Lettres persanes, tome I

Chapter 2

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Cette conclusion concilie toutes les hypothèses probables et vraisemblables et rend justice, ce nous semble, à la perspicacité de M. Vian.

La _seconde_ édition, _diminuée et augmentée_, ne paraît pas avoir été réimprimée. Il ne s'en est conservé dans le texte définitif que les trois lettres ajoutées. On les trouvera dans le tome II, à la place indiquée par le Supplément. Les éditions assez nombreuses, publiées du vivant de Montesquieu, sont de simples reproductions de la première Amsterdam-Brunel. Le Supplément ne renferme que quelques lettres insignifiantes relatives au «petit roman,» deux ou trois correctifs à une théorie hardie du suicide, à des doutes sur la prescience divine (LXXVI-LXXVII, LXIX), et ces _Réflexions_, désormais placées en tête de presque toutes les éditions et dont nous avons indiqué le sens et la portée.

Il est fait allusion dans ce morceau à de nombreuses imitations des Lettres persanes: on n'a conservé le souvenir que des _Lettres turques_ par Saint-Foix, souvent jointes au livre de Montesquieu sans en être absolument indignes (1744-1754), des _Lettres juives_ (1754), des _Lettres chinoises_, du marquis d'Argens, enfin des _Lettres d'Amabed_, par Voltaire.

Ce serait prendre sur le plaisir du lecteur que de relever toutes les grâces et tous les mérites des Lettres persanes. On les découvrira du premier coup. Nul besoin de clé ou de commentaires. Les allusions aux folies déplorables de Louis XIV, à la révocation de l'édit de Nantes, aux scandales du système, aux outres du crédit remplies de vent par un Éole qui ressemble à Law, ne renferment rien de mystérieux ni d'obscur. Les peintures de moeurs, le tableau achevé de tous les ridicules sociaux, les observations qui notent de traits si fins, si justes et si multipliés toutes les nuances du caractère français, l'activité parisienne, le flegme espagnol, la morne gravité des orientaux, cela est de tous les temps, aussi clair, aussi vrai, aujourd'hui qu'il y a cent cinquante ans. Les jugements littéraires trouvent de même leur application immédiate. Ce que dit Montesquieu des sots livres, des compilations vaniteuses, des coureurs de nouvelles, des ergoteurs scolastiques, des théologiens pédantesques, de l'Académie française, semblera bien longtemps écrit d'hier. Quant à quelques erreurs bien rares comme l'idée d'une dépopulation progressive du monde, à quelques préjugés contre la médecine, l'érudition, la poésie, et qui sont imputables soit à l'esprit du temps, soit au tempérament tranchant de Montesquieu ou au caractère de son génie à la fois positif et généralisateur, nous les signalons sans y insister.

Mais il est à propos de déterminer ici les doctrines philosophiques et morales de Montesquieu et l'application qu'il en fait aux religions, au gouvernement, à l'organisation des sociétés humaines. Elles sont exposées dans les _Lettres persanes_ avec la netteté et la franchise de la jeunesse, qualités sans prix, qui ne survivent pas toujours aux compromis et aux prudentes réserves de l'âge mûr.

L'univers apparaît à Montesquieu régi par des lois générales, éternelles, immuables. C'est la conception même de la science. Découvertes par les philosophes qui, d'ailleurs, «n'ont point été ravis jusqu'aux trône lumineux, qui n'ont ni entendu les paroles ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fureur divine,» ces lois, ces «cinq ou six vérités» donnent la clé de merveilles cent fois plus stupéfiantes que les miracles des prophètes (XCVII): non qu'elles aient une volonté; elles ne ressemblent en rien aux entités métaphysiques: formules induites d'observations rationnelles, elles ne sont que «l'expression des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.» La terre est soumise, comme les autres planètes, aux lois du mouvement (XCIII); les hommes n'échappent à aucune des conditions de l'existence universelle et de la vie terrestre. Les climats, dont l'auteur esquisse ici la théorie, déjà trop exclusive (CXXI), constituent une fatalité particulière à l'homme et qu'il ne réussit guère à dominer. L'homme tient dans le monde physique une place infiniment petite, que son orgueil exagère. Cette vanité se manifeste surtout par le dogme de l'immortalité de l'âme (auquel on croit par semestre selon le tempérament et les vicissitudes de la santé (LXXV); il est facile de la retrouver dans la fureur, bien impuissante au reste, des lois contre le suicide (LXXVI).

Le monde moral considéré en lui-même, ce qu'on a appelé le règne humain, a ses lois, ou plutôt sa loi propre, qui n'est ni la foi, ni l'obéissance, ni même la charité; qui est la JUSTICE. «La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses: ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère,» dieu, ange ou homme; qu'on l'applique aux relations des individus ou à celles des nations (LXXXIII, XCV). C'est là une vue féconde, d'une importance capitale. Quant aux origines de la justice, dont il définit si bien la nature, Montesquieu les soupçonne, mais il hésite à les mettre en pleine lumière. Il dit quelque part: «La société est fondée sur un avantage mutuel» (LXXVI); mais il n'ose en conclure que la justice est précisément la garantie de cet avantage mutuel. Il voit dans l'intérêt la source de l'injustice; il n'y voit pas la source de la justice. Unilatéral, l'intérêt conduit à l'injustice; bilatéral, réciproque, l'intérêt conduit à la justice. Cette vérité est incluse dans la théorie de Montesquieu, mais il ne l'en dégage pas. Il sent que la justice dépend des conventions humaines, mais on ne sait quel scrupule le retient: il aime mieux penser qu'elle est éternelle. Erreur philosophique, verbale plutôt que réelle, et d'ailleurs indifférente dans la conduite des affaires humaines.

En somme, Montesquieu fait deux parts dans les choses: l'une physique, régie par des lois fatales; l'autre morale, humaine, subordonnée à la première, et régie par la justice. De ces principes dérivent ses opinions philosophiques et religieuses.

Les subtilités métaphysiques lui donnent la nausée. Logique et catégories d'Aristote, Scot, Paracelse, Avicenne, Averroës, Porphyre, Plotin, Jamblique, il fait infuser tout cela, non sans amusante irrévérence, et en compose pour son _médecin de province_ un violent purgatif (CXLIII). Néanmoins il est déiste, irréligieux, à la façon de Voltaire. Et notons que, de son temps, c'était à peine décent. Le déisme n'a jamais été qu'un euphémisme; et le dieu d'Usbek, «s'il y a un dieu» (LXXXIII) n'est pas gênant: car il est soumis dans le monde physique aux lois immuables et fatales, dans le monde moral à la justice. La prescience lui est refusée, parce qu'elle détruit la liberté humaine, agent nécessaire de la justice (LXIX). Mais qu'est-ce qu'un Dieu sans miracles et sans grâce efficace? que deviennent la prière, le culte? Où est l'office, l'utilité quelconque des religions?

Sous le masque léger de ses Persans, Montesquieu traite avec une extrême liberté les dogmes, le Coran, (les Écritures dont les commentateurs font tout ce qu'ils veulent (CXXXIV); les casuistes (LVII), les ascètes, les prophètes, les mystiques, dont les oeuvres infusées constituent un excellent vomitif (CXXXIV, CXLIII); les légendes relatives à la naissance, à la mission, à l'enseignement de Mahomet ou d'Ali, «le plus beau des hommes» (le messie) (XXXIX); les chapelets, les rosaires, les pèlerinages, les menues cérémonies ridicules ou insignifiantes, les prescriptions relatives aux jeûnes et aux viandes immondes (XVII, XXIX, XLVI.) Il attaque, avec un sérieux comique, la maxime: hors de l'église point de salut. Il raille l'embarras des religions à déterminer la nature des plaisirs[1] réservés aux élus, par suite de la résurrection de la chair (XXXV), et ridiculise les paradis par la scabreuse peinture des voluptés qui inondent le corps glorieux de l'immortelle Anaïs (CXXV).

[Note 1: Voir dans l'_Étude sur les doctrines sociales du christianisme_, par Yves Guyot et Sigismond Lacroix (in-12, Brouillet éditeur) les curieuses promesses des premiers pères: «Les jeunes filles s'y divertiront (dans le Paradis) avec de jeunes garçons; les vieillards auront les mêmes priviléges, et leurs chagrins se convertiront en plaisirs...» Irénée.

«Pendant mille ans, les justes qui seront vivants au moment de la Jérusalem céleste y procréeront un nombre infini d'enfants qui seront saints et chers à Dieu.» Lactance.]

Il définit le pape «une vieille idole qu'on encense par habitude, un grand magicien,» qui fait croire «que trois ne sont qu'un, que le pain qu'on mange n'est pas du pain,» les évêques, des gens de loi qui dispensent, à prix d'argent, d'obéir à la loi; les prêtres et les dervis, des eunuques volontaires enrichis par leur voeu de pauvreté. Il s'indigne contre l'hypocrite férocité de l'inquisition (XXIX, LXXVIII); il maudit l'intolérance, le prosélytisme, «esprit de vertige, éclipse entière de la raison humaine» (LXXXV).

Enfin, il bat, les uns sur le dos des autres, christianisme, mahométisme, judaïsme, et les humilie devant la pureté et la spiritualité (quelque peu supposées) du mazdéisme (LXVII). C'est que Montesquieu tient à extraire de toutes les religions positives un fond commun, naturel, sorte d'innocente théophilanthropie à laquelle se cramponnent, aujourd'hui encore, un certain nombre d'esprits à demi émancipés, et dont les pompes sentimentales et champêtres s'étalent dans l'épisode des Troglodytes (XII). Cette religion naturelle a ses dangers pour les âmes tendres et, pratiquée par Rousseau ou Robespierre, nous ramène tout droit aux orthodoxies dont nous sortons à peine, après tant de siècles d'abaissement intellectuel. Mais, dans l'esprit d'un Montesquieu, elle n'a rien de contraignant, car elle n'existe pas, n'étant qu'un mot pour caractériser et sanctifier le respect des lois, l'exercice de la justice, l'amour des hommes et la pratique de la vertu.

Les dévots ne s'y trompaient pas. L'homme qui a écrit: «Dans l'état présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans» (CXVII); l'homme qui voit dans «l'idée de la divinité... une énumération de toutes les perfections différentes que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer» (LXIX); cet homme est un impie, et l'abbé Gaultier a raison quand il s'écrie: «Si le Persan avance quelque impiété, on dit; C'est un Persan! mais ce Persan qui parle est un François très-connu, qui met dans la bouche du Persan ce qu'il pense, lui François, en matière de religion.» Et il ajoute: «Est-il rien de plus humiliant pour nous, qu'un livre qui contient ces blasphèmes ait été lu, recherché, applaudi dans le royaume, et que les éditions se soient multipliées, sans que la puissance spirituelle _ni la temporelle_ se soient armées pour venger la majesté de Dieu de l'outrage d'un chétif mortel?... Est-ce à dire que Descartes, Newton, et les philosophes modernes» (sauf Malebranche) «ont raisonné mieux que Moïse?... Les philosophes _athées ou déistes_ font le monde éternel... Un déiste compte pour rien tous les miracles sur lesquels la religion chrétienne est fondée!... Encore une fois, à quoi mènent ces connoissances?» (Maudite galère!)

Le digne père n'en revient pas. Il lâche des phrases dignes de Molière: «Voilà ce qu'on ne peut entendre sans se boucher les oreilles!» Et ce ne sont que des: Chétif mortel! Fantaisies d'un petit écrivain! Discours plein d'impiété! L'impiété saute aux yeux! Plaisant réformateur! Ame de boue! Les hommes transformés en étalons! Dérangement de l'esprit et corruption du coeur! Avec les pourceaux, on se tait!

L'abbé, cessez de gémir. Les Lettres persanes sont bien et dûment _convaincues d'impiété_.

Partout Montesquieu est fidèle à son principe.

En morale sociale, il se prononce pour la liberté et l'égalité, seules compatibles avec la justice, seules favorables à l'accomplissement du but que se propose toute société, l'avantage mutuel, à la propagation de l'espèce, au développement des richesses par le travail et les arts (CXXII). La liberté et l'égalité, il les réclame dans la société: et il combat l'esclavage, conservé par des princes chrétiens dans les pays où il leur profite; dans la famille (sauf en ce qui concerne l'autorité paternelle dont il s'exagère l'importance): et il réclame le rétablissement du divorce (CXVI); et il déclare que notre empire sur les femmes est une véritable tyrannie!... que, «les forces seraient égales, si l'éducation l'était aussi» (XXXVIII); et il condamne la polygamie au nom de la dignité des femmes (CXIV), comme le célibat au nom de la loi naturelle (CXVII).

En législation, il réclame des pénalités sagement graduées, et des châtiments modérés, aussi redoutés et moins dangereux que les supplices insensés et les tortures arbitraires (LXXX).

En politique intérieure, ennemi déclaré du despotisme, qui anéantit le ressort moral, les forces vives des sociétés, et provoque des révolutions toujours légitimes (LXXX, LXXXIX, CII, CIII), il juge avec une sévère clairvoyance ce Louis XIV qui a fait illusion à Voltaire lui-même (XXIV, XXXVII, XCII). Pour lui, le gouvernement «le plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le mieux à leur penchant et à leur inclination» (LXXV). De là à la république il n'y a qu'un pas, et Montesquieu le fait. Son histoire des Troglodytes (XI-XIV) conclut énergiquement à la république. Les républiques de Suisse et de Hollande sont placées haut dans son estime (CXXII). C'est de lui qu'est cette noble pensée: «Le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu semble être établi dans les républiques et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie.» Il est moins net et moins affirmatif dans l'Esprit des lois.

Sa politique extérieure est dominée tout entière par la nécessité de la Justice. Il n'admet point de différence originelle entre le droit privé et le droit public.

«On diroit, Rhédi, qu'il y a deux justices différentes: l'une, qui règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit civil; l'autre, qui règle les différends qui surviennent de peuple à peuple, qui _tyrannise_ dans le droit public: _comme si le droit public n'étoit pas lui-même un droit civil_, non pas à la vérité d'un pays particulier, mais du monde» (XCIV). «Dans cette seconde distribution de la justice, on ne peut employer d'autres maximes que dans la première.» Partant de là, il établit quelles sont les guerres justes et les guerres injustes, condamne expressément celles qui ont pour motif «les querelles particulières du prince» ou quelque manque d'égards pour un ambassadeur, et approuve celles qui sont entreprises pour la défense du territoire ou d'un allié. «La conquête, dit-il, ne donne point un droit par elle-même... Les traités de paix sont légitimes, lorsque les conditions en sont telles, que les deux peuples peuvent se conserver: sans quoi, celle des deux sociétés qui doit périr, privée de sa défense naturelle par la paix, la peut chercher dans la guerre» (XCV).

Enseignements profonds, bons à méditer dans les temps où le droit public «est une science qui apprend aux princes (aux assemblées, aux gouvernants quels qu'ils soient) jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice, sans choquer leurs intérêts» (XCIV).

La doctrine de Montesquieu consiste donc tout entière dans la substitution de la justice à l'arbitraire royal, clérical ou divin. Ce sera son éternel honneur, d'avoir libéré la justice des religions et des théories autoritaires. «Domat exige que la justice soit chrétienne, le XVIIIe siècle demande si le christianisme est juste» (Michelet). Montesquieu a déchristianisé le droit.

Au moment où la réaction religieuse, philosophique et politique tente un suprême et redoutable effort pour tirer l'humanité en arrière, il a semblé opportun de remettre sous les yeux de ceux qui savent relire tant de vérités de tous les siècles, tant de fines railleries et de réflexions fortes sur les vices, les maux et les hommes dont nous souffrons plus que jamais. Si les Lettres persanes n'ont pas vieilli, si elles sont menacées, pour ainsi dire, d'une éternelle jeunesse, ce n'est point parce que, sur le canevas léger et commode d'un petit roman oriental aussi simple que bien conduit, parmi d'aimables digressions discrètement voluptueuses, sûres amorces jetées au lecteur français, Montesquieu a brodé, avec une précision un peu sèche mais toujours piquante, une peinture de la société française sous la régence, les portraits de ces ennemis publics qu'on nomme les prêtres intrigants et intolérants, les agioteurs sans vergogne, les beaux esprits frivoles, les hommes à bonnes fortunes, les juges négligents ou partiaux, les généraux vantards, les rois exploiteurs, les bourgeois infatués, les courtisans ridicules, tout ce passé véreux qui n'est pas extirpé encore. Non. Mais c'est parce que l'oeuvre, plus primesautière et plus hardie que l'Esprit des lois, plus ramassée aussi et plus concise, touche librement à toutes les grandes questions qui divisent l'humanité, depuis l'existence de Dieu jusqu'à la forme du gouvernement, en passant par le mariage et la condition des femmes. De pareils livres sont écrits pour l'avenir.

Charles de Secondat, baron de la Brède et de _Montesquieu_, né le 18 janvier 1689, mort le 10 février 1755, est en avant de ce siècle; il est devant nous et non derrière l'horizon.

Écoutez Michelet:

«Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son livre léger. A chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier» (de la robe). «L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer devient acier! qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à affiler la lame... C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui fait en riant voler, briller le glaive... Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer du damas. En badinant, il décapite un monde..., il accomplit la radicale exécution, l'extermination du passé» et, dans l'éclair du glaive, «il fait voir l'avenir!»

ANDRÉ LEFÈVRE.

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES LETTRES PERSANES.

(1754)

_Rien n'a plu davantage, dans les_ Lettres persanes_, que d'y trouver, sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le progrès, la fin: les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. A mesure qu'ils font un plus long séjour en Europe, les moeurs de cette partie du monde prennent dans leur tête un air moins merveilleux et moins bizarre; et ils sont plus ou moins frappés de ce bizarre et de ce merveilleux, suivant la différence de leurs caractères. D'un autre côté, le désordre croît dans le sérail d'Asie à proportion de la longueur de l'absence d'Usbek, c'est-à-dire à mesure que la fureur augmente et que l'amour diminue._

_D'ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement, parce que l'on rend compte soi-même de sa situation actuelle; ce qui fait plus sentir les passions que tous les récits qu'on en pourroit faire. Et c'est une des causes du succès de quelques ouvrages charmants qui ont paru depuis les_ Lettres persanes.

_Enfin, dans les romans ordinaires, les digressions ne peuvent être permises que lorsqu'elles forment elles-mêmes un nouveau roman. On n'y sauroit mêler de raisonnements, parce qu'aucuns des personnages n'y ayant été assemblés pour raisonner, cela choqueroit le dessein et la nature de l'ouvrage. Mais, dans la forme des lettres, où les acteurs ne sont pas choisis, et où les sujets qu'on traite ne sont dépendants d'aucun dessein ou d'aucun plan déjà formé, l'auteur s'est donné l'avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale à un roman, et de lier le tout par une chaîne secrète et, en quelque façon, inconnue._

_Les_ Lettres persanes _eurent d'abord un débit si prodigieux, que les libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils alloient tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontroient:_ «Monsieur, _disoient-ils_, faites-moi des Lettres persanes.»

_Mais ce que je viens de dire suffit pour faire voir qu'elles ne sont susceptibles d'aucune suite, encore moins d'aucun mélange avec des lettres écrites d'une autre main, quelque ingénieuses qu'elles puissent être._

_Il y a quelques traits que bien des gens ont trouvés bien hardis; mais ils sont priés de faire attention à la nature de cet ouvrage. Les Persans qui doivent y jouer un si grand rôle se trouvoient tout à coup transplantés en Europe, c'est-à-dire dans un autre univers. Il y avoit un temps où il falloit nécessairement les représenter pleins d'ignorance et de préjugés: on n'étoit attentif qu'à faire voir la génération et le progrès de leurs idées. Leurs premières pensées devoient être singulières: il sembloit qu'on n'avoit rien à faire qu'à leur donner l'espèce de singularité qui peut compatir avec de l'esprit; on n'avoit à peindre que le sentiment qu'ils avoient eu à chaque chose qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin qu'on pensât à intéresser quelque principe de notre religion, on ne se soupçonnoit pas même d'imprudence. Ces traits se trouvent toujours liés avec le sentiment de surprise et d'étonnement, et point avec l'idée d'examen, et encore moins avec celle de critique. En parlant de notre religion, ces Persans ne doivent pas paroître plus instruits que lorsqu'ils parloient de nos coutumes et de nos usages; et, s'ils trouvent quelquefois nos dogmes singuliers, cette singularité est toujours marquée au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu'il y a entre ces dogmes et nos autres vérités._

_On fait cette justification par amour pour ces grandes vérités, indépendamment du respect pour le genre humain, que l'on n'a certainement pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On prie donc le lecteur de ne pas cesser un moment de regarder les traits dont je parle comme des effets de la surprise de gens qui devoient en avoir, ou comme des paradoxes faits par des hommes qui n'étoient pas même en état d'en faire. Il est prié de faire attention que tout l'agrément consistoit dans le contraste éternel entre les choses réelles et la manière singulière, naïve ou bizarre, dont elles étoient aperçues. Certainement la nature et le dessein des_ Lettres persanes _sont si à découvert, qu'elles ne tromperont jamais que ceux qui voudront se tromper eux-mêmes._

INTRODUCTION.

(1721)

Je ne fais point ici d'épître dédicatoire, et je ne demande point de protection pour ce livre: on le lira, s'il est bon; et, s'il est mauvais, je ne me soucie pas qu'on le lise.

J'ai détaché ces premières lettres, pour essayer le goût du public: j'en ai un grand nombre d'autres dans mon portefeuille, que je pourrai lui donner dans la suite.

Mais c'est à condition que je ne serai pas connu: car, si l'on vient à savoir mon nom, dès ce moment je me tais. Je connois une femme qui marche assez bien, mais qui boite dès qu'on la regarde. C'est assez des défauts de l'ouvrage, sans que je présente encore à la critique ceux de ma personne. Si l'on savoit qui je suis, on diroit: Son livre jure avec son caractère, il devroit employer son temps à quelque chose de mieux, cela n'est pas digne d'un homme grave. Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions, parce qu'on les peut faire sans essayer beaucoup son esprit.