Part 12
Vallon sonore Où, dès l'aurore, Il s'en allait chantant...
est en proie à la nostalgie la plus prononcée; il regrette avec passion les grands bois du mont Didyme... Il aime.
Autre réponse:
Je vais à Bordeaux passer la première semaine de juin pour un concert de bienfaisance où je suis invité à diriger deux scènes de _Roméo et Juliette_, _la Fuite en Égypte_ et l'ouverture du _Carnaval Romain_.
Au mois d'août, je retournerai à Bade, y remonter la presque totalité de _Roméo et Juliette_.
Il s'agit, pour en exécuter le finale, de trouver un chanteur capable de bien rendre le rôle du père Laurent.
Quant à l'orchestre et aux choeurs, je n'aurai rien à désirer, bien certainement. Si vous aviez entendu, l'an dernier, comme ils ont chanté l'adagio, la scène d'amour, la scène du balcon de Juliette, la scène immortelle qui suffirait à faire de Shakspeare un demi-dieu!... Ah! cher ami, vous eussiez peut-être dit, comme la comtesse Kablergi, le lendemain du concert: «J'en pleure encore!»
Suis-je naïf!...
Vous êtes trop mal portant pour songer à un déplacement; sans quoi, le voyage de Bade, au mois d'août, n'est pas une grande affaire. Nous nous verrions au moins! C'est, en outre, un ravissant pays; il y a de belles forêts, des châteaux de burgraves, du monde intelligent, et des solitudes, sans compter les eaux et le soleil. Mais quoi, nous sommes deux impotents; et je n'ai pas le droit de me plaindre, si je songe combien plus que moi vous êtes maltraité.
Adieu, _most noble brother_,
_Let us be patient_ _Your for ever._
LXXXV
29 novembre 1860.
Mon cher Ferrand,
Merci de votre envoi. Je viens de lire _Traître ou Héros?_ C'est vigoureusement écrit, d'un grand intérêt, plein de coloris et de chaleur. Quant à moi, je n'hésite pas à répondre à votre question: Ulloa fut un traître, son action fut infâme; sa victoire, due au mensonge et à la ruse, soulève le coeur; s'il repoussa l'argent, il accepta les distinctions, qui, pour lui, avaient plus de valeur. C'est toujours le même mobile; l'intérêt d'une façon ou l'intérêt d'une autre. Croiriez-vous que, en songeant au poignard de ce brave Ephisio, une larme a jailli de mes yeux, et que j'ai poussé une sorte de rauquement comme un sauvage. Pauvre homme! il a tué le lâche qui avait abandonné sa soeur pour de l'argent; il a bien fait. Par suite, il a tué le juge qui le poursuivait, il a encore bien fait; mais il n'a pas tué son hôte, celui qui lui avait tendu la main, livré son pain, son toit, sa couche... Non, non, s'il y a un héros là dedans, c'est Ephisio.
Cher ami, que devenez-vous? J'ai eu de vos nouvelles par Pennet; il m'a parlé de vos chagrins, de vos tourments de toute espèce. Si je ne vous ai pas écrit alors, vous ne croyez pas que ce soit par indifférence, j'en suis bien sûr. J'étais embarrassé pour vous parler de choses si tristes que vous ne m'avez pas confiées. Maintenant que vous me savez instruit, dites-moi donc si les plus graves difficultés ont été aplanies et comment va votre douloureuse santé. Quant à moi, je monte et je descends dans le plateau de la triste balance; mais je vais toujours. Je viens d'être repris d'une ardeur de travail d'où est résulté un opéra-comique en un acte, dont j'ai fait les paroles et dont j'achève la musique. C'est gai et souriant. Il y aura dans la partition une douzaine de morceaux de musique; cela me repose des _Troyens_. A propos de ce grand canot que Robinson ne peut mettre à flot, je vous dirai que le théâtre où mon ouvrage doit être représenté s'achève; mais trouverai-je le personnel chantant dont j'ai besoin? voilà la question. Un de mes amis est allé dire au directeur du théâtre Lyrique (que l'on suppose devoir être encore l'an prochain à la tête de cette administration) qu'il tiendrait cinquante mille francs à sa disposition pour l'aider à monter convenablement _les Troyens_. C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Il faut tant de choses pour une pareille épopée musicale!
Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie. Comme c'est bien à vous d'avoir songé à m'envoyer votre brochure! Rappelez-moi au souvenir de votre frère.
Mille amitiés sincères.
LXXXVI
Dimanche, 6 juillet 1861.
Vous avez raison, mon cher ami, j'aurais dû vous écrire malgré votre long silence; car je savais par Pennet combien la moindre lettre à rédiger vous coûtait de peine; mais il faut que vous sachiez que, moi aussi, je suis rudement éprouvé par une névralgie intestinale obstinée. A certains jours, je me trouve hors d'état d'écrire dix lignes de suite. Je mets maintenant parfois quatre jours pour achever un feuilleton.
Je suis moins torturé aujourd'hui, et j'en profiterai pour répondre à vos questions.
Oui, _les Troyens_ sont reçus à l'Opéra _par le directeur_; mais leur mise en scène dépend maintenant du ministre d'État. Or le comte Walewski, tout bienveillant et gracieux qu'il a été pour moi, est, à cette heure, fort mécontent, parce que j'ai refusé de diriger les répétitions d'_Alceste_ à l'Opéra. J'ai décliné cet honneur à cause des transpositions et des remaniements qu'on a été obligé de faire pour accommoder le rôle à la voix de madame Viardot. Ces choses-là sont inconciliables avec les opinions que j'ai professées toute ma vie. Mais les ministres, et surtout les ministres de ce temps-ci, comprennent mal de tels scrupules d'artiste et n'admettent pas du tout qu'on résiste à un de leurs désirs. Je suis donc, pour le quart d'heure, mal en cour. Ce qui n'empêche pas tout le monde musical d'Allemagne et de Paris de me donner raison. J'assisterai seulement à quelques répétitions, et je donnerai les instructions au metteur en scène, pour prouver au ministre que je ne fais pas d'opposition. Le directeur pense que cette complaisance suffira pour calmer la mauvaise humeur du comte Walewski.
On doit monter d'abord un opéra en cinq actes de Gounod (qui n'est pas fini), puis un autre de Gevaert (compositeur belge peu connu); après quoi, on se mettra probablement à l'oeuvre pour _les Troyens_. L'opinion publique et toute la presse me portent tellement, qu'il n'y a pas trop moyen de résister. J'ai, d'ailleurs, fait un changement important au premier acte, pour céder à la volonté de Royer (le directeur). L'ouvrage est maintenant de la dimension à laquelle il voulait le réduire; je n'ai mis aucune raideur dans les conditions auxquelles cet incident a donné lieu. Je n'ai donc plus qu'à me croiser les bras et à attendre que mes deux rivaux aient achevé leur affaire.
Je suis bien résolu à ne plus me tourmenter, je ne cours plus après la fortune, je l'attends dans mon lit.
Pourtant je n'ai pu m'empêcher de répondre avec un peu trop de franchise à l'impératrice, qui me demandait, il y a quelques semaines, aux Tuileries, quand elle pourrait entendre _les Troyens_:
--Je ne sais trop, madame, mais je commence à croire qu'il faut vivre cent ans pour pouvoir être joué à l'Opéra.
L'ennui et l'inconvénient de ces lenteurs, c'est qu'on fait à l'ouvrage une réputation anticipée qui pourra nuire à son succès. J'ai lu un peu partout le poème; on a entendu, il y a deux mois, des fragments de la partition chez M. Édouard Bertin; on en a beaucoup parlé. Cela m'inquiète.
En attendant, je fais graver la partition de chant et piano, non pour la publier, mais pour qu'elle soit prête à l'époque de la représentation. Savez-vous à qui je l'ai dédiée? On m'a envoyé le titre hier. Il porte en tête ces deux mots: _Divo Virgilio_.
Je vous assure, cher ami, que c'est écrit en bon style, grandement simple. Je parle du style musical. Ce serait pour moi une joie sans égale de pouvoir vous faire entendre au moins quelques scènes.
Mais le moyen?
A présent, c'est à qui, parmi ces dames de l'Olympe chantant, obtiendra le rôle de Cassandre ou celui de Didon; et celui d'Énée et celui de Chorèbe me font circonvenir par les ténors et les barytons.
J'achève peu à peu un opéra-comique en un acte pour le nouveau théâtre de Bade, dont on termine en ce moment la construction. Je me suis taillé cet acte dans la tragi-comédie de Shakspeare intitulée _Beaucoup de bruit pour rien_.
Cela s'appelle prudemment _Béatrice et Bénédict_. En tout cas, je réponds qu'il n'y a pas _beaucoup de bruit_.--Bénazet (le roi de Bade) fera jouer cela l'an prochain! (si je trouve le moment opportun, ce qui n'est pas sûr). Nous aurons des artistes de Paris et de Strasbourg. Il faut une femme de tant d'esprit pour jouer Béatrice! la trouverons-nous à Paris?...
Je pars pour Bade dans un mois pour y organiser et y diriger le festival annuel. Cette fois, je leur lâche deux morceaux du _Requiem_, le _Tuba mirum_ et l'_Offertoire_. Je veux me donner cette joie; et puis il n'y a pas grand mal à faire tous ces riches oisifs un peu songer à la mort.
LXXXVII
14 juillet 1861.
Hélas! cher ami, aller vous faire une visite, nous rafraîchir ensemble le coeur et l'esprit, est un luxe auquel il ne m'est pas permis de songer. Je suis esclave, comme vous l'êtes dans votre cercle d'affaires, de travaux, d'obligations de cent espèces, _siam servi_, sinon, _agnor frementi_, comme dit Alfieri, au moins tristes et résignés.
J'ai reçu le nouvel exemplaire de _Traître ou Héros?_ je le ferai lire à Philarète Chasles, qui pourra en parler dans le _Journal des Débats_; s'il n'écrit rien, je m'adresserai à Cuvillier-Fleury, dont c'est aussi la spécialité. Quant à moi, à la prochaine occasion, j'essayerai d'en parler dans un de mes feuilletons.
Vous ne m'avez pas envoyé la _Puissance des nombres_. Michel Lévy est l'éditeur qui conviendrait le mieux à la publication de votre recueil. Quand vous voudrez que je lui en parle, donnez-moi de plus amples détails sur l'ouvrage, et dites-moi s'il se composera seulement de nouvelles déjà publiées dans les journaux. C'est la première chose dont il s'informera.
Du 6 août au 28 du même mois, je serai à Bade, où vous pourrez m'écrire en adressant simplement la lettre sans désignation de rue. Mon fils, dont vous avez la bonté de me demander des nouvelles, est en ce moment dans les environs de Naples. Il fait partie du corps d'officiers d'un navire des Messageries impériales. Il a été reçu capitaine au long cours, après de fort sévères examens. Il espère partir prochainement pour la Chine.
Un entrepreneur américain a voulu m'engager pour les États-_Désunis_ cette année; mais ses offres ont échoué contre des antipathies que je ne puis vaincre et le peu d'âpreté de ma passion pour l'argent. Je ne sais pas si votre amour pour ce grand peuple et pour ses moeurs _utilitaires_ est beaucoup plus vif que le mien.... J'en doute.
Je ne pourrais, d'ailleurs, sans une haute imprudence m'absenter pour un an de Paris. On peut me demander _les Troyens_ d'un moment à l'autre. Si quelque grave accident arrivait à l'Opéra, on devrait nécessairement recourir à moi. Absent, j'aurais tort.
Adieu, cher ami; je vous serre les mains.
LXXXVIII
27 juillet 1861.
Cher ami,
Je vous écris aujourd'hui parce que j'ai un instant de liberté que je ne retrouverai peut-être pas demain ni après-demain.
Michel Lévy est absent de Paris. Alors, pour ne pas perdre de temps, je suis allé trouver le directeur de la _Librairie nouvelle_ (M. Bourdilliat), et je lui ai proposé la chose en lui remettant la note manuscrite que vous m'avez envoyée et un exemplaire de _Traître ou Héros?_ que je l'ai prié de lire. Il paraît disposé à accepter votre proposition; il me rendra réponse et me fera ses offres lundi prochain. J'ai publié chez lui mes _Grotesques de la musique_. J'espère réussir pour vous.
Adieu; je vous écrirai plus au long la semaine prochaine avant de partir pour Bade.
LXXXIX
Vendredi, août 1861.
Mon cher Ferrand,
Après trois rendez-vous manqués (non par moi), M. Bourdilliat a fini par me donner une réponse évasive, qui équivaut à un refus. Michel Lévy n'est pas de retour; il sera sans doute à Paris quand je reviendrai de Bade; alors j'essayerai auprès de lui.
Je suis si malade aujourd'hui, que la force me manque pour vous en écrire davantage. Tout cela m'irrite comme doivent irriter les choses absurdes.
Je pars lundi prochain.
XC
8 février 1862.
Mon cher Humbert,
Je vous réponds à la hâte pour vous remercier d'abord de votre amical souvenir et pour vous donner, en quelques lignes, les nouvelles que vous me demandez.
Comment! je ne vous ai pas écrit depuis mon retour de Bade? voilà qui me confond. Oui, oui, le concert a été superbe, et j'ai entendu là _notre symphonie_ d'_Harold_ exécutée pour la première fois comme je veux qu'elle le soit.--Les fragments du _Requiem_ ont produit un effet terrible; mais nous avions fait huit répétitions.
Oui, j'ai reçu votre petit livre _Jacques Valperga_, et je l'ai lu avec un vif intérêt, malgré le peu de sympathie que m'inspirent ces personnages si tristement historiques.
Je suis un peu moins mal portant que de coutume, grâce à un régime sévère que j'ai adopté.
Le ministre d'État est en très bonnes dispositions pour moi; il m'a écrit une lettre de remerciements à propos de la mise en scène d'_Alceste_, dont j'ai dirigé à l'Opéra les répétitions. Enfin il a donné l'ordre à Royer de mettre à l'étude _les Troyens_ après l'opéra du Belge Gevaert, qui sera joué au mois de septembre prochain. Je pourrai donc voir le mien représenté en mars 1863. En attendant, je fais répéter chez moi, toutes les semaines, l'opéra en deux actes que je viens de terminer pour le nouveau théâtre de Bade. _Béatrice et Bénédict_ paraîtra à Bade le 6 août prochain. J'ai fait aussi la pièce, comme pour _les Troyens_, et j'éprouve un tourment que je ne connaissais pas, celui d'entendre _dire_ le dialogue au rebours du bon sens; mais, à force de seriner mes acteurs, je crois que je viendrai à bout de les faire parler comme des hommes.
Adieu, cher ami; voilà toutes mes nouvelles. Je vous serre la main.
Mille amitiés dévouées.
XCI
Paris, 30 juin 1862.
Mon cher Ferrand,
Je ne vous écris que peu de lignes dans ma désolation. Ma femme vient de mourir en une demi-minute, foudroyée par une atrophie du coeur. L'isolement affreux où je suis, après cette brusque et si violente séparation, ne peut se décrire.
Pardonnez-moi de ne pas vous en dire davantage. Adieu, je vous serre la main.
XCII
Paris, 21 août 1862.
Mon cher Humbert,
J'arrive de Bade, où mon opéra de _Béatrice et Bénédict_ vient d'obtenir un grand succès. La presse française, la presse belge et la presse allemande sont unanimes à le proclamer. Heur ou malheur, j'ai toujours hâte de vous l'apprendre, assuré que je suis de l'affectueux intérêt avec lequel vous en recevrez la nouvelle. Malheureusement vous n'étiez pas là; cette soirée vous eût rappelé celle de _l'Enfance du Christ_. Les cabaleurs, les insulteurs étaient restés à Paris. Un grand nombre d'écrivains et d'artistes, au contraire, avaient fait le voyage. L'exécution, que je dirigeais, a été excellente, et madame Charton-Demeur surtout (la Béatrice) a eu d'admirables moments comme cantatrice et comme comédienne. Eh bien, le croirez-vous, je souffrais tant de ma névralgie ce jour-là, que je ne m'intéressais à rien, et que je suis monté au pupitre, devant ce public russe, allemand et français, pour diriger la première représentation d'un opéra dont j'avais fait les paroles et la musique, sans ressentir la moindre émotion. De ce sang-froid bizarre est résulté que j'ai conduit mieux que de coutume. J'étais bien plus troublé à la seconde représentation.
Bénazet, qui fait toujours les choses grandement, a dépensé un argent fou en costumes, en décors, en acteurs et choristes pour cet opéra. Il tenait à inaugurer splendidement le nouveau théâtre. Cela fait ici un bruit du diable. On voudrait monter _Béatrice_ à l'Opéra-Comique, mais la Béatrice manque. Il n'y a pas dans nos théâtres une femme capable de chanter et de jouer ce rôle; et madame Charton part pour l'Amérique.
Vous ririez si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me donne. On découvre que j'ai de la mélodie, que je puis être joyeux et même comique. L'histoire des étonnements causés par _l'Enfance du Christ_ recommence. Ils se sont aperçus que je ne faisais pas de _bruit_, en _voyant_ que les instruments brutaux n'étaient pas dans l'orchestre. Quelle patience il faudrait avoir si je n'étais pas aussi indifférent!
Cher ami, je souffre le martyre _tous les jours_ maintenant, de quatre heures du matin à quatre heures du soir. Que devenir? Ce que je vous dis n'est pas pour vous faire prendre vos propres douleurs en patience; je sais bien que les miennes ne vous seront pas une compensation. Je crie vers vous comme on est toujours tenté de crier vers les êtres aimés et qui nous aiment.
Adieu, adieu.
XCIII
Paris, 26 août 1862.
Mon Dieu, cher ami, que votre lettre, qui vient d'arriver, m'a fait de bien! Remerciez madame Ferrand de sa charitable insistance à me faire venir près de vous. J'ai un tel besoin de vous voir, que je fusse parti tout à l'heure, sans une foule de petits liens qui m'attachent ici en ce moment. Mon fils a donné sa démission de la place qu'il occupait sur un navire des Messageries impériales, et il paraît, d'après ce que m'écrivent mes amis de Marseille, qu'il a eu raison de la donner. Le voilà sur le pavé, il faut lui chercher un nouvel emploi. J'ai d'autres affaires à terminer, conséquence de la mort de ma femme. En outre, j'ai à m'occuper de la publication de ma partition de _Béatrice_, dont je développe un peu la partie musicale au second acte. Je suis en train d'écrire un trio et un choeur, et je ne puis laisser ce travail en suspens. Je me hâte de dénouer ou de couper tous les liens qui m'attachent à l'art, pour pouvoir dire à toute heure à la mort: «Quand tu voudras!» Je n'ose plus me plaindre quand je songe à vos intolérables souffrances, et c'est ici le cas d'appliquer l'aphorisme d'Hippocrate: _Ex duobus doloribus simul abortis vehementior obscurat alterum_. Des douleurs pareilles sont-elles donc les conséquences forcées de nos organisations? Faut-il que nous soyons punis d'avoir adoré le beau toute notre vie? C'est probable. Nous avons trop bu à la coupe enivrante; nous avons trop couru vers l'idéal.
Oh! que vos vers sur le cygne sont beaux! Je les ai pris pour une citation de Lamartine!
Vous avez, vous, cher ami, pour vous aider à porter votre croix, une femme attentive et dévouée!... Vous ne connaissez pas cet affreux duo chanté à votre oreille, pendant l'activité des jours et au milieu du silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! Dieu vous en garde; c'est une triste musique!
Adieu; les larmes qui me montent aux yeux me feraient vous écrire des choses qui vous attristeraient encore. Mais je vais tâcher de me libérer, et je ne manquerai pas d'aller vous faire une visite, si courte qu'elle soit, fût-ce en hiver. Je n'ai pas besoin du soleil: il fait toujours soleil là où je vous vois.
Adieu encore.
XCIV
Dimanche, midi, 22 février 1863.
Mon cher Humbert,
Je me hâte de répondre à votre lettre, qui vient de me faire un instant de joie inespérée ce matin. Je vais tout à l'heure diriger un concert où l'on exécute, pour la seconde fois depuis quinze jours, _la Fuite en Égypte_ et autres morceaux de ma composition. A la première exécution, le petit oratorio a excité des transports de larmes, etc., et le directeur de ces concerts m'a redemandé le tout pour aujourd'hui. Vous allez bien me manquer au milieu de cet auditoire.
Je vais répondre en peu de mots à vos questions. J'ai décidément rompu avec l'Opéra pour _les Troyens_, et j'ai accepté les propositions du directeur du Théâtre-Lyrique. Il s'occupe, en ce moment, à faire des engagements pour composer ma troupe, mon orchestre et mes choeurs. On commencera les répétitions au mois de mai prochain, pour pouvoir donner l'ouvrage en décembre.
_Béatrice_ est gravée, et je vais vous l'envoyer. Je pars le 1er avril pour aller monter cet opéra à Weimar, où la grande-duchesse l'a demandé pour le jour de sa fête. En août, nous le remonterons à Bade.
En juin, j'irai à Strasbourg diriger le festival du Bas-Rhin, pour lequel on étudie _l'Enfance du Christ_ (en entier).
Je suis toujours malade; ma névralgie a été augmentée, à un point que je ne saurais dire, par un affreux chagrin que je viens d'avoir encore à subir. Il y a huit jours, j'eusse été incapable de vous écrire. Je commence à prendre des forces, et je résisterai encore à cette épreuve. J'ai eu le coeur arraché par lambeaux.
Mes amis et mes amies semblent heureusement s'être donné le mot pour m'entourer de soins et de tendres attentions (sans rien savoir), et la Providence m'a envoyé de la musique à faire...
Dans quinze jours, on chantera, au concert du Conservatoire, le duo de _Béatrice_: _Nuit paisible et sereine_. Tout à l'heure, je vais retrouver ce public enthousiaste de l'autre jour. J'ai un délicieux ténor qui dit à merveille:
Les pèlerins étant venus.
J'ai reçu votre envoi, et j'ai lu avec une grande avidité les détails sur l'isthme de Suez. Quelle fête sera celle de l'ouverture du canal!
Adieu, cher ami, je n'ai que le temps de m'habiller. L'orchestre a bien répété hier; je crois qu'il sera superbe.
Je vous embrasse de tout ce qui me reste de coeur.
XCV
3 mars 1863.
Cher ami, vous avez bien fait de m'envoyer votre manuscrit; je ferai ce que vous me demandez, et de tout mon coeur, je vous jure.
Vos suppositions, au sujet de la cause de mon chagrin, sont heureusement fausses. Hélas! oui, mon pauvre Louis m'a cruellement tourmenté; mais je lui ai si complètement pardonné! Nous avons l'un et l'autre réalisé votre programme. Depuis trois mois, ces tourments-là sont finis. Louis est remonté sur un vaisseau, il espère être bientôt capitaine. Il est maintenant au Mexique, prêt à repartir pour la France, où il sera dans un mois.
C'est encore d'un amour qu'il s'agit. Un amour qui est venu à moi souriant, que je n'ai pas cherché, auquel j'ai résisté même pendant quelque temps. Mais l'isolement où je vis, et cet inexorable besoin de tendresse qui me tue, m'ont vaincu; je me suis laissé aimer, puis j'ai aimé bien davantage, et une séparation volontaire des deux parts est devenue nécessaire, forcée; séparation complète, sans compensation, absolue comme la mort...--Voilà tout. Et je guéris peu à peu; mais la santé est si triste.
N'en parlons plus...
Je suis bien heureux que ma _Béatrice_ vous plaise. Je vais partir pour Weimar, où on l'étudie en ce moment. J'y dirigerai quelques représentations de cet opéra dans les premiers jours d'avril, et je reviendrai dans ce désert de Paris. On devait chanter au Conservatoire, dimanche prochain, le duo _Nuit paisible_; mais voilà que mes deux chanteuses m'écrivent pour me prier de remettre cela au concert du 28, et j'ai dû y consentir.
Je serais fort anxieux en ce moment, si je pouvais l'être encore, au sujet de l'arrivée de ma Didon. Madame Charton-Demeur est en mer, revenant de la Havane, et j'ignore si elle accepte les propositions que lui a faites le directeur du Théâtre-Lyrique; et, sans elle, l'exécution des _Troyens_ est impossible. Enfin, qui vivra verra. Mais la Cassandre? On dit qu'elle a de la voix et un sentiment assez dramatique. Elle est encore à Milan; c'est une dame Colson, que je ne connais pas. Comment dira-t-elle cet air que madame Charton dit si bien:
Malheureux roi! dans l'éternelle nuit, C'en est donc fait, tu vas descendre. Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux rien comprendre Malheureux peuple, à l'horreur qui me suit.
Mais madame Charton ne peut pas jouer deux rôles, et celui de Didon est encore le plus grand et le plus difficile.
Faites des voeux, cher ami, pour que mon indifférence pour tout devienne complète, car, pendant les huit ou neuf mois de préparatifs que _les Troyens_ vont nécessiter, j'aurais cruellement à souffrir si je me passionnais encore.
Adieu; quand j'aperçois sur ma table, en me levant, votre chère écriture, je suis rasséréné pour le reste du jour. Ne l'oubliez pas.
XCVI
30 mars 1863.
Mon cher Humbert,