Part 15
J'ai vu M. Vervoite, et il m'a dit ce que je soupçonnais. La société qu'il dirige ne fait quelques recettes que grâce aux soins de quatre cents dames patronnesses qui placent les billets _quand le bénificiaire les intéresse_. Une institution de province qu'elles ne connaissent pas les laisserait indifférentes; on ne ferait pas un sou, et il y a huit cents francs de frais que vous seriez tenu d'assurer. C'est donc un rêve.
Je vais écrire, un peu au hasard, au secrétaire de l'Institut d'Égypte, dont le nom est, selon l'usage, illisible. Quant à mon _Traité d'instrumentation_, il ne pourrait être d'aucun usage pour aider à la réorganisation des musiques militaires du sultan. Cet ouvrage a pour objet d'apprendre aux compositeurs à se servir des instruments, mais point aux exécutants à jouer de ces mêmes instruments. Autant vaudrait envoyer une partition ou un livre quelconque; d'ailleurs, j'aurais l'air de solliciter ainsi quelque cadeau.
J'ai bien pris part, mon très cher ami, au malheur de votre frère, et je n'ose vous offrir de banales consolations.
Mon fils doit être en ce moment au Mexique; il sera bien charmé, à son retour, de vos bonnes paroles pour lui. Adieu; je suis si malade que je puis à peine écrire.
A vous toujours.
CXXIV
23 décembre 1865.
Mon cher Humbert,
Je vous écris quelques lignes seulement pour vous remercier de votre cordiale lettre. L'écho qui me répond des profondeurs de votre âme me rendrait bien heureux, si je pouvais encore l'être; mais je ne puis plus que souffrir de toutes façons. J'ai voulu ces jours-ci vous répondre, je ne l'ai pas pu, je souffrais trop. J'ai passé cinq jours couché, sans avoir une idée et appelant le sommeil qui ne venait pas. Aujourd'hui, je me sens un peu mieux. Je viens de me lever, et, avant d'aller à notre séance de l'Institut, je vous écris. Bonjour et merci de votre amitié et de votre indulgence, et de tout ce qui vous fait si intelligent, si sensible et si bon.
En vérité, je ne puis plus écrire.
Adieu, adieu.
CXXV
17 janvier 1866.
Mon cher Humbert,
Je vous écris ce soir; je suis seul là au coin de mon feu. Louis m'a averti ce matin de son arrivée en France et m'a parlé de vous. Il a lu quelques-unes de vos lettres, et il apprécie votre haute amitié pour son père. Mais, de plus, c'est que j'ai été violemment agité ce matin. On remonte _Armide_ au Théâtre-Lyrique, et le directeur m'a prié de présider à ces études, si peu faites pour son monde d'épiciers.
Madame Charton-Demeurs, qui joue ce rôle écrasant d'Armide, vient maintenant, chaque jour, répéter avec M. Saint-Saëns, un grand pianiste, un grand musicien qui connaît son Glück presque comme moi. C'est quelque chose de curieux de voir cette pauvre femme patauger dans le sublime, et son intelligence s'éclairer peu à peu. Ce matin, à l'acte de la Haine, Saint-Saëns et moi, nous nous sommes serré la main... Nous étouffions. Jamais homme n'a trouvé des _accents_ pareils. Et dire que l'on blasphème ce chef-d'oeuvre partout en l'admirant autant qu'en l'attaquant; on l'éventre, on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte partout, les grands, les petits, les chanteurs, les directeurs, les _chefs d'orchestre_, les éditeurs... tous!
Oh! les misérables! O ciel! quelle horrible menace! Je frémis, tout mon sang se glace! Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi, Et prends pitié d'un coeur qui s'abandonne à toi.
Ceci est d'un autre monde. Que j'aurais voulu vous voir là! Croiriez-vous que, depuis qu'on m'a ainsi replongé dans la musique, mes douleurs ont peu à peu disparu? Je me lève maintenant chaque jour, comme tout le monde. Mais je vais en avoir de cruelles à endurer avec les autres acteurs, et surtout avec le chef d'orchestre. Ce sera pour le mois d'avril.
Madame Fournier m'écrivait dernièrement qu'un monsieur qu'elle avait rencontré à Genève lui avait parlé avec une grande chaleur de nos _Troyens_...--Tant mieux. Mais il vaudrait mieux pour moi avoir fait une vilenie d'Offenbach.--Que vont dire d'_Armide_ ces crapauds de Parisiens?...
Adieu.
Pourquoi vous ai-je écrit cela? C'est une expansion que je n'ai pu contenir. Pardonnez-moi.
CXXVI
8 mars 1866.
Mon cher Humbert,
Je vous réponds ce matin seulement, parce que je voulais vous parler de ce qui s'est passé hier à un grand concert extraordinaire, donné avec les prix triplés, au cirque Napoléon, au bénéfice d'une société de bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup.
On y jouait pour la première fois le septuor des _Troyens_. Madame Charton chantait; il y avait cent cinquante choristes et le grand bel orchestre ordinaire. A l'exception de la marche de _Lohengrin_ de Wagner, tout le programme a été terriblement mal accueilli par le public.--L'ouverture du _Prophète_ de Meyerbeer a été sifflée à outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les siffleurs...
Enfin est venu le septuor. Immenses applaudissements; cris de _bis_. Meilleure exécution la seconde fois. On m'aperçoit sur mon banc, où je m'étais hissé pour mes trois francs (on ne m'avait pas envoyé un seul billet); alors nouveaux cris, rappels; les chapeaux, les mouchoirs s'agitent: «Vive Berlioz! levez-vous, on veut vous voir!» Et moi de me cacher de mon mieux! A la sortie, on m'entoure sur le boulevard. Ce matin, je reçois des visites, et une charmante lettre de la fille de Legouvé.
Liszt y était, je l'ai aperçu du haut de mon estrade; il arrive de Rome et ne connaissait rien des _Troyens_. Pourquoi n'étiez-vous pas là? Il y avait au moins trois mille personnes. Autrefois, cela m'eût donné une grande joie...
C'était d'un effet grandiose, surtout le passage, avec ces bruits de la mer, que le piano ne peut pas rendre:
Et la mer endormie Murmure en sommeillant les accords les plus doux.
J'en ai été remué profondément. Mes voisins de l'amphithéâtre, qui ne me connaissaient pas, en apprenant que j'étais l'auteur de la chose, me serraient les mains et me disaient toute sorte de remerciements... curieux. Que n'étiez-vous là?... C'est triste, mais c'est beau!
_Regina gravi jamdudum saucia curâ._
Après avoir répété dix fois _Armide_ avec madame Charton.
CXXVII
9 mars 1866.
Cher ami,
J'ajoute quelques lignes à ce que je vous ai écrit hier.
Une petite société d'amateurs vient de m'écrire une lettre collective, portant leurs diverses signatures, sur le succès d'avant-hier. Or cette lettre est une copie un peu modifiée de celle que j'écrivis à Spontini il y a vingt-deux ans, à propos d'une représentation de _Fernand Cortez_. Vous la trouverez dans mon volume des _Soirées de l'orchestre_. Ils ont seulement mis: «On a joué hier le _septuor des Troyens_ au Cirque,» au lieu de ce que je disais à Spontini.
N'est-ce pas une idée charmante de m'appliquer, à vingt-deux ans de distance, ce que j'ai dit moi-même à Spontini? Cela m'a beaucoup touché.
Adieu. A vous.
* * * * *
_P.-S._--Vous trouverez ma lettre à Spontini à la page 185 des _Soirées_.
CXXVIII
16 mars 1866.
Mon cher Humbert,
On va vous envoyer aujourd'hui _les Soirées de l'orchestre_, que je me croyais sûr de vous avoir données. Dites-moi si vous avez les deux autres volumes: _les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_.
L'exécution du _septuor_ fait de plus en plus de bruit. Hier, on a donné à Saint-Eustache la messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais, hélas! quelle négation de l'art!
Adieu, mille amitiés. Je ne suis pas couché comme vous; pourtant je n'en vaux guère mieux.
CXXIX
22 mars 1866.
Mon cher Humbert,
Je suis bien aise que le volume des _Soirées_ n'ait pas mis quinze jours à vous parvenir, comme celui des _Mémoires_. Je vais vous envoyer _les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_. Mais je ne puis rien écrire sur ces volumes, on ne les prendrait pas à la poste.
La scène de la révolte de _Cortez_ n'est pas gravée isolément, pas plus que le choeur des _Danaïdes_. Quant au septuor, n'essayez pas, je vous en prie, de le faire chanter par vos jeunes gens. Ce serait affreux, un charivari complet, rien n'est plus certain. On ne peut, d'ailleurs, pas plus se passer du choeur que le choeur ne peut se passer du septuor.
On va jouer au Conservatoire, le dimanche de Pâques, les trois morceaux de _la Fuite en Égypte_. En attendant, voilà mon nigaud de Pasdeloup qui annonce pour Dimanche prochain l'_ouverture_ de _la Fuite en Égypte_, c'est-à-dire la petite symphonie sur laquelle les Bergers sont censés arriver auprès de l'étable de Bethléem. Je viens de lui écrire pour le prier de n'en rien faire; mais je parie qu'il s'obstinera. Cela est absurde, le morceau ne peut se séparer du choeur suivant.
J'ai vu du Boys; il se présente à l'Institut pour remplacer M. Béranger dans l'Académie des sciences morales.
Nous avons enterré hier notre confrère Clapisson. On croit que c'est Gounod qui obtiendra sa succession.
La longueur de votre lettre me fait espérer que vous allez un peu mieux.
Adieu, mon cher ami; je vous serre la main.
Tout à vous.
CXXX
10 novembre 1866.
Mon cher Humbert,
Je devrais être à Vienne; mais une dépêche m'a prévenu l'autre jour que le concert que je dois diriger était forcément remis au 16 décembre; je ne partirai donc que le 5 du mois prochain. Je suppose que _la Damnation de Faust_ n'est pas assez étudiée à leur gré, et qu'ils ne veulent me la présenter qu'à peu près sue. C'est pour moi une vraie joie d'aller entendre cette partition, que je n'ai plus entendue en entier depuis Dresde, il y a douze ans.
Votre petite lettre, ce matin, est tombée au milieu d'une de mes crises de douleurs que rien ne peut conjurer. Je vous écris donc de mon lit, en m'interrompant pour me frotter la poitrine et le ventre. Je vous remercie pourtant; vos lignes me font toujours tant de bien, que le remède eût été bon en tout autre moment.
Les études d'_Alceste_ m'avaient un peu remonté. Jamais le chef-d'oeuvre ne m'avait paru si grandement beau, et jamais, sans doute, Glück ne s'est entendu aussi dignement exécuté. Il y a toute une génération qui entend cette merveille pour la première fois et qui se prosterne avec amour devant l'inspiration du maître. J'avais, l'autre jour, auprès de moi dans la salle, une dame qui pleurait avec explosion et attirait sur elle l'attention du public. J'ai reçu une foule de lettres de remerciements pour mes soins donnés à la partition de Glück. Perrin veut maintenant remonter _Armide_. Ingres n'est pas le seul de nos confrères de l'Institut qui viennent habituellement aux représentations d'_Alceste_; la plupart des peintres et des statuaires ont le sentiment de l'antique, le sentiment du beau que la douleur ne déforme pas.
La reine de Thessalie est encore une Niobé. Et pourtant, dans son air final du second acte:
Ah! malgré moi mon faible coeur partage,
l'expression est portée à un tel degré, que cela donne une sorte de vertige.
Je vais vous envoyer la petite partition (nouvelle); vous pourrez aisément la lire, et cela vous fera passer quelques bons moments.
Adieu; je n'en puis plus!
CXXXI
30 décembre 1866.
Cher ami,
Me voilà de retour de Vienne, et je vous écris trois lignes pour vous en informer. Je ne sais si _l'Union_ vous a parlé du succès furieux de _la Damnation de Faust_ en Autriche. En tout cas, sachez que c'est le plus grand que j'aie obtenu de ma vie. Il y avait trois mille auditeurs dans cette immense salle des Redoutes, quatre cents exécutants. L'enthousiasme a dépassé ce que je connaissais en ce genre. Le lendemain, ma chambre a été remplie de fleurs, de couronnes, de visiteurs, d'embrasseurs. Le soir, on m'a donné une fête, avec force discours en français et en allemand. Celui du prince Czartoriski surtout a fait sensation. J'ai été bien malade néanmoins; mais j'avais un incomparable chef d'orchestre, qui conduisait certaines répétitions quand je n'en pouvais plus.
Je vous envoie un fragment de journal français qui me tombe sous la main.
Adieu; si je vous savais plus content et mieux portant, je serais très heureux pour le quart d'heure.
Je vous embrasse de tout mon coeur.
CXXXII
Paris, 11 janvier 1867.
Cher ami,
Il est minuit; je vous écris de mon lit, comme toujours, et ma lettre vous arrivera dans votre lit, comme à l'ordinaire. Votre dernier billet m'a fait mal; j'ai vu vos souffrances dans son laconisme...--Je voulais vous répondre tout de suite, et d'intolérables douleurs, des sommeils de vingt heures, des bêtises médicales, des frictions de chloroforme, des boissons au laudanum, inutiles, fécondes en rêves fatigants, m'en ont empêché. Je vois bien maintenant quelle peine nous aurons à nous serrer la main. Vous ne pouvez pas bouger, et le moindre déplacement, du moins pendant les trois quarts et demi de l'année, me tue. Je n'ai pas d'idée de votre pays de Couzieux, de votre _home_ (comme disent les Anglais), de votre existence, de votre entourage; je ne _vous vois_ pas. Cela redouble ma tristesse à votre sujet...--Que faire?...--Ce voyage de Vienne m'a exterminé; le succès, la joie de tous ces enthousiasmes, cette immense exécution, etc., n'ont pu me garantir. Le froid de nos affreux climats m'est fatal. Mon cher Louis m'écrivait avant-hier et me parlait de ses promenades matinales à cheval dans les forêts de la Martinique, me décrivant cette végétation tropicale, le soleil, ce vrai soleil.... Voilà probablement ce qu'il nous faudrait à tous les deux, à vous et à moi. Qu'importe à la grande nature que nous mourions loin d'elle et sans connaître ses sublimes beautés!... Cher ami!--quel sot bruit de voitures secoue le silence de la nuit!--Paris humide, froid et boueux! Paris parisien!--voilà que tout se tait...--il dort du sommeil de l'injuste!...--Allons! l'insomnie _sans phrases_, comme disait un brigands de la première révolution.
Je vous enverrai _Alceste_ dès que je pourrai sortir. Je n'ai pas compris votre question au sujet de la petite partition de _la Damnation de Faust_. Que voulez-vous dire en me demandant s'_il y en a une autre que la première_? quelle première? Le titre est celui-ci: _Légende dramatique_, en quatre actes. L'avez-vous?
Dites-moi aussi si vous avez la grande partition de ma _Messe des morts_. Si j'étais menacé de voir brûler mon oeuvre entière, moins une partition, c'est pour la _Messe des morts_ que je demanderais grâce. On en fait en ce moment une nouvelle édition à Milan; si vous ne l'avez pas, je pourrai, je pense, dans six ou sept semaines vous l'envoyer.
N'oubliez aucune de mes questions, et répondez-moi dès que vous aurez un peu de force; hélas! ce n'est pas le loisir qui vous manque.
Adieu, cher ami; je vais veiller en songeant à vous, car _non suadent cadentia sidera somnos_.
CXXXIII
Paris, 2 février 1867.
Mon cher Humbert,
Vous m'avez écrit deux charmantes pages; une demi-page suffisait pour m'annoncer que vous aviez reçu les deux partitions. Vous avez bien plus de courage que moi. Tant mieux! cela me prouve que vous n'êtes pas aussi malade; du moins, j'ai la vanité de croire cela. Je souffre toujours beaucoup. Je veux vous écrire, et je ne puis pas.
Adieu; je vous ai au moins dit bonjour.
CXXXIV
11 juin 1867.
Cher ami,
Je vous remercie de votre lettre; elle m'a fait grand bien. Oui, je suis à Paris, mais toujours si malade que j'ai à peine en ce moment la force de vous écrire. Je suis malade de toutes manières; l'inquiétude me tourmente. Louis est toujours dans les parages du Mexique, et je n'ai pas de ses nouvelles depuis longtemps; et je crains tout de ces brigands de Mexicains.
L'Exposition a fait de Paris un enfer. Je ne l'ai pas encore visitée. Je puis à peine marcher, et maintenant il est très difficile d'avoir des voitures. Hier, il y avait grande fête à la cour; j'étais invité; mais, au moment de m'y rendre, je ne me suis pas senti la force de m'habiller.
Je vois bien que vous n'êtes pas plus vaillant que moi, et je vous remercie mille fois d'avoir la bonté de me donner de temps en temps de vos nouvelles...
Je vous écrivais ces quelques lignes au Conservatoire, où devait se réunir le jury dont je fais partie pour le concours de composition musicale de l'Exposition. On m'a interrompu pour entrer en séance et donner le prix. On avait entendu les jours précédents cent quatre cantates, et j'ai eu le plaisir de voir couronner (à l'unanimité) celle de mon jeune ami _Camille Saint-Saëns_, l'un des plus grands musiciens de notre époque. Vous n'avez pas lu les nombreux journaux qui ont parlé de ma partition de _Roméo et Juliette_ à propos de l'opéra de Gounod, et cela d'une façon peu agréable pour lui. C'est un succès dont je ne me suis pas mêlé et qui ne m'a pas peu étonné.
J'ai été sollicité vivement, il y a quelques jours, par des Américains d'aller à New-York, où je suis, disent-ils, populaire. On y a joué cinq fois, l'an dernier, notre symphonie d'_Harold en Italie_ avec un succès qui est allé croissant et des applaudissements _viennois_.
Je suis tout ému de notre séance du jury! Comme Saint-Saëns va être heureux! j'ai couru chez lui lui annoncer la chose, il était sorti avec sa mère. C'est un maître pianiste foudroyant. Enfin! voilà donc une chose de bon sens faite dans notre monde musical. Cela m'a donné de la force; je ne vous aurais pas écrit si longuement, sans cette joie.
Adieu, cher ami. Je vous serre la main.
CXXXV
30 juin 1867.
Mon cher Humbert,
Une douleur terrible vient de me frapper; mon pauvre fils, capitaine d'un grand navire à trente-trois ans, vient de mourir à la Havane.
CXXXVI
Lundi, 15 juillet 1867.
Cher incomparable ami,
Je vous écris quelques mots comme vous le désirez; mais c'est bien mal à moi de vous attrister. Je souffre tant de la recrudescence de ma névralgie intestinale, qu'il n'y a presque plus moyen de rester vivant. Je n'ai qu'à peine l'intelligence nécessaire pour m'occuper des affaires de mon pauvre Louis, dont les agents de la Compagnie Transatlantique m'entretiennent. Un de ses amis, heureusement, m'aide dans tout cela. Merci de votre lettre, qui m'a fait du bien ce matin. Les douleurs absorbent tout; vous me pardonnerez; je sens bien que je suis stupide. Je ne songe qu'à dormir.
Adieu, adieu.
CXXXVII
Paris, dimanche 28 juillet 1867.
Mon cher Humbert,
Aussitôt votre lettre reçue, je me suis levé et j'ai couru chez le célèbre avocat Nogent Saint-Laurent, pour qui l'empereur a autant d'affection que d'estime et sur l'amitié duquel je puis compter. Heureusement, il n'est pas encore parti pour Orange, ainsi que je le craignais. Si quelqu'un peut faire réussir votre affaire, c'est lui. Je ne doute pas de sa bonne volonté. S'il lui faut un aide encore, je lui enverrai M. Domergue, qu'il connaît autant qu'il me connaît moi-même et qui, en sa qualité de secrétaire du ministre de l'intérieur, se mettra en quatre pour obtenir la chose. Nogent m'écrira demain. Adieu; je vous tiendrai au courant.
Votre tout dévoué.
CXXXVIII
Vendredi, 1 août 1867.
Mon cher Ferrand,
Je reçois votre lettre, qui ne me parle pas de celle que je vous ai écrite, _contenant_ la lettre de Nogent. Cela m'inquiète; vous ne l'avez donc pas reçue? Il demandait tout de suite l'indication _du lieu_ où votre jeune homme allait fixer sa résidence, pour lui épargner la police. Dites-moi vite si vous avez envoyé cette indication à Nogent, dont je vous donnais l'adresse.
A vous. Je suis obligé de me coucher.
* * * * *
Je dînerai lundi avec Nogent et avec Domergue.
CXXXIX
Dimanche, deux heures, 4 août 1867.
Je ne comprends rien à votre silence. Je vous ai écrit deux fois, mardi et jeudi, pour vous renvoyer votre lettre à l'empereur, vous adresser celle de Nogent, et vous demander ce qu'il demandait, la _désignation du lieu_ où votre protégé allait fixer sa résidence; cela est nécessaire, dit Nogent, pour pouvoir le soustraire à la surveillance de la police. Ne recevant point de réponse à cette triple lettre, je vous en ai écrit une seconde; vous n'avez pas non plus répondu à celle-là. Maintenant il n'y a pas un instant à perdre; envoyez votre indication à M. Nogent Saint-Laurent, député, 6, rue de Verneuil. Si vous ne pouvez pas écrire, madame Ferrand le peut.
Je verrai demain Nogent et Domergue. Je devais partir le soir pour Néris, où l'on m'envoie impérieusementprendre les eaux; mais j'attendrai encore votre réponse jusqu'à mercredi.
Adieu; je suis d'une extrême inquiétude, et je reste au lit.
Tout à vous.
CXL
8 octobre 1867.
Mon cher Humbert,
Quand je souffre trop (et on souffre toujours trop), j'ai des distractions incroyables; vous êtes comme moi. Vous m'avez écrit le 27 septembre; je viens seulement, ce matin, de recevoir votre lettre, parce que vous l'avez adressée _rue des Colonnes, à Lyon_. Où diable aviez-vous la tête? Heureusement, l'administration de la poste n'est pas dépourvue d'intelligence; elle a su me trouver rue de Calais, à Paris. J'étais très inquiet de ne pas recevoir une ligne de vous, j'allais vous écrire aujourd'hui. Vous avez mal lu la lettre de M. Domergue; il ne dit pas _ce maudit garçon_ mais bien _ce malheureux jeune homme_; c'est très différent. Enfin, l'affaire est finie, et il faut espérer qu'il ne sera plus question maintenant de scie, ni de pipe ni de soufflets.
Je suis sur le point de faire un vrai coup de tête. Madame la grande-duchesse Hélène de Russie était dernièrement à Paris; elle m'a tant enguirlandé elle-même et par ses officiers, que j'ai fini par accepter ses propositions. Elle m'a demandé de venir à Saint-Pétersbourg le mois prochain pour y diriger six concerts du Conservatoire, dont l'un serait composé exclusivement de ma musique. Après avoir consulté plusieurs de mes amis, j'ai accepté, et j'ai signé un engagement. La gracieuse Altesse me paye mon voyage, aller et retour, me loge chez elle au palais Michel, me donne une de ses voitures et quinze mille francs. Je ne gagne rien à Paris. J'ai de la peine à joindre les deux bouts de ma dépense annuelle, et je me suis laissé aller à acquérir un peu d'aisance momentanée, malgré mes douleurs continuelles. Peut-être ces occupations musicales me feront-elles du bien au lieu de m'achever.
J'ai refusé, en revanche, et avec obstination, les instances d'un entrepreneur américain qui est venu m'offrir cent mille francs pour aller passer six mois à New-York. Alors ce brave homme, de colère, a fait faire ici mon buste en bronze et plus grand que nature, pour le placer dans une salle qu'il vient de faire construire en Amérique. Vous voyez que tout vient quand on a pu attendre et qu'on n'est à peu près plus bon à rien.
Adieu, cher excellent ami; je vous écrirai encore avant mon départ. Saluez pour moi madame Ferrand.
Votre tout dévoué.
CXLI
22 octobre 1867.
Mon cher Humbert,
Voici la lettre que vous me redemandez; je ne vous écris qu'un mot; j'ai pris du laudanum cette nuit, et je n'ai pas eu le temps de dormir à mon aise; il m'a fallu me lever ce matin pour des courses forcées.
Donc je vais me recoucher.
Adieu, mille amitiés.
FIN
TABLE
Pages.
PRÉFACE I
AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR XV
1825
I. 10 juin La Côte-Saint-André 1
1827
II. 29 novembre Paris 4
1828
III. Vendredi, 6 juin Paris 10
IV. 28 juin 15
V. 28 juin 19
VI. Dimanche mat. 21
VII. 29 août Paris 22
VIII. Lundi, 16 sept. Grenoble 23
IX. 11 novembre Paris 25
X. Fin de 1828 27
1829
XI. 2 février Paris 28
XII. 18 février 32
XIII. 9 avril Paris 34