Chapter 1
LETTRES PERSANES
PAR
MONTESQUIEU
AVEC
PRÉFACE, NOTES ET VARIANTES,
INDEX
PHILOSOPHIQUE, HISTORIQUE, LITTÉRAIRE,
PAR
ANDRÉ LEFÈVRE
TOME I
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 27, PASSAGE CHOISEUL, 29
M DCCC LXXIII
LETTRES PERSANES
_Tous droits réservés._
E. Picard.
IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Ce, A SAINT GERMAIN.
PRÉFACE.
Louis XIV était mort, laissant le peuple affamé, la France appauvrie par la révocation de l'édit de Nantes, par les longs désastres d'une guerre inique terminée à grand peine en victoire _in extremis_, l'esprit écrasé sous le joug du père Lachaise et de la Maintenon, les lettres languissantes. La disparition de la funeste cagote et des confesseurs jésuites fut un soulagement universel. Le poids qui oppressait les poitrines s'en était allé à Saint-Denis en pourriture royale. On respirait. Mais dans quel chaos, dans quel désarroi moral, politique et financier! Trouble encore accru par le déchaînement des passions comprimées et le dévergondage effréné qui succède à la libération.
C'est dans Michelet qu'il faut chercher la peinture sur le vif de cette ruine pleine de vie, où, parmi les scandales de l'agiotage qui étouffa dans son germe la gigantesque entreprise de Law, parmi les intrigues traîtresses des bâtards auxquels Louis XIV avait voulu livrer la minorité de Louis XV, M. le Duc, un Condé rapace, _roi du système_, qui se disait pauvre avec un grand gouvernement et dix-huit cent mille livres de rentes, un Dubois pourri de vices et de ruse, des Tencin mâle et femelle, gouvernaient un fouillis de petits abbés, de laquais enrichis, de grands seigneurs et de courtisanes que la spéculation mêlait dans la fraternité du ruisseau Quincampoix. Les castes s'effaçaient. _Per fas et nefas_, il se formait une nation avide d'une vie nouvelle, pleine de mépris et de haine déjà contre les parasites sociaux acoquinés sur la patrie. La Révolution se faisait; par en haut; dans la bourgeoisie lettrée et la petite noblesse de robe; mais elle se faisait.
«Le siècle, dit Michelet, demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le temps, partît de l'écart absolu, qui surtout allât droit à la question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus qu'usée.»
Notez que le catholicisme expirant se signalait encore par d'horribles exploits; que la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades, les missions bottées, la persécution des jansénistes venaient de dépeupler le centre de la France, de ruiner l'industrie; qu'en 1721 (l'année des _Lettres persanes_) l'inquisition brûlait à Grenade neuf hommes et onze femmes; que, vers le même temps, les protestants de Thorn périssaient torturés «dans des supplices exquis;» que les parlements de Paris, de Rouen, de Bordeaux, tenaillaient et brûlaient les libertins, libres penseurs du temps; que le Château-Trompette, où l'on ne pouvait se tenir ni debout ni couché, n'avait rien à envier aux effrayants _in pace_ de l'inquisition.
Qui donc proclamera l'iniquité de l'intolérance, l'inanité des menues pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique, l'influence néfaste du célibat ecclésiastique, l'inévitable fin du catholicisme; la supériorité des gouvernements doux, des châtiments gradués et modérés, sur les rigueurs pénales et les fantaisies du despotisme; de la république sur la monarchie? quel homme osera, en face et au-dessus de l'arbitraire religieux et politique, établir les principes du droit des gens, subordonner à l'équité les coutumes et les lois, soumettre à la justice les princes, les magistrats, les prêtres, Dieu lui-même, «s'il y a un Dieu» (LXXXIV)?
Ce sera, contraste piquant, un homme né et nourri dans un «milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer», où la routine réactionnaire est une religion, où la cruauté froide, indifférente, machinale est une seconde nature, où l'infatuation est une monomanie. Une fatalité de famille condamnait Montesquieu à la magistrature. Affublé à vingt-cinq ans d'une perruque de conseiller, coiffé à vingt-sept ans d'un bonnet de président à mortier, il semblait «calfeutré au foyer» dès vingt-six ans par un mariage fort calme et l'éducation de trois enfants. Il n'avait «guère plus de trente ans quand son petit roman esquissa déjà le _Credo_ de 89.» Le prisonnier de la robe s'était émancipé; cette robe, qu'il porta douze ans (1714-1726), «dont il n'osait s'arracher» couvrait «un merveilleux fonds de haine» pour l'atroce passé dont elle le faisait complice. «Son esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais s'étendit en dessous de tous côtés,» étudiant les sociétés, les lois qui président au développement des nations, l'éclosion lente mais sûre de la justice, idéal qui se dégage des moeurs passagères et changeantes. Dans le recueillement d'une quasi-captivité, ou parmi les distractions ordinaires d'une vie calme et mondaine, en allant de son hôtel au parlement, du parlement à son hôtel, parfois à Paris, il aiguisait et fourbissait l'arme qui allait «décapiter un monde,» ses petites phrases pimpantes et sèches, si fortes dans leur dédaigneuse concision, mesurées et audacieuses.
Mais comment relier tant de pensées éparses sur des sujets si vastes, réduire en un livre le sommaire d'une bibliothèque critique, et en un livre attrayant, se faire lire et accepter? On était «dans un moment singulier d'inattention où personne n'avait envie de regarder. Ecrit au plus fort du système, le livre est publié dans la débâcle: la terreur du visa, quand chacun se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s'emparer du public? _Le petit roman_ fit cela.»
Il est probable que, dès 1718, Montesquieu s'était arrêté à l'idée de lettres écrites par des Orientaux voyageant en Europe. Déjà Charles Rivière du Fresny, dans ses _Amusements sérieux et comiques_, Amsterdam, 1705, avait promené un Siamois à Paris. C'était un artifice ingénieux et simple. Les moeurs de l'Orient, matière à comparaison et à contraste, étaient suffisamment connues par les _Mille et une nuits_, par les récits de Chardin et de Tavernier, par les _Mémoires du serrail_ de Mme de Villedieu (Catherine des Jardins, femme galante morte en 1683). L'auteur causait de son projet avec ses amis, leur en communiquait des fragments, profitait de leurs conseils, rédigeait d'après leurs indications plaisantes ou sérieuses des épisodes et des réflexions, esquissait des caractères.
A en croire une note manuscrite au verso du feuillet de garde de l'édition 1758 (Amsterdam et Leipsik, Arkstée et Merkus, trois volumes in-4), la première des OEuvres complètes (Arsenal, 20 911 B.), «deux personnes ont travaillé avec M. le président Montesquieu aux _Lettres persannes_: M. Bel, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui a fourni les articles badins, et M. Barbaud, président, qui a écrit les réflexions morales.» Ce dernier était secrétaire perpétuel de l'Académie de Bordeaux, à laquelle il légua sa maison et sa bibliothèque. Jean-Jacques Bel, membre de la même Académie, possédait une fort belle bibliothèque qu'il voulait rendre publique, en y attachant, à ses frais, deux bibliothécaires. On a de lui le _Dictionnaire néologique_ (en collaboration avec Desfontaines), des lettres critiques sur la Mariamne de Voltaire, et une ironique apologie de Lamothe-Houdart. Il mourut à quarante-cinq ans (1738), d'un excès de travail, à Paris, où «il passoit la plupart de son temps.» Ces deux hommes étaient évidemment des lettrés, et il leur suffit, pour être sauvés de l'oubli, d'avoir touché aux _Lettres persanes_. Quant à leur part de collaboration, il semble qu'on soit fondé à la restreindre à un échange d'idées. Le style de Montesquieu est partout le même, d'une concision forte qui n'exclut ni l'afféterie, ni la sécheresse. Et dans son premier ouvrage se retrouvent en germe aussi bien la curiosité galante du _Temple de Gnide_, que la gravité quelque peu impérieuse de l'_Esprit des lois_ et de la _Grandeur et décadence des Romains_, avec un charme de plus, l'expansive mobilité de la jeunesse et le mélange contrasté des sujets et des tons.
Une occasion se présenta, Montesquieu la saisit.
«L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721), avec tout son monde équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail? Et qu'est-ce donc que la vie du sérail? Vous le voulez... Eh! bien, apprenez-le. Le nouveau livre vous le dira. Dès le commencement, cinq ou six lettres vous saisissent par cette curiosité d'être confident du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret. Avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre. Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. A cent lieues du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et jalousie. Ces disputes ne troublent guère les sens. Le tout est une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle tient la femme; même la polygamie chrétienne (quoiqu'on en plaisante parfois comme d'une chose qui est dans les moeurs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur l'homme à bonnes fortunes (XLVIII). C'est un coup de théâtre de voir comme, après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte sur un pic d'où l'on voit toute la terre,» la marche inéluctable des sociétés humaines vers le droit, vers la libre pensée, vers la république. «Le régent rit et tout le monde. Et qui sait? les évêques, tous les pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc., et la France entière rit, et l'Europe. C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire.»
La vogue tout d'abord fut grande. Il parut en 1721 trois éditions au moins des _Lettres persanes_, deux chez Brunel, Amsterdam, une à Cologne chez Pierre Marteau (voir la bibliographie à la fin du tome II), toutes fidèles au texte publié chez Brunel par les soins du secrétaire de Montesquieu.
L'auteur vint à Paris (1722) jouir de son triomphe. Reçu dans tous les cercles lettrés, chez le Régent, chez Maurepas, chez Mme de Tencin, il connut là Duclos, Chevrier, Voisenon, La Chaussée, Crébillon fils, Moncrif, Salé, Pont de Veyle, tous aspirants à l'Académie. Le _Temple de Gnide_, que Mme du Deffand a si bien nommé l'_Apocalypse de la galanterie_, allégorie affétée composée pour Mlle de Clermont, lui valut, dit-on, un certain nombre d'amies influentes (1725). Aussitôt il se présenta à l'Académie, et fut élu. Fontenelle, directeur, avait déjà écrit son discours et l'avait remis au récipiendaire, lorsque des envieux firent valoir un article des statuts qui interdisait l'admission de membres non résidants. Et puis Montesquieu avait fort malmené l'Académie (LXXIII). L'élection ne fut pas validée. Montesquieu, piqué au vif, vendit sa charge (1726), s'établit à Paris, prit pied chez la marquise de Lambert qui passait pour mener la coterie académique, et attendit.
Ces détails et ceux qui suivent sont habilement groupés par M. Vian, l'un des hommes qui connaissent le mieux Montesquieu, et nous les empruntons à sa curieuse brochure: _Montesquieu, sa réception à l'Académie, et la deuxième édition des Lettres persanes_ (signé L. V. 24. p. grand in-12, Didier, sans date).
Enfin, le 26 octobre 1727, la mort d'un certain Sacy, avocat, nullement parent des Sacy bibliques dont le nom s'est tristement éclipsé sous le second empire, laissa vacante la place si ardemment convoitée. Amis et amies d'entrer en campagne et d'écarter tout concurrent. Patronnée dans le monde par Mme de Lambert, dans l'Académie par l'abbé Mongault, ancien précepteur du duc d'Orléans, la candidature n'est point combattue par le cardinal Fleury qui, dans une réponse ambiguë au directeur, abbé Dubos, rappelle, sans vouloir prendre d'engagement, que le «président» s'est déjà présenté. La réussite semble assurée. Un incident fâcheux remet tout en suspens.
Fleury n'avait pas lu les _Lettres persanes_; on les lui fit lire. Le père Tournemine, directeur du journal de Trévoux, trônait à l'hôtel Soubise, dans les salons d'un certain abbé Oliva, bibliothécaire du cardinal de Rohan. Montesquieu avait été présenté à ce cénacle; puis tout à coup, effarouché par les prétentions de cet encombrant personnage, avait cessé d'y paraître, et cela sans déguiser le motif de sa retraite. _Inde iræ._ «Un extrait fort fidèle» rapidement composé par le père Tournemine ouvrit les yeux au cardinal. Il paraît que la lettre XXIV (1721 1re XXII) mit le vieux prêtre de fort méchante humeur; et je le crois: le roi et le pape y sont traités de grands magiciens qui font croire au peuple, l'un que du papier est de l'argent, l'autre «que trois ne sont qu'un» et que «le pain qu'on mange n'est pas du pain.»
Le jeudi 11 décembre, au moment de procéder au scrutin, on apprend le mécontentement du cardinal. Le cardinal a parlé; le cardinal vient de dire à l'abbé Bignon, en propres termes: «Le choix que l'Académie veut faire sera désapprouvé de tous les honnêtes gens.» Voilà l'élection ajournée à huitaine. Un candidat sérieux, l'avocat Mathieu Marais, se présente dans l'intervalle. Montesquieu est tenace; il donne de sa personne; il court droit à l'ennemi; (c'est-à-dire qu'il va voir le cardinal) et le gagne à sa cause. Sur l'heure, Fleury fait savoir qu'après _les éclaircissements_ donnés par le président, «il n'empêchoit point l'Académie de l'élire.» Deux scrutins, non sans boules noires (20 décembre et 5 janvier) donnèrent enfin la majorité à Montesquieu. Les adversaires ne s'étaient pas découragés et, la veille du deuxième tour, ils travaillaient encore contre «ce fou.» La partie ne fut décidée que le matin même par une lettre ministérielle que M. Vian a raison de citer comme un chef-d'oeuvre du genre.
«Il me paroît, monsieur,» écrivait Fleury au secrétaire perpétuel, «que la manière dont vous avez dressé le registre le 11 décembre est très-sage et très-mesurée. Il y a certaines choses qu'il vaut mieux ne pas approfondir, par les suites qu'elles peuvent avoir, et si on vouloit aller plus loin, on ne diroit pas assez ou on diroit trop. _La soumission de M. le président de Montesquieu a été si entière_, qu'il ne mérite pas qu'on laisse aucun vestige de ce qui pourroit porter préjudice à sa réputation, et tout le monde est _si instruit de ce qui s'est passé_, qu'il n'y a aucun inconvénient à craindre du silence que gardera l'Académie.
«Voilà mon sentiment, et je ne prétends point le donner comme une décision. Je serois bien fâché de vouloir jamais m'ériger en juge de ce que pourra faire la compagnie. En général, je ne puis m'empêcher de penser que le parti de prévenir les tracasseries est toujours le plus prudent.»
L'élection, approuvée le 8 janvier, consacrée par la réception le 24 janvier 1728, fut pour Montesquieu une satisfaction d'amour-propre, et rien de plus. Trois séances suffirent pour confirmer le nouvel académicien résidant dans ses projets de voyages lointains. Dès avril 1728, il partit pour Vienne avec un homme d'État anglais.
«Le lecteur, qui, dit M. Vian, aime les dénouements moraux, au moins chez les autres, s'étonne sans doute que Montesquieu n'ait pas fait expier à quelqu'un les ennuis qu'il venait d'éprouver.» Il ne se refusa pas le plaisir d'une fine et discrète vengeance. «Tout le monde savait que le P. Tournemine aimait passionnément la célébrité. Dès lors, chaque fois qu'on prononça devant Montesquieu le nom de ce jésuite, il prit soin de dire: Le père Tournemine? Je n'en ai jamais entendu parler.»
Ainsi donc Montesquieu était académicien de par les _Lettres persanes_, malgré les _Lettres persanes_. Elles demeuraient sous-entendues. Mais que s'était-il passé dans sa visite au cardinal? à quelles soumissions s'était-il prêté? Fleury affirme que tout le monde en était instruit. Le fait est qu'on n'en sait rien. Trois hypothèses se présentent, l'une adoptée par «les trois panégyristes de Montesquieu», l'autre insinuée, à la suite de la première, par d'Alembert dans son éloge, l'autre relatée dans une note du _Siècle de Louis XIV_, et soutenue par M. Vian.
D'après la première opinion, Montesquieu aurait déclaré au cardinal «qu'il ne se disoit pas l'auteur des _Lettres persanes_, mais qu'il ne les désavoueroit jamais.» Puis il aurait lu lui-même quelques passages bien choisis, et le ministre, séduit par l'habileté du lecteur, aurait trouvé l'ouvrage moins dangereux qu'agréable. D'Alembert, écrivant sous l'inspiration des Secondat, prétend à faux que «parmi les véritables Lettres, l'imprimeur étranger en avait inséré quelques-unes d'une autre main» (Bel? Barbaud?) et qu'il aurait fallu du moins, «avant de condamner l'auteur, démêler ce qui lui appartenoit en propre.»
Ces explications, qui se tiennent, peuvent sembler confirmées par une sorte de désaveu indirect que nous relevons dans le discours de réception: «Le génie que le public remarque en vous le déterminera _à vous attribuer les ouvrages anonymes_ où il trouvera de l'imagination, de la vivacité, et _des traits hardis_; et, pour faire honneur à votre esprit, il vous les donnera, malgré les précautions que vous suggère votre prudence.» Ce compromis, cette réticence discrète étaient probablement connus, acceptés ou imposés par le cardinal. Il est permis encore de voir dans les _Réflexions sur les Lettres persanes_ (v. p. 1), publiées en tête du Supplément de 1754, la substance de l'apologie que Montesquieu présenta au ministre.
Voici maintenant la version de Voltaire, rejetée par Sainte-Beuve et beaucoup d'autres: «Montesquieu fit faire en peu de jours une nouvelle édition de son livre, dans lequel _on retrancha ou on adoucit tout ce qui pouvoit être condamné_ par un cardinal ou par un ministre.» C'est justement ce que fit Voltaire lui-même en 1732 pour obtenir de Fleury l'autorisation de publier les _Lettres anglaises_. L'anecdote n'est donc pas invraisemblable. D'autre part, il existe une édition des Lettres persanes, _modifiée uniquement dans le premier volume_ et pourvue d'un sous-titre caractéristique: LETTRES PERSANES, _seconde édition, revue, corrigée, diminuée et augmentée par l'auteur. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1721._ Notez que le même Marteau avait également donné en 1721 un texte conforme à celui d'Amsterdam-Brunel, qui a été suivi du vivant de l'auteur par toutes les éditions subséquentes, 1730, 1731, 1737, 1739, 1740, 1744, 1748, 1753, jusques et y compris l'édition avec Supplément, de 1754, celle que nous considérons et reproduisons comme définitive (Montesquieu mourut au commencement de 1755). Partout, avant le Supplément, le nombre des lettres est de cent cinquante. Dans la _seconde-Marteau_, il est réduit à cent quarante. Treize ont été supprimées (I, V, X, XV, XXIII, XXX, XXXIX, XL, XLI, XLV, LXIII, LXVIII, LXIX de l'édition type); huit présentent quelques changements (VII, IX, XI, XVII, XXII, XXXVII, LXXXIV, CXXXVII). Trois ont été ajoutées: Sottise du peuple durant la Fronde, Libéralités des princes, Embarras des gens d'esprit; qui portent dans la _seconde-Marteau_ les nos LVIII, LIX, LX, et qui figurent dans le Supplément de 1754.
M. Vian a été tout d'abord et justement frappé de ces suppressions, de ces remaniements et de la rareté relative d'une édition à laquelle Montesquieu ne peut être étranger, puisqu'on y relève des additions conservées par le texte définitif. Ajoutez que les changements s'arrêtent au tome 1er, que le 2e demeure intact sauf les numéros des lettres, que ce fait semble l'indice d'une certaine précipitation, en tout cas d'une intention cachée.
La date seule, 1721, embarrassait M. Vian; mais dès qu'il eut découvert, dans le _Journal littéraire_ de 1729, deux comptes rendus élogieux, presque édifiants, de cette _seconde édition_, sous la rubrique: livres parus en 1721 et de _1722 à 1728_; il ne douta pas qu'il eût entre les mains l'édition citée par Voltaire; car s'il n'en avait paru aucune de 1722 à 1730, et aucune en effet ne porte de date intermédiaire, pourquoi le _Journal littéraire_ se fût-il occupé des _Lettres_ en 1729? Cette _seconde-Marteau_ ne pouvait-elle pas avoir été antidatée «pour faire croire» à l'ancienneté de modifications imposées par des circonstances récentes?
Voilà, certes, des remarques intéressantes, des arguments bien présentés, des déductions correctes. Et cependant nous ne sommes pas convaincu. C'est qu'à cette _seconde_ édition, dont M. Vian croyait il y a peu d'années posséder le seul exemplaire connu, qui manque à la Bibliothèque nationale, mais que nous avons compulsée et collationnée à l'Arsenal, (19630 B.), il manque beaucoup pour répondre au signalement donné par Voltaire. On n'en a pas _retranché_, on n'y a pas _adouci_ «_tout_ ce qui pouvoit être condamné par un cardinal ou par un ministre.» A ce point qu'en 1751, vingt ans après la date officielle, vraie ou fausse, c'est d'après le texte expurgé, en citant les numéros nouveaux, que M. G. (l'abbé Gaultier, né à Louviers en 1685, mort à Paris en 1755, théologien des évêques de Boulogne (de Langle) et de Montpellier (Colbert), rédigeait un violent factum, dont nous reparlerons: _Les Lettres persannes_ _convaincues d'impiété_, MDCCLI (103 pages, Arsenal 19032, D, B, L, relié dans un petit recueil de pièces, grand in-12, avec cette mention manuscrite: _Ex libris domus orat. dominæ nostræ virtutum; ex dono domini Molin. Parisiis_).
Si le lecteur veut bien se reporter aux _Notes et Variantes_ du présent tome, il jugera comme nous que les suppressions et remaniements, tous regrettables au point de vue littéraire, sont à peu près insignifiants sous le rapport philosophique et religieux.
Qu'y a-t-il de retranché? des épisodes sans importance, les _Quinze-vingts_ (XXX, 32), l'aventure de Pharan qui ne veut pas être eunuque (XXXIX-XLI, 41-43), des recommandations d'Usbek à ses femmes (LXIII, 65), une partie de campagne du sérail (XLV, 47), l'affront fait à Soliman par son gendre (LXVIII, LXIX, 70-71); les expressions: _Vierge qui a mis au monde douze prophètes_ (I); _trois ne sont qu'un_ (XXII, 24, XVIII 2e). Reste l'allusion à l'Eucharistie: _Le pain qu'on mange n'est pas du pain_.
Qu'y a-t-il d'adouci? Les regrets amoureux de Fatmé (VII, V 2e); deux mots relatifs à l'impureté de la femme et à la circoncision; la dénomination _Revérend père jésuite_ décemment abrégée en R. P. J. Et quoi encore? absolument rien de significatif.
Qu'y a-t-il de changé? des numéros de lettres et quelques lettres. Les additions ne sont pas un correctif. Loin de là.
Est-ce à dire que l'édition subreptice doive être attribuée à un caprice d'éditeur? Nullement, puisque les additions en ont été conservées par l'auteur dans son Supplément. Qu'elle n'ait joué aucun rôle dans l'élection à l'Académie? il est probable que si, mais dans une certaine mesure que Voltaire n'indique pas suffisamment et que M. Vian exagère. Nous sommes porté à croire que la seconde édition est antidatée, le _Journal littéraire_ semble le prouver; que Montesquieu, pour appuyer ses explications et son apologie (résumées dans les _Réflexions sur les Lettres P._), a pu tirer de sa poche deux ou trois éditions de 1721 y compris le tome Ier de la fameuse seconde et, se plaignant des contrefacteurs, signaler rapidement quelques numéros intervertis, quelques mots absents, quelques passages remaniés. Il a montré le livre, mais ne l'a point laissé. Fleury, d'ailleurs, n'avait pas le temps de lire; et, pour ne contrarier ni des personnages influents ni un candidat bien né, bien posé, contre lequel il n'avait aucun grief sérieux, il s'est hâté de reconnaître un acte de déférence par un acquiescement de bon goût.