassura Paul Michaïloff, qui depuis dix-huit ans ne s'habituait pas aux crises de Madame, et alla se coucher la dernière de la maison. Olga seule fut vite apaisée, se félicita d'avoir eu du caractère, d'avoir maté Vera, et se promit de lui pardonner le lendemain sans se faire trop supplier.

Madame Michaïloff dormit tard et sonna d'une main impatiente.

--Ma cousine?

--Mademoiselle est sortie ce matin de bonne heure.

--Sortie!

Madame Michaïloff se sentit furieuse derechef.

Sur le même moment on apporta une lettre de chez madame de Santa-Pierra: elle y vit l'écriture de Vera.

«Chère cousine,

«Tu m'as dit de m'en aller hier au soir, et, tu vois, je suis partie sans retard. Je ne vais pas encore jusqu'à Moscou, parce que la bonne marquise de Santa-Pierra me garde quelques semaines. Si tu veux, et pour ne faire de peine à personne, j'y serai d'accord avec toi: une brouille ouverte t'ennuierait plus que moi, j'en suis sûre.

«Toujours ton affectionnée.

«Vera.

«Réponds-moi.»

Madame Michaïloff n'eut pas le temps de s'évanouir; du reste, l'étonnement et la colère lui rendaient ses forces. Sa cousine, qu'elle avait fait venir à ses frais... chez madame de Santa-Pierra... et lui imposer ses conditions!... Elle était aveuglée au point de ne point voir un autre billet de madame de Santa-Pierra:

«Chère amie,

«Prêtez-moi votre Vera quelques jours; c'est convenu, n'est-ce pas?

«Tendrement.

«Anita.»

Madame Michaïloff envoya chercher Glouskine; il vint exact, empressé. Elle lui raconta l'ingratitude, la noirceur de sa cousine. Il fut froid, donna raison à toutes deux, ce qui, pour une femme, est pire que le lui donner tort.

--Vous irez chez madame de Santa-Pierra, pendant que ce petit serpent y sera?

--Mais, chère amie, je ne puis offenser la femme de mon meilleur collègue; vous avez trop d'esprit pour n'y pas venir aussi.

--Moi, jamais!

--Vous avez tort.

Sur ce mot, madame Michaïloff éclata en sanglots; elle était méconnue, abandonnée, elle si bonne, elle qui avait chéri sa cousine.

--Vous avez été témoin de mes efforts pour la marier, mais elle ne se mariera jamais; ce sera ma vengeance.

Glouskine eut à subir un orage qui dura deux heures, et pendant lequel lui, qui se piquait d'être impassible, frisa la mauvaise humeur.--On n'est pas plus assommante.

Ce fut sa réflexion en passant la porte.

Vera avait prévenu sa cousine, et Glouskine savait depuis dix heures la brouillerie; il se flattait à part lui d'en être la cause, et cela variait la monotonie de Tenheiffen... On y parla ce jour-là uniquement des faits et gestes de mademoiselle Dognieff. Il y avait deux partis, mais celui d'Olga était faible, tandis que protéger une pauvre petite sans défense, cela paraissait charmant à tout le monde. Madame de Santa-Pierra eut quinze visites, prit les airs les plus mystérieux, et après avoir été forcée d'avouer plusieurs fois dans la journée que madame Michaïloff avait un caractère impossible, elle lui écrivit le soir un petit billet bien tendre pour la supplier de ne rien prendre en mauvaise part de sa meilleure amie. Ce fut Vera qui dicta la lettre, et Glouskine la trouva bien tournée: il put l'apprécier, l'ayant lue deux fois.

III

Madame Michaïloff faisait bonne mine à Glouskine, mais lui en voulait à mort d'aller chez la marquise.

On se vit au théâtre, Glouskine ayant persuadé à madame Michaïloff qu'en restant chez elle, elle ferait une sotte figure; elle alla donc à l'avant-scène du Thalia, accompagnée de Son Excellence. La marquise et Vera étaient en face. Vera avait une _robe neuve_. Madame Michaïloff connaissait toutes les toilettes de la marquise, il n'y avait pas à s'y tromper. Le spectacle ne fut pas agréable pour madame Michaïloff, et le lendemain matin elle fut doucement surprise quand on vint lui dire que mademoiselle Dognieff était au salon. Elle entra hautaine.

Vera se leva et lui baisa la main en riant.

--Je viens te demander pardon et faire la paix.

--Ma chère, je te remercie, et te laisse à ta conscience. Pour combien de temps es-tu installée chez les Santa-Pierra?

--Eh! je ne m'en vais pas encore, et si tu le veux, je viendrai te voir souvent.

--On t'habille, je vois?

--C'est de ma robe d'hier que tu me parles? Oui, c'est un cadeau de la marquise.

L'entrevue fut aigre-douce. Madame Michaïloff triomphait.--Elle se ménage un abri, on aura assez d'elle là-bas; et, comme, au fond, voir revenir Vera lui convenait parfaitement, pour s'en donner honorablement la possibilité, elle fit ce jour-là à Glouskine une sorte de demi-éloge de sa cousine.

--Je suis aise de vous voir plus juste, elle est tout cela et plus encore.

Pour le coup, madame Michaïloff regretta du fond de l'âme de n'avoir point laissé Vera et ses qualités se faire valoir à Moscou; elle le dit à son mari, qui la consola en vantant les mérites de Vera, ajoutant qu'elle au moins rendait la maison possible.

--Tu verras, elle se mariera parfaitement.

--Je ne le crois pas.

--J'ai mon idée, et je serai surpris si je me trompe.

Madame Michaïloff ne daigna pas répondre.

IV

_Madame Michaïloff à madame la comtesse Alexandrine de T..._

«Chère Alex,