Lettres sur l'histoire de France
Part 21
Les successeurs moins belliqueux de l’évêque Roger n’employèrent contre la commune de Laon d’autres armes que les armes spirituelles. Le maire et les jurés, qu’on nommait aussi échevins, furent plusieurs fois excommuniés par eux durant le cours du treizième siècle. Le prétexte ordinaire de ces excommunications était l’emprisonnement de quelque clerc ou serviteur de l’église, coupable d’injures ou de violence envers un bourgeois. En effet, l’hostilité du chapitre épiscopal de Laon contre la commune nourrissait une foule de querelles particulières, et donnait lieu à de fréquents désordres que le chapitre négligeait de punir sur ses justiciables, mais que la commune, réduite à se faire justice elle-même, réprimait avec sévérité[351]. Alors l’évêque de Laon écrivait au légat du pape, au roi et aux prélats de France, pour se plaindre des empiétements de l’autorité municipale; le ban de Dieu était mis sur la ville, et n’était levé que quand les magistrats communaux avaient donné satisfaction à l’église. Obéissant à la nécessité, ils payaient les amendes pécuniaires et subissaient patiemment les cérémonies humiliantes que leur imposait l’autorité pontificale; mais leur fermeté politique n’en était nullement ébranlée.
[351] _Gallia christiana_, t. IX, col. 537.
En l’année 1294, deux chevaliers, parents de l’un des clercs du chapitre, se prirent de querelle avec un bourgeois, et la dispute s’échauffa au point qu’ils le maltraitèrent dans sa propre maison. Cette injure était de celles qu’on ne pouvait faire à un membre de la commune sans exciter le ressentiment de tous. Aussi les voisins, qui accoururent au bruit, voyant ce dont il s’agissait, s’armèrent de bâtons et de pierres, et poursuivirent les deux chevaliers à travers les rues[352]. Ceux-ci, craignant de ne trouver de refuge dans aucune maison, coururent à l’église épiscopale, dont les portes leur furent ouvertes par le clerc, qui était leur parent. Le bruit se répandit aussitôt que le chapitre avait pris parti pour ceux qui avaient violé le domicile d’un bourgeois. Il y eut grande rumeur dans tous les quartiers; on sonna la cloche du beffroi; on ferma les portes de la ville, et les magistrats s’assemblèrent. La foule se portait vers l’église où les deux chevaliers et leur parent s’étaient barricadés; on leur criait d’ouvrir et de se remettre entre les mains de la justice. Mais ils n’en firent rien, et le chapitre refusa de les y contraindre, alléguant ses priviléges et la sainteté du droit d’asile. Ce refus poussa au dernier point l’exaspération populaire; les portes de l’église furent forcées par les bourgeois, qui s’y précipitèrent malgré les remontrances du trésorier et des chanoines, saisirent le clerc et les chevaliers, les maltraitèrent et les frappèrent jusqu’au sang[353].
[352] ... Tum lapidibus et baculis armati tanto furore equites persequuntur, ut... (_Gallia christiana_, t. IX, col. 543.)
[353] ... Eosque verberibus cædunt ad sanguinem usque, quo polluta est ecclesia. (Ibid.)
Regardant l’église comme profanée, le chapitre cessa d’y célébrer aucun office et transporta ailleurs les vases sacrés. L’official prononça l’excommunication contre les auteurs du sacrilége; enfin l’évêque mit l’interdit sur toute la ville et excommunia les magistrats municipaux, d’abord comme gardiens et représentants de la commune, et ensuite parce qu’ils avaient été témoins du désordre sans rien faire pour l’empêcher. Le chapitre en corps adressa ses plaintes au pape Boniface VIII, qui écrivit au roi Philippe le Bel pour l’exhorter à punir les coupables, à soutenir en tout point la cause du clergé de Laon, enfin à casser la commune contraire aux droits et à la tranquillité de l’église[354]. Le roi envoya deux commissaires, nommés Pierre de Sargine et Jean Choisel, pour faire une enquête exacte sur ce qui s’était passé. Les procès-verbaux dressés par eux furent soumis au parlement, qui prononça contre la commune de Laon un arrêt dont voici quelques passages:
[354] ... Communiam abroget, ecclesiæ dudum injuriosam, ac juri ecclesiastico inimicam... (_Gallia christiana_, t. IX, p. 543.)
«Attendu que les citoyens de Laon, réunis en grand nombre, après avoir sonné la cloche de la commune, fermé les portes de la ville et fait des proclamations publiques, se sont rués en sacriléges dans la mère église, sans respect pour les immunités ecclésiastiques; qu’ils ont arraché par force de ladite église un clerc et plusieurs nobles chevaliers, réfugiés dans cet asile sacré pour sauver leur vie et échapper à la poursuite de leurs ennemis qui les ont blessés cruellement, au point qu’un des chevaliers est mort par suite de ses blessures; qu’ainsi ils ont violé les libertés de ladite église, et cela en présence de plusieurs officiers de la commune, des échevins, jurés et autres magistrats, qui, loin de s’opposer à ce crime, comme ils pouvaient et devaient le faire, ont prêté secours, conseil et protection aux auteurs du mal; vu l’enquête sur ce faite, d’après le témoignage de toutes les personnes qui devaient être entendues; nous déclarons les susdits citoyens, maire, jurés, échevins, et tous autres magistrats de la ville de Laon, coupables des faits énumérés ci-dessus, et les privons, par le présent arrêt, de tout droit de commune et de collége, sous quelque nom que ce soit, leur ôtant à tout jamais et entièrement leurs cloches, sceau, coffre commun, charte, priviléges, tout état de justice, juridiction, jugement, échevinage, office de jurés et tous autres droits de commune[355].»
[355] Cet arrêt se trouve répété dans le préambule d’une charte postérieure de Charles IV. (_Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XII, p. 465 et suiv.)
Une constitution municipale qui comptait près de deux cents ans d’existence ne pouvait être détruite d’un seul coup: aussi l’arrêt du parlement ne fut-il point exécuté à la lettre. Pour ne pas renouveler à Laon les scènes de tumulte qui avaient signalé, au douzième siècle, l’établissement de la commune, le roi fut obligé de révoquer presque aussitôt la sentence portée contre les bourgeois, par une charte qui les maintenait provisoirement dans la jouissance de leurs droits politiques. Cette charte portait que la commune de Laon serait rétablie sous la réserve de demeurer en la main du roi; et la principale clause était conçue en ces termes: «Ne seront, ladite commune et ledit échevinage, en vigueur qu’autant qu’il nous plaira[356].» De son côté, le chapitre de Laon fut obligé de capituler avec les bourgeois sur les satisfactions qu’il exigeait. Les deux parties nommèrent des arbitres qui s’accordèrent, moyennant une rente payée à l’église par la commune et certaines cérémonies expiatoires. A la première fête solennelle, cent des bourgeois excommuniés, nu-pieds, sans robe ni ceinture, marchèrent processionnellement, la croix en tête, depuis le bas de la montagne de Laon jusqu’à la cathédrale. Trois d’entre eux portaient dans leurs bras des figures d’hommes en cire, du poids de vingt livres, qu’ils remirent au doyen et aux chanoines, en signe de restitution. Ensuite la sentence et l’interdit furent levés par mandement du pape[357].
[356] _Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XII, p. 465 et suiv.
[357] _Histoire du diocèse de Laon_, par Dom Nicolas Le Long, p. 308 et 309.
A une époque où les décisions législatives des rois de France prenaient plus de force qu’elles n’en avaient jamais eu depuis l’établissement des communes, la situation de celle de Laon devenait singulièrement précaire. Son existence dépendait entièrement de la volonté ou de l’intérêt de Philippe IV et de ses successeurs. Ce roi lui fut favorable durant tout son règne, parce que les ennemis des libertés de Laon avaient pris parti pour le pape dans ses démêlés avec la cour de France. Boniface VIII avait même récompensé leur zèle par une bulle où, de son autorité pontificale, il abolissait à perpétuité la commune; mais le roi fit brûler cette bulle[358]. Philippe V, qui, en l’année 1316, succéda à son frère Louis X, ne fut pas plus favorable aux adversaires de la commune de Laon. Soit qu’il cédât à un sentiment de respect pour les droits consacrés par le temps, soit que les bourgeois eussent offert de l’argent pour qu’il les maintînt dans leur liberté provisoire, il ratifia la charte de Philippe le Bel et confirma aux citoyens l’exercice de leurs droits _pour autant de temps qu’il plairait à la volonté royale_[359]. D’un côté les bourgeois, et de l’autre l’évêque et le chapitre de Laon, étaient en instance perpétuelle auprès de la cour du roi, et adressaient requêtes sur requêtes, les premiers pour obtenir une confirmation définitive, les seconds pour faire remettre en vigueur l’ordonnance de Philippe le Bel. Ces derniers réussirent auprès de Charles IV, qui, dès l’année de son avénement, en 1322, rendit contre la commune de Laon une ordonnance dont voici quelques articles:
[358] _Histoire du diocèse de Laon_, par Dom Nicolas Le Long, p. 311.
[359] _Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XII.
«Eu sur ce délibération et conseil, nous statuons et ordonnons, en vertu de notre autorité royale, qu’en la ville, cité et faubourgs de Laon, il ne puisse y avoir, à l’avenir, commune, corps, université, échevinage, maire, jurés, coffre commun, beffroi, cloche, sceau, ni aucune autre chose appartenant à l’état de commune. De notre certaine science et autorité royale, nous mettons à néant, dans ladite ville, cité et faubourgs, le susdit état de commune et tous les droits qui en dépendent, les déclarons annulés à perpétuité, et imposons perpétuel silence aux citoyens et habitants, présents et à venir, sur toute demande et réclamation relatives auxdits priviléges de commune, corps, université, mairie, échevinage, cloche, sceau et coffre commun. Nous statuons en outre qu’ils ne pourront être ouïs sur ces choses, ni par voie de supplique, ni par aucune autre, décrétant que toutes lettres qu’ils pourraient avoir en confirmation des susdits droits sont nulles et de nulle valeur, et réunissons, pour toujours, à notre prévôté de Laon, la juridiction qui autrefois appartenait à la commune[360].»
[360] _Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XII, p. 465 et suiv.
Malgré les termes impératifs de cette ordonnance, les bourgeois de Laon ne désespérèrent pas tout à fait de leur cause, et, ne reculant devant aucun sacrifice, ils entamèrent une négociation d’argent avec les officiers du roi. Quoiqu’il eût été décrété qu’ils ne seraient ouïs par aucune voie, leurs offres ne furent point repoussées; mais la partie adverse, admise à plaider contre eux, prolongea cette affaire, qui n’était point encore terminée à la mort de Charles le Bel, arrivée en 1328. La discussion s’engagea de nouveau et plus vivement encore devant son successeur Philippe VI. L’évêque et son chapitre soutenaient que le roi, en sa qualité de défenseur et spécial gardien des églises, devait faire exécuter rigoureusement la sentence rendue contre la commune de Laon, en punition de ses _méfaits notoires, détestables et scandaleux_. Ils disaient que si l’on ne tenait la main à cet arrêt, _beaucoup de maux et griefs_ pourraient s’ensuivre, et ils ajoutaient que bien des gens dans la ville pensaient que ce ne serait pas profit qu’il y eût commune[361]. Pour réfuter ces arguments, les fondés de pouvoirs de la bourgeoisie remontraient que la sentence rendue en 1294 était sans application, puisque le délit avait été amendé par des réparations de tout genre; que d’ailleurs tous ceux qui l’avaient commis étaient morts[362]. Leurs raisons et peut-être leurs offres prévalurent. La cour décida que le roi, «en vertu de son autorité, avait droit de mettre et d’établir commune en la ville de Laon, toutes fois qu’il lui plairait et qu’il lui semblerait profitable de le faire.» L’ordonnance rendue à cet égard imposait _perpétuel silence_ au doyen, à l’évêque et à son chapitre. Mais il ne fallut pas plus de deux ans à l’évêque Albert de Roye pour faire écouter ses réclamations, et convaincre de la bonté de sa cause le même roi qui avait reconnu dans sa plaidoirie contre les bourgeois _plus de haine que d’amour de justice_[363]. Les nouveaux moyens de persuasion employés par ce prélat consistaient en une grosse somme d’argent qui fut remise entre les mains du trésorier de France, le 29 avril de l’année 1330[364]. Enfin, au commencement de l’année 1331, fut rendue l’ordonnance qui devait abolir, après deux siècles révolus, la commune ou _paix_ de Laon.
[361] _Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XII, p. 465 et suiv.
[362] Ibid.
[363] Ibid., p. 3 et suiv.
[364] ... Multam contulit pecuniam... (_Gallia christiana_, t. IX, col. 546.)
«Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France, savoir faisons à tous présents et à venir, que comme nous, considérant que la commune jadis de Laon, pour certains méfaits et excès notoires, énormes et détestables, avait été ôtée et abattue à toujours par arrêt de la cour de notre très-cher seigneur et oncle le roi Philippe le Bel, confirmé et approuvé par nos très-chers seigneurs les rois Philippe et Charles, dont Dieu ait les âmes; par grande délibération de notre conseil, avons ordonné que jamais commune, corps, collége, échevinage, maire, jurés ou aucun autre état ou signe à ce appartenant, ne soient institués ou établis à Laon. Nous, considéré le bon gouvernement qui a été en ladite ville, par nos gens, depuis que la commune fut abattue et qui est aussi et a été ès autres cités et bonnes villes de notre royaume, esquelles il n’y a nul état de commune ni d’échevinage, eu sur ce grande et mûre délibération et conseil, audit gouvernement avons pourvu et pourvoyons en la manière qui s’ensuit:
«Le bailli de Vermandois, ou son lieutenant pour lui, connaîtra de toutes affaires, tant en assises à Laon que hors d’assises.
«Il y aura à Laon un prévôt de la cité, à gages, qui exercera pour le roi la justice haute, moyenne et basse, et dans tous les lieux qui étaient de la commune, ou de la paix.
«Le prévôt établira à Laon le maître de tous les métiers.
«Les sommes dont les habitants de Laon auront besoin pour la défense de leurs pâturages, de leurs droitures et de leurs franchises, pour la conservation des puits, des fontaines, et pour le payement de leurs rentes à vie ou à perpétuité, seront levées par six personnes que le prévôt fera élire par le peuple.
«Il n’y aura plus à Laon de tour du beffroi, et les deux cloches qui y étaient en seront ôtées et confisquées au roi. Les deux autres cloches qui sont en la tour de Porte-Martel y resteront, dont la grande servira à sonner le couvre-feu au soir, le point du jour au matin, et le tocsin; et la petite, pour faire assembler le guet[365].»
[365] _Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. II, p. 77 et suiv.
Comme il n’y a guère de révolution sans changement de noms pour les édifices publics, une ordonnance postérieure défendit que la tour dont on avait enlevé les deux grosses cloches de la commune fût appelée tour du beffroi[366]. Il semble qu’on voulût, par là, effacer les souvenirs démocratiques attachés à ces vieux murs d’où partait autrefois le signal qui annonçait aux bourgeois libres l’ouverture de l’assemblée populaire ou les dangers de leur cité. Le beffroi ou la grande tour communale bâtie au centre de la ville était un sujet d’orgueil et d’émulation pour les petites républiques du moyen âge. Elles employaient des sommes considérables à la construire et à l’orner, afin qu’aperçue de loin, elle donnât une grande idée de leur puissance. C’était surtout parmi les communes du Midi que régnait cette espèce d’émulation; elles cherchaient à se surpasser l’une l’autre en magnificence, et quelquefois en bizarrerie, dans la construction de leurs tours. On donnait à ces édifices des noms sonores et recherchés, comme celui de _Miranda_ ou la _Merveille_[367]; et il paraît que la fameuse tour de Pise doit à une vanité de ce genre son architecture singulière.
[366] «Et défendons que ladite tour soit jamais appelée beffroi.» (Ibid., t. XII, et préface du t.)
[367] Voyez le _Recueil des poésies des troubadours_, publié par M. Raynouard.
LETTRE XIX
Sur les communes d’Amiens, de Soissons et de Sens.
L’histoire de la commune d’Amiens remonte jusqu’à l’année 1113, année qui suivit la catastrophe de la révolution de Laon. Il paraît que l’exemple de cette dernière ville avait inspiré aux habitants leur premier désir de liberté. Amiens n’était point à cet égard dans une situation aussi simple que Laon: cette grande et antique cité n’avait pas moins de quatre seigneurs. L’évêque exerçait les droits de la seigneurie sur une partie de la ville, le comte sur une autre, le vidame sur une troisième, et enfin le châtelain d’une grosse tour, qu’on nommait le _Castillon_[368], prétendait aux mêmes droits sur le quartier voisin de sa forteresse. De ces quatre puissances, la plus généralement reconnue, mais la plus faible de fait, était celle de l’évêque, qui, n’ayant point de soldats, tremblait devant le comte et recevait de ses autres coseigneurs des injures qu’il ne pouvait rendre. Par intérêt, sinon par esprit de justice, l’évêque d’Amiens devait donc être favorable à la formation d’une commune, qui, au prix de quelques concessions, lui assurerait un appui contre ses trois rivaux dont elle ébranlerait ou détruirait le pouvoir.
[368] ... Pro muro Castellionis (sic enim vocatur)... (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 517.)
Le hasard voulut que la dignité épiscopale fût alors possédée par un homme d’une vertu exemplaire, d’un esprit aussi éclairé que le comportait son siècle, et plein de zèle pour le bien général. Sans se laisser épouvanter par les terribles scènes qui venaient d’avoir lieu à Laon, l’évêque Geoffroi comprit ce qu’avait de légitime le désir d’indépendance et de garanties pour les personnes et pour les biens. Il céda sans efforts et gratuitement aux requêtes des bourgeois, et concourut avec eux à l’érection d’un gouvernement municipal[369]. Ce gouvernement, composé de vingt-quatre échevins sous la présidence d’un mayeur, fut installé sans aucun trouble au milieu de la joie populaire; et la nouvelle commune promulgua ses lois dans la forme suivante:
[369] ... Cui episcopus nulla vi exactus debuisset præstare favorem, præsertim quum et nemo eum urgeret, et coepiscopi sui eum miserabile exitium et infaustorum civium confligium non lateret. (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 515.)
«Chacun gardera fidélité à son juré et lui prêtera secours et conseil en tout ce qui est juste.
«Si quelqu’un viole sciemment les constitutions de la commune et qu’il en soit convaincu, la commune, si elle le peut, démolira sa maison et elle ne lui permettra point d’habiter dans ses limites jusqu’à ce qu’il ait donné satisfaction.
«Quiconque aura sciemment reçu dans sa maison un ennemi de la commune et aura communiqué avec lui, soit en vendant et achetant, soit en buvant et mangeant, soit en lui prêtant un secours quelconque, ou lui aura donné aide et conseil contre la commune, sera coupable de lèse-commune, et à moins qu’il ne donne promptement satisfaction en justice, la commune, si elle le peut, démolira sa maison.
«Quiconque aura tenu devant témoin des propos injurieux pour la commune, si la commune en est informée, et que l’inculpé refuse de répondre en justice, la commune, si elle le peut, démolira sa maison, et ne lui permettra pas d’habiter dans ses limites jusqu’à ce qu’il ait donné satisfaction.
«Si quelqu’un attaque de paroles injurieuses le maire dans l’exercice de sa juridiction, sa maison sera démolie, ou il payera rançon pour sa maison en la miséricorde des juges.
«Que nul n’ait la hardiesse de vexer au passage, dans la banlieue de la cité, les personnes domiciliées dans les limites de la commune ou les marchands qui viennent à la ville pour y vendre leurs denrées. Si quelqu’un ose le faire, il sera réputé violateur de la commune, et justice sera faite sur sa personne ou sur ses biens.
«Si un membre de la commune enlève quelque chose à l’un de ses jurés, il sera sommé par le maire et les échevins de comparaître en présence de la commune, et fera réparation suivant l’arrêt des échevins.
«Si le vol a été commis par quelqu’un qui ne soit pas de la commune, et que cet homme ait refusé de comparaître en justice dans les limites de la banlieue, la commune, après l’avoir notifié aux gens du château où le coupable a son domicile, le saisira si elle le peut, lui ou quelque chose qui lui appartienne, et le retiendra jusqu’à ce qu’il ait fait réparation.
«Quiconque aura blessé avec armes un de ses jurés, à moins qu’il ne se justifie par témoins et par le serment, perdra le poing ou payera neuf livres, six pour les fortifications de la ville et de la commune, et trois pour la rançon de son poing; mais s’il est incapable de payer, il abandonnera son poing à la miséricorde de la commune.
«Si un homme, qui n’est pas de la commune, frappe ou blesse quelqu’un de la commune, et refuse de comparaître en jugement, la commune, si elle le peut, démolira sa maison; et si elle parvient à le saisir, justice sera faite de lui par-devant le maire et les échevins.
«Quiconque aura donné à l’un de ses jurés les noms de serf, récréant, traître ou fripon, payera vingt sous d’amende[370].
[370] Qui vero juratum suum, servum, recredentem, traditorem, etc. (_Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XI, p. 267.)--En vieux français, _récréant_ signifie _renégat_.
«Si quelque membre de la commune a sciemment acheté ou vendu quelque objet provenant de pillage, il le perdra et sera tenu de le restituer aux dépouillés, à moins qu’eux-mêmes ou leurs seigneurs n’aient forfait en quelque chose contre la commune.
«Dans les limites de la commune, on n’admettra aucun champion gagé au combat contre l’un de ses membres.
«En toute espèce de cause, l’accusateur, l’accusé et les témoins s’expliqueront, s’ils le veulent, par avocat.
«Tous ces droits, ainsi que les ordonnances du maire et de la commune, n’ont force que de juré à juré: il n’y a pas égalité en justice entre le juré et le non-juré[371].»
[371] _Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XI, p. 264 et suiv.--La charte originale, telle qu’on la retrouve dans une charte de Philippe-Auguste qui la reproduit, n’a pas moins de cinquante articles. J’ai traduit les plus importants, et j’en ai interverti l’ordre afin d’y mettre plus de suite.
La constitution, établie de commun accord par l’évêque et les bourgeois d’Amiens, fut soumise à l’agrément des trois autres seigneurs, comme parties intéressées. Le vidame, le moins puissant des trois, y donna son approbation moyennant garantie pour quelques-uns de ses droits et une bonne rançon pour le reste. Mais le comte ne voulut entendre à rien; il dit qu’il maintiendrait jusqu’au dernier tous les priviléges de son titre, et entraîna dans son parti le châtelain de la grosse tour. Dès lors il y eut guerre déclarée entre ce parti et celui de la commune. Le comte d’Amiens était Enguerrand de Boves ou de Coucy, père de ce Thomas de Marle qu’on a vu figurer dans l’histoire de la commune de Laon. Afin de s’assurer un appui contre ce puissant adversaire, la bourgeoisie d’Amiens eut recours au roi, et par l’entremise de son évêque elle obtint de Louis VI, à prix d’argent, l’approbation, ou, suivant le style officiel, l’octroi de sa constitution municipale[372]. Enguerrand de Boves n’en tint nul compte, et, faisant marcher sur la ville tout ce qu’il avait de chevaliers et d’archers, il entreprit d’en rester maître. Menacés par des forces qui avaient sur eux la supériorité de la discipline, les bourgeois n’eurent d’autre ressource que de se recommander, comme ceux de Laon, au fameux Thomas de Marle, qui alors était en guerre avec son père[373].