Leurs Excellences

Part 5

Chapter 53,828 wordsPublic domain

Madame de Camon, privée des causeries de femmes auxquelles elle était habituée, sans l'ombre d'intérêt pour les potins de l'endroit, sans personne à qui aller dire tant de choses qui prenaient vie dans son cœur, se réveilla un jour très-malheureuse et horriblement jalouse de madame Michaïloff. Sans qu'elle s'en doutât, la première idée lui en avait été donnée par l'aimable ministre de Russie; elle le voyait fréquemment, soit dans le monde, soit chez elle, où il continuait à venir plus souvent que le mardi de rigueur; comme elle était triste et ennuyée, peu à peu elle s'était prise à le regarder comme un ami; il était si discret, si sûr, du moins le disait-il volontiers. Un soir, ils étaient tous chez madame Michaïloff; on discutait bruyamment l'organisation d'un cotillon d'amis, chez un jeune célibataire autrichien, aimable garçon, brillant attaché militaire et parfait valseur, qui offrait volontiers des petites fêtes de famille, dont une collègue de bonne volonté faisait les honneurs; mais ces plaisirs n'étaient point pour madame de Camon, son mari ne les trouvant point d'assez bon ton pour elle, au juste tolérables pour madame Michaïloff et autres; elle n'écoutait donc pas et s'était assise un peu à l'écart, en face d'un album.

Glouskine vint l'y rejoindre.

--La fête de Droutzky vous donne donc des regrets, madame?

--Des regrets? Oh! nullement; on s'y amuserait sans doute autant qu'on le fait ici ce soir.

Et en parlant, ses yeux inquiets s'arrêtaient sur son mari et la belle Olga, riant et causant de trop bonne amitié pour la tranquillité de ce pauvre petit cœur d'épouse. Son Excellence avait suivi ce regard.

--La belle Olga commence à montrer ses trente-huit ans, ne trouvez-vous pas? Elle danse trop cet hiver; ma parole, on verrait ses rides d'un côté à l'autre de la Perspective.

--Ah! l'aimable ministre, et pas méchant... Un excellent garçon, tout au contraire, se dit madame de Camon, et de tous le seul qui veuille être mon ami... Si je disais oui, vous me croiriez jalouse.

--De qui? d'Olga? Oh! pouvez-vous supposer? Jamais!... Et comme cela, votre porte est toujours close le soir à neuf heures? Est-ce un vœu, ou est-ce le mari qui l'ordonne?

--Ni l'un ni l'autre, mon cher ministre; vous me trouverez quand vous voudrez, à cette heure-là, en compagnie d'un livre et du mal du pays.

--Il faudra vous guérir alors de l'un et de l'autre; vous n'imaginez pas, chère madame, quel homme de ressource je suis. Je bats les cartes, je dis la bonne aventure, je fais de la magie blanche, j'excelle aux ombres chinoises, et je suis incomparable pour représenter la vieille _Teufelsbruck_ perdant au whist; si, avec un pareil répertoire, je ne vous déride pas, je renonce à porter jamais un chapeau à claque: par exemple, je ne danse pas comme M. de Camon! L'autre dimanche, chez Droutzky, il a fait vis-à-vis à l'Olga de mon cœur avec une verve qui a fait monter madame Santa-Pierra sur une chaise, afin de le mieux admirer. Il y a longtemps que la légation de France ne nous avait offert un entrain pareil; vous savez qu'après le cotillon chez Droutzky, on ira au bal du théâtre; toutes ces dames en sont... On ne vous l'a pas dit?... Ne le regrettez pas: ils seront tous bêtes; l'intrigue, soit dit entre nous, est le plus sot des plaisirs; mais madame Michaïloff a la fureur du masque, et, tous les ans, elle se fait un cas de conscience d'entraîner quelques collègues. On prend d'habitude les plus vieilles, cela prête à l'équipée un vernis de convenance qui y manquerait sans cela; vous vous ferez raconter par Camon ce qu'on aura dit, la couleur du masque de madame de Santa-Pierra qui compte mettre une perruque blonde pour déguiser sa voix, et surtout les bons mots d'Olga Michaïloff, qui, entre nous soit dit, n'a peur d'aucun.

III

Madame de Camon interrogea son mari sur les plaisirs qu'on se promettait pour le mardi gras. Il fut muet comme le Destin. Elle parla des bals masqués du théâtre; il en fit un tableau sinistre. On pourrait y aller dans une loge?... insinua-t-elle. Il s'empressa de répondre qu'elle mourrait d'ennui... Mais elle en était fort curieuse, et avec une de ces dames?... M. de Camon ne voulut rien comprendre, et madame Michaïloff et celles qui lui avaient confié leur secret auraient été contentes de lui.

Ce soir-là même, Glouskine profita de la permission qui lui avait été accordée; il fut réservé, aimable, sut s'en aller sur le coup de onze heures...

Décidément, les soirées où il lui tenait compagnie étaient pour madame de Camon un véritable délassement; il l'amusait sans lui demander autre chose que de l'écouter. Elle le dit à son mari, qui avait pour Glouskine et ses prétentions un dédain dont il ne faisait pas secret, le considérant au plus comme une pièce rare, comme un fossile bien conservé, mais se moquant de ses mots, de ses calembours et de ses airs vainqueurs.

--Si ce vieux diplomate a le don de te plaire, j'en suis charmé; cela prouve que tu t'amuses à bon marché. Seulement, permets-moi de réserver mon enthousiasme.

Madame de Camon eut au bord des lèvres: «_pour Olga_». Elle n'osa pas, mais fit toutes sortes de réflexions philosophiques qu'elle crut lui appartenir en propre, bien que M. de Glouskine en fût l'unique auteur.

Madame Michaïloff était ravie de voir Son Excellence faire la cour à madame de Camon; ravie de toute sorte de méchantes façons, car rien ne l'humiliait plus que d'entendre louer le mérite sérieux d'une femme jeune et jolie; en revanche, dès qu'il y avait un mot à dire, elle avait des trésors d'indulgence. Quand Glouskine se sentit bien accepté comme ami, il tenta de se faire mieux venir, et hasarda une déclaration assez vive. Il choisit bien son heure. Madame de Camon, le jour même, avait pleuré au sujet d'Olga Michaïloff; elle avait dîné seule, tandis que son mari était à un repas officiel dont Glouskine faisait aussi naturellement partie. Elle ne pensait donc pas le voir dans la soirée et fut surprise d'éprouver que cette pensée l'attristait. Elle revint pour la centième fois sur ses chagrins, fit un retour sur la séparation qui s'était établie entre son mari et elle depuis qu'ils connaissaient madame Michaïloff, et en vint à se dire qu'elle faisait un métier de dupe; que toute sa tendresse, tout son dévouement ne lui valaient pas même d'être à l'abri d'une Michaïloff sans jeunesse et avec des restes de beauté fort contestée.

Elle avait les yeux rouges quand S. Exc. le ministre de Russie apparut à son heure accoutumée, paré de toutes ses plumes de geai; il demanda pardon et se moqua de son uniforme, de ses panaches, de ses cravates multicolores; mais il avait absolument voulu lui baiser la main,--les deux mains,--et plus tard que dix heures, il n'aurait osé se présenter. Elle était si sévère dans ses habitudes, et chez madame Michaïloff on pouvait sonner à onze heures sans que cela surprenne personne.

--Ils vont tous prendre le thé chez elle, ce soir.

--Qui, tous?

--Les victimes du dîner dont je viens; il faut cela pour se dérider.

--Mon mari aussi, alors?

--Certainement; c'est même lui qui l'a proposé à Droutzky, car ce n'est pas une chose arrangée; mais ils sont sûrs de faire plaisir à Olga.

Il partit de là pour lui exprimer son admiration passionnée; elle l'écouta beaucoup plus patiemment qu'il ne l'espérait, le laissant parler tout à l'aise. Quand il eut tout dit, elle leva vers lui ses yeux bruns:

--Eh bien! je crois que vous m'aimez beaucoup, et je vais vous donner un témoignage de ma confiance.

--Seulement de votre confiance?

--La partie chez Droutzky tient toujours?

--Certainement, les accessoires du cotillon sont même arrivés de Paris.

--Et ils vont au bal du théâtre?

--Je le crois bien.

--Alors, je veux y aller aussi, et ce sera avec vous, si vous ne dites pas non.

Il dissimula son triomphe pour ne point l'effrayer.

--Trop heureux de vous servir de chaperon... et vous verrez si je sais me taire. Voyons, combinons cela.

--Je ne veux pas naturellement qu'on le sache ici.

--Rien de plus facile: vous viendrez mettre votre domino chez moi... Pourquoi pas? vous y êtes déjà venue dix fois.

--Oui, mais... et puis comment arriverai-je chez vous?

--Rien de plus simple: invitez l'excellente petite Van Beck au théâtre avec vous; je viendrai vous y saluer. Vous vous trouverez fatiguée; je vous offrirai le bras; nous prendrons le premier drotschke venu pour rentrer chez vous, et, ma foi, nous irons au bal.--Pour votre camériste, vous serez chez madame Van Beck.

Tant de mensonges que cela! Ils lui firent horreur un instant; mais Glouskine sut vite les habiller d'un air d'excellente plaisanterie. Comme elle voulait être persuadée, elle le fut.

--Je vous enverrai ma loge au _Thalia theater_ pour après-demain. Camon sera charmé de penser que, pendant qu'il danse, vous vous amusez vertueusement.

Il avait dit juste, le billet du ministre arriva pendant leur déjeuner; elle le lut à son mari.

--Ah! tant mieux; comme cela, tu ne passeras pas ton mardi gras au coin du feu.

--Je vais écrire à madame Van Beck, qui n'a pas non plus un carnaval bien gai.

--Tu as raison, elle n'est pas amusante, mais c'est une très-honnête petite femme; je te verrais avec plaisir te lier avec elle; vous pourrez vous faire une gentille existence toutes deux en vous rapprochant un peu plus.

--Oh! oui, une petite vie bien tranquille, dit-elle amèrement.

--Il est de fait que je ne te verrais pas avec plaisir marcher sur les brisées de certaines collègues.

Après un silence--ils étaient souvent silencieux depuis quelque temps:

--Alors, tu ne veux absolument pas me mener au bal du théâtre?

--Ma pauvre petite, qu'est-ce qu'un oiseau de ton joli plumage y ferait?

--En ce cas, n'y va pas.

--Je t'en conjure, ne joue pas à la femme jalouse; un homme qui a une carrière est forcé de faire au monde, à ses sottises, à ses plaisirs, quelques sacrifices. Tu sais combien je t'aime et je te respecte.

--Au point que tu ne me ferais pas même l'honneur d'être jaloux.

--Non, car je suis trop sûr de toi.

--En effet, tu l'es extraordinairement.

M. de Camon était de si bonne foi que le ton aigre-doux de sa femme ne lui fit pas perdre une bouchée; c'était l'homme le plus parfaitement heureux, jouissant de tout son cœur de son bonheur conjugal et n'ayant cependant perdu le goût pour aucun autre; il dînerait avec sa jolie et chère petite femme, la conduirait au théâtre, et la laissant en bonne compagnie, l'esprit tranquille sur son compte, irait s'amuser chez Droutzky et oublier qu'il était chargé de chaînes.

La pauvre madame de Camon s'était lancée désespérément dans son équipée; Glouskine venait la voir deux ou trois fois le jour au sujet du domino qu'il lui faisait préparer.

Le dîner du mardi gras fut pour elle une douloureuse épreuve: la peur, la jalousie, une sorte de désir de connaître le péril, tout cela bouillonnait dans son cœur; dix fois elle eut envie de raconter tous ses projets à son mari, de lui dire combien il la faisait souffrir, de faire appel à son ancien amour; mais la figure d'Olga Michaïloff surgissait soudain, et les bonnes, les consolantes paroles de Glouskine... sur l'_amitié_ duquel elle _pouvait_, elle _devait_ compter... Cependant se hasarder seule, la nuit, chez lui, dans sa voiture... ah! le cœur lui battait bien fort. Elle eut quasi envie de se découvrir une migraine terrible, puis elle railla sa propre faiblesse.

--«J'irai, je veux l'y voir, c'est mon droit enfin.» Ils se quittèrent au théâtre; comme il la menait à sa loge, elle lui dit indifféremment:--C'est ce soir, n'est-ce pas, que vous cotillonnez chez Droutzky?

--Il paraît que oui; aussi je rentrerai tard probablement.

--Alors, bonsoir.

--Bonsoir. Madame Van Beck vous reconduit?

--Oui, c'est convenu, amusez-vous.

--Bonne soirée; je t'assure que j'irais volontiers me coucher de bonne heure.

Madame Van Beck était une excellente jeune femme, ne parlant jamais que de ses enfants et de ceux des autres; aussi, pendant le premier acte, elle et madame de Camon s'attendrirent ensemble sur les perfections de leur petite famille... De temps en temps, madame de Camon se disait: «Je vais au bal masqué... avec Glouskine», puis elle reparlait des dernières dents de sa fillette.

A neuf heures, Glouskine entra dans la loge, salua ces dames et regarda madame de Camon d'une façon si significative, souriante et hardie à la fois, qu'elle en fut horriblement troublée. Elle pressentait un danger et ne savait si elle désirait le connaître ou si elle le redoutait.

M. Van Beck, qui copiait toutes les dépêches de sa chancellerie, sommeillait invariablement dans le monde; sa femme n'avait aucune malice, ils n'étaient point gênants, et Son Excellence put, en termes discrets, faire allusion au bonheur qu'il éprouvait: le domino était prêt, rien ne manquait, tout irait à ravir.

Madame de Camon était si obstinément silencieuse que Son Excellence en devenait inquiet; il sut à temps placer quelques mots sur Olga.

Tout d'un coup, à son étonnement douloureux, il entendit dite par madame de Camon ces paroles qui lui firent perdre contenance, lui qui se croyait prêt à tout:

--Ma chère amie, j'ai une envie folle d'aller au bal du théâtre. Mon mari ne veut pas, mais je suis résolue à lui désobéir; prêtez-moi M. Van Beck, vous me sauverez d'une folie, je vous assure.

Madame Van Beck, fort étonnée, essaya les remontrances. Son Excellence s'offrit en vain pour faciliter les projets de madame de Camon.

--Non, je vous en prie, permettez à M. Van Beck de venir. Et pourquoi ne viendriez-vous pas aussi? Son Excellence vous donnerait le bras. Nous irons nous habiller chez lui, il se trouvera bien des dominos à passer, allons; rendez-moi ce service d'amie.

La jeune Hollandaise n'était pas très-clairvoyante, mais elle entendait une voix vraiment émue, et faisant signe à son mari littéralement étouffé de surprise:--J'en avais grande envie aussi sans l'oser dire. Arnaud, faisons cette partie, je vous en prie; notre cher ministre voudra bien me prendre sous sa protection, et je vous confie madame de Camon.

Et ils y allèrent, madame Van Beck se mourant de peur, suffoquée, sans une parole à dire, et madame de Camon si tremblante que l'excellent Van Beck craignait qu'elle ne fût sur le point de s'évanouir. Quant à Son Excellence, on ne l'avait pas vu de si méchante humeur depuis la mort d'un cheval qu'il aimait fort.

M. de Camon brillait, le chapeau sur la tête, quand une voix de femme lui dit tout à coup:

--André, j'ai trop peur, ramène-moi.

* * * * *

M. de Glouskine appelle madame de Camon _une coquette_ dangereuse. M. de Camon n'a été jaloux qu'une demi-seconde, mais la sensation a été si vive que le souvenir suffit pour le garder d'Olga Michaïloff. Madame de Camon espère que son mari sera nommé à Berne. D'un commun accord, tout le monde a oublié le bal du théâtre, excepté M. Van Beck, qui y rêve en fumant de gros cigares.

ENGLISH IMPROVEMENT

I

... Olga Michaïloff a un répertoire d'amies extrêmement varié; elle s'en est pourvue pour toutes les circonstances de la vie; elle a l'amie avec laquelle elle sort, celle chez qui elle prend le thé tous les jours, celle avec laquelle elle voyage à travers l'Europe, l'amie de théâtre, l'amie de cour, l'amie plastron, l'amie complaisante, l'amie indigène et l'amie compatriote; elle les aime toutes également, et en chatteries, en prévenances, est Slave jusqu'au bout des ongles. Dans toutes les résidences elle a laissé une infinité de «chères» auxquelles elle écrit de charmants billets avec une fidélité exemplaire, se réservant, en cas de retour, l'entrée dans la coterie la plus en vue.

Madame Michaïloff sait la valeur d'une amie et couvre de son mépris les femmes qui n'aiment qu'à s'entourer d'une cour masculine: ce sont des maladroites; elle passe sans les voir.

L'amie d'enfance est la véritable Providence du ménage Michaïloff. Quand on s'ennuie trop ou que le corps diplomatique tout entier semble éteint, madame Michaïloff s'en fait expédier une de Moscou, et aussitôt, et en son honneur, allume ses bougies, danse, soupe, et donne aux autres le prétexte d'en faire autant.

Dans le marasme de Tenheiffen, la venue d'une amie de la belle Olga est une distraction précieuse, et d'autant que madame Michaïloff n'en a point qui ne soient grandement ses cadettes, quoique invariablement juste de son âge, comme le fait charitablement remarquer M. de Glouskine. Madame Michaïloff était en froid avec Son Excellence. Le printemps était mortellement triste; ces messieurs des différentes légations, fort paresseux; il fallait les inviter pour les avoir; les soirées paraissaient éternelles. A bout d'expédients pour se distraire, madame Michaïloff s'avisa un beau soir que marier une de ses cousines pauvre à quelque diplomate d'avenir serait à la fois moral, charitable et divertissant; elle télégraphia sur l'heure l'envoi de la jeune personne, espéra tout du hasard et attendit.

Vera Dognieff débarqua à Tenheiffen à l'heure dite; c'était une belle fille avec des yeux noirs et des cheveux blonds légers, soulevés et frisottants. Toujours des robes à traîne immense et le chignon épais tombant jusqu'au milieu du dos; fort ennuyée d'être sans fortune et très-décidée à faire tout au monde pour réparer cette erreur du sort; elle était folle de joie de l'occasion que lui offrait sa cousine, et l'embrassa avec une tendresse d'esclave.

--Ma chère, dit la diplomatesse, ils s'ennuient tous à périr; tu n'auras jamais pareil jeu. As-tu un goût pour une nationalité quelconque?

--Non, Olga chérie!...

--Eh bien, alors, flirte avec les Anglais; nous avons un choix; ils sont trois, et tous passablement riches; le plus bête est Lynjoice; il est naïf et excellent garçon; une femme mènera avec lui une vie de reine. Regarde-les bien; dis-moi à qui tu plais, puis nous nous arrangerons, petite collègue mignonne.

Là-dessus, Vera baisa la main de madame Michaïloff dans un transport de reconnaissance.

Mais pour mener à Tenheiffen quelque affaire que ce fût, il fallait d'abord se faire un ami ou du moins un indifférent du ministre de Russie. Son Excellence fut donc invitée à dîner sans délai, et la petite compatriote, qu'on lui présenta, lui fit très-humblement toutes les grâces de couleuvre qui lui étaient naturelles; il fut froid, mais affable; un juge, mais un juge bienveillant; et, après le café, il se mit à interroger la jeune personne, il voulut la confesser; cela l'amusait, ce blasé, de voir le fond d'un cœur naïf; celui qu'il voulait démasquer ne l'était pas, mais la fine petite mouche se laissa arracher l'histoire de sa vie, de sa famille, de ses espérances, et avoua avec une parfaite ingénuité qu'elle voudrait bien trouver un mari. Glouskine pensa qu'il n'y aurait rien de déplaisant à jouer le bienfaiteur vis-à-vis d'une si agréable blonde, et se sentit mieux disposé envers madame Michaïloff depuis qu'elle avait chez elle de si jolies cousines. Il laissa donc partir les invités, prit son fauteuil des anciens jours d'intimité, et comme madame Michaïloff s'approchait de lui pour lui offrir un autre verre de thé, il le lui fit poser, prit ses deux mains, les rapprocha devant lui, les regarda, les baisa tout doucement l'une après l'autre cinq ou six fois, puis une fois chacune sur la paume, et ils furent réconciliés du coup. Olga s'assit en riant et en le grondant de la meilleure grâce.

--Est-ce que Vera vous a dit du bien de moi?

--Oui, elle vous adore, et moi de même.

--Comme dans _il tempo passato_?

--Encore plus.

--Eh bien, alors, il faut m'aider dans ma grande entreprise.

--Quelle est-elle? un secrétaire à faire changer?

--Non; il faut la marier, elle.

Vera faisait un petit ménage devant la table à thé.

--Mais oui, c'est une idée. Avez-vous pensé à quelqu'un?

--Que diriez-vous de Lynjoice?

--Parfait; mais c'est un garçon à passion; rendez-le amoureux de vous, et puis faites-lui épouser Vera; il doit aimer à s'immoler. A son défaut, nous avons le Hollandais Van der Bosch, un fort bon parti. Voulez-vous que je parle à la grande maîtresse? elle le voit souvent.

--Non, pour tout au monde. J'aurais voulu des tableaux vivants pour faire marcher tout cela; mais Paul gronde tellement la dépense...

--Eh bien! pourquoi pas chez moi?

--Ah! aimable ministre, que je vous aime!

--Ma chère, ne le dites pas si haut!

Le lendemain, chez madame de Santa-Pierra, qui était son amie de jour, Droutzky et deux ou trois de leur intimité étant présents, madame Michaïloff lança son idée.

--Je veux marier ma cousine à Lynjoice.

--Eh! madame, pourquoi Lynjoice plutôt que moi? demanda Droutzky.

--Pour mille et une raisons, mon cher, que je vous laisse deviner.

Madame de Santa-Pierra trouva ce projet charmant.

--Ce Lynjoice est très-gentleman.

--Tout gentleman qu'il soit, je vous parie qu'il ne se marie pas.

--Eh bien, monsieur de Bove, je tiens le pari, répondit madame Michaïloff; ce sera cent louis si vous perdez, cinq si vous gagnez.

--Je le veux bien; mais, madame, réservez soigneusement ces cinq louis.

--Et je tiens pour Olga, ajouta madame Santa-Pierra, et vous, Droutzky, et vous, Alvarez?

L'aimable Droutzky fut d'emblée de l'avis de ces dames; M. Pepe Alvarez tint pour M. de Bove, et les paris furent enregistrés.

--Mais de bonne guerre, ajouta Olga, et Droutzky des nôtres, avec sa vaillante épée nous serons victorieux.

Madame de Santa-Pierra voulut savoir si Lynjoice était déjà amoureux.

--Mais il ne l'a pas encore vue.

--Nous devons être présents à la première entrevue, afin d'être témoins du coup.

--C'est de rigueur, dit de Bove.

--Du tout, vous gâteriez l'affaire.

--Si, ma chère, laissez-les venir, je vais organiser une sauterie, votre Vera doit danser comme un ange.

--Madame, dit M. de Bove, marié de votre blanche main me paraît un sort bien digne d'envie.

--Vous avez la permission d'épouser, on vous sacrifiera Lynjoice.

Madame de Santa-Pierra protesta et développa sa théorie, comme quoi rien ne nuit plus à la carrière que de se marier trop tôt, tandis qu'il arrive un moment où c'est la plus utile chose du monde.

Lynjoice en était évidemment là. On fut d'accord sur ce point. Toutefois, MM. de Bove et Alvarez s'en allèrent fort persuadés de gagner leurs cinq louis.

II

Madame de Santa-Pierra resta tout un jour sans maudire le séjour de Tenheiffen, et le lendemain à midi, lasse d'attendre le soir, elle écrivit à Lynjoice d'avoir à venir lui parler. Il était à sa chancellerie, copiant la plus ennuyeuse dépêche, et fut charmé de se déranger. Madame de Santa-Pierra lui dit en matière d'ouverture qu'elle avait grande envie d'une robe de véritable homespun, et s'il n'aurait pas quelque occasion sûre; puis, de la même haleine, s'il n'avait jamais été amoureux. Il avoua sans détour être fort sujet à ce mal, et que c'était, du reste, la seule chose qui lui fît prendre patience dans la carrière. Madame de Santa-Pierra l'assura qu'il fallait se marier, qu'il était créé pour les joies de la famille, qu'elle avait rêvé de lui, et qu'il devait indubitablement lui arriver quelque chose d'heureux. Lynjoice se demanda ce qui lui valait une si franche déclaration, et se mit en devoir d'y répondre; elle l'envoya promener, lui assurant qu'il se marierait parce qu'elle l'avait rêvé, qu'il n'oubliât pas sa robe de homespun dont elle ferait le compte avec celui de l'Iris Bouquet (qui courait depuis trois ans), puis elle l'expédia derechef à sa chancellerie.